OB. DE BOURG
NUL NE l'APROCHE.
GO. DE BOURG°e.
Cette devise était celle d'Antoine , dit le grand bâtard de BourgO" gne , fils naturel de Philippe-le-Bon et de Jeanne de Prelles , dont on voit les armes, avec la barre de bâtardise , au bas du folio 1 de l'ouvrage. On la retrouve souvent , au reste , dans les manuscrits de cette époque , car Antoine de Bourgogne partageait , pour les livres , la passion de sa famille. Il les aimait et en faisait écrire un assez grand nombre. Ainsi , la bibliothèque de Bourgogne , à Bruxelles , et celle du Roi , à Paris , possèdent plusieurs manuscrits de ce Prince , tous ornés de son énergique devise , et MM. Fr. Jacobs et F.-A. Ukert , dans leur Beitràge zur alten Litteratur oder Merkumrdigkeiten der HerzogL ôffentichen Bibliothek zu Gotha, en ont donné un fac-similé tiré d'un manuscrit de l'ouvrage de Christine de Pisàn , intitulé : Épitre à la déesse Othëa. M. Frédéric-Adolphe Ébert, dans son Geschichte und Beschreibung der Kôniglichen ôffentlichen Bibliothek zu Dresden (pag. 309 ) , parle également de cette devise , d'après un manuscrit de Dresde. [V Apocalypse de Saint Jean, )
Le manuscrit N® 11 ( 2 vol. in-fol. ) , est une Bible en hollandais , faite en Flandres , contenant environ 400 dessins à la plume ou miniatures, du plus haut intérêt pour le costume et pour mille détails matériels delà vie du moyen-âge. Je la recommande, si jamais ses pas se dirigent vers la Hollande , à M. Didron , de la bibliothèque royale , qui a fort bien compris l'importance de l'étude approfondie de ces monumens , trop négligés jusqu'ici dans l'histoire de l'art.
Le manuscrit N® 15 , in-fol. , relié en velours noir , ayant encore des fermoirs en argent , est du xiii^ siècle. Il porte au dos le titre de : Psalmorum glossa carUyningiana , et sur chacun de ses fermoirs , on lit à l'extérieur les lettres et le mot qui suivent :
PlERSON
mais ce qui m'intéressa davantage ce fut la miniature du folio 1 , qui représente cinq personnages faisant de la musique. L'un frappe avec deux marteaux sur des clochettes ; un autre joue d'une espèce de violon qu'il tient appuyé entre ses jambes ; le roi David pince de la harpe ; un autre souffle dans une flûte de Pan ; le cinquième joue d'un violon ordinaire. Tous ces personnages sont parfaitement posés , et chacun d'eux offre des détails qui intéresseraient vivement , je n'en doute pas , M. Bottée de Toulmon , le savant auteur des Instructions du Comité des beaux-arts sur la musique.
Le manuscrit N^ 19 , petit in-fol. sur papier , écrit d'une main moderne , n'offre pas peut-être quelque chose de très-utile ; mais il
LETTRE A M. DE SâLVâNUTY. 9
ne laisse point que d'être fort curieux par la perfection avec laquelle on Ta tracé. Ce manuscrit, en effet, écrit en lettres moulées, imite tellement l'imprimé , que le prédécesseur de M. Holtrop , le vénérable abbé Flament , a composé à ce sujet les vers suivans , qu'il a placés au folio 1 :
Die mihi , qoi legis h»c , quid ta legis !..• Est-ne peiitâ
Litlera scripta mana ?... Sculpt» Tel imago tabellœ ?
Yelgraphicis excusa typis? Yel qaam lapis editi?
Yei qaam mordacis dens ferri iociderit œri?
Die mihi , qoi legis ha)c , et eris mihi magnas ApoUo. De ce manuscrit moderne , je passai à un autre , le N<^ 31 , précieux par son incontestable antiquité. Ce manuscrit in-4o provient de l'abbaye d'Egmont , en North-HoUande , qui avait , dès le ix^ siècle , d'après des documens authentiques , une bibliothèque déjà célèbre ; il remonte au xe siècle et contient les quatre Évangiles tracés d'un ca* ractère très-beau et très-net. On y trouve quelques miniatures pleines d'intérêt et d'effet. Les deux dernières qui représentent, l'une , le comte Théodric et sa femme Hildegarde , en costumes bysantins , offrant le livre à l'Autel , et Tautre , Saint Albertus , patron de l'abbaye d'Egmont , intercédant pour eux auprès du Tout-Puissant , ont donné lieu à la note suivante , écrite au foHo de garde : — « Infra miptmdeclaro et attestor quod hic liber pei'gamenus, in quo quatuor evangeliamanu descripia in collegio nostro coloniensi religiose tmervatus et a metemporis prœside, magnoin pretio habitue fuerit , ut pote qui a Wilhelmo rege rotnanorum comité Hollandiœ et ab eju$ Hildegardœdono datus fuerit Theodorico abbati Egmondanoin honorem Sancti Adelberti abbatiœ patrohi. Hoc testimonium dedi et manupro^ pria huic libro inscripsi, Ultraiecli, anno 4688, 28 januarii. Joannbs LiNDBBORN. » Cette opinion , que rien n'appuie , est très-contestable , et M. Kemp , dans son livre intitulé : Dissertations sur le Nouveau Testament , la combat avec raison , en disant que ce manuscrit fut donné par Thierry II, comme l'attestent ces trois vers placés audessus de la miniature qui représente ce prince offrant le manuscrit :
Hoc textam dédit aima patri Teodricas habendom , Nec ne sibi conjancta simal Hildegardis amore Altberto qnoram memor at sii jare peir eyam.
Le volume No 48 , que j'examinai après le précédent , nous donne le nom d'un écrivain et d'un peintre de manuscrits du xiv© siècle. C'est un Missale romanum , in-fol. , relié assez récemment en maroquin rouge , avec une croix sur le plat. Il contient des lettres ornées fort belles et de magnifiques miniatures au nombre de 21 . Au dernier folio on lit , tracé comme le reste du psautier , en lettres majuscules : « Frater Joannes Marchello , abbas ecclesiœ Sancti Johannis ambio-
iO LETTRE A M. DE SALYÀNDY.
nen9%9 ordinis prœmonstraterms , fecit scribere istum librum , per manum Garneri de Morolio j anno Domini millesîmo irecentesimo vieeiimo tertio. » Ce qui soit est écrit en lettres dorées : « Et Petrus dictuê de Raimbaucourt illuminami iitum librum, in anno prœdicto. » On Toit au-dessous de cette inscription , ce dernier offrant son livre , à genoux , à Tabbé qui le reçoit assis et crosse en main.
Au nombre des 21 miniatures de ce manuscrit , je n'ai pas compté les encadremens des pages , et cependant ils sont on ne peut plus remarquables par leur verve et leur bizarrerie. Des fleurs , des oiseaux » de caricatures grotesques p des chasses » des combats leur servent de sujets. Les personnages qu'ils représentent sont en costume de guerre du xiii^ siècle, c'est-à-dire, qu'ils portent la cotte de maille, le capuchon de maille , le bouclier en pointe. Leurs chevaux sont richement caparaçonnés. A côté de ces personnages , il y a des hommes et des femmes en centaures , tenant à 'la main des coupes et des quenouilles , et combattant d'autres centaures. Plus loin , nous voyons des singes qui filent » tir^t de l'arc , battent le blé avec des fléaux , bercent des enfans , font la cuiune , prennent des oiseaux , etc. Ailleurs, on aperçut des loups et des renards déguisés en moines , chantant au lutrin , et , dans un endroit , est un lion , couronne en tête ( JUemre Noble le Lion, du roman du Renard),, assis sur un trépied élevé, tenant dans ses mains une bandelette sur laquelle on lit : Palardie , fn'gueul , enme^ Un carme et un dominicain, sous la figure d'un loup et d'un renard , se prosternent devant lui. Il faut ccmvenir que maître Petrus de Raimbaucourt se montrait un tant soit peu indépendant et audacieux, en osant accoler de pareilles illustrations au Missale qui nous occupe. Ces satires en peinture rentrent bien , du reste , dans l'esprit du moyen-ège , ok la croyance au dogme n'excluait pas la raillerie envers les ministres de Dieu, même les plus élevés. Aussi, peintres , sculpteurs , trouvères , se moquent-ils , comme à l'envi , de la cour de Rome et des ordres religieux ( Voyez Rutebeuf et ses contemporains ) , tout en respectant profondément la religion.
Le manuscrit , N<^ 49 , appartenait jadis , comme le précédent , à l'abbaye d'Egmont ; il est composé d'écritures de diverses époques , dont quelques feuillets peuvent remonter au xi^ siècle. Il n'a malheureusement de remarquable que sa reliure. Cette reliure qui est fort ancienne et en bois , offre aux regards , d'un côté , une belle sculpture d'ivdre , jadis dorée ^ représentant Jésus-Christ et les quatre évangélistes ; de l'autre, une couverture en bois recouverte de veau gaufré , dont les ornemens , très -finement tracés , reproduisent le Sauveur en croix, le serpent, etc. , etc. Cette mode de gaufrer les reliures était , à ce qu'il parait » assez commune jadis en
LETTRE A M. DE SALYÂNDY. 11
HoQtnde , «t les ouvriers uvaient acquis k cç travail une fort grande habileté.
Les N^ 52 et 53 , in-4o, contenant quelques lettres ornées et des encadremens, sont identiquement les mêmes. On les a copiés l'un sur l'autre. Tous deux ont également tine reliure fort ancienne et gaufrée avec beaucoup de délicatesse; mais celui qui porte le No 52 , offre au «eftade son dernier follô, la note ci-jointe d'une main du xv^ siècle: *- '« Annaéomini m. cgcg. xxivin» fnit hic liber ad tMindatum reœrendiin Chriito patris Saneti Auberti cameracemis factus , tcriptus et compJetus,fer me Simonem de Castro, clerici ambiacenm dyocesi. Igi' tur omnes in eodem presenti libro leeturi y tam pro dicta reverendo paire adcujm mandatumet promeper quem factus est , preces apud domtntim fundere dignentur. » J'ignore si le Comité des arts et monumens a compris les scribes parmi les artistes dont il recueille le nom; mais il serait curieux, ce me semble, de rassembler ainsi celui de tous tes écrivains du moyen^ge , depuis les temps les plus reculés , jusqu'à Nicolas Flamd. On aurait , siècle par siècle , une liste de ces moines iabèrieux qui nous ont transmis de si magnifiques manuscrits , à la conflection desquels ils usèrent leur vie dans le silence du cloître.
Le manuscrit, N« 57, est un Sremarivm nmanum du xv« siède. Comme miniatures , il est beaucoup moins précieux que quelquesuns des manuscrits dont nous avons parlé , car s'il offre beaucoup de lettres rubriqnéies en rouge et en bleu , il ne contient qu'un seul encadrement ; vms il offk'e quelque importance par la note suivante qu'on lit an folio 405 , en lettres rouges : « Iste liber est finit w, altéra tmnuneiationis beaiissime mrginis Marie , anno domini xvo el vii , €f scripsit soror Cecilia Hermans. Oretis pro ed , propter amorem dei. Aw Maria. » Ainsi , il y avait aussi des femmes qui remplissaient les fimctions de scribes.
Le manuscrit, N^ 65 , in-fol. , est un psautier du xvi« siècle, fort beau ; il offre 74 miniatures , dont quelques-unes sont en grisailles , magnifiquement exécutées. Chaque page est entourée d'un encadrement splendide , formé de fleurs , d'oiseaux , de singes , d'enfans montés sur des animaux. Le folio 1 et plusieurs autres contiennent un médaillon , où l'on voit un écusson d'azur à trois clefs d'or , soutenu par deux enfans ailés ; c'est celui de Nicolas Rollin , chancelier de Bourgogne.
