‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 96 sur 135 · LETTRE DE M. BÉRANGER · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. BÉRANGER

Passy, 6 avril 1847.

Je vous ai nommé mon cher poète, puis mon cher tribun, il me faut maintenant vous appeler mon cher historien, et malgré toute mon amitié pour vous, en vous voyant cumuler tant d'illustrations, je crains de ne plus oser vous nommer mon cher ami.

Il n'y a que peu de jours que mes yeux m'ont permis de lire les Girondins que vous avez eu la bonté de m'apporter, un jour qu'une courte sortie m'a privé de les recevoir de vos mains. Ces deux volumes sont admirables. Voilà, selon moi, comment il faut écrire l'histoire et comme il me

semble que les anciens Tavaient conçue. Toutes ces recherches minutieuses, et qui pourtant ne sont jamais complètes, ces fouilles faites dans le passé pour en tirer des inductions aventurées ou pour former une chaîne dont une nouvelle découverte vient souvent briser les anneaux, ne peuvent valoir âmes yeux Teffet moral produit par les sentiments et les vues élevées de l'homme de génie qui, s'emparant d'un sujet, fait sortir une puissante instruction des faits dont il reproduit le drame. Voilà l'histoire vivante, cette résurrection dont à bon droit parle Michelet. L'autre histoire n'est qu'une nécrologie. A celle-ci un greffier suffit ; à l'autre il faut un grand écrivain.

Avec quelle éloquence, quelle richesse de style inspiré, vous défendez les principes de notre sainte Révolution ! Combien il y a de patriotisme dans ce plaidoyer en faveur de tout ce que nos pères ont fait pour la cause de l'humanité! Soyez béni, par moi, vieux patriote, pour tout le bien que fera à leur mémoire cet excellent livre, qui n'en sera pas moins critiqué pour cela et qui même, peut-être pour cela, le sera d'autant plus. La foule des lecteurs n'en sera que plus grande et la bonne foi du plus grand nombre vous vengera en peu de temps des attaques de la sottise et de la malveillance.

J*ai entendu dire que parfois on vous surprenait en contradiction avec vous-même. Je crois avoir prouvé que c'était faux. Dans vos narrations, quand les exaltés, les furieux poussent jusqu'à l'inhumanité l'application de principes révolutionnaires, votre généreuse nature laisse échapper un cri d'horreur, comme on en laisserait échapper un de regret à la vue d'un sculpteur donnant au marbre qu'il travaille un coup de ciseau de trop. Mais ce cri du cœur, cette hésitation touchante ne vous fait point reculer dans l'accomplissement de votre tâche sublime; et l'on vous sait d'autant plus de gré de votre dévouement à l'esprit de notre Révolution que vous montrez l'horreur des excès où des fous et des méchants la précipitent. Moi, qui vous connais, de pareils mouvements ne peuvent m'étonner. Ce qui ne peut non plus me surprendre et ce qui me charme, c'est que vous soyez devenu grand historien sans cesser d'être poète. Oui, vous poétisez, sans les altérer, les événements d'une époque qu'on ne nous a que trop peinte avec de la boue et du sang. Un autre éloge à vous donner, c'est que le poète se soit montré véritablement homme d'Etat dans ces volumes. J'attends le troisième avec une bien vive impatience.

Adieu, mon cher Lamartine; montez, montez

toujours; mais n'oubliez pas le vieux chansonnier qui vous aime de tout son cœur.

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