‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 7 sur 135 · M. Louis de Vignet · texte numérisé non relu

M. Louis de Vignet

entrée dans le monde, fut d'enjoindre à mon procureur général, Constance, de vous adresser le souverain pontife. J'éprouve un très grand plaisir de savoir qu'il est entre vos mains. Vous aurez soin sûrement d'un vieillard de 1822 ans, tant persécuté, tant calomnié! et qui cependant a fait du bien à tout le monde. J*ai tâché d'être neuf sur un vieux sujet, et ce n'est pas un petit tour de force que celui d'amener la théologie dans le beau monde, comme Fontenelle y conduisit l'astronomie. Ai-je réussi? Son Excellence Monsieur le Public me répondra incessamment ; mais si j'avais plu à mon neveu Alphonse, je prendrais cette approbation pour un très heureux augure, car il m'a tout à fait conquis dans notre entrevue improvisée, et ses productions ont achevé de me donner de lui une idée que je ne puis exprimer à mon gré I Depuis la fameuse strophe, le Nil a vu sur ses rinages, je n'avais rien lu d'égal à une autre strophe qui couronne si admirablement l'éloge d'un homme admirable. Faites- moi vite connaître, monsieur, je vous en prie, d'autres productions; mais surtout une certaine tragédie de Saul dont je rafiolle d'avance. Je veux la tenir de vous, je vous en prie.

Vous trouverez ci-jointes trois signatures de moi, fripées, chiffonnées, cela va sans dire. Les plis de la lettre commandent ces formes désa-

gréables, mais par bonheur ils les excusent. J'espère que vous voudrez bien coller un de ces petits billets à l'exemplaire qui vous a été remis de ma part. Disposez, je vous prie, de Tun des deux autres comme vous le jugerez à propos; mais, pour le troisième, mon grand, mon très grand plaisir serait d'apprendre que vous l'avez attaché à l'exemplaire de M. l'abbé de Lamennais dont je suis très grand admirateur. Le neveu Louis m'apprend que vous connaissez beaucoup ce grand écrivain, l'honneur de notre parti, dont le superbe lever annonce un midi que je ne verrai pas, mais qui enchantera les contemporains. Présentez-moi à lui, je vous en prie, comme un homme tout à fait digne de le lire, et votre oncle d'ailleurs, ce qui ne laisse pas que d'être quelque chose.

Agréez, je vous en prip, l'assurance de tous les sentiments qui m'entraînent vers vous, et celle de la haute considération avec laquelle je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Comte DE MAISTRE.

LETTRE DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

Mar(li 1*^ février 1820.

Voici les traductions de M. de Barante, monsieur, les trois Wallenstein et Guillaume Tell. C'est une bonne lecture de malade. Il ne m'a pas donné Jeanne d'Arc^ et pour Marie Stuart, je l'ai prêté à quelqu'un; je vous l'enverrai plus tard, mais comme vous ne l'aimez pas, vous n'êtes pas pressé de le lire. II faut cependant que vous le relisiez, car cela est trop beau pour que vous ne reveniez pas à l'admirer. M. de la Grange, que j'ai rencontré hier, vous aura dit ce que je lui ai dit de M. Pasquier. 11 a écrit à M. Reinhart à Francfort pour lui proposer M. Benoist, et alors il vous donnerait la place à Naples. Mais il n'en faut pas parler, M. de la Grange me l'a promis. Recommandez-lelui encore.

1. Avec une respectueuse délicatesse, inspirée de sa vénération, Lamartine, dans la préface àes Recueillements et dans ses Mémoires politiques, a parlé de la duchesse de Broglie à laquelle il fut présenté par madame de Sainte-Aulaire.

Apprenant qu'il est malade — son état de souffrance s'était aggravé en janvier 1820 —elle lui envoie des livres.