Le volume petit in-folio , No 69, est , sous plusieurs rapports, d'une haute importance. Ce manuscrit , relié en velours vert , ofhre d'abord des fermdrs d'argent doré , qu'orne une double croix grecque. En outre , il porte, d'un côté, dans un petit cadre d'argent placé sur la couverture , ces mots U'acés par une main moderne sur une étoffé
13 LETTRE A K. DE SÂLYANDT.
rouge : — Deseriptortoimperiali; — de Tautre : Constantinopolitano. Sur le folio de garde on lit une longue et assez confuse description du manuscrit ; en voici un passage : « n y avait dans Tintérieur des cadres des inscriptions écrites sur des bandes de soie cramoisie dont il ne reste plus que des lettres éparses ; mais un savant était parvenu à en découvrir la teneur. Dans celui à gauche, il y avait : De scriptorio imperiali ; dans celui à droite : Constantinopolitano. Outre que ces traces sont des preuves sans réplique de l'origine de ce livre qui vient et ne peut venir que des empereurs grecs , le signe seul que portent ses fermoirs Tannonce assez ; et , outre ces témoins , il y en a deux autres qui sont le genre de la peinture qui est un travail grec , et qui , à son premier comme à son dernier feuillet , ne contiennent ( sic ) que les reprociies les plus sanglans et les plaintes les plus amères contre la cour de Rome, au sujet de la deuxième croisade. Tout concourt donc à former la certitude que ce fut l'empereur Gommène Manuel pour qui ce livre a été fait, d'autant plus que de tous il se montre le plus animé et le plus acharné après les croisés. De ce que la plus grande partie de ce livre se trouve écrite en langue française , on n'en saurait tirer d'autres conséquences si ce n'est celle que l'Orient n'était pas sans posséder un seul homme qui sût écrire le français et que ce monarque savait le lire. »
Après avoir lu cette note , on reste stupéfait de l'ignorance ou de la mauvaise foi de celui qui l'a écrite. Je dis mauvaise foi , parce qu'il est probable que , si les cadres o£i l'on a tracé les mots : De scriptorio imperiali ConstantinopoliianOf n'ont pas été mis à la place qu'ils occupent par le dernier possesseur du manuscrit , qui , en le cédant à Guillaume Y, voulait ainsi en augmenter frauduleusement la valeur, du] moins ils contenaient avant cette époque une inscription dififérente , qu'on a fait disparaître pour y substituer celle que nous avons rapportée; mais, lors même que ces deux hypothèses seraient inexactes , il resterait encore à savoir à quelle époque remonteraient les cadres et les anciennes inscriptions. Pour celles-ci il est impossible de rien vérifier : elles n'existent plus ; pour les cadres en leur donnant la même date qu'aux fermoirs , ce qui est sans doute très-généreux , on n'arriverait pas encore à une preuve complète , car ces derniers sont évidemment (leur travail le démontre) postérieurs à la confection du manuscrit. Quant au raisonnement tiré du genre de la peinture qui est un travail ^ec , il est fondé sur une erreur positive. Selon moi , ce manuscrit n'a point été peint ni écrit en Orient, mais Inen en Occident , et peut-être dans la fameuse abbaye de Saint- Bertin , dont une miniature représente le patron ayant un moine agenouillé devant lui. A la vérité les miniatures de ce manuscrit sont une
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imitation du style Byzantin ; mais c*est une imitation maladroite ; elles n'ont pas la perfection de ce style , et il est facile de reconnaître qu'elles ont été exécutées par des ouvriers habitués à un autre genre de travail. L'écriture du manuscrit est d'ailleurs d'une main du xui® siècle , et les miniatures sont évidemment de la même époque. Si donc ce manuscrit a appartenu , ce dont je doute fort , aux empereurs de Gonstantinople , ce ne peut être qu'aux princes latins et non aux empereurs grecs. La supposition relative à la langue française , qu'on trouve dans la note que nous réfutons , n'est pas moins erronée que le reste. Les fragmens de notre vieil idiome que nous transmet le manuscrit, sont en effet d'excellent français , non du xu^, mais du xiu^ siècle ; et si , à la rigueur , Manuel Gommène eût pu comprendre ces strophes « personne à coup sûr dans son empire n'eût été en état de les écrire, car elles ont toute la verve et la pureté de Thibaut de Navarre et de Rutd)euf , c'est-à-dire , des poètes qui , sous Saint Louis , ont le mieux manié notre langue romane. Il faut donc enlever à ce manuscrit un peu de son antiquité , et en faire tout simplement un monument du xin® siècle. Ce volume contient un grand nombre de miniatures de la grandeur des pages du manuscrit , coloriées la plupart sur un fond d'or* La première, tracée sur le folio de garde , représente Jérusalem avec le temple de Salomon , le sépulcre , la tour de David , et les différons lieux de la Terre-Sainte, Jéricho, Béthanie, Bethléem. Au bas sont des croisés à cheval , portant , d'une main , Técu en pointe orné d'une croix rouge; de l'autre, la lance, et poursuivant les Sarrasins. Ceux-ci, conune les croisés , sont revêtus de la cotte et du capuchon de maille recouvert du chapel de fer. Cette miniature est la seule de toutes celles du manuscrit qui ait rapport au texte qui l'avoisine. £n effet, postérieurement à la confection du corps du manuscrit , mais de la même main qui a tracé le reste du texte , on a transcrit au verso du folio de garde qui précède le manuscrit , ainsi que sur celle qui le termine , un texte français que Ton prendrait pour de la prose, quoiqu'il soit en vers , car il n'y a aucune séparation entre les lignes qui le composent ; mais , au premier coup-d'œil , je n'eus pas de peine à opérer cette distinction , et je ne tardai pas à reconnaître dans ces vers une nouvelle leçon de la complainte de Jérusalem contre la cour de Rome^ pièce satirique , composée à propos des discussions qui eurent lieu dans la croisade de 1218 , entre le roi de Jérusalem et le cardinal Pelage. On ne connaissait jusqu'ici qu'un autre exemplaire manuscrit de cette pièce. Il existe à la bibliothèque de Berne , dans le manuscrit N® 113. Pendant le voyage que je fis en Suisse, sous vos auspices , en 1838, et dont il est question au commencement de cette lettre , je copiai cette pièce et je la fis imprimer , pour la première fois,
44 LETTRE A M. DE SALVÀNDY.
k la saite du rapport que je voas adressai , Monsieur le Comte , à mon retour en France. Gomme la leçon de la Haye diffiàre par plusieurs variantes et même par le nombre de strqi^hes , de celle de la bibliothèque de Berne, j'en ai fait également une copie: vous la trouverez plus loin.
Les miniatures de notre manuscrit autres que celles qui accompagnent la Complainte de Jémsalem , représentent TÀncien et le Nouveau Testament , la passion de J.-G. , la vie et le martyre des Apôtres , des Saints , des Saintes ; enfin , le nùracle de Théophile , sorte de Faust du moyen-àge , auquel la Vierge force le Diable de rendre la charte signée de son sang qu'il avait , en le tentant , arrachée à la faiblesse du pauvre diacre de Cilicie , et qui formait un contrat par lequel Théophile devenait son sujet de corps et d'âme (1). Cette histmre mise en drame par le trouvère Rutebeuf , racontée en vers par Gauthier de Goinsy, et à laquelle un grand nombre de poëtes font allusion , a été reproduite au moyen-âge par les peintres-verriers , les sculpteurs , les imagiers ; elle est développée dans la miniature de notre manuscrit, en sept compartimens fort curieux (2).
Il me faudrait , si je voulais décrire tontes les miniatures de ce volume, entrer dans de trop longs détails. Je me bornerai à dire' que la dernière d'entre elles représente, dans le haut de la page , J.-G. sur des nuées , et , plus bas , la résurrection. Des Anges jouent de la trompe aux quatre coins , et l'on voit les chrétiens somlevant les tombeaux en pierre oà ils reposaient , tandia que les païens sortent des urnes où l'on avait renfermé leurs cendres. Au-dessous de ce sujet est l'enfer, représenté par la gueide béante d'un monstre. Un diable, debout de chaque côté de cet abîme , y jette , à chaque instant , des malheureux qui sont aussitôt engloutis.
Je passe au manuscrit No 84. Ce beau volume in-4o, intitulé : Heures de la reine Isabelle de Castille , provient de Ui bibliothèque des anciens stathouders. Il est, comme beaucoup d'autres qui ont la même origine, relié aux armes de Guillaume III. Ce fut à l'époque où on le relia, que
(i) Voir le drame de Ruiebeuf , pag. 78 , tom. H, de mon édition de ses OEuvres complètes, et , pour les détails, la note B, page 260 do même Yolome. Paris , 1839, in-8<».
(2) On la trouve notamment au flanc gauche de Notre-Dame-de-Paris , sculptée en deux endroits diffërens ; savoir : au-dessus de la porte d'entrée extérieure , dans l'angle de Togive formée par le portail, et , plus loin , vers le chevet de Téglise , dans le dernier médaillon sculpté extérieurement autour de Tabside. Â Tégiise de Saint-Epvre» à Nancy, une fresque du xvi« siècle représentait cette histoire , qui se voit aussi sur les verrières des cathédrales du Mans, de Laon, de Troyes , etc.
LETTRE A M. DE SALVÀNDY. 15
le titre qu'il porte aujourd'hui lui fut donné. Toutefois il est assez probable qu'on ne le lui appliqua pas à plaisir , mais en se fondant sur quelque tradition. Ce qui me fait pencher vers cette hypothèse , c'est non-seulement la richesse et la beauté des miniatures qui le décorent ; mais encore le style dans lequel elles sont exécutées. Ces miniatures sont au nombre de 13 grandes » chacune occupant une page et ayant un encadrement ; ii y en a , en outre , une infinité de petites , toutes d'un goût exquis. Elles portent le cachet espagnol. Ainsi , leurs fonds sont d'un bleu-^zur , comme celui des plafonds de l'Alhambra ; elles oflfîrent , ainsi que les monumens mauresques , un grand nombre de colonnettes minces , sveltes , déliées , et l'on remarque , dans les encadremens , des oiseaux d'Afrique > des fruits tropicaux et un tigre au cou duquel pend un ruban rouge , attaché à un collier, sans doute pour indiquer que cet animal est apprivoisé. Toutes ces circonstances me portent à penser , lors même que le titre du manuscrit ne serait point exM» qu*il n'en a pas moins été exécuté en Espagne , oii il se trouvait , au reste , en 1574 , ainsi qu'il ressort d'une note placée à son dernier folio.
Si nous nous en rapportons au titre du manuscrit N^ 85 , celui-ci serait également d'origine espagnole; il est, en^et, intitulé: Hâure$ de Catherine d'Aragon , et il remonte au xv^ siècle. Ce manuscrit , dont la reliure est gaufrée et porte pour ornemens des fleurs-de-lis , provient d'Angleterre. Une note placée au folio de garde , par l'abbesse des dames bénédictines d'Irlande qui le possédaient en 1823 , dit qu'il appartenait à Catherine d'Aragon , dont le nom aujourd'hui biffé ( c'est la note qui parle ) »e trouvait écrit , au premier feuillet, de la main de cette Princesse. Uy a bien , en effet , au folio 1 , un nom effacé ; mais , est-ce celui de Catherine d'Aragon ? Et ce nom était-il écrit de sa main ? Je l'ignore. Toujours est-il que ce manuscrit est précieux par ses miniatures qui sont au nombre de 30 , sans compter les encadremens. Les personnages de ces miniatures portent le costume de guerre , usité à l'époque de la confection du manuscrit. On voit , entre autres , Saint George à cheval , le morrion en tête , terrassant l'hydre. Ce manuscrit est , en outre , armé de fermoirs en argent qu'ornent deux petites miniatures placées sous verre dans deux petits cadres. Toutes ces particularités indiquent que ce livre a dû appartenir jadis à quelque grand personnage ; mais rien ne prouve que ce fût à celui qu'on désigne.
Le N<> 91 est un magnifique livre d'Heures, petit in-4o, de la fin du XV© siècle. Il est orné de 77 miniatures qui sont presque autant de chefs-d'œuvre. Sur le côté de la première , on lit cette devise écrite sur un rouleau que tiennent deux enfans : « Par mon plaisir, a
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Au bas , deux autres enfans ailés soutiennent un écusson qui pourrait senrir à faire reconnaître un des anciens possesseurs.
Le manuscrit N<> 214 , in-folio , intitulé : Miroir de l'dme , ne se recommande point par ses miniatures. H contient seulement, dans ses huit premières pages , de grandes lettres ornées , tracées à la plume et à Tencre ; à la place de Tune de ces lettres , on a représenté l'auteur du livre qui était un chartreux , en habit de son ordre; Il est assis sur une ehaière de bois et s'occupe à écrire son ouvrage. Celui-ci est placé devant lui sur un pupitre. Au bas de ces lettres , on lit la note que voici : « S'enêieut la translation du Miroir de Vdme , que fit jadis en latin un chartreux ; et puis a esté nouvellement escript et translaté du latin en françois et achevé par Jo, Mielot , né de Picardie , à Brouxelles , Van mil, ccec, L. ung , à la fourme et style qui s'ensuyt, » A la fin du livre , on trouve encore : « Ci fine le Miroir de Vdme pécheresse y translaté du latin en françois par Jo. Mielot , et puis escrit de sa main , à Brouxelles, Van de grâce mil. cccc. L et ung. »
Les deux manuscrits suivans ont eu jadis d'illustres propriétaires. L'un d'eux , le manuscrit N^ 245 , petit în-32 , garni de fermoirs en or , sur lesquels on lit : Sit memor extincti , a appartenu à Catherine de Médicis , mère de Charles IX , femme de Henri IL Sa couverture est semée de flambeaux , d'urnes et de C. H. entrelacés. Il a été donné le 24 août 1750 , par M. Royer , pasteur de TËglise wallonne de la Haye , au Prince d'Orange ; il contient de petites miniatures fort bien exécutées. L'autre manuscrit , No 246 , in-32 également , est intitulé : Heures de Charles de Bourbon. Sa première miniature , en effet , représente ce Prince à genoux devant la Vierge.
Le No 247 est un livre de prières du xvio siècle , je crois , in-8o , relié en maroquin rouge moderne , avec dorure sur le plat et sur le dos. — Les plats offrent ; d'un côté , les lettres suivantes :
et de l'autre , les lettres que voici :
LETTRE A U. DE SALYANDY. ij
J'ignore entièrement le mot de cette énigme , et les divers renseignemens que j'ai pris à la Bibliothèque royale de Paris , ne l'ont pas éclaircle daYantage. Ce manuscrit contient un grand nombre de miniatures admirables , d'un fini parfait , représentant toutes invariablement le même personnage couvert d'un cilice et priant en différentes postures. Auprès de lui est un livre doré sur tranche , recouvert en velours bleu , avec cette inscription en lettres d'or : Delear prhts. Au bas de chaque miniature il y a un nœud peint en or coupé transversalement par la moitié ; et, vers la fin du manuscrit, un grand nombre de pages offrent chacune une tète de mort admirablement exécutée sur la marge du bas. — Le folio de garde contient une miniatare dont l'encadrement forme une bandelette roulée des quatre côtés autour d'un bâton doré , sur laquelle on lit , deux lettres par deux lettres : Diripuisii Domine vincula mea. Tibi sacrificabo hostiam lamdii et nomen Domini invocabo.
Le fond de la miniature est noir , semé de nœuds coupés en or. Sur la droite vers le haut, on voit des barres alternativement rouges et blanehes. Le milieu est occupé par un magnifique lion rougepourpre , assis sur un cilice , tenant dans sa gueule un heaume à visière baissée , à panache blanc , à gorgerin de mailles , et , entre ses pattes de derrière , un écusson dont je n'ai pu tirer aucune lumière . — Sur sa tête , avec ses deux pattes de devant , le lion tient un livre couvert en velours bleu avec sept sceaux pendans ; sur le velours , on iiten lettres d'or : Delear prius.
