JULES BASTIDE
LETTRE DE MADAME DE 6IRARDIN
Voilà de belles et nobles pensées, exprimées dans le plus magnifique langage '. Tout est grand, digne, pur, et, dans ces pages admirables, pas un sentiment amer, pas une phrase malsaine. C'est le poète, c'est l'historien, c'est le philosophe, c'est l'apôtre, c'est le confident de Dieu I L'homme, le pauvre homme politique, mêlé aux vaines agita-
1. Des publications populaires. Lettre à M. Chapuys-Montlaville. Revue indépendante^ 10 aoôt 1843. Voir la France parlementaire, t. III, p. 397 et suiv.
tions de ce monde, n'y paraît point. Il a donné sa démission des misères enviées, il a quitté la vallée fangeuse, il a reconquis sa montagne. Ces belles pensées m'ont fait du bien. Il m'a semblé en les lisant que je vous avais retrouvé. Car depuis quelque temps, malgré votre bienveillance fidèle, il me semble que je vous ai perdu. Je vous sais en commerce avec nos ennemis, en innocente complicité avec nos ennemies, et cela m'inspire auprès de vous une grande timidité, je n'ose dire, défiance. Il est si triste de penser qu'une personne qu'on aime vit dans une atmosphère où vous ne pouvez vivre, il est si triste d'avoir à faire des réserves avec des amis à qui l'on aurait tout avoué. Mais ne parlons pas de mes découragements , je ne veux aujourd'hui que vous admirer et vous dire tout ce que j'ai trouvé de garanties et de consolations dans cette lettre sublime où je vous ai reconnu tout entier. Voilà maintenant que je regrette que vous ne soyez pas historien; mais comme on ne peut être tout à la fois, je rêve des historiens formés par vous, inspirés de vos idées ; pourquoi n'avez-vous pas des élèves en histoire, comme Raphaël en peinture, qui traceraient par vos ordres d'immenses tableaux dont vous donneriez le dessin et l'idée.
Vous tenez donc beaucoup à la civilisation? En
cela nous différons de sentiments. Je déteste la civilisation ; c'est la fin, c'est la vieillesse, c'est la mort. Une nation civilisée décline. J'aime mieux être jeune et barbare. Hélas I nous ne sommes déjà que trop civilisés; je le sens à mon esprit qui se fatigue et à mon cœur qui doute et qui s'éteint. Pourquoi voulez-vous donc que les bons ouvriers qui travaillent et qui vivent deviennent des rêveurs qui languissent et végètent ? Ne vous hâtez pas trop ; croyez-moi, c'est bien ennuyeux d'être civilisé. Oh I si j'étais seulement encore un peu sauvage, quelles bonnes folies je ferais, que je n'ose pas même rêver par excès de civilisation !
Je vous écris avec ma main brûlée qui commence à souffrir. Je finis donc ces longs remercîments en vous annonçant un petit volume de prose adressé à madame de Lamartine. Vous aurez plus tard le second volume dans lequel sont les meilleurs feuilletons, j'avais fait des progrès dans les dernières années. Je ne travaille plus. Si je vous disais pourquoi, vous auriez des remords. J'ai découvert que je n'avais de l'esprit que pour venger mes amis. Je ne suis plus méchante depuis que je ne suis plus généreuse.
Adieu, mille affectueux souvenirs.
D. G. DE GIRARDIN