Dites-moi, est-il vrai qu'on s'occupe de vous donner une place ici, et que vous Taimeriez mieux? Ne m'avez-vous pas dit que le Midi est nécessaire à votre santé? Et si cela est, il serait bien mal de ne pas tout faire pour y aller. Vous voyez que je suis bien désintéressée, car il serait bien plus agréable pour les personnes qui ont le plaisir de vous connaître que vous restassiez ici; mais la santé passe avant tout. C'est avec le même désintéressement que je ne vous presse pas de venir nous voir, car je crois que de sortir vous fait du mal.

Gardez les tragédies tout le temps que vous voudrez pour les lire ; mais, quand vous les aurez lues, soyez assez bon pour me les renvoyer.

Ne me trouvez-vous pas bien indiscrète de me tant mêler de vos aiïaires? J'espère que vous n'y verrez que mon intention qui est bonne et que cela vous fera excuser le manque d^étiquette. On est toujours à son aise avec le talent ; du moins c'est ce que j'ai toujours vu chez la personne incomparable avec qui j'ai vécu.

STAËL DE BROGLIE

LETTRE DE LA DUCHESSE DE BROGLIE

23 avril 1821 .

Depuis votre départ, vos poésies ont encore beaucoup occupé tout Paris; elles ont eu un bien grand succès. Le Moniteur même, comme vous voyez, a consigné votre éloge dans la partie officielle ; mais ce n'est pas le plus flatteur de tous les suffrages que vous avez obtenus. Il est certain que vous avez été généralement admiré et par lés personnes qui étaient dignes de vous entendre et par bien d'autres aussi qui ne l'étaient pas et qui ont suivi la première impulsion donnée par les autres. Il n'y a que madame deGenlisqui vous ait jugé avec une grande sévérité, mais c'est une âme si antipoétique que cela n'est pas extraordinaire.

Oserai-je vous dire que je suis bien aise que vous ayez quitté Paris après ce grand succès ? Non que je croie que vous vous fussiez laissé entraîner parles éloges nombreux qu'on vous aurait donnés,

1. La duchesse de BrogUe, en écrivant cette lettre, croyait Lamartine arrivé à Naples, après sa nomination d'attaché à la légation. Il était à Aix après s'être marié à Chambéry.

mais parce que c'est une société si factice, si pré* tentieuse, qu'il est impossible qu'elle ne nuise pas à la simplicité et à l'énergie de tout ce qui l'approche. On dirait presque, quand elle a parlé de quelque chose ou de quelqu'un, qu'elle lui ôte son originalité; et je suis quelquefois aussi impatientée des louanges affectées qu'on donne à votre talent, que je le serais des critiques. La solitude et l'Italie, au contraire, sont deux choses bien propres à développer tous les germes que vous renfermez en vous. J'espère que votre santé s'en trouvera bien, je vous envie bien le beau soleil dont vous allez jouir.

Il serait bien aimable à vous de répondre à cette lettre en me donnant quelques détails sur votre situation et sur l'effet que vous ressentez de ce séjour. J'ai appris par M. Genoude que votre voyage ne vous avait point fait de mal, et je voudrais apprendre de vous que vous vous trouvez bien à Naples, mais que vous pensez quelquefois aux personnes qui font des vœux pour votre bon heur, à Paris.

STAËL DE BROGLIE

ÉTTRES A LAMARTltiK

LETTBI! DE M. DE GIÎNOUDE',

Château de Fleury, le 2i jiiillft 1821,

Je suis bien heureux, cher Alphonse, d'avoir un ami tel que vous. Vous me reprochez de penser sans cesse aux autres, et vous à qui pensez-vous? Je reçois à chaque instant de nouveaux témoignages de votre amitié. Je ne vous remercie de rien, et je m'attends à tout de vous. Scia eut confidi. Mon mariage a bien pu m'empôcher d'aller à Aix, mais il n'a rien changé à mon afIectioD pour vous. Je vous aime de tout mon cœur, comme je vous ai aimé, comme je vous aimerai toujours. Vous êtes bien bon de vous occuper de ma nomination. Je vous avoue que je n'y comptais plus, et j nous recevons la nouvelle (je ne sais si elle est J