N*» 275. — La Vie de Saint £^t«!^er/, manuscrit in-folio du xvc siècle, très-beau , ayant appartenu au baron de Yilleufagne , des mains duquel il a passé à la bibhothèque de la Haye. Ce manuscrit , acheté par le roi Guillaume 1^^ , 400 florins , contient un grand nombre de magnifiques miniatures, auxquelles M. de Yillenfagne , dans une Notice qu'il publia lorsqu'il voulut vendre son manuscrit , prétend que Van Eyck (Jean) a dû travailler. Rien ne prouve cette allégation. Aussi, M. l'abbé Flament a-t-il écrit en regard de cette Notice ce mot malicieux : Lettre de Pline qxii veut vendre ses jardins.
Les cérémonies de l'Ordre de la Toison d'or et ses ordonnances ont fourni , ici comme partout , un assez grand nombre de manuscrits à miniatures. J'ai distingué surtout le N» 489 , écrit en 1478 , et dont la première page contient l'assemblée de l'Ordre , en grand costume , avec le portrait du duc Philippe-le-Bon ; — le N» 1119, manuscrit in-fol. sur papier , orné de plusieurs miniatures sur vélin. La première représente le duc Philippe-le-Bon en costume de grand-maître de l'Ordre , et un autre , Çharles-Quint et Philippe II , très-ressemblans ; — enfin , le No 1301 , in-io. Ce manuscrit offre à chaque page
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des encadremens fort curieux , et il contient 91 portraits des chevaliers avec leurs armes. Il provient de la bibliothèque du baron de Pœderle , à la vente de livres duquel il fut acheté le 17 août 1781. Les ancêtres de M. de Pœderle avaient été trésoriers de l'Ordre de la Toison-d'Or.
Le No 509 intitulé : Le Livre de l'information des Princes , translaté de latin enfrançoys , lequel livre fist et compila Monseig. St, Thomas d'Aquin , offre à la première page une magnifique miniature , représentant le traducteur , au moment où il offre son livre à M. Philippe de Glèves , seigneur de Ravastein , de la bibliothèque duquel cet exemplaire a fait partie. — A la fin, on lit rubrique en rouge : Cyfine le livre de Vinformation des Princes , translaté de latin en françoys , lequel livre fist escrire à Paris , noble home Jehan Arnoulphin , Van mil cccc. cinquante-trois , le iiii^jour de février.
Le manuscrit coté N<> 530 , dédié au prince d'Orange , Guillaume* ]!ifaurice de Nassau , est d'an tout autre genre et d'un travail italien.
Voici son titre : « Libretto di sorte composte per via delli dodici segni Zodiaci , setti pianete e altre figure oelesti , ornato molto piacevole per signori, dame , et quai si voglia persone che si dilettano di darsi spasso et passatempo t como si dimostrara por exemple nella pagine doppo l'indice. »
Ce manuscrit contient les figures , assez bien faites , de tout ce qu'indique son sujet , et, au bas de son titre , on voit sur le premier folio , la Fortune montée en triomphatrice sur une conque marine qu'accompagne cette devise : Sors omnia vertit.
Un second manuscrit, également italien comme celui-ci, est le N® 647, au folio de garde duquel on lit cette note : « Frat, Rhol. Tarvisanus. Gérard de Lisa. scriptori mei copiam fecit. vt ipse ceteris maiorem copiamfaceret. Tarvisii. M. cccc, Lxx4. novembris,» — On lit à la fin du livre : « Finitum. M- cccc, Lxx4. Die xviii. decembris. »
Ce manuscrit in-4o , couvert en velours rouge , est le Liber Mercurii Trismegisii , offert par Marsile Ficin , ad Cosmum Medicem patriœ patrem. Chaque page en est encadrée de fleurs et autres ornemens sur fond d'or, d'argent, d'azur, toujours de couleurs éclatantes souvent bizarres , quelquefois d'assez bon effet.
Le manuscrit 672 , petit in-4o , contient les Oroysons de Cicéron , en français , avec plusieurs miniatures représentant des personnages du xve siècle ; on voit à la fin le portrait du propriétaire du livre et de sa femme ; mais aucune circonstance ne fait présumer leur nom.
Le manuscrit coté 827 (in-fol. ) , est assez curieux. Il contient: La Bible enfranchois , selon la descricion véritable de Josephus , par forme de croniques. En ce compris Vexposicion des visions de Daniel
LETTRE A M. DE SALYANDY. 19
le prophète f hystoriées d'estranges figures. — En effet , on a peint k l'un des folios le colosse vu par Nabuchodonosor ; — à un autre , à propos du songe de Daniel , un léopard à quatre têtes , la béto à dix cornes , etc. Ce manuscrit commence ainsi : « Messires li quens Guih laume d'Auvergne qui covoiie à avoir et à savoir les nessances et les ligniées dès le commencement del siècle et velt savoir les batailles qui ont esté faites anciennement , et les f et escrire en cest livre. Et je Moyses , fils Abraham le rous , le juif, Vai traitée à mettre en plein françois , selon les estoires de la Bible , etc. »
Je ne sais si c'est une erreur ; mais ces notions , quelque courtes qu'elles soient , sur nos anciens scribes , me paraissent très-intéressantes.
Telle fut , Monsieur le Comte , une partie des volumes à miniatures que j'examinai. Vous parler de tous serait trop long. Je passe donc les moins importans sous silence.
Les manuscrits sur lesquels mon attention se porta ensuite sont curieux à d'autres titres. Vous en jugerez par ma prochaine lettre.
J'ai l'honneur d'être , Monsieur , avec un profond respect ,
Votre très-dévoué serviteur ,
Achille JUBINAL, Professeur à la Facalté des lettres de Montpellier.
LETTRES
iiLûiHi DIS mium
MÊe^§aDièwÊ%e Méeiire.
Paris , DOTembre 1844.
Monsieur le Comte,
Avant de reprendre l'examen des manuscrits de la bibliothèque royale de la Haye , au point où je l'ai laissé dans ma dernière lettre , permettez-moi de vous donner quelques détails sur divers ouvrages inédits que j'eus occasion de voir et qui n'appartiennent pas à cet établissement. Il faut , en effet , à l'étranger surtout bien plus qu'en France , ne pas négliger ce genre d'investigations ; car les particuliers sont quelquefois très-riches en livres ou en manuscrits curieux. C'est ainsi, pour n'en citer qu'un exemple , que j'ai appris, dans un de mes voyages à Londres, par mon ami M. Thomas Wright, le plus zélé de tous les inquisiteurs de nos vieilles compositions romanes en Angleterre , qu'il existe dans les Archives de sir John Stammer, un ouvrage anglo-normand du xiii^ siècle , contenant les aventures de Meloïs, fils de Meliane de Cornouailles, écrit sur un rôle très-long et où les vers «ont accompagnés de la notation musicale. C'était probablement (passez-
LETTRE Â M. I>E SÂLYÂNDY.
st
moi , Mofnsieur , cette expression trop moderne peut-être en pareil sujet ) une partition dont se servaient les jongleurs pour réciter et chanter leurs poèmes.
J'arrive aux ouvrages dont je voulais vous entretenir. Le premier est un petit volume oblong , en papier fort, d'une écriture de la fin du xvie siècle , orné encore d'une reliure jadis très-élégante -^ son possesseur actuel est le libraire Jacob , éditeur du meilleur Journal biblioipraphique de la Hollande. Au folio de garde de ce manuscrit , acheté assez cher dans une vente publique , se trouve cette date : Anno 45jA ; puis , cette dévisse : L'attente nourrit. A côté on lit cette mention : Appartient à Mlle. Catherine de Baekère ; et , au-dessous , ces mots : SiDieuplaist.
Ce manuscrit contient cinquante-deux pièces en vers. La plupart sont des chansons sur l'Amour , souvent assez («des , quelquefois assez piquantes , et ayant chacune , ou du moins presque toutes , en tète ,. comme indication de l'air sur lequel on les faisait entendre , le premier vers d'une ancienne chanson française. J'ai copié la suivante ^ qui a pour sujet la Victoire de Monsieur le duc d'Anjou , frère du Roi , en 4Ô8g » et je la donne ici non pas comme un modèle de poésie , mais comme un exemple de la gaîté des camps au xvie siècle. Elle est l'œuvre probablement de quelque reitre ou de quelque lansquenet pieux , qui l'aura rimée pour L'édification de ses camarades , inter pocula et scyphos.
Duc j«UDe , au grand cœur , frère D'un roy , nay de roy , père A qai le Tout-PaissaDt A gardé ceste gloire D'une brave Tictoire Ton bonheur accroissanu
Prends-moi ceste couronne Triomphale environne Des crespelés cheveux ; Mentons sur la montainge (sie-)' De Dieu : voila son ange Nous demandant nos vœux.
Sny ton Seigneur , Noblesse ^ De France vengeresse De la Romayne foy y Bande victorieuse Des soldais glorieuse ,, Soy le frère du Roy.
Voilà ton capitaine^ En la montaigne haultaine- Qui ployé ses genoux; Estendant les espaulmes A Dieu chante les pseaumet Qui a prins seing de nous.
Dieu a eu souvenance Des bons Franeès de France ^ De sa loy protecteurs , Qui par maintes années Du Seigneur des armées Ont été serviteurs.
Bien , noblesse courtoyse , Bien , jeunesse franchoyse , Rendex h Dieu vos vœux.
Et d'une voix plaisante, Chascun entre vous chante Un pseaume glorieux.
Puisque je parle de chansons , permettez-moi , Monsieur , comme curiosité, de vous en citer une seconde d'un genre différent, que yempronte au manuscrit N^ 169, supp. français, de la bibliothèque
du Roi à Paris. Elle est historirique comme la première , et se ressent bien plus de son origine soldatesque. Son premier couplet est noté dans le manuscrit. )
Et que feront poTres gens d'armes , Il se fioit en Ludovic
En la conté en garnison ? Qui a fait moarir son nepyeu :
Il leur fauldra rendre les armes II a trahi le roy de France ,
Ou Bayart mengera Granson. Mais il n'a pas eu da meillea,
Quicter leur fault leur garnison « A la journée de Fornenson
Car ils n'ont pas un petit blanc : Il luy mourut beaucoup de gens ,
Le roi des Romains les abuse ; Et ceulx qui ne m'en Touldront
C'est la façon des AUemens. Croire demandent aux Vénitiens .
Il y a un duc en Aultricbe , Celluy qui feist la cbansonnele
Roi des Romains se fait nommer ; C'estoit un potre dechasié (1) ;
Mais il n'en est de rien plus riche, Il a vendu sa maisonnette
Ils ne le veuUent advouer. Pour servir la croix Saint-André ;
Gendarmes a fait amasser , Hais il n'y a guères gaigné :
Mais il n'a pas foison d'argent. Du bon du cuer il s'en repend.
Fièvre puisse-il espouser , Il veult servir le roy de France
Qui le servira longuement ! Qui luy en donnera l'argent.
Dans le manuscrit de M. Jacob la première chanson est suivie d'un psaume accomodé à ladicte victoire , sur la voix : Dames , qui au plaisant son , etc.
Je regrette de n'avoir pas eu le temps de faire le relevé de toutes ces citations ; car , un vers recueilli d*après une indication pareille à celle dont nous parlons ici , peut servir à mettre sur la voie d'un ancien monument poétique. C'est dans ce but que j'ai publié ( Bulletin du bibliophile , année 1 844 ) , en analysant le Cancionero de Monte*sino , ouvrage du xvi^ siècle et d'une grande rareté , les premiers vers d'anciennes romances espagnoles , sur l'air desquels devaient se chanter les copias du Cancionero , tels que ceux-ci par exemple :
— O Castillo de Motanches , etc.
— A la pnerta, esta Pelayo y Uora , etc.
— Ta cantan los gallos , etc. , etc.
Mais quelle était cette Catherine de Backère dont parle le manuscrit ? — Était-elle l'auteur de ces chansons ou tout simplement la propriétaire du livre ? Faut-il voir en elle un des anneaux de cette chaîne non interrompue de femmes poètes dont vous avez si éloquemment
(i) Les chants populaires contiennent souvent au dernier couplet une mention de ce genre. Par exemple, la charmante chanson catalane intitulée : Lo Pardal , trèsconnue en Roussillon , se termine ainsi :
La canso qui l'a dictada ?
Qui treta la , qui treta la ?
Son très fadrins de la plana
Del' Ampourda.
LETTRE A M. DE SALYANDY. 23^
parié dans la préface de Nathalie, et qui Ya de Christine de Pisan à M»© Tastu , de Louise Labé à M™e Valmore? Ou bien, était-ce une de ces intelligences choisies qui se plaisent aux lectures poétiques ? Je suis pour la seconde hypothèse ; car aucun ouYrage de bibliographie ne mentionne le nom de Catherine de Backère. Seulement je trouYe dans la Bibliographie douaisienne ( mai 1832 ) la mention sulYante : « Tabula sacrorum carminum et piorum precum enchiridion , libro III , ex CXX poetis collectum , a Petro de Bachère ; Douai , Jean Bogard, 1579, in-8o.»
Pierre de Bachère , de Gand , dominicain , docteur en théologie , passait , dans son temps , pour un poëte élégant ; il a laissé beaucoup de vers , de discours et autres écrits ; il est mort à Gand , le 12 février 1601. Faute de documens précis , je ne lui attribue cependant pas le volume où se trouve notre chanson. De plus heureux pourront peut-être l'affirmer.
