LETTRE DE M. LE COMTE MOLE
18 septembre 1840.
MON CHER ET ILLUSTRE CONFRÈRE
Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et vous dire combien j'ai aimé et admiré ce que vous venez en deux fois d'adresser au public sur la situation actuelle *. Un mot résumera toute ma pensée c'est que vous vous surpassez toujours. Nous sommes véritablement fondés à croire que, dans la langue de la politique et des affaires que vous avez cependant commencé à parler assez tard, votre perfectibilité est indéfinie. Vous n'avez rien fait de plus beau, de plus élevé, de plus fort que votre dernier article I le public qui est le vôtre, l'a pensé comme moi ; le reste vous a prouvé par son aigreur et sa colère combien vous l'aviez atteint.
1 . La question (TOrient, la guerre, le ministère. Ces articles paraissaient dans le Journal de Saône-et-Loirey 28 août 1840 et jours suivants. Voir la France parlementaire y t. II, p. 357 et suiv.
Mais qu'auriez-vous dit de fortifier Paris par ordonnance à deux mois de la session ! Il ne faut apparemment que s'intituler parlementaire pour se moquer du Parlement. L'Espagne, ralliance anglaise, le système parlementaire, tous ces grands chevaux de bataille, que sont-ils devenus ! Quel champ , quels textes pour la session prochaine, cette session qu'on est décidé à reculer le plus qu'on le pourra ! Elle décidera en effet du sort et de l'avenir de la France. Puissent les Chambres savoir comprendre et remplir dans toute son étendue la mission que la Providence semble leur avoir réservée I C'est peut-être la dernière fois qu'il sera possible de s'arrêter dans la route que l'on suit aujourd'hui, et dont le terme serait en y persistant une inévitable catastrophe. La seule espérance qui nous reste, c'est la formation d'une majorité composée de toutes les nuances du parti conservateur en mordant le plus possible sur l'ancien centre gauche. Plus que personne vous pouvez travailler à cette grande tâche et contribuer à son accomplissement.
Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles; de votre santé d'abord, et puis dites-moi vos projets, et quand Paris vous reverra. Pendant que les journaux du ministère m'injuriaient et me faisaient dans leurs colonnes parler ou agir, je vivais à la
campagne depuis la session, ne voyant personne, n'écrivant presque à personne et me reposant de la politique, hormis le temps nécessaire pour lire ou parcourir chaque matin trois journaux. Ce que M. Thiers et ses collègues auront peine à croire, et ce qui est pourtant de toute vérité, c'est que si dans deux mois je vis autrement et prends une autre allure, je céderai au devoir, à Thonneur, à la conscience, et ferai un efiort qui, à Tâge où j'arrive et avec toute ma nature, devient chaque année plus méritoire et plus laborieux.
Adieu, mon cher confrère, conservez-moi une place dans votre souvenir et veuillez agréer les assurances renouvelées de tous les sentiments d'attachement et de considération que je vous ai voués.