‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 62 sur 135 · LETTRE DE M. DE BONALD · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE BONALD

A Monsieur A, de Lamartine^ un des quarante de V Académie française^ membre de la Chambre des députés^ Paris.

Au Nonna près Milhau (Aveyron).

29 décembre 1833.

J'ai voulu, monsieur, attendre votre retour de vos voyages et vous savoir fixé à Paris avant de vous écrire, pour être assuré que ma lettre vous parviendrait.

Je ne vous félicite ni de votre nomination à l'Académie française, ni de votre élection à la Chambre

1. Lamartine ne reçut cette lettre et la précédente qu'en octobre, à son arrivée à Marseille, et y répondit, le 5 novembre, par une lettre déchirante. Correspondance, t, IIl.

des députés : ils avaient tous besoin de votre nom plus que vous n'aviez besoin de leurs suffrages, et tel est aujourd'hui le désordre politique et littéraire, que vous trouverez dans ces deux Assemblées plus de voisins que de collègues.

Mais je viens m'affliger avec vous des pertes cruelles que vous avez éprouvées, et je craindrais de rouvrir des plaies si douloureuses, si jamais, hélas ! elles pouvaient se fermer. Père de famille moi-même, et d'une fille chérie, croyez que j'ai profondément ressenti Tamertume de cette séparation sans retour, ce qui serait sans consolation, si la religion ne vous payait en espérances éternelles les beaux chants que vous lui avez consacrés.

M. de Marcellus, avec qui je suis en correspondance habituelle, m'écrit que vous redoutez déjà la session où vous allez vous trouver. Ce qu'il vous dit, dans les vers qu'il vous a adressés, des prisonniers de Ham, m'a fait penser que vous pourriez vous honorer vous-même et honorer le parti royaliste dont vous serez à la Chambre le digne représentant, en proposant d'adresser au roi la demande de leur élargissement. Leur détention inconstitutionnelle (puisque Charles X avait été lui-même regardé comme responsable et traité en cette qualité) ne peut pas être aujourd'hui une mesure poli-

tique; elle n'est plus qu'un acte de vengeance, non de Louis-Philippe, je le crois, mais de quelques misérables qui ont faim et soif du malheur de quatre pères de famille qui languissent depuis trois ans loin de leurs familles et de leurs amis.

Je sais bien ce que Ton vous répondra, si Ton ne vous répond pas par ce qu'ils appellent Vordre du jour, ce qui n'est jamais que la continuation d'un désordre. On vous dira sans doute que les Chambres ne doivent pas se mêler d'administration : mais vous ne proposez pas qu'elle ordonne la mise en liberté des détenus, mais qu'elle la demande au roi, et, si elle se refuse à cet acte de justice autant que d'humanité, vous aurez rempli un grand devoir et donné un grand exemple. Au reste ce refus que rien ne pourrait justifier, expliquerait à l'avenir votre silence, si vous jugiez à propos de le garder, et même, s'il devenait nécessaire, votre éloignement. Croyez cependant que vos paroles trouveraient de l'écho dans la Chambre. L'alliance des talents et de la vertu est aujourd'hui chose si rare, que votre voix sera respectée quand même votre proposition ne serait pas accueillie. Vous vous séparerez ainsi de la tourbe, et, dans cette opinion qui juge si sévèrement les députés, vous prendrez la place qu'on accorde volontiers à vos talents et qui est due à votre noble caractère.

J'ai été loué par vous, mon cher monsieur, et il me semble qu'il me revient quelque chose de tout ce que vous faites de bon et de tous les éloges qu'on vous donne.

Recevez, monsieur, l'assurance de ma haute considération et de mon inviolable attachement.

Le vicomte de bonald.

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