Le second manuscrit dont je vous parlerai , Monsieur , appartenait encore , à l'époque de mon voyage, à M. Jacob ; mais il a passé depuis entre les mains de M. John Russell-Smith , libraire-éditeur , à Londres ( Old-Compton street , N. 4 ) . Ce manuscrit , incomplet à la fin et au commencement , mais auquel il reste encore dans son état actuel 131 feuillets à deux colonnes , qui contiennent environ 25,000 vers , est un Miroir de Vdme , sur parchemin , en caractères du commencement du xve siècle. Le poème , divisé en dix parties , me paraît cependant remonter au moins à la moitié du xive siècle ; il est tout entier en strophes de 12 vers. Vous jugerez , Monsieur , de sonintérêt réel , par la Table des matières suivante que je lui emprunte, l""» partie : Coument de la malice du diable pesché fuit conceu ; — 2« r Coument reson fuit conjoint à Valme ; — la 3® est por considérer par entre deux Vestat des hommes et terres , especialement de ses haltz préiatz , ouesques , lour archediakies , officiais , déaus et autres q'ont la governaunce de Vespiritiele cure et sount Vumbre et essemple de bien et d'onest me ; — la 4® partie trete de Vestat des religions si bien possessioners , corne mandiant ; — la 5^ partie trete Vestat du temporiel gofoernement selonc le corps , lequsl appartient as emperours ^ mw et entres nobles princes ; — la 6^ partie trete Vestat de la chivalerie et de les gentz d'armes qui devout le droit de seint esglise et sa franchise supporter et défendre ; — la 7© partie frc^e Vestat des ministres de la loy , c'est assavoir jugges , pledours , viscontes , baillifs et questours qui sont juretz a foi tenir et poiser le droit par tiele egaltéque covetise^ ikcunepart ne leur destorne; — la 8^ partie trete Vestat des marchantz, artifieiers , vitailliers , qui selonc la droite polieie des citées (sifraude^ ne tricherie ne se melloutj sount au commun profit honestset nécessai-^
res ; -* la 9« partie trele deceo que chascunen son endroit blasme le siècle , et cornent le siècle notablement s'escuse ; — la 10« partie Ireie cornent Vomme pecchéour, lessant ses mais , se doit reformer à Dieu ei avoir pardon par Veyde de nostre Seigneur Jhésuchrist et de sa douUse mère la Vierge glorieuse.»
Je n'entre pas ici dans d'autres détails ; je les renvoie aux pièces justificatives qui suivront mes lettres.
J*eus occasion aussi de voir chez M. Schinkel , savant imprimeur , qui , suivant l'exemple de M. Crapelet chez nous , a publié , à ses propres frais , les premiers monumens littéraires de son pays — (je citerai , entre autres , la Chronique de Van Héelu , éditée par un jeune docleur de l'Université de Leyde , M. Jonckbloet (1), dont les études romanes ont beaucoup à attendre), — plusieurs incunables précieux , ainsi que des manuscrits à miniatures , mêlés à des tableaux modernes» à des ciselures de Gérard de Viane et à des sculptures sur bois d'une grande finesse (2) ; mais une bonne fortune plus positive qui m'arriva ,
(1) Outre la Chronique de Van-Héelu , M. Jonckbloet a encore publié , avec des notes et une introduction remarquable , sous le titre de : Spécimen continent L» de Welthem Chran. librum Ul : i^ Le troisiènte livre de la Chronique brabançonne de Louis de Welthem ( 1314 ) , d'après le seul manuscrit connu , appartenant i la bibliothèque de TUniversité de Leyde ; — 2° le petit poème du xiii« siècle , intitulé : Béatrix; — 3'> ( avec Tappui de M. Scbimmel-Penning , ministre de Tintérieur ) le Doctrinal , poème didactique , remontant h Tannée 1345 ; — en entre, M. Jonckbloet , aidé de MM. de Vries , Vischer, Van-der-Bergh , Tideman et antres érudits, vient de fonder une Société qui compte de nombreux souscripteurs , pour la publication des anciens poèmes hoUandars du moyen-âge , et il s*ocGupe , en ce moment, sous les auspices du Gouvernement de son pays , à mettre au jour le roman de Lancelot , poème immense du xiii« siècle , contenant environ 100,000 vers.
(2) Adam de Viane , célèbre artiste , dont la Biographie universelle ne fait pas mention , exerça sa profession à Utrecht. 11 a ciselé un grand nombre de vases et a laissé d'admirables bas -reliefs en argent. M. Schinkel a réuni pUsieurs de ces derniers ; ils sont d'une exécution parfaite. Une portion de Tœuvre d'Adam de Viane a été gravée sous le titre de : Modèles artificiels de divers vaisseaux d'argent et autres œuvres capricieuses t elc. y par Th. Van-Vessel , petit in-fol. , sans date. Cet ouvrage, aujourd'hui très-rare , car firunet ne Tapas mentionné dans son Manuel du Libraire , et Brulliot , dans son Dictionnaire des monogrammes (Munich, 1832), dit ne Ta voir jamais rencontré, renferme 48 planches, dont la 18* reproduit le portrait de Tartisie , d'après un dessin de John Smith. Quelques-unes des pièces données dans ce Recueil, existaient encore dans la riche collection de M. Vosmaer, directeur du cabinet de Guillaume V ( vendue en 1800) , et Ton en trouvait beaucoup d'autres dans celle de M»* Hoggner , vendue k Amsterdam , en 1817. Le Caulogue de la vente de M. Vosmaer, que j'ai consulté , renferme, sous le N<* 41S» un exemplaire incomplet de Touvrage dont nous venons de parler , et le libraire auquel on doit ce Caulogue . y a consigné la note suivante : — Ouvrage extrêmement rare. M Vosmaer, de toute sa vie , n'en avait vu que trois exemplaires ;
LETTRE A M. DE SALVANPY. 2S
fut la suivante. M. Van-der-Bergh , avocat distingué de la Haye, auquel on doit déjà la publication de plusieurs petits poèmes attribués à Maer« lant , ainsi qu'un Recueil de légendes hollandaises , ayant appns que je me livrais à quelques recherches sur les manuscrits français de la bibliothèque royale de la Haye , entra en relations avec moi et me montra une feuille de parchemin à deux colonnes , in-folio , d'une écriture du commencement du xiv© siècle , et dont les lignes suivaient sans interruption comme de la prose. Ce feuillet provenait d'un vieux registre de l'an 1580, appartenant à l'ancienne baronnie de Bergh, en Gueldres , et plusieurs de ces lignes se trouvaient notées en musique. M. Van-der-Bergh en ignorait le contenu.
Après un examen préalable , car l'écriture de ce manuscrit , fort défectueuse et hérissée d'abréviations , n'était pas facile à déchifiTrer , je reconnus que ce feuillet contenait plusieurs tensons dus à nos chansonniers du xiii^ siècle , tels que Guveliers, Jehan Bretel , Grievilier et autres , dont il serait tant à désirer qu'on nous donnât une édition complète. M. Van-der-Bergh voulut bien me laisser prendre copie de ces fragmens , et vous en trouverez le texte , Monsieur , à la suite de mes lettres.
Ceci me rappelle que , dans un de mes précédens voyages, j'ai trouvé à la bibliothèque de Bourgogne , à Bruxelles , dans un manuscrit in-8o, coté au Catalogue sous le N<> 14,637 , et contenant les vies de Timon d'Athènes , de Lucius Lucullus , de Phocion , etc. , traduites en latin par Leonardus Justinianus , et dédiées ad Henricum Lusignanum , Galileœ principem , les vers suivans ( non mentionnés au Catalogue de la bibliothèque ) , tracés en écriture du xiii^ siècle sur le folio de garde en parchemin qui recouvre ce manuscrit , et appartenant à l'une de nos grandes chansons de geste carlovingiennes :
Il sera aocor oi de tel chose apellez :
Si bien ne se défaut traites erl provez ; Vos oe seroiz jà rois s*à forces nel* paodes,
La cort est noble e riche ; si furent li baron ,
E a Mangins li bruns commença sa rason :
« Antendez , emperëres , que nos vos conteron :
Entre moi e mon frère que tang par le manton
Fumes fil Alori e nevo Gainelloo :
Miles et Auboins fil Pinabel le blon
Qui tint tôle la terre jusque de mal Tron.
eê$ trois exemplaires étaient défectueux , etc. J*en ai tu an complet provenant du célèbre connaisseur Ploos-Van-Amstel , entre les mains de M. Jacob , libraire à Kl Haye; mais, ni le musée d'Amsterdam, ni la bibliothèque que dirige M. Holtrop , n'en poMèdem.
26 LETTRE A M. DE SÂLYANDT.
Il fa ocis a Âis por le plet Guenelon :
S« li porét for sût queas colpes i afon.
Ne savez , sire rois , por coi di cest sermon ;
Au siège , a Herberie , sor nn marbrin perron ,
Gamiers que je to la commença sa raixon :
« SeigDor , que li farons , ft-anc cheyalier baron ?
MoU par est fel cist rois e pleins de traïson »
De mal e de bosdie e de sédition.
Pas nos laise de terre que nos tenir deyon ;
Prez sui qne je l'ocie Sansiez compagnon,
En bois o an rlTère o là o no perron :
Quant nos Taorons ocis de naiant dotaron ;
11 n*a mes c*un sol fil qne a foible tenon
Qui molt parra liez se servir le dagnon. »
E cil li respondirent : « Par ma foi , non feron ;
Melz Yolnn tôt jor perdre que li roi ociron. »
De ço trai Agarant , Auboin et Milon
Que Carie fust ocis se no Tolrieson.
Au verso , que nous n'avons pu déchiffrer en entier , on trouve les fragmens suivans :
Que je le puisse
Vos auroiz lors aien e l'onors ert sesie.
« Blaus nef , dit Berengiers , vos ne m'ahaez mie.
morir vos donrai Claroce to mie ,
e la lor compagnie.
Le reste est illisible.
Je ne doute pas que si Ton explorait ainsi , avec soin , tous les ma* nuscrits et les livres imprimés du xv^ et du xvie siècle , même les mieux catalogués en apparence , qui nous restent, on n'arrivât k des découvertes importantes. Souvent , en effet , chez nos pères , on s'est servi, pour en faire des couvertures ou des folios de garde, de parchemins fort anciens dont on ignorait la valeur ou dont on méprisait le contenu. Témoin le manuscrit allemand de Strasbourg , sur le folio de garde duquel je fus assez heureux pour découvrir , en 1838 , et signaler dans le rapport que je vous adressai alors , un fragment d'environ 400 vers , appartenant au poème des Aventures d'Yseult et de Tristan , que mon ami et collègue , M. Francisque Michel , a publié depuis. Témoin encore les découvertes suivantes , faites par M. Holtrop , sur les feuillets de garde de divers volumes imprimés , du xv© siècle , appartenant à la bibliothèque de la Haye : 1<> , 344 vers de Jean Le Qerc ou Dekers; — 2^, 122 vers d'un poème didactique inconnu; — 30 , 336 vers d'un poème hollandais sur la bataille de Roncevaux , fragment d'autant plus précieux qu'il n'existe en néerlandais aucune épopée sur cet événement ; — 4°, 192 vers d'un poème sur la guerre de Troie, probablement deMaerlant; — 50 , 240 vers de Charles el
LETTRE A H. DE SALVÂNDY. S7
Elegast ; — 60, 81 6 vers d'un poème iatin , écrit au xve siècle en vers léonins , intitulé : Liber de pugnd psalmorum , de dominicd die. En voici quelques-uns avec la ponctuation et l'orthographe du manuscrit :
QuoHODO BXUR6AT DoHiKus portat Yexillam.
Exurgai portât regia, egregius insignia. Ut suos regat aoehs. primas, extremos, medios. Est belli dux saUum mefac et.,., bénigne fac , etc.
On peut voir , pour plus de détails , page 180 de VAlgemeene konst en leiterbode voor hetjaar, 484o , N© 30 , la note de M. Holtrop sur ce dernier poème que j'espère bien donner en entier.
Je devrais vous entretenir maintenant des manuscrits de la bibliothèque royale de la Haye ; mais j'ai encore un mot à dire d'une visite que je fis aux archives de cette ville. J'y fus accueilli avec beaucoup d'obligeance par M. Jonge , l'un des directeurs de ce vaste dépôt. Ce futlk que je vis quelques manuscrits de Gérard , distraits du reste de la collection laissée par ce savant , laquelle appartient , comme je Vai consigné dans ma première lettre , à la bibliothèque royale de la JHaye. Parmi ces monumens , dont le peu de temps que je devais passer en Hollande ne me permettait pas de songer à faire des extraits , je distinguai : 10 l'État fait en 1525, par très-redoublée dame Madame Var^ chiduchesse d'Autriche , ducesse et comtesse de Bourgogne , régente et gouvernante du Pays-Bas , pour la conduite et entretien de son hôtel , manuscrit in-folio, qui provient de la famille Yiron d'Oostquerque , dont un des ancêtres était maitre-d'hôtel de l'Archiduchesse , et qui est extrêmement curieux par les nombreux détails de meubles et d'objets d'art qu'il contient ; — 2© ( sous le No 91 de la collection Gérard ) le Recueil des écrits et succès des procès faicts par le procureur général du Roi , contre les comtes d'Egmont et de Homes, le prince d'Orange , les comtes de Nassau , d'Hoochstraeten , de Culembourg, Yan-^der" Berghe et le sieur Brederode , sous le gouvernement du duc d'Àlbe , et du Procès criminel fait au sieur de Bize , ci-devant gouverneur de Bruxelles; — 3o (sous leN© 91 bis de la collection Gérard) les interrogatoires ( en original) du comte d'Egmont , avec les réponses signées de lui en espagnol; — enfin , ce qui est tout naturel en Hollande, la correspondance de de Witteet 30 volumes in-fol. de ses rédactions des états.
