Réponse à la lettre du 5 juin. Correspondance^ IV
de ma grande fureur, laquelle a dû bien vous étonner si vous n'avez lu son discours académique que dans les Débats, M. Bertin l'avait fait changer, le trouvant très dur pour Hugo : il n'a pas voulu le publier tel qu'il avait été prononcé. Vous ne sauriez imaginer quel air insolent avait l'ex-ministre en lui jetant toutes ces phrases. J'en étais indignée, je n'ai pu garder le silence et j'ai frappé comme vous savez. Là-dessus, on m'a soupçonnée d'avoir une violente passion pour Hugo. D'autres malins ont dit que ce grand zèle n'était qu'une ruse destinée à voiler d'autres sentiments, que sais-je ? Tous les samedis on me prête un nouvel amour. Je ne puis défendre un ami sans être accusée de l'adorer; je ne puis vanter un indifférent sans être accusée de coquetterie. C'est un rude métier que celui de journaliste féminin.
On parle toujours de vous pour l'ambassade de
Vienne. On n'y veut point M. de et on n'y
enverra certainement pas le marquis... . Malgré votre triste pensée, travaillez-vous un peu? Les journaux parlent d'un poème sur la charité chrétienne, ils disent que vous l'achevez en ce moment. Est-ce vrai? apprendrai-je toujours ce que vous faites par les journaux? N'être qu'une demi-confldente, c'est bien peu; mais je ne veux pas me plaindre : le monde entier vous acclame, vous lui
appartenez ; un mot de temps en temps, c'est tout ce que j'espère et plus que je ne mérite. Ahl si vous aviez voulu vous inquiéter le moiùs possible de ma pauvre âme, et je ne dis pas m'aimer mais me gronder par-ci par-là quelquefois, je me serais améliorée, j'aurais acquis peut-être un véritable talent, j'aurais même peut-être joué un rôle utile dans le pays, non par moi-même, mais par ceux qui m'entourent. Au lieu de cela, je végète sans avenir, sans intérêt, sans ambition et sans affection, car une affection dont on n'a pas le droit de s'occuper n'est pas une affection, et je suis mal pour tous ceux qui sont bien pour moi, et je laisse perdre toutes sortes de bons sentiments pour une mauvaise poésie qui ne me donne jamais que des chagrins.
Ecrivez-moi, mais ne vous croyez pas obligé de me répondre courrier par courrier comme à un électeur. Je ne veux pas de voire politesse, gardez-la pour vos flatteurs et pour vos commettants. — Parlez-moi beaucoup de tout ce que vous faites. Viendrez-vous à Paris? M. de Girardin doit partir le 15 juillet pour l'Allemagne : il va à Berlin, à Vienne, etc. Avez- vous des commissions à lui donner ? Il va étudier les gouvernements absolus ; il va voir un grand homme d'esprit régner par Vinintelligence. Je suis curieuse de savoir ce qu'il pen-
sera de tous ces pays-là et quelles idées il en emportera. Moi, je dois partir dans quinze jours, mais je ne m'en soucie guère; je cherche des obstacles et je n'ai même pas l'esprit d'en trouver. Adieu, mille souvenirs.
D. DE GIRARDIN