MON CHER ET ILLUSTRE AMI
J'ai besoin de répondre sor-Ie-champ à votre lettre où respire une confiance qui m'honore et que je crois mériter. Vous me dites une chose qui me pénètre de douleur. Ce n'est pas que j'attribue plus d'importance que ne le doit un esprit ferme, à quelques embarras financiers, surtout quand la Providence daigne les compenser par des dons aussi nobles, aussi grands que ceux dont elle vous a comblé. Mais je m'afflige en apprenant qu'à vos yeux ce que vous appelez les tristes nécessités de la fortune puisse vous obliger à quitter la carrière politique, si glorieuse pour vous, si salutaire pour la patrie. Voilà des résolutions auxquelles je ne veux rien entendre ; je les repousse dans votre intérêt et dans celui du pays.
LETTRKS A LAMARTINE 171
La Chambre des députés, si convenable aux talents servis, chauffés, poussés, disons mieux, ravalés par Tintrigue, ne convient pas à votre caractère aussi loyal que généreux. Que faites-vous au milieu de ces partis acharnés, impudents, qui luttent, les uns pour l'anarchie, les autres pour la servilité, tous pour l'intérêt personnel ? Vous leur parlez d'humanité, de morale, de gloire et d'honneur national ? Il s'agit bien de cela I Si vous leur parliez corruption, placements, emprunts, actions, chemins de fer, pots de vin, canaux, séductions législatives, électorales, etc., à la bonne heure! on vous comprendrait; homme de progrès, vous seriez à la hauteur de vos collègues ; vous paraîtriez de ce monde ; enfin, on vous ferait la grâce de vous juger en conscience un génie politique... Je ne puis, direzvous, descendre si bas et m'établir dans la boue. — Je le sais bien ; et voilà ce qui fait que je souhaite vous voir quitter un théâtre où l'on se bat avec de la fange.
Je voudrais que vous permissiez à vos amis de vous appeler à la pairie. Votre caractère est tout sénatorial, comme votre éloquence grave et majestueuse. Venez, vous serez l'ornement d'une Chambre pour qui l'avenir ne peut qu'être propice;
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venez accepter la place qu'ont laissée vacante MM. Laine, Lally-Tollendal et Chateaubriand. Les discours de Cicéron dans le Sénat n'ont pas moins fait pour sa mémoire que ses harangues au peuple ; témoin les CatUinaires et les Philippiques.
Au milieu de nous, vous n'aurez plus aucune dépendance d'électeurs, de rivaux ni de collègues. Vous recevrez pour la vie une noble part du pouvoir souverain; vous n'aurez pas besoin de rester à Paris plus de trois à quatre mois par année ; vous ferez marcher de front la publication de vos poèmes et de vos travaux législatifs, devenus moins pressants et plus commodes. Chaque jour multiplie parmi nous les hommes qui n'ont pas une fortune écrasante et qui sont moins fatigués encore par le fardeau très portatif d'une mesquine renommée. Vous serez un homme éminent au milieu de vos collègues; et, comme vous apporterez une illustration depuis longtemps consacrée parle suffrage de la France, nulle envie récente n'aura de conquête à vous faire expier.
Je ne vous demande qu'une chose : c'est votre simple parole que vous ne refuserez pas la pairie le jour qu'on vous l'offrira. J'ai tenté des choses ; moins faciles que d'obtenir une justice évidente, utile à la fois à la royauté, au gouvernement, à la Chambre des pairs. J'ai fait un ministre de la
guerre; j'ai fait M. de Cheverus cardinal ; et j'ai défait, moi petit piéton, un commandant général des gardes nationales du royaume. Laissez-moi donc agir sans que vous y soyez pour rien, de mon chef, à ma guise, à ma tète, à mon cœur, si le mot était français*...
Vous excuserez, je me plais à le penser, l'eflusion d'amitié qui me porte à vous écrire ainsi. Sachez que je suis un ami vrai, actif et positif, qui ne se perd pas en divagations de sentiment, et préfère pour ceux qu'il aime un service efiectif à mille paroles flatteuses.
J'ai l'honneur devons saluer et de vous embrasser de tout mon cœur.
Baron gharles dupin.
1. Dans une lettre à M. de Virieu (28 septembre 1839), [.arnartine se prononce en une phrase sur cette offre de la pairie : <i Un mandat du gouvernement ? Je n'en veux pas. »