Je signalerai encore , comme existant aux archives de la Haye , -— à M. de Paulis , le zélé collecteur des sceaux du moyen-âge , — un cachet en métal du xiii® siècle , magnifiquement travaillé , dont il lui sera facile , grâce à M. Jonge , d'obtenir une empreinte pour la collection qu'il a offerte à l'École des Beaux-arts ; — à M. Berger de Xivrey , le savant éditeur de la correspondance de Henri lY , — on
28 LETTRE A M. DE SALTANDT.
assez grand nombre de lettres du roi vert^cUant f éparses dans 19 volumes de lettres autographes des rois , reines , princes , etc. ; — enfin , aux érudits hollandais eux-mêmes , qui en ignorent peut-être Texistence dans les archives de la Haye , un exemplaire de leur spirituel poème satirique le Bateau bleu (à peu près notre Nef des fous), qu'on a cru si long-temps perdu et qui serait si digne de voir le jour. Une collection ingénieuse qui me frappa également , et dont je recommande ridée aux bibliophiles français , parce qu'elle peut servir à fixer la date précise de beaucoup dHncunables , et même celle de Tintroduction de Timprimerie dans telle ou telle ville , dans telle ou telle contrée , est celle que forme M. Jonge , en recueillant , d'après un grand nombre de pièces authentiques et d'époque certaine, les diverses marques du papier , depuis le montent oh il vint lutter avec le parchemin , jusqu'à celui oh il finit par le remplacer entièrement.
J'arrive , Monsieur, aux manuscrits de la Bibliothèque royale. Je vous demande la permission de parler d'abord de ceux qui traitent de matières historiques ; nous arriverons ensuite à ceux dont le sujet est tout littéraire.
Les manuscrits historiques sont assez nombreux ; mais , à l'exception de quelques-uns , ils contiennent , sauf erreur , peu de choses capitales. Voici, par ordre de N®», ceux que je crois devoir signaler à votre attention :
No 57 bis. — Mémoires de Jehan, sire de Hennin et de Louvignies, contenant ce qu'il asceuet veu de son temps, et allant de 1465 à 1476* Ces Mémoires font partie de la collection de Gérard, qui en avait {ntIs copie sur l'original ; ils complètent Commines, Olivier de la Marche et les autres chroniqueurs de la dernière partie du xv^ siècle ; j'y ai retrouvé d'intéressans détails sur la guerre de Dinant et de Liège.
NO 704, in-4o, avec de très-belles miniatures. — Ce manuscrit offre : Le séjour de deuil pour le trépas de Messire Philippes de Commines, «01gneur [d'Argenton. On lit à la fin de cet ouvrage bizarre , qui est en vers , moins le prologue , et que je range , à cause de l'homme qu'il concerne plutôt que parce qu'il contient , dans la classe des manuscrits historiques, qu'il fut fait et accomply le jour sainct Vincent ^vingtdeuxième jour de janvier l'an mil cinq cens et unze. J'en donnerai un extrait à la fin de ces lettres.
Nos 712 et 713 , t^ys deux in-fol. — Le premier contient un poème sur le siège de Bois-le^Duc et autres victoires de Frédéric-Henri, prince d'Orange , par Isaac Barré , Messin , 1730; — le second , la Muse guerrière de Hollande , du même auteur, 1638. Ces deux compositions, que j'ai essayé de parcourir, sont détestables. La dernière nous apprend qu'Isaac Barré était lecteur de l'Église française de la Haye^
LETTRE A H. DE SALYANDY. 29
N<> 739 , in-4o , aYec d'assez beaux dessins à la plume. — C'est un manuscrit espagnol contenant las empresas de los reyes de Casiilla y Léon , par Don Francisco de Neguera , natif de Valladolid , Obra poêthuma,
N<^ 784. — C'est une copie faite par Gérard duPoitorelety poème allégorique sur les querelles des maisons d'Orléans et de Bourgogne. Ce poème , très-singulier, dont je donnerai des extraits, a été fait àTéloge de Jean , duc de Bourgogne. Les personnages y ont tous des noms d'emprunt. Ainsi , Charles V s'y nomme Florentin , la Reine , Bel- Kgère, etc.
N» 793, in-fol., copie de Gérard. — Ce sont des Chansonset Poésies, la plupart historiques et composées dans les proYinces des Pays-Bas. EHes sont du xiy» et du xy« siècle. On lit sur un des feuillets de garde de ce Yolume , les dictons suiYans :
« QaaDt Italie sera sans simonie , Lombardie sans poison , Franse sans traïson , Engleterre sans guerre , Il ne sera point de terre. »
Vous trouverez après ces lettres , Monsieur , plusieurs pièces de ce Yoiume.
Les manuscrits suivans contiennent :
N« 911. — Une Relation exacte de ce qui s'est passé k Genève entre les magistrats et les bourgeois , le 2 mars 1734. In-fol. , sur papier.
N» 914. — Mémoire sur l'histoire d'Espagne et d'Afrique , de l'année 1114 à l'an 1198 , in-fol. , sur papier. Ouvrage anonyme , mais aiisez intéressant.
N® 915. — Cronica de los reyes Fernando y Tsahel, par le docteur Laurent Galinder de Carabajal, membre du Conseil. 1583.
N® 916. — Un Récit de la guerre de Grenade (en espagnol ) , sous le commandement de Don Juan d'Autriche. Cette relation n'est pas celle de Hurtado de Mendoce , et elle mériterait d'être examinée avec soin.
No 917. — Relation de la orden de servir, en la casa de Carias quinto. 4545.
No 919. — Actes concernant les cartels entre l'Empereur et le roi François l^^. Ce joli manuscrit , parfaitement exécuté , est de l'année 1528. J'ignore si son contenu n'est pas le même que l'œuvre imprimée en 1529 , in-12 , sous le titre de : Cartel de François 1^ à Charles F, et la réponse de l'Empereur.
No 1 067. — Trois volumes des Chronicpies de Froissart et de Monstrdet, offrant beaucoup de variantes sur les éditions de 1518 et de
30 LETTRE A H. DE SALTANDY.
1 530. n y a également un autre Froissart , avec miniatures , sous le NO 908.
No 1186. — C'est un Voyage à Paris , feit en 1676, par deux Hollandais. Ce volume curieux contient beaucoup d'anecdotes et de détails intéressans. Le récit suivant d'une visite Mte au Louvre par 1109 deux voyageurs pour voir la reine Christine » pourra en donner une idée<
« Le 11*, non» retoarnasmes au Loayre pour tascher de Yoir la Reine de Suède avant son départ. Nous fnsmes plus heureux que le jour auparavant ; car elle estoit Tisible , et nous eusmes tout le loisir . de la bien considérer. Elle n*avoit plus son habit de femme , auquel elle s*esloit accommodée pendant son séjour en celte Coor. Elle aYoit repris un justaucorps de Telonx noir garni partout de rubans, avec un drosle ( qui est une espèce de craTate h la Moresque ) , qui estoit lié d*uii ruban de couleur de feu. Elle porloit une toque de yeloux avec des plumes noires; elle estoit coiffée de ses propres cheveux , qui sont fort blonds mais assez courts et couppés comme ceux des hommes ; sa Juppé estoit d'une moire bleue avec une belle et grande broderie de soye guippée, blanche et aurore. Elle est de petite taille , assex ramassée; elle a le visage parsemé de quelques grains de petite vérole , mais qui ne paroissent que de fort près ; son teint est fort frais , sur lequel on voit un peu de rouge meslé qui semble d'en vouloir relever Tesclat. Elle a le front large et les yeux grands et estincellants ; elle a un nez aquilin , qui estant proportionné an visage ne luy sied pas mal. Elle a la bouche assez bien faite , les lèvres vermeilles et les dents tontes gastées ; le menton luy descend un peu en poincte et achevé de luy former le visage en ovale. Nous ne pusmes remarquer qu'elle ait le corps si mal basti qu'on le fil ; il est bien vray qu'elle a l'espanle droite un peu plus haute que la gauche ; mais ai on ne le açavoit pas , on aurait de la peine à s'en apercevoir ; aussi , tasche-fp-elle de couvrir ce défaut le mieux qu'elle peut , car pour trouver l'esgalité de ses espaules die advance tousîours le pied droit , met la main gauche au costé , et la droite sur son derrière. Quand elle parle h quelqu'un , elle le regarde fixement et d*nn ceilsi ouvert , qu'il faut estre bien hardy pour soustenir long-temps sa vette. BUe ne tint point de longs discours et parut ce jour là tout h fait inquiète : elle ne faisoit q«e courre d'un costé et d'autre dans sa chambre et, dans un moment , on la voyoit au-delà du balustre de son lict , auprès de sa cheminée , au coin du paravent et aux vitres d'une fenestre , dire un mot à l'un , tirer l'autre à part , et foire paroistre une humeur dereiglée. Elle parle fort bon françois , en possède tout h fait Taccent, et <fit parfois de belles choses , mais d'un ton de voix qui approche plus de celny d^in homme que d'une femme. Quand quelqu'un luy vient faire la révérence , elle luy en rend une de sa façon , qui est de moitié homme , moitié femme ; et quand elle marche , elle fait de certains pas en tournant qu'on peut nommer des passades en demi-volte , ou des coupés de maistre à danser.
Le lendemain i2«, elle partit et rendit libertatem Aulœ et lucem Cardinali,qpî, dès le lendemain, se leva, ne se plaignit plus de la goutte, et s'en alla trouver le Roi à Yincennes , qui y estoit allé le matin pour Ayuda da Costa , ou plustost pour affranchir le Louvre de la gesne à laquelle elle tenoit tout le monde. On lui a donné 03 mille escus. Elle ne sera que quelques jours à Fontainebleau , et s'en ira avec le plus de diligence qu'elle pourra , en Provence , où elle se doit embarquer pour de grands desseins , etc. »
Lé N® 1188 , que je vis ensuite , est également un voyage , maïs en
LETTRE A M. DE SALYANDY. 51
diverses proYÎnces de France, et en 1664. Il forme un petit volome oblong. Ce manuscrit , comme le précédent , est assez curieux. En Yoici plusieurs fragmens relatifs à Arles et à Montpellier :
« La fille de Montpellier est fort mal bastie et comme on dit , h conps de poings , parce qu'elle n'est pas bastie tonte en un temps , mais h dWers temps et occasion. Les nies sont estroites et fort irréguliëres , et poar aller d'un bout de la Yille jnsqnes à l'autre , il fant faire des détours sans nombre , à cette heure à droite , à cette heure à gauche....
»La Teille de SWan , quand on brusle le feu de joye devant la Bfaison-de-Yille , là se font alors quelques sérémonies. Messeigneurs les Consuls , précédés de beaucoup d'archers qui portent des flambeaux de cire blanche , font trois tours en robe rouge , autour d'un amas de fagots où ils mettent peu après le feu dedans et se retirent dans l'Hostel-de-Ville.
a II y a un gouyerneur delà yille outre le séneschal. Il y en a un autre de
la citadelle qui est chevalier des Ordres. Il s'appelle le marquis de Castres , est fort estimé et respecté.
» Il yaicy deux cabinetz avoir , l'un dans le collège des PP. Jésuistes, où
il y a beaucoup de rarelez et sont principalement ramasseez pour la cognoissance de la médecine, quoiqu'il y ait cent autres choses. Il y a : — une petite coupe d'une corne de rhinocéros ; — une lampe qui , estant mise devant une chandelle , TOUS esclaire 50 pas tant que vous sçauriez lire parfaitement; — une fontaine qui n'a qu'un trou par où l'eau doit et peut entrer , et estant tourné , le robinet jeste l'eau plus haut de 3 pieds , etc.
vL'autre cabinet est commencé d'un fort curieux apothicaire appelé CcUelan;
mais M. Gilibert^ maistre apothicaire l'a encore augmenté. Il y a un ciel de papier à quoy sont attachés quatre globes de verre et un de terre qui représentent les 4 élémens ; — il y a deux enfans sans pieds , mais un autre qui en a trois ; — un camélion qui change si souvent de couleur que Ton change d'objet ; — une crocodille bien grande , qui ont toujours des vers dans les deos , et il y a un petit oyseau qui , sans aucune appréhension , les vient manger , qui s'appelle Forques ; mais il n'y est pas, etc.
». Le Jardin du Roi a des belles allées et de toutes sortes de plantes et herbes
médicinales. Il y a entr'autres la plante que l'on appelle Arum œgyptiaca , dont les feoilles , qui sont grandes et d'une belle couleur , en façon de cœur, servaient d*ha» bits à Adam dans le Paradis.
»I1 y a icy une Université de médecine fort renommée. On y prend ses degrés avec beaucoup de solemnitez et honneurs ; mais aussy de travail et de peines, parce qu'il fant que le candidat l'ambitionne par des thèses publiquement un an durant et après que l'on en est venu à bout , on luy fait grand honneur Tayaut crée docteur , et les professeurs le mènent en robe chez luy , qui est précédé de tous les violons et hautbois de la ville.
»Les professeurs font peu de lesçons publiques , si bien que , pour commancer les estudes , il ne faut pas venir icy. Il y a tant d'apothicaires que vous ne passez pas nue rue où vous en voyez deux ou trois. Lé plus agréable que Montpellier a sont les femmes et filles , qui y sont tout à fait belles , agréables et charmantes , tant en mines que civilitez , et elles sont habillées fort i la mode et à leur avantage , ce qui las rend encore plus agréables. »
Voici ce que notre Yoyageur dit des Aleschans d'Arles :
«Le couvent des Minimes est hors la ville. Ce couvent et tout ce qui lui appartient
Ot LETTRE A H. DE SALVANDY.
est batty dans an cimetière qui a esté si bien renommé qae l'on y a porté des corps pour enterrer , de deax , trois cents lieues , dans des cercueils de pierre , de marbre blanc, ronge et d'aalres couleurs ; mais tous ces beaui tombeaui en sont emportés par le cardinal de Richelieu et les gouverneurs de Provence, Il y a une cave dans le couvent où est encore le tombeau de Roland , neveu de Gharlemagne , et d'antres grands ; mais sur le cimetière il y en a encore une si grande quantité t qu'on aurait besoing d*une journée pour les conter (sic), qui sont sur la terre , et
pent-estre que sous la terre il y en a bien plus. On en a basty des maisons
»Dans ce lieu , il y a une pierre fendue qui est couferte d'une invention de bois et de trille de fer avec des verres. Icy devant est escript : « Icya mis J.-G. son pied.»
