LETTRE DU COMTE DE MONTALEMBERT
Château de Trélon (Nord), ce 27 novembre 1844.
Vous aurez toujours beaucoup d'admirateurs; mais quand vous jetterez le gant, comme vous venez de le faire avec un si noble courage, à tous les préjugés et à toutes les basses passions du pays, vous ne pouvez compter sur beaucoup d'approbations. C'est cette pensée qui me fait céder à Tenvie de vous porter aujourd'hui l'humble tribut de la mienne. Je ne vous dirai rien de l'éloquence dont votre dernier manifeste * porte l'empreinte : mille voix vous répéteront qu'elle ne s'est jamais élevée plus haut, que jamais elle n'a été plus limpide,
1. Récapitulation, 21 novembre 1844. Voir la France parlementaire, t. IV, p. 88.
plus brillante et plus écrasante à la fois. Mais ce dont je veux surtout vous admirer et vous remercier, c'est de Tusage que vous avez fait de ce don du ciel : c'est de cette générosité chevaleresque qui vous a porté à venir au secours de la religion indignement bafouée depuis un an par tous ces hommes que vous avez si justement et si énergiquement caractérisés. A coup sûr Dieu vous récompensera d'avoir ainsi pris en main la défense de ceux qui sont chaque jour insultés et bassement poursuivis à came de son nom {propter nomen meum). Et sachez bien que parmi toutes ces âmes droites et pures qui aiment TÉglise et la vérité plus que tout au monde, il n'en est pas une qui ne soit votre obligée, et qui ne vous doive sa reconnaissance et ses prières. Cela vous portera bonheur ici-bas et ailleurs. Laissez-nous déplorer qu'une nature aussi élevée que la vôtre ne soit pas irrévocablement ancrée sur ce rocher de la certitude catholique où le chantre des Méditations et des Harmonies semblait avoir planté pour toujours son drapeau : mais laissez-nous aussi vous dire que nulle part vous ne trouverez des sympathies plus sincères, plus affectueuses, plus désintéressées que dans nos rangs, toutes les fois que vous élèverez la voix pour défendre la justice et la vraie liberté. Croyez aussi que tous nos efforts tendent à justifier ^otre
affirmation que la religion et la liberté sont du même sang. En faut-il d'autres preuves que cet élan unanime qui porte Tépiscopat et le clergé français, si longtemps accusés de servilité, si longtemps enchaînés aux pieds du trône, à invoquer la liberté de conscience et d'enseignement avec toutes ses conséquences, et à déjouer par la publicité et la franchise de leurs allures toutes les ruses du pouvoir?
Madame de Montalembert me prie de joindre l'expression de son admiration à la mienne et d'adresser ses félicitations toutes spéciales à madame de Lamartine. Veuillez lui offrir mes hommages et croyez à l'affectueuse sincérité de mon respect et de mon dévouement.
Comte DE MONTALEMBERT.