1. Lamartine arriva k Naples le 9 juillet 1S20 et y resta , qu'au 20 janvier ]8!l. Il a raconté dans ses Mémoires poH--\ tiquet les événements réToiuiionnaires dont il fui [émoin pen.- 1 dant celle résidence ora^-euse. Puis il passa deuimoia à Rome,.£ et, après s'être arrêté à Florence et à Turin, il s'établit pouEj tout l'été A Aix où il écrivit le deuiième volume des lHéditntim Il croyait s'y rencontrer avec M. de Genoude lorsqu'il appri Chambéry que »on ami était marié depuis deux mois.

bien sûre) que M. de Villèle et M. Corbière ont donné leur démission. Le cardinal de Bemis disait au cardinal de Fleury qui lui déclarait qu'il ne serait jamais placé de son vivant : Fattendrai. C'est le meilleur parti à prendre dans ce temps-ci. J'attendrai donc. J'ai la conviction que ceci ne durera pas longtemps. M. de R... a ajourné sa défaite.

Je pars jeudi pour Paris, et je saurai bien où en sont les choses. J'achèverai aussi la quatrième livraison de ma Bible. C'est là ma véritable fortune. La Providence me récompense en cela d'avoir attendu avec confiance. En tout chemin loyauté. Cette devise ne me parait pas seulement admirable comme honneur, mais je suis de l'avis de M. de Maistre, le bonheur dans ce monde est attaché à l'accomplir. Jusqu'ici c'était de l'abandon pour moi que de faire ce que je devais, c'est devenu pour moi un calcul. Ai-je perdu? Ai-je gagné? Je crois que j'ai vécu. Voilà ce qui m'a rendu indifférent.

Je vous envoie la déclaration que vous me demandez. Je ne puis vous dire combien je suis content de ce qui me vient de Rome. C'est à vous que je dois cet ordre * . Je le porterai avec plaisir, et puis c'est une des choses les plus utiles à mon

1. L'ordre de l'Eperon. V. lettre du 14 juin, Carrespondancef U IL

grand travail. Sans vous en douter, cher ami, vous ne sauriez croire combien vous m'avez été utile. Si vous faites quelques vers sur la Vendée, envoyez-les-moi. C'est la seule chose que vous m'ayez promise avant votre départ qui ne soit pas encore faite. Je n'aurais pas cru que les deux autres demandes eussent un succès si prompt. A propos de Vendée, madame de la Rochejacquelein a écrit ici de vous tout ce que j'en pense, et je l'en aime davantage. Elle a été charmée de madame de Lamartine. Quand ma Léontine en sera-t-elle là? Je désire bien vivement le moment qui nous réunira. On dit que M. Mounier va être nommé ministre de l'intérieur. J'irai le voir pour ce que nous avons dit. Alors vous pourrez vivre à Paris et dans votre petit château, et vous nous recevrez jusqu'à ce que nous puissions vous recevoir à notre tour dans une petite ferme. Voilà mes rêves de bonheur. C'est mon cœur qui les fait tous. C'est par là qu'on vit, c'est par là que je suis heureux, puisque j'ai une femme comme je la voulais, et un ami tel que vous.

Adieu, cher, bien cher Alphonse, aimez-moi toujours, et guérissez-vous.

N'oubliez pas non plus notre conversation du café Conti. Votre talent est une puissance morale. Ne le laissez pas s'ensevelir. Et ne craignez pas

de revers, vous qui n'avez que du génie, et point de ce sot amour-propre qui n'a point d'amis.

Voilà la déclaration. Je ne sais si elle est dans la forme. Si vous croyez que non, faites en une autre, je vous prie. Il est minuit, je vous quitte. Ma femme vous aime bien et elle aime madame de Lamartine.

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