Le No 1192 , in-4o , sur papier de très-belle écritare, contient le Recueil en brief du voiage faict en armes au royaulme de Thunes , et la conqueste faicle dicelluy et du fort chasteau de la GouUtie , en Van mil cinq cens trente- cinq , par l'empereur Charles-Quint.
Ce manuscrit fort intéressant , dû à un témoin oculaire , est suivi « Des triumphantes entrées faictes par l'empereur de Roume, Charles , cinquième de ce nom , en ses roiaulmes de Naples et de Sicille , en l'an mil cinq cens et trente cinq , à son retour du voiage en Affricque où il conquist le roiaulme de Thunes et le fort chasteau de la Goulette et reboula la Rarberousse, » Cette seconde description est de la même main que la p-emière.
On lit à la fin du manuscrit : « Ce présent livre a esté faict et recoeuillié par feu Messire Anthoine de Pernin , en son vivant chevalier, conseillier de l'Empereur et premier Secrétaire d'État de Sa Majesté , lequel fut avecq icelle au dict voiaige de Thunes et présent à tout le dict affaire. Il estoit natif de la France , conté de Bourgoingne , lequel depuis au retour qu'il fist es pays de pardecha , morut en la ville de Tournay et y est enterré au cloistre des Croisiers , illecq au millieu du cœur ( sic ) , comme appert par sa sépulture. Duquel livre et receul dudict voiaige et du traictié faict par l'Empereur avec le Roy du dict Thunes, Jehan Barrât, conseillier de l'Empereur et maistre en sa Chambre des comptes à Lille , en a obtenu la coppie ; laquelle il a ainsy faict contre escripre par passe temps et mémoire chy après, a l'honneur premièrement de Dieu et de l'Empereur, par frère Bonaventure Meurisse , prestre et religieulx de l'ordre Sainct Franchois , au couvent de la ville de Lille en Flandres , en l'an mil cinq cens quarante et ung. Priés Dieu pour eulx. — Finis, »
Cette relation de la prise de Tunis , que je croîs inédite , mériterait de voir le jour. Elle est très-curieuse et Messire Anthoine Pernin raconte avec intérêt. On pourrait comparer ce récit avec celui du N® 1 328 de la bibliothèque de la Haye , provenant de la bibliothèque augustinienne de Bruxelles, et avec celui du N® 1329 , contenant Vexpédition de Thunes , faict e par l'empereur Charles-Quint , avec la description des antiquités.
N® 1315, petit in-4o, relié en veau rouge. — Ce manuscrit intitulé : Leê aventures depuis deux cens ans , a été copié par Gérard , d'après un manuscrit in-4®, sur papier, d'une écriture du xv© siècle, qui était dans la bibliothèque de Bourgogne . et qui en fut enlevé , en 1794, par les Commissaires de la République française. C'est une Chronique dans le genre de celles de S' Magloire. En voici quelques fragmens :
Pour ce qu'il m'est ayis c'oni aime les beaux dits En Yueii un commencier par doTaol mes amis , Car en mainte manière règne li anemis :
D'affoler tout le monde c'est en grant peine mis.
— En l'an ce. avec xuiii.
Guidèrent bien Flamans les fleurs de lis abattre Quant ii conte Ferrant vint aux François combattre , Mais 11 dous J.-€. flst son orgueil abatre.
— En l'an m. ce. arec qnarante-buit Fut prinse Damiette mais qu'il ne tous anuit. Li tu prins S^ Loys qui les Françoys conduit : Pour sa raensson payer , monoye de cuir courit.
La mort de S^ Louis , le procès des Templiers , le décret des monnaies sousPhilippe-le-Bel , Tafifoire du prévôt Traperel , qui fut jugé et pendu pour ses méfaits , la bataille de Mont-Cassel , celle de Crécy , celle de Poitiers , le procès de Hugues Aubriot , la bataille de Rosbacq , etc. , sont racontés brièvement dans cette chronique , qui s'arrête à l'an 1408. Elle n'a du reste aucun autre mérite que celui de l'exactitude.
LeN<»1316 , in-fol. , contient le récit du voyage et armée quetrès^ haut et puissant prinche Charles , conte de Charolois , fit au royaume ie France f Van de grâce de rostre Seigneur 4Â65. On y trouve, entre autres choses , une description très-détaillée de la bataille de Mont- THéry, par Jehan de Brougnart , sire de Haynin et de Louvignies. Ce récit qui a 203 feuillets , est très-curieux. Il fut copié par Gérard , sur le manuscrit original de l'auteur. Il commence à la fuite de Louis XI ,^ alors dauphin, hors dé France , et à sa retraite k Gennape. Il continue par l'entrée du Roi , à Paris , à la mort de son père , en compagnie du duc de Bourgogne. L'auteur dit :
« De laquelle entrée je me passe en bref d'en escrirre chi endroit en che présent livre , à cause de che que je l'ai contté par escrit en ung autre liyre que je fis alors par a? ant cestui chy. »
L'auteur trace ensuite le récit des premières dissensions qui amenèrent la guerre du bien public ; et , se mettant lui-même en scène , il dit qae , en se dirigeant vers Paris , il alla voir :
34 LETTRE A H. DE SALYANDY.
» Le château et la côntesse de Danmartio , laquelle y estoit alors en bien petit estât , et Aiis tout au plus haut de l'esgurghelte , de quoi on dit communément :
De Danmartin en la gesle
OuToit de Frange la plus belle ;
On voit Paris et Saint-Denis ,
Nostre-Dame de Sentis
Et Glairemont en BeauToisis ;
Et qui ung peu plus haut monteroit ,
Saint Estienne du Mans Terroit.
Laquelle chose est rraie. »
L'auteur raconte ensuite le siège de Paris , les marches et contre* marches du duc de Bourgogne ; — enfin la bataille de Montlhéry dont il fait un tableau intéressant et animé , qui n'a pas moins de 40 pages. En Yoici quelques fragmens :
« Ghe tans , pendant que les Bourghegnons , c*hest a savoir les gens du conte de Cbarolois, si comme Braibançons , Flamans, Picars, Haynuiers, Holandois, Zélandois» Namurois et autres de ses pays et seigneuries estoient en bataille et ordenanse , atant
es vous les François à venir Leur avant garde vint en très-belle et grosse conpai-
gnie et incontinent qu'ils furent venus , ils se rangoient et mettoient en bataille et en ordonanse tout au Ion d*eune grosse et forte baie espesse au haut de la montalgne. Et en laquelle haie il y avoit ung gran fossé ; laquelle baie et fossé estoit par devant eus et tous à cheval, sans deschendre à pié.... La saiutacionsi fu de par les Cbarolois que de bouter le fu en leur serpentines et de tirer au plus droit qu'il pooit eues plus drus. Et les faisoient ces serpentines ouvrir et esparpillier que chestoit merveilles... Et asé test après les dits François firent tout itel et tiroient de serpentines et d'ena trèf-boB Gourtau qu'il avoient pareillement....
« Et tandis qu'on estoit ainsi en bataille l'eun deTant l'autre granttens et grant espasse , les aucuns s'asseoient à terre et ostoient leur salades et y en eust plusieurs qui mangèrent et beurent ung bien peu , mes gaires ; car il ne l'avoient point et se n'aToient espasse de che ferre : car on estoit toujours atendant, et l'eune partie et Pautre, d'astre asali... Et sy en avoit qui chevauchoient et escarmnchoient entre deux batailles ; mais chestoit granment plus près des Franchois que des autres
^ Le conte de Cbarolois dona charge à aucuns d'aller bouter le fa au village de
llon-le-Herry pour deux raisons... mais à cbe ferre ils trouvèrent grans résistance des Franchois. »
Cependant , les gens du comte de Charolais réussirent. L'auteur nous décrit alors longuement le costume des troupes de Bourgogne» leurs étendards , enseignes , guidons , paletos et dcYises. Enfin nous voyons le roi Louis abandonné par son oncle le comte du Maine et ses cinq ou six cents lances :
« Et quant le Roi sent qu'il estoit parti et qu'il s'an estoit aie lui et ses gens et qu'il l'avoit en che point lessié et abandonné au besoin , il dit qu'il estoit tray.... Etalera j*oïs recorder que le Roi fist ester sa salade de sa teste et aloit du Ion de la bataille de ses gens , et leur disoit : « Mes enfons et mes amis, afin que tous ne
pensés point que je m'en soie aie sans tous , me vechi. Vous me yeés aujourd'hui. Je me mes et moi et mon roiaumc en vostrc garde et pensés de bien besongner. »
Nous assistons ensuite à tout le reste de la bataille qui n'est pas moins dramatiquement raconté. — Ce manuscrit mériterait d'être imprimé en entier. L'auteur me paraît un homme très-véridique ; car il pousse la conscience jusqu'à dire :
« Et TOUS avertis que partout où je meterai : foï dire tel cose et telle , je ne certifie point etnoyeuil certifier qu'il fuirai ; mes je le dis après des gens de bien à qui j'oïs dire et recorder les propres parolles.... mes où je meterai que je vis telle eose , c'est certainement qu'il fu ainsi. »
Il y a , dans les manuscrits de la Haye , plusieurs exemplaires de cet ouvrage et d'autres productions de Brognart , sous les Nos 1318 , 1320 , 1321 , 1322. Les Nos 1317 et 1319 contiennent la relation des mêmes événemens , par Jean le Clerq , dont M. de ReifTemberg a publié les Mémoires en 1823, d'après la copie du comte de Cobentzel.
Le manuscrit N® 1323, transcrit par Gérard, d'après les originaux déposés à la Chambre des comptes , à Bruxelles , est certainement le plus curieux et le plus important pour notre Histoire , de tous cc^ux de la bibliothèque de la Haye. Il contient le rapport fait à François I«', en 1529 , par un de ses huissiers , nommé Bodin , du traitement que subissenten Espagne, oti ils sont détenus en qualité d'otages, ses deux enfons , vers lesquels Bodin avait été envoyé. Ce rapport accompagné, dans la copie de Gérard , d'une lettre du Roi à Marguerite , gouvernante des Pays-Bas, — d'une lettre de Marguerite au Roi et d'une seconde lettre de cette Princesse adressée à l'Empereur, — nous montre que la captivité du Dauphin et du duc d'Orléans , livrés par François I®^ > comme otages , avec douze autres personnes , aux termes de l'article V du traité de Madrid , en 1 526 , fut très-dure. Le récit de Bodin , que j'ai publié en son entier dans le Journal de V Institut historique, octobre 1844, contient, à cet égard, des faits presque incroyables. Ainsi , par exemple , tous leurs domestiques français avaient été enlevés aux jeunes Princes, et le Dauphin, par suite de cette séparation f avait presque oublié sa langue maternelle. Les deux Princes étaient dans une chambre assez obscure , n'ayant que des sièges de pierre; leur lit consistait en une paillasse. La fenêtre était si haute, si étroite , et tellement garnie de barreaux de fer , bien que la muraille eût plus de huit pieds d'épaisseur , qu'à peine donnait-^Ue de l'air et du jour. Les deux Princes étaient très-pauvrement habillés , et l'on refusa à l'envoyé de leur père qui les trouvait grandis , la permission de prendre leur mesure , que le Roi lui avait demandée , dans la persuasion que s'il emportait quelque chose qui eût touché les prison-
56 LETTRE A M. DE SALTANDY.
niers > il y at?ot7 gens en France qui , par art magique et de nigro» mance , les rendraient saulvement par deçà.
Voilà oh Ton en était encore ii y a trois siècles.
Je reproduirai toutes ces pièces à la suite de ces lettres.
Le No 1394, in-fol. , écriture du temps , provient de la bibliothèque de Gérard. Il contient le Trialogue de la Réquisition d*ayde faicte de la part du roy Franchois au prince d*enfer ; — Vin manus de Charles-Quint; — quelques extraits des Mélanges historiques du sieur de S^- Julien ( imprimés à Lyon , en 1 589 ) ; — la Forme et Conditions des diables et des huguenotz , en vers ; — enfin , diverses Lettres sans intérêt.
Le Trialogue est une composition bizarre , oîi l'on voit le prince des enfers recevoir un ambassadeur qui vient lui demander secours pour son maître , François I®' , contre Charles-Quint. — « Mon maître , dit Tambassadeur ,
« C'est Francboys , le roy des Franchois , D*eDtre tous les princes choix Qui doit sur tous aultres reluire , Et celluy auquel il tend nuire C'est ung prince puissant et riche Sorti de la mayson d'Austrice , etc. »
Cette composition est fort ridicule et fort mauvaise. Vin manus de Charles-Quint qui vient après, ne vaut pas mieux; et quant à la Forme et Conditions des diables et des huguenots , en voici un échantillon :
a Les diables ont grand horreur de la messe , Les huguenotz Yeullent que de la dire on cesse ; Les diables Yeullent qu'on destruise l'Église , Les huguenotz en ont grande entreprise , etc. »
n y a cent vers pareils et commençant tous alternativement de même.
Le No 1326 , manuscrit in-foL , sur papier , écriture du xvi^ siècle (ancien N® 106 de Gérard) , est intitulé au dos : Varia.
