‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 89 sur 135 · LETTRE DU COMTE DE CIRGOURT K · texte numérisé non relu

LETTRE DU COMTE DE CIRGOURT K

Monsieur Alphonse de Lamartine A Saint-Point près Màcon

(Saône-et- Loire)

Paris, 21 décembre 1843.

J'apprends, monsieur, avec un bien vif regret que votre arrivée à Paris est encore différée d'un mois. Je serais loin de m'en affliger s'il n'était maintenant question que de vous. Je sais eombien la fatigue inséparable du séjour à Paris nuit à votre santé que des travaux plus soutenus à Saint- Point sont loin d'ébranler autant que l'excitation et

1. Le duc de Bordeaux avait quitté TAlIemagne pour venir à Londres où il avait reçu la visite de députés et d'autres notabilités du parti légitimiste. Dans un article du Bien public u Le duc de Bordeaux à Londres », Lamartine constatait la tranquillité parfaite avec laquelle on avait vu en France cette manifestation. M. de Circourt, informé du mécontentement des Tuileries et des mesures que préparait le ministère, pressentant les orages parlementaires qui devaient s*en suivre, avertit^ Lamartine qui, à cette occasion, un mois plus tard, prononça un discours dans la discussion deTAdresse. Voir la France parlementaire, t. IV, p. 1 .

la tension intellectuelles par lesquelles, ici, la vie se trouve faussée et gaspillée. Mais je crains que l'ouverture de la session ne soit marquée par des entreprises auxquelles vous regretteriez longtemps de n'avoir pu opposer votre protestation immédiate. Ce qui s'est passé à Londres, ce qui semble devoir se passer à La Haye, à Hanovre, et peut-être encore ailleurs a développé dans la famille et le conseil du souverain un de ces dépits qui poussent aux tentatives les plus hasardeuses et qui précipitent les innovations. Or tout approche, dans ce genre, d'une redoutable maturité. Dans le moment actuel on prélude à des mesures plus graves en citant devant la cour de cassation un juge suppléant coupable d'avoir fait le voyage de Londres. Mais il paraît avéré qu'on se propose de demander aux Chambres l'expulsion de six députés qui ont paru à Belgrave- Square et leur inéligibilité pendant cinq ans. Cette résolution, si elle passe, marquera le début d'un système tout nouveau, celui de l'intimidation appliquée aux assemblées souveraines, souveraines jusqu'à présent, et qui cesseront de l'être, ou plutôt cesseront d'être, en subissant cette mutilation. Ce n'est pas une raison pour qu'elle ne soit pas votée : la France manque totalement de prévoyance et n'a pas d'attachement sincère à la liberté. Mais vous avez l'une et l'autre : il ne serait

pas bon qu'un pareil attentat pût s'exécuter en votre absence, et sans avoir été flétri par vos paroles. Vous devenez, au milieu de l'abaissement progressif de ce qui vous entoure, presque la seule espérance de ceux qui aiment à garder l'étincelle des sentiments généreux, des intérêts intellectuels, des qualités élevées auxquels on renonce de toutes parts avec une déplorable facilité. Vous êtes donc obligé à rester constamment à l'arrière-garde, défendant la retraite de ce qu'il y avait en France de bon et de vrai. Quelque importance qu'aient assurément les travaux historiques que vous exécutez en ce moment, et les dogmes politiques dont vous exposez successivement l'enchaînement et l'assemblage, il y a cependant une importance plus grande, plus urgente à sauver l'instrument principal du régime représentatif et à protéger le droit fondamental de la liberté individuelle. Suspendez votre tâche de publiciste pour venir combattre à votre rang d'homme d'État.

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt vos deux articles sur les débats de l'Église avec l'Université *. Vous avez reconnu du premier coup d'œil la portée

1. L'État, TEglise et TEnseignement (26 et 30 novembre 1843). Voir la France parlementaire, t. Ilf, p. 465 et suiv.

future de cette contestation et deviné l'incendie en germe dansTétincelle. Je crois seulement qu'il faudrait qu'une bien grande somme de liberté existât dans l'État pour que l'Église pût être sans danger affranchie des obligations que lui impose le régime des concordats. Encore, l'expérience a-t-elle prouvé que dans les démocraties les plus complètes rÉglise parvenait souvent à créer un despotisme intellectuel. Voyez Schwytz et Sarnen. Il ne faut pas oublier que le dernier mot de l'Église en fait de sciences et de gouvernement a été la condamnation de Galilée et la « Politique sacrée » de Bossuet. Croyez-vous la constitution intellectuelle de la France assez robuste, assez confirmée, pour résister aux entreprises d'un corps qui n'a pas changé, qui ne changera jamais, pour qui la seule forme sociale qui soit irréprochable est l'absolutisme de la cour romaine dans les affaires intellectuelles, et l'absolutisme de la cour des Tuileries dans les affaires matérielles ? C'est à l'ombre des concordats que l'intelligence française, depuis Descartes, s'est affranchie et développée; sans eux nous aurions couru les plus grands risques de n'être qu'un pâle reflet de l'Espagne, ou bien une copie imparfaite de l'Allemagne. Avant le concordat de François P"*, notre université parisienne avait eu bien des érudits, mais pas un penseur.

Agréez Thommage du dévouement le plus sincère, le plus à Tabri du changement ; agréez mes vœux pour votre santé, votre gloire, et, par elles, votre bonheur.

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