‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 79 sur 135 · LETTRE DE M. AIMÉ MARTIN · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. AIMÉ MARTIN

Saint-Denis, 16 novembre 1841.

Quel silence I pourquoi pas le plus petit signe de vie? C'est si vite dit : Je travaille, je fais un poème, une histoire, un roman, un livre de philosophie. Car vous pouvez tout ce que vous voulez, et certainement vous voulez quelque chose. Moi je voudrais quelque chose aussi, mais je ne puis rien ou presque rien. Toutefois, je me suis enfoncé dans l'étude de la physique et de la géologie. J'ai voulu savoir tout ce que les savants ont découvert depuis vingt ans, étudier Dieu dans les leçons de la nature. Quel beau et grand spectacle ! Voilà ma vie, mon cher ami, et je n'ai pas à me plaindre, car je viens

de passer six mois toujours en présence de Dieu. En attendant le dernier pas qui doit me conduire à lui, je m'essaye à ce grand jour par ces grandes contemplations.

Mais vous, que faites-vous? Quand venez-vous à Paris? Que dites- vous de tout ce qui se passe? Lorsque, sortant de mes contemplations célestes, je rentre dans notre monde factice, je tombe dans l'épouvante. Notre politique est si plate, nos hommes politiques sont si couards, le désarmement de notre marine est si honteux, le recensement si bête, M. Guizot si mince, M. Mole si faux, que je ne sais plus en vérité ce qu'il faut craindre ou désirer. Il est temps qu'un honnête homme arrive. Votre jour approche, le péril croît d'heure en heure, mais que tout cela est triste, et que je verrai avec chagrin les ailes de l'ange de lumière s'agiter inutilement au milieu de ces ténèbres I

Nous sommes toujours à Saint-Denis. On dit que la coterie Récamier se remue beaucoup pour M. de Tocqueville. Tous les hommes politiques et ambitieux de l'Académie veulent le porter. Il n'y a plus de place à l'Académie française pour celui qui ne s'occupe plus que des lettres. Ne trouvezvous pas cela de toute justice? Ohl que M. Laine avait raison de me dire : « Vous voulez être de TAcadémie, et vous écrivez! quelle sottise! Faites-

VOUS député, et surtout n'écrivez pas, voilà la route. > J'attends de vos nouvelles avec impatience.

Profitez doue du répit que Dieu uie donne encore, car à votre âge, quoique jeune encore, on ne fait plus d'amis. Après moi vous êtes condamné à n'avoir plus que des admirateurs.

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