Ce volume contient 31 pièces différentes, qui sont des copies de plu-' sieurs traictez , lettres missives et autres advertissemens de plusieurs affaires en divers temps. Voici les titres de quelques-unes : — « De la reddition faicte par les Franchois es mains de TEmpereur de la ville de Saint-Disier ; — Coppie de certaine remontrance faicte de la part de l'Empereur Charles V à ceux des estats des pays de par decha , pour ce assemblés en la ville de Bruxelles ; — Coppie des lettres envoyées par TEmpereur à la royne de Hongrie; — Coppie de lettres envoyées par ladite Royne à M. le Gouverneur de Lille, pour qu'il soit fait des processions générales» afin de rendre grâce à Dieu de la belle victoire
LETTRE A M. DE SALYÀNDY. 37
contenue es lettres de l'Empereur , sur le duc de Saxe; — Goppie de lettres escrites à M. le vicaire, contenant la manière de Temprinse que les Franchois cuydoient faire sur la ville d'Arras; — Sommaire de lettres escriptes à l'Empereur par son ambassadeur estant en la court de France;
— Ce que l'Empereur dist à l'ambassadeur de France à son partemént de sa court (1) ; — La reprinse faicte sur les Franchois de la ville et chasteau d^ Hesdin ; — Sommaire des articles que les Allemans firent à la journée de Passaire; — Sommaire du traicté fait entre TEmpereur le duc Maurice et autres Princes d'Allemaigne et leurs allyez ; — Coppie de lettres faisant mention de la prinse de Thérouanne ; — La bataille donnée entre la grande armée ,du duc Maurice et celle du marquis Albert, en laquelle ledit duc Maurice fut occis ; — Coppie de lettres venant d'Angleterre ; — Coppie de lettres envoyées par l'ambassadeur d'Angleterre , estant lors à Bruxelles , à M. l'evescpie d'Arras; — Coppie de lettres contenant Temprinse que les Franchois avoient cuidé faire sur Bapalmes ; — S'ensieut plusieurs coppies de lettre» venant de Rome ; — Coppies de lettres envoyées au Roy de France , par les Princes et Estas d'AUemaigne assemblez Jors en la ville d'Ausgbourg ; — Coppie de lettres de Monsieur le comte de ***, escriptes k la Royne; — Coppie de la supplication faicte par le sieur de Brusquet , premier fol du Roy , aux députez estant assemblez comme dit est dessus, sur le faict de la paix (2) ; — Coppie de lettres diverses ; — Sommaire du traictié fait par l'Empereur au jadis Électeur de Saxe , Frédéric ; — Le traictié fait et accordé par l'Empereur à Philippe , landgrave de Hesse; — Coppie de lettres envoyées parle roy de France à ceulx de Tournay , concernant la reddition d'icelle , et trouvées enveloppées en ung petit drap de soie , au fondement du porteur ; — Coppie de lettres envoyées par la régente de France , mère du roy François , à l'Empereur, tost après la prinse dudyt Roy devant Pavie ;
— Coppie de l'oraison faicte devant l'Empereur , estant lors en Espaîgne, par les ambassadeurs de la Régente , mère du roy de France , pour la délivrance dudict Roy qui pour lors étoit prisonnier en Espaigne (3) : — Coppie de lettres escriptes de la main du roy de France à l'Empereur et portées par Brion ; — Autres du même , portées par le sieur de Roeulx; — Réponses de l'Empereur; — Autres lettres des mêmes ; — Coppie de plusieurs lettres envoyées k M™® de Savoie»
(I) Dans ce discours Gharles-QaiDt dit que François I*' Va payé de mensonges; il lai promet de n'estre jamais son amy , et rappelle chevalier pervers,
(3) On trouyera cette satire après ces lettres.
(S) Ce discours est trës-curieax. On y cite à Charles-Quint, Jéfui-Glirist , César , Alexandre-le-Grand, etc.
58 LETTRE A M. DE SALYANDY.
depuis la paix de Madrid , tant par l'Empereur , le roy de France , M™® la régente de France , que M. le duc de Bourbon ; — Coppie de lettres de l'Empereur envoyées à son ambassadeur en France ( trèscurieuses) ; — Translation de latin en françoisde lettres escriptes par le roy de France aux Princes de Tempire , estant lors assemblez en la cité d'Aspres pour soy excuser de la descente de Tarmée du Turcq en la crestienneté et d'autres maulz y advenus ; — Coppie de lettres envoyées au roy de Hongrie Ferdinand , par Nicolas Fustez , cafntainne de la ville de Ghennes , lorsque le Turc eut assiégé ladicte ville ; — La manière de la prinse et destruction de la ville et chasteau de S^Pol;
— Coppie des lettres de la royne de Hongrie escrite à S^Omer , pendant le siège de Thérouanne ; — De la même au gouverneur de Lille ;
— Coppie du placest publyé eu France , contenant les causes pour lesquelles le roy de France recommancha la guerre (très-curieux) ;—Brief relevé de toutes les querelles de la maison de Bourgogne contre la maison de France ; — Coppie de lettres envoyée» par l'Empereur au duc de Clèves ; — Coppie de la sentence criminelle contre Nicolas-le- Borgne , prononcée à Gand ; — Le passage de l'Empereur par Franche; — Aucuns points et ordonnances faictes par l'Empereur sur la conduite de la ville de Gand ; — Cantique de Marot sur l'entrée de l'Empereur à Paris : OU est César qui tant d'honneur acquit ; — Serment faict par le roy Philippe aux députez des Estats ; — Serment des députez ; — La condamnation de maistre Thomas Morus ; — Ëpitaphe latine du dict Thomas ; — Coppie du traictié de paiz faict au Chastel en Cambresis. »
Les manuscrits suivans contiennent , savoir : le N^ 1 330 , un /}«ctiei7 de pièces sur l'abdication de Charles-Quint; — le N® 1331 , les cahiers des États de Blois , en 1576 et 1577; plus, des détails de l'assemblée de Paris , en 1560 ; — le N^ 1322 , un Mémoire de ce qui s'est passé en France, en 1652; — le N» 1344, un Mémoire sur la vie et les ouvrages d'Olivier de la Marche ; — le N® 1367 , un Recueil de pièces concernant l'accusation portée , en 1436, contre Jean de Commines , par le duc de Bourbon et le comte de Vendôme , sur l'assassinat de Jacques de Bourbon , sieur de Préaux; — le N® 1370 , l'Histoire delà rébellion des Gantois contre Philippe-le-Bon, en 1451, par Jacques du Clerq ; — le N® 1371 ( bibl. de Gérard ) , les Chroniques de Georges l'Aventurier , les chansons sur Dinant , sur la bataille de Montlhéry et sur la prise de Liège , des ballades à l'armée bourguignonne assiégeant Paris , etc. ; — le N» 1372 ( in-fol. bibl. de Gérard), l'Histoire de Charles-le-Hardi , duc de Bourgogne, avec des pièces justificatives; — le N» 1391, l'Histoire des Gueux , en Flandre, par Charles Wynkins , mort en 1582 , à Paris ; — le No 1395, l'His-
LETTRE A M. DE SALYANDY. 59
toire des choses les plus mémorables qui se sont passées en la Yille de Valendennes , sous le règne de Philippe II , jusqu'en 1621 ; — U N<> 1396 , an poème historique et satirique sur les troubles de Gambray, au xyi» siècle.
n faut signaler encore le manuscrit 1436 , contenant la Joyeuse entrée de Marie-Thérèse de Hongrie , par Léon Depape , seigneur é% ^ Glabbeck ; — le manuscrit 1480 , contenant l'Entrée du comte de Flandres à ÀYignon , en 1336 ; — le manuscrit 1540 , renfermant une Chronique flamande inédite de 260 pages , de Tan 1444 ; — le manuscrit 1560, reproduisant le Procès-Yerbal de la translation , à Namur , en 1752 , des ossemens de Don Juan d'Autriche ; '— le manuscrit 1594, renfermant une Collection de pièces historiques» telles que Lettres des papes et autres ; — enfin , le manuscrit 1588 , qui contient euYiron 20 pièces pour servir k THistoire de Cambray et du Cambrésis. La plupart de ces manuscrits proYiennent de la bibliothèque de Gérard , et sont des copies faites de sa main.
Tels sont , Monsieur le Comte , les principaux Recueils historiques que j'ai pu examiner k la Haye. J'espérais pouvoir vous parler tout de suite des manuscrits dont le sujet est plus exclusivement littéraire ; mais la place me manque , et je ferai de cet examen , Monsieur, l'objet d'une troisième et dernière communication.
J'ai l'honneur d'être , Monsieur , avec un profond respect , Votre très-humble serviteur ,
ACHILLE JuBINALy Professeur h la Faculté des lettres de Montpellier*
LETTRES
iiii» DIS mimm
TraisièÊÊêe M/eiire*
Paris , notembre iSii.
Monsieur le Comte»
Après TOUS avoir parlé, comme je Tai fait dans ma précédente lettre, des manuscrits historiques de la bibliothèque royale de la Haye , dont Fexamen , quoique rapide , ne peut , j'en suis sûr , être resté indifférent à rhomme d'État qui traça d'une plume à la fois si élégante et si ferme , l'Histoire de Jean Sobieski et de la Pologne , j'arrive aux manuscrits purement littéraires.
Le premier de ceux que j'examinai fut le N» 215 , volume in-fol. , écrit sur parchemin et datant du xv® siècle. La première page offre une assez belle miniature. Ce manuscrit est ainsi rubrique : « Cyœmmence le livre qui est dit : Horloge de sapience , lequel fist Jehan de Souhaube^ de la nation d'Àlmaigne , frère prescheur. » Le texte de ce manuscrit est en prose ; mais k la fin on trouve des vers qui contiennent les noms de ceux qui ont fait ou fait faire ce livre. Je citerai ces vers à la fin des lettres. que je vous adresse.
LETTRE A M. DE SALVAMDY. 41
Le manuscrit N® 377 est curieux pour l'histoire du théâtre hollandais. Ce volume , in-4o , sur parchemin , d'une éeviture du xiv® siècle, contient d'abord une collection de sermons en langue néerlandaise ; puis , de la page 238 du volume jusqu'à la fin , des fragmens d'un mystère pascal qu'on regarde comme la plus ancienne pièce connue du théâtre hollandais. Ce mystère , qui retrace l'histoire de la création et de la rédemption , a été récemment publié par M. le docteur Julius Zacher , dans la 2® livraison du tome second du Zeitschrift fur Déniches Alterthum ( Journal d'antiquités allemandes ) , que dirige , à Leipsick , M. Moriz Haupt. Il serait curieux de le comparer aux mystères que j'ai moi-même publiés ( Mystères inédits du xv® siècle ) , en 2 Tol. InrS^ 9 diaprés un manuscrit de la bibliothèque Ste-Geneviève , et à la collection of english miracle-plats or mtsteries , containing ten dramas from te chester, coventry, andtowneley séries , with two oflatter dcUe , publiée par le docteur William Marriott. ( ln-8o, Bâle, Schweighauser , 1838. )
Je ne parlerai que pour mémoire des manuscrits cotés 678, 698 , 699 , 700 , qui contiennent : le premier , une collection sans intérêt de poèmes latins , parmi lesquels une tragédie de Judith ; — les autres , trois exemplaires du roman de la Rose , oii Vart d'amour est tute enclose , comme dit Jehan de Meung. Peut-être ces manuscrits offriraient-ils quelques variantes ; mais il faudrait les collationner sur réditioâ de Méon , et je n'en avais ni le temps ni la volonté.
Le manuscrit 696 , petit in-4<>, d'écriture espagnole du xviie siècle ( 1606 ) f relié en parchemin , avec des filets dorés , des fleurs-de-lys et les armes de son possesseur primitif , el senor de Valohre , dont le nom se trouve écrit en grosses lettres d'or sur le plat des deux côtés , a pour titre: — Libro de canciones espanolas y italianas. La plupart de ces poèmes légers remontent à la fin du xvi» siècle. J'en ai copié on en espagnol , fort spirituel » intitulé : la Ckacona. J'en ferai imprimer le texte à la fin de ces lettres.
Le manuscrit No 701 , in-fol. , à deux colonnes , sur parchemin , en deux volumes , est un bel exemplaire de la mutation de fortune. Je ne m'y arrêtai pas , parce que la bibliothèque royale de Paris en possède plusieurs qui ont été fort bien décrits dans son savant et spiri- luel Catalogue , par mon maître et ami M. Paulin Paris. On lit k la fin de ce poème : « Ce livre fust faict , devisé et compilé par une damoiselle nommée Cristine ; et le donna à Jehan , filz de roy de France , duc de Berry , et d'Auvergne conte , etc. , au mois de mars m* cccc. et m. »
Les manufURrits cotés 704 , 706 , 706 , 708 , 709 , 710 , 711 , quoique français > ont peu d'intérêt pour nous. Ils se composent , le
42 LETTRE A M. DE SALYANDT.
premier , d'un Recueil de diverses poésies françaises et épitaphes de la bibliothèque de Foucault , toutes très-insignifiantes, k Texception de celle d'un lévrier nommé Souiliard, qu'on trouverai la fin de ces lettres. Le second est le Testament de Jehan de Meung , suivi du Codicille, dont nous avons à Paris tant d'exemplaires ; — le troisième contient un Recueil de poésies assez fades , dédiées k M™« de Telligny , par F. A. D. M (j'y ai pourtant distingué quelques stances de Bertaud et de Duperron , qui ne sont pas mauvaises ) ; — le quatrième , la mort ArtuSy sur vélin ; — le cinc[uiàme , un Recueil de quatrains et de huitains , aux armes de René de Ghâlons , prince d'Orange. Ce manuscrit est d'une charmante écriture. J'y ai reconnu plusieurs dizains empruntés k Marot , entre autres celui qu'il a lui-même traduit du latin , en l'arrangeant k son génie propre : Anne par feu me jecta de la neige , etc. Constantin Huygens , mort nonagénaire , après avoir vécu sous trois règnes et avoir été bibliothécaire , chargé d'affaires , intendant des finances , etc. , y a ajouté de sa main la célèbre chanson suivante , si pleine de finesse et de naïveté , empruntée à l'un de nos vieux poètes :
Votre homeor De m'a point fâché De TOUS estre de moi distraite ; Ma foy j*08tois bien empesché De faire une honeste retraite.
