NAPOLÉON-LOUIS BONAPARTE
LETTRE DE MADAME DE GIRARDIN
17 juillet 1846.
J'envoie savoir de vos nouvelles avec encore une petite espérance. Votre absence me cause un double chagrin, elle me donne tort. J'ai bataillé pendant cinq jours pour n'avoir pas à dîner aujourd'hui les députés que j'ai fait inviter pour demain. Aujourd'hui nous sommes seuls. Victor Hugo et Balzac, voilà mes convives. J'ai eu peur du bruit pour vous, et j'ai refusé tout le monde... et vous me manquez! et j'ai eu tort, et M. de Girardin triomphe, et j'enrage. Venez en robe de chambre ici si vous avez pitié de moi*.
Mille affectueux regrets.
D. DE GIRARDIN
1. Ce dîner fut l'occasion de la causerie dont parlent Lamartine dans ses Entretiens et Balzac dans sa correspondance, où le romancier se montra orateur politique inspiré. Son jugement sur Lamartine est bien curieux. Il le trouvait si fatigué au point
LETTRE DE M. EMILE DE GIRARDIN
Mardi, 8 septembre 1846.
Que ne suis-je libre! Que n'ai-je quelques jours de plus devant moi ! Je prendrais certainement la route de Mâcon pour me rendre à Guéret, mais toutes mes heures sont comptées; il faut que je sois à Guéret, sans faute, lundi matin, et d'ici à samedi j'ai plus d'affaires que je n'en pourrai terminer. Avec quel plaisir j'aurais revu Monceau et Saint- Point 1 avec quelles instances je vous aurais prié de relire quelques-unes de ces éloquentes pages
de vue physique qu^il lui donnait quelques années de vie à peine : « Il est détruit, fini. > — Et Lamartine avait devant lui les Giron" dm«, la Révolution de 1848, des œuvres d'une jeunesse, d'une fraîcheur inouïe. Les Confidences, Graziella, Raphaël, et plus de cinquante volumes d'histoire et de littérature se succédant sans trêve, sans défaillance pendant vingt-trois ans ! Quel ressort y a-t-il donc chez un homme de génie, qui échappe aux plus pénétrants! Lamartine a dit: « L'âme est un ressort qu'il suffit de presser un peu pour qu'elle reprenne élasticité et vigueur. La mienne les prête à toute action, à toute pensée qui lui donne l'exercice et le sentiment d'elle-même. Elle est morte un million de fois et ressuscite toujours le troisième jour. » Côt*respondance, IV, p. 141 ,
dont madame de G... m'écrit qu'elle a été si enthousiasmée, si touchée ! Mais si vous voulez de nous une autre année, l'espérance affaiblira le regret.
Je pense de ma femme tout ce que vous m'en écrivez; elle a plus de bonté encore que d'esprit, et ce qu'elle a surtout, c'est autant de simplicité dans l'intimité que de noblesse dans tous les sentiments et dan^ toutes les actions ^ Je la connais bien, et je suis sûr que ces quinze jours d'affectueuse hospitalité auront fait pour sa santé intellectuelle au moins autant que le grand air pour sa santé corporelle. C'est donc à moi à vous remercier de tout le profit qu'elle aura tiré de son congé.
Oui, vous avez raison, pour vous il n'y a rien à faire ou trop peu dans la sitiuition que vous avez prise. Achevez donc les Girondins, et mettez d'aplomb votre fortune, afin de n'avoir plus à y songer. Pendant que vous ferez ainsi votre œuvre, nous essayerons de faire la nôtre, de niveler le terrain, de poser les rails, de mettre la locomotive en mouvement, de l'approvisionner de combustible, de sorte qu'il n'y ait plus qu'à régler la vitesse de la course... Je me sens plus d'ardeur que de confiance, -mais cette ardeur je la puise dans le mobile qui m'a donné le peu de force dont j'ai eu à faire