LETTRE DS M. LE COMTE MOLE
27 mai 1840.
Vous vous surpassez toujours*. Jamais je ne vous avais autant admiré ! Mais si vous avez dû à ce sentiment de la compression publique qui pesait sur toutes les poitrines, au temps de votre jeunesse, votre passion pour la liberté, j'ai dû à la sanglante et ignoble oppression à laquelle le 18 brumaire est venu mettre un terme mon horreur pour Fanarchie.
La tyrannie des assemblées est d'autant plus redoutable qu'elle s'exerce avec le prestige de la loi. Le procès de Louis XVI, les massacres de Septembre, de Lyon, de Nantes, la législation qu'appliquait le tribunal révolutionnaire, le 18 fructidor enfin, sont les prouesses de ces assemblées dont le 18 brumaire est venu briser la dernière, au mo-
1. Allusion au discours sur la translation des restes mortels, de Napoléon (26 mai 1840). Voir la France parlementaire t. H, p. 348 et suiv.
ment où la loi des otages, celle de la déportation des nobles et une nouvelle banqueroute allaient nous rendre 1793 dans toute sa pureté. Il ne suffit pas que le mal ou l'oppression s'opère au nom d'une assemblée élective pour que ce ne soit plus le mal ou l'oppression.
Mon cher monsieur, il y a des remèdes qui sont des poisons : le 18 brumaire était peut-être un remède de ce genre, mais prenez-vous-en au mal, à ceux qui avaient fait que la France périssait si on ne l'employait pas. Ayons tous le courage de le dire dans les sociétés démocratiques, nivelées comme la nôtre, dès que le principe du gouvernement s'exagère, il y a péril pour la liberté. Il n'y a de point d'arrêt nulle part sur la pente où l'on est entraîné et tout de suite l'affaiblissement des pouvoirs publics amène l'anarchie. L'anarchie!... C'est l'abîme encore béant après qu'il a dévoré sa proie. Une époque amollie comme la nôtre en cherche à l'instant le remède dans le despotisme. On ne peut trop le répéter à nos libéraux. Ils peuvent finir par rendre un 18 brumaire inévitable, et la France aurait alors la honte de le subir, sans pouvoir en retrouver le héros. Je n'ai pu vous lire sans que ces pensées viennent m'assaillir. J'aime à les exhaler en votre présence. Je jouis de vous voir le plus grand orateur de notre tribune. Je vous avais
deviné et prédit en moi-même depuis longtemps. Recevez l'expression de mon attachement et de mon admiration.