Mon service est aillears promis :
C'est quite à qaite et bons amys » etc.
Le sixième de ces manuscrits se compose de poésies chrétiennes sans aucune valeur , et le septième , manuscrit du xv© siècle , in-4o , en partie orné de jolies figures, contient : !<> le Livre de Cathon àsonfils; — 20 le Livre de Patience ; — S» les Commentaires sur le livre des révélations de St. Jean ; — les Méditations de Notre Seigneur J.-C. , en prose et en vers ; — 5» le Livre d'Impatience , en vers.
Les manuscrits 719 et 721 que je vis ensuite , sont tous deux en langue hollandaise. L'un est un exemplaire du roman de Lancelot, dont M. Jonckbloet se dispose à donner une édition ; l'autre est un Recueil in- 40 , sur parchemin , remontant au xiv« siècle et provenant de l'ancienne bibliothèque des Stathouders. Il contient des poésies hollandaises et allemandes qui n'ont jamais été imprimées. J'ai retrouvé , égarées au milieu de ces fleurs assez pâles , dues aux Minnenngers des bords du Rhin , deux petites pièces françaises qui ne valent pas beaucoup mieux. J'en ai cependant pris copie , et je les donnerai après ces lettres.
Mon examen porta ensuite sur plusieurs autres ouvrages sans grand intérêt. Le premier fut le manuscrit 739 , sur vélin , orné de
LETTRE A M. DE SALYANDY. 43
dessins à la plume» offrant un exemplaire del'CEuYre posthume de don Francisco de la Neguera , natif de Yalladolid , intitulée : Empresas de lo8 reyes de Castilla y Léon ; — les autres furent les manuscrits 741 , 742, 743, composés Tun , du Livre desEschecs^ si commun au moyenftge ; l'autre , du Songe âe Vergier , si répandu à la même époque ; le troisième d'un poème français , fait à Alger en 1670 et 1671 , dam la maison da bastion de France , par le sieur Anthoine Verdery , marchand deBéziers, Ce poème, intitulé : LHermite charitable, o%i V Hospitalier d'Alger , est assez mauvais ; il y a pourtant quelque chose de touchant à voir un homme presque illettré , se consolant de sa captivité par le commerce des Muses. :*
Le manuscrit 744 nous ramène à l'un des travers du xviie siècle , celui qui consistait à raconter , sous des noms supposés, la chronique galante du temps. Il contient, sous le nom de Ménandre et de Clorinde, l'Histoire du chevalier d'Avaux et de M^le Van der Meele. Il a pour titre : Le Mariage à la mode , ou Aventures galantes de la Haye.
Le manuscrit N® 771 ( anciennement A. 16. dans la bibliothèque de Gérard) , est plus intéressant pour nous. Ce volume , petit in-4o, du xvie siècle , contient :
lo Le jardin d'àhocr , ou Sy commenche le livre nommé le Jardin amoureux. C'est un ouvrage mystique ; il s'ouvre par une assez belle miniature représentant J.-C. en croix et des anges. Voici les premières lignes du texte : « En ce mondain désert est le jardin de vertueuse consolation ou le vray Dieu d'amours habite. C'est le jardin gratieux oÎA habite le doulx J. H. S. et auquel il appelle sa mie quant il dist au livre des chanchonnettes amoureuses : Veni in ortum meum soror mea SPONSA , etc. Cette composition bizarre se termine par une pièce de vers du même style que la prose.
2® Après cette pièce vient celle qui est intitulée au Catalogue : La Cofff^plainte de Triboulet; c'est une sorte de danse des fous et des folles. Elle est ornée de cinq miniatures fort belles. La première représente Triboulet ( le fou ) , allongé dans un cercueil et la marotte sur la poitrine. Près de lui sont trois dames et un autre personnage regardant le cadavre. En face est un docteur ou un roi , couronne en tête , assis aune table et lisant. Une porte s'ouvre et on voit la Mort , sa faulxen main, qui s'avance. Cette miniature est commentée par les vers suivans:
Folles et foli qai en Tie demourei »
Attendant mort soubx qui fault qae mourez Ou tost ou tart chacun , soit bel ou let , Tant bien sages , rassis et modérez , Au nom de Dieu , en tous considérez , Qu'à présent est de ce poTre folet.
Ayez fort Dieu , Messiret , s'il tous plet,
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Recommandé le paayre Triboalet , Priant pour lay comme pour ung plus sage.
Vif l'a? ez Teu , mort le Téei comme il est , En ung lincheul enfermé tout seulet Qui de son corps Ta faire autre hommage.
Ces vers sont suivis de la deuxième miniature. Dans le lointain on voit une ville ou un château ; plus près une croix , et sur le premier plan , Triboulet , avec deux tonsures et marotte en main , se plaignant de la Mort à la Mort même , en ces termes :
Je » Triboulet , comme fol me complains % Et au monde et à Dieu je me plains
En demandant yengeance du mesfait , Que Mort à iort et faulcement m*a fait.
Moy pauvre fol sans malice , ignorent , Qui ay donné des esbas plus de cent Au noble roy où j*estoie asservy , Et , comme fol , l'ay follement ser? y Sans de son ? œul en riens le contrefaire ; Mais, comme fol et sans le contrefaire, L'ay esbatusans de riens m*enquérir , Comme pentfliire à mainte créature , etc.
Quand Triboulet a parlé sur ce ton pendant environ deux cents vers , nous trouvons une troisième miniature qui le représente allongé par terre. La Mort lui met le pied sur la poitrine , sa faulx d*une main, une flèche de l'autre , et elle lui dit :
Toi qui te plains que par moy es tuei , Je te respons sans sçavoir qui lu es Que de mes fais sans cause te tourmentes Et de moy , Mort , te complains et gementes,
Tout aussi tost oste du monde un Roy ,
Pape , empereur , légat ou cardinal , Que le plus povre estant à Tospital.
D'une royne non plus de pitié n'ai-ge Que d'une serve estant en ung mesnaige ; Non plus ne m*ef t d'une gente et popine , Qu'il est d'une soullarde de cuisine.
K* Les médecins qui les autres soutiennent
Sont à la fois les premiers qu*à moy Tiennent , elc.
Cela dure k peu près deux cents vers. Nous voyons alors le cadavre de Triboulet allongé par terre , sur une natte , ayant la marotte à cété àe lui. Quatre dames le regardent, et le fou est censé leur dire :
misérable créature »
Homme orgueilleux et descongneu ,
Subjet h toute pourriture ,
LETTRE A M. DE SALYANDY. 45
Regarde qu'il m'est ad^eno , Regarde à qooi je suis Tenu , etc.
Au bout de 150 vers environ , nous retrouvons , dans une dernière miniature , Triboulet agenouillé devant la Vierge. Marie tient Jésus-Christ dans ses bras ; elle a la couronne sur la tête et des anges Tenvironnent. Triboulet lui adresse cette prière :
A toy , préciease dame ,
Ma povre ame Recommande à mon pooir , Et te sapplie et réclame
Se j*entame Les manlx qu'en moy puis sça? oir , Qae de moy yoeullez avoir
Main et soir Souyenance , s'il te plet, ^.
Et ayec toy recevoir
Et Yoloir Ton poyre fol Triboulet.
Puis , l'acteur prend la parole et récite la moralité, qui peut avoir une centaine de vers. Tel est l'ouvrage bizarre , sans nom d'auteur, dont la bibliothèque royale à Paris , ne possède pas d'exemplaire.
La dernière pièce de ce volume , qui commence immédiatement après la Complainte de Triboulet , est intitulée : La Cornerie. Il y a bien encore après elle quelques vers moraux ; mais ils n'ont point de titre et leur fin manque. J'ai copié la Cornerie tout entière , et je la donnerai k la fin de ces lettres ^ comme un exemple , heureusement rare , de mauvais goût. Il est impossible de pousser plus loin la rage du jeu de mots et de la rime redoublée. J'en avais vu bien des exemples déplorables dans nos vieux poètes, et surtout dans Rutebeuf, lequel répète sans cesse :
Rutebuef ,
Qui vient de rude et de buef. ....
— Rutebuef qui rudement rime , Qui rudesse en sa rime a , Geste rime rimoia , etc.
Mais je n'en avais pas encore rencontré de la force de la Cornerie.
Le volume coté 772 , in-fol. , sur papier , copié de la main de Gérard , d'après le manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles , contient les Œuvres de Marie de France. Comme je n'avais pas sous la main l'édition des Fables de Marie donnée par Roquefort , je me borne k signaler notre manuscrit que je n'ai pu coUationner avec les volumes imprimés.
Le manuscrit 773 , petit in-4o , intitulé : Fabliaux et contes du
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xiiie siècle , en vers , est également une copie faite par Gérard , sur deux manuscrits de la bibliothèque de Bourgogne qu'il ne désigne pas. Dans une note placée au premier folio de garde , Gérard dit qu'il a copié ces fabliaux dans deux manuscrits du commencement du xit^ siècle, contenant, Tun, une compilation des Fables d'Ésope et d'Aviénus , en vers latins , avec la traduction en vers français , faite à l'honneur de Madame la royne de France et de Madame Jehanne de Bourgogne; l'autre , les Fables de Marie de France. Gérard ajoute que ces manuscrits ont appartenu à Charles de Groy , prince de Chimay. J'en ai extrait plusieurs pièces que je crois inédites.
Le manuscrit 774 , petit in-4® , copie de Gérard , contient également des contes du xiii© et du xiv® siècle , tirés , d'après une note placée au folio de garde , d'un manuscrit enlevé , en 1794 , de la bibliothè<)ue de Bourgogne , par les agens de la République française. Vous en trouverez plus loin , Monsieur , différentes pièces.
Le manuscrit 775 , composé de trois volumes, est encore une copie faite par le laborieux Gérard , qui a placé au folio de garde du premier volume , la note suivante : « Le manuscrit dont celui-ci est la copie étoit de deux volumes in-4o , écrit sur vélin , d'une écriture du iiv® siècle, qui étoit dans la bibliothèque dite de Bourgogne , à Bruxelles, et qui a été enlevé de cette bibliothèque par les agens de la République française , en l'an 1794. »
Ces trois volumes contiennent les Œuvres de Watriquet , ménestrel du comte de Blois , Guy de Chàtillon. Watriquet florissait vers 1322. Le premier de nos trois volumes s'ouvre par le Miroir dei dames , qui commence ainsi :
« Des biaus dis conter et reprendre
Ne doit-on ménestrel reprendre ,
Ainçois 11 est toamé à pris ,
Quant si biens sont de lui repris, etc. .... »
Entrant ensuite en matière, le poëte nous apprend qu'un jour d'été , au soleil levant, il est devenu sipensis, — qu'il s'est cru mort ou transis. Il s'est vu dans une grande forêt , au milieu du chant des oiseaux. Tout k coup une dame a passé près de lui , blanche du côté droit , noire du côté gauche. Elle s'appelait Aveniure , et elle lui proposa de le mener voir le château de Beauté , auquel on arrive par 12 degrés. Le poëte accepte et on part. Sur le premier degré nous trouvons dame Nature ; sur le 7© , la Charité ; au 8« , l'Humilité ; au 10« , Débonnaireté ; au 12« , Largesse , etc. La porte est gardée par dame Bonté, qui a beaucoup à faire pour se défendre contre les vices. Enfin , Watriquet descend tous les degrés et voit venir k lui une compagnie de dames, parmi lesquelles il y en a trois, dont une est la reine
du castel. Après ce beau rôve , il prend congé de ses lecteurs , et fait succéder au Miroir des dames : les Dits du Connétable , de l' Yraigne et du Crapot , de Fortune , des Mahommes , de V Arbre royal , de la Fontaine d'amours.
J'ai copié plusieurs de ces dits. On les trouvera après ces lettres.
Le tome II de notre manuscrit contient 16 pièces qui sont : — les Paraboles de vérité ; — la Parabole du pont périlleux ; — la Parabole des deux mortuaires des bestes ; — la Parabole de Taignel et du lion ;
— la Parabole de la rivière qui est hors de son chanel ; — les Dis du roy Phelippe de France ; — le Dit de la cygogne; — le Dit de la noix*;
— le Dit d'honneur ; — le Dit des trois vertus * ; — le Despit du monde * ; — les Dis de haute honneur pour les povres bacheliers d'armes * ; — le Dit de loiauté * ; — le Dit de l'ortie * ; — le Dit des Princes * ; — VAve Maria. Les pièces marquées ici d'un astérisque se trouvent aussi k la bibliothèque royale de Paris , dans le manuscrit No 7993. J'ai publié l'une d'elles , sans savoir qu'elle fût de Watriquet, d'après le manuscrit No 198 , du fonds Notre-Dame , de la bibliothèque du Roi , dans le premier volume de mon nouveau Recueil de contes , dits , fabliaux , etc.
Notre tome troisième contient : la Confession Watriquet ; — le Dit de haute honneur ; — li Enseignement du jone Prince ; — le Dit des quatre sièges ; — le Dit du preu chevalier ; — le Miroir aux Princes ; — le Tournoi des dames as chevaliers ; — Gomment Watriquet et Raimmondin disputent de fatras devant le Roi. On trouve ce dernier Dit également dans le manuscrit 632^^ , supplément français de la bibliothèque du Roi , sous le titre suivant : « Ci commencent li fatras de quoi Raimondin et Watriquