Au banquet offert par la ville deMâcon,4juin
notre faible appui. Vous avez admirablement montré que la démocratie qui est la loi de notre avenir n'est point un système d'exclusion et de jalousie, destructeur de tout ce qu'il y a de grand et de social. A l'intérieur le triomphe de la démocratie telle que vous l'entendez ne saurait être le triomphe d'une classe de la société sur les autres classes, d'un parti sur les partis contraires. C'est l'expression de la nation elle-même avec toutes ses intelligences, toutes ses forces vives, toutes ses traditions et toutes ses gloires. Vous voulez la démocratie parce que vous voulez que le pouvoir national soit fort sans être tracassier, respecté sans être oppresseur. C'est pour cela aussi que nous la voulons, sans attacher une importance exagérée à des questions de formes et de personnes.
A l'extérieur nous ne pensons pas, comme quelques-uns nous en accusent, que la démocratie ait pour loi de se faire conquérante. La France pour être libre et grande n'en a pas besoin, et toute violence au contraire irait directement contre notre but. La mission de la France démocratique est de former une fédération des nations occidentales et de se placer à leur tête comme il convient au plus dévoué. Il est nécessaire que l'Allemagne rhénane, que la Belgique, la Suisse, l'Italie, l'Espagne et même l'Irlande tiennent librement dans notre
sphère d'action, sous la haute protection de notre parole et de notre épée. Mais nous n'avons nul besoin de placer un préfet à Rome ou même à Bruxelles, si Bruxelles n'en veut point. Telle est la politique que nous croyons devoir être suivie par la démocratie française dans ses rapports avec l'Europe. Cette conviction qui est aussi la vôtre doit, je l'espère, être un nouveau motif de rapprochement entre vous et nous : vous qui apportez une si puissante autorité au secours du principe démocratique, et nous qui, à défaut d'autre mérite, avons au moins celui d'avoir un peu souffert pour une si sainte cause.
Un seul point reste sur lequel nous ne sommes pas en accord complet. Tout en gardant la royauté comme un simple instrument et non comme un principe, vous croyez néanmoins que la royauté est encore nécessaire. Il vous parait qu'un pouvoir héréditaire, irresponsable, est utile pour représenter et maintenir l'unité nationale, pour que le principe d'autorité soit fort, et enfin pour assurer l'ordre public que l'élection d'un chef suprême et les accusations portées contre lui pourraient compromettre. Mon opinion, au contraire, est que l'autorité aujourd'hui pour être puissante a besoin de reposer sur l'élection. L'élection, dans les croyances de l'Europe occidentale, a remplacé l'im-
position des mains et l'huile sainte. C'est elle seule qui confère ce droit divin, cette autorité incontestée sans lesquels il n'y a pas d'autorité possible. Louis XIV de glorieuse mémoire a certes beaucoup fait pour l'unité française, mais c'est la démocratie, tout orageuse qu'elle fût à la fin du dernier siècle, qui lui a donné toute sa puissance.
Je veux que le pouvoir soit un et qu'il soit fort, d'une force irrésistible, et c'est pour cela que je le voudrais responsable et électif. En un mot je suis monarchique mais non pas royaliste. Et soyez bien sûr que si la responsabilité du chef de l'État était écrite dans la constitution, au lieu d'être un simple fait comme aujourd'hui, l'État ne serait pas exposé à tous ces troubles dont nous avons été témoins depuis environ cinquante ans. Louis XVI irresponsable est mort sur l'échafaud. Charles X a été déposé au prix de beaucoup de sang. Ne pensez-vous pas qu'on aurait évité ces maux si ces deux princes n'avaient pas été placés sous l'abri inefficace d'un privilège menteur ? Au moment où Alexandre de Russie est mort, une élection de président se faisait à Washington. Le président était nommé sans trouble par plusieurs millions de citoyens, tandis que le successeur légitime des czars était écarté du trône au milieu des flots de
sang. Vous voyez donc bien que l'hérédité et l'ir-
responsabilité ne sont pas une garantie d'ordre , elles n'en sont pas même une de la permanence régulière du pouvoir suprême.
Hérédité et irresponsabilité sont deux principes qui ont fait leur temps et ne peuvent être maintenus parmi nous sans être une cause fréquente de désordre et d'affaiblissement, une cause incessante de démoralisation. Telle est ma conviction profonde. Je n'ai certes pas la vanité de prétendre vous la communiquer, mais j'ai la ferme espérance que l'excellence de votre esprit et la générosité de votre cœur vous amèneront à la partager. Aucun dissentiment alors ne nous séparera plus, et j'en serai pour ma part heureux au delà de toute expression.
Dès à présent, monsieur, je pense que nous avons assez de principes communs pour pouvoir servir de concert notre pays. Un moment de crise solennelle s'approche. Dans ce moment il devra n'y avoir que deux partis, celui de l'intérêt personnel, celui des hommes de probité et de dévouement. C'est à la tête de celui-ci que votre place est marquée. Vous m'y trouverez dans les rangs subalternes, mais marchant avec d'autant plus de confiance auprès de vous que j'ai pu mieux vous apprécier.
Je n'avais pas, monsieur, l'intention de vous
écrire si longuement. Mais vous me pardonnerez, je Tespère, cet épanchement de cœur, cette espèce de confession politique à laquelle du reste vous m'avez excité vous même par votre lettre et par votre conversation si aimable et si bienveillante. Recevez, je vous prie, les salutations très respectueuses de votre tout dévoué concitoyen.