MON ILLUSTRE AMI
Je crois vous devoir compte de mes sentiments quand j'ai lu les deux premiers volumes de votre histoire des Girondins. Je les résume en quelques mots. Un plaisir continu et une admiration délectable ont fait taire en moi le dépit de me sentir vaincu dans la seule voie qui me fût ouverte pour faire quelque temps surnager ma mémoire. De
tous les plaisirs intimes de l'âme le plus pur est de sentir juste aux dépens de ses intérêts et surtout de sa vanité. Puis je vous dirai naïvement quelle à été ma consolation personnelle. Permettez-moi de m'expliquer par une allégorie : je parle à un grand poète dont les inspirations, en volant sur mon ermitage, ont quelquefois fait reverdir ma vieillesse.
Vous faites Fhistoire d'un volcan lorsque depuis près d'un demi-siècle il a cessé ses plus brûlants ravages. Vous le jugez d'après les germes de fécondité qu'il a répandus sur une terre en la dévastant, et qui peuvent se répandre sur le globe. Vos yeux sont frappés d'une végétation nouvelle dont votre brillante imagination fait encore plus resplendir les couleurs. Vous le jugez non seulement d'après ses résultats actuels qui vous semblent trop bornés dans votre ardente philanthropie, mais dans ceux que les siècles en feront éclore, et vous ne craignez pas d'en hâter le cours. Vous descendez au fond du cratère et vous découvrez de nouveaux germes de fécondité dans ce que vous nommez l'idée révolutionnaire.
J'ai esquissé le tableau du volcan lorsqu'il vomissait encore une partie de ses flammes. J'ai marché non sur les cendres périlleuses de l'histoire, mais sur ses charbons refroidis et rouges encore. Vous savez que j'ai écrit une grande partie de l'histoire
de la Révolution française dans la prison de la Force, où j'attendais Texil de Synamarie. J'errais parmi les catacombes révolutionnaires et je reconnaissais mainte fois parmi les victimes ce que ma jeunesse avait le plus admiré, vénéré, ce que mon cœur avait le plus tendrement aimé. J'ai fait plus souvent que vous retentir Taccent de la douleur et de rindignation. Il m'a fallu des efforts pour être juste envers des sacrificateurs sitôt sacrifiés euxmêmes. Vous êtes juste vous, non seulement par l'élévation de votre génie, mais par la distance des temps.
En lisant le beau et lumineux début de votre histoire des Girondins, il est impossible de ne pas reconnaître que le bien s'opère non par éruption, mais par des émissions successives.
Après tant de fureurs, vous vous élevez comme un prêtre delà Concorde; mais vous sentez que l'amnistie historique doit être sévère et vous avez plus d'un arrêt qui doit faire rougir encore les objets de votre clémence. Comme vous avez à suivre une longue progression de crimes, vous ménagez les forces de votre indignation et vos coups de foudre. Il y a des exclusions nécessaires dans les amnisties de l'histoire. Les scélérats politiques ont perdu tout droit d'y prétendre; tout fanatisme qui mène au crime révèle d'atroces penchants qui au-
raient également profané la cause du Christ ou souillé la Révolution française. Quant à vos Girondins, ils ont mérité de graves reproches, mais leur exaltation était plus sincère ; souvent la noblesse de leurs discours semble indiquer la pureté de leur âme. Ils Font témoignée beaucoup mieux par un dévouement expiatoire. Tout jeune homme qui vous lira avec recueillement frémira encore plus d'imiter leurs fautes que d'être condamné à leur sort funeste.
Votre histoire, par son titre même, devait tenir beaucoup de la biographie ; vous y avez porté un charme de style qui assure l'immortalité de votre ouvrage. Votre simplicité même tient de l'enchantement. Rien dans votre style historique n'est affecté ni vulgaire ; les traits lumineux vous échappent et causent toujours le sentiment de l'imprévu. C'est là que vous répandez à flots les impressions d'une âme tendre et généreuse. Je n'aperçois encore que d'une manière incertaine le résultat politique qui doit couronner ce grand ouvrage; je crains même qu'il ne soit pas tout à fait conforme à celui auquel j'ai été amené par une douloureuse expérience- Mais mon amitié jouit du nouveau titre de gloire que vous venez de conquérir.
Vous avez toujours été, à mes yeux, un mortel prédestiné par la multitude et l'excellence des
dons que vous avez reçus. Qui vous admire vous aime, et voilà la mesure de rafiection que je vous porte.
LAGRETELLE.
Vous pardonnerez à un octogénaire dont la vue est extrêmement affaiblie, d'avoir dicté cette lettre