LETTRE DE M. DE LAMENNAIS
A Monsieur de Lamartine Membre de la Chambre des députés
Bue de r Université, Paris.
La Chênaie, 24 mars 1836.
Ce fut hier, mon illustre ami, que je reçus Jocelyn, et vous ne vous étonnerez pas que j'en aie déjà lu la plus grande partie. Dieu vous a tait poète; il vous a donné le sentiment, et l'image, et l'expression. Vous avez enrichi notre langue d'une nouvelle et magnifique harmonie, analogue, si je la sens bien, à ces larges ondes sonores qui, naissant les unes des autres, s'enchaînent sans fin avec un charme toujours nouveau dans la musique céleste de Palestrina. Continuez votre œuvre, elle est trop
belle pour être délaissée : mais qu'en planant audessus de la terre, dans les hautes régions, votre génie ne perde pas de vue les choses d'ici-bas, les choses présentes, cette multitude immense d'hommes altérés du vrai et du bien, qu'un puissant instinct pousse vers un but inconnu pour eux, et dont la poitrine haletante aspire avec effort le souffle de l'avenir ! Soyez aussi leur poète à eux. La gloire la plus belle est celle qu'ils dispensent, et quand il n'en serait pas ainsi, une seule bénédiction sortie de leur pauvre cœur souffrant serait encore plus douce que toute gloire possible.
Veuillez dire, je vous prie, à madame de Lamartine combien je suis touché de son souvenir, combien je forme de vœux pour elle, et avec quel respect profond et tendre je lui suis dévoué.
Il serait possible que mes affaires m'obligeassent à me rendre à Paris dans quelques mois. Rien de certain pourtant à cet égard. En regardant d'ici ce qui se passe, je me tiens pour heureux de ne pas le voir de plus près. Il me paraît difficile qu'il n'y ait pas bientôt une dissolution de la Chambre. Mais les choses en sont venues au point qu'un semblable événement n'a guère aujourd'hui d'importance que dans le cercle étroit de la politique ministérielle. Tout continuera d'aller comme il va, jusqu'à ce que le principe, qui maintenant entraîne forcément
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les choses, soit arrivé à sa fin, c'est-à-dire à sa dernière conséquence.
Adieu, mon cher ami, soignez votre santé, nous en avons tous besoin, et croyez que personne ne vous aime et ne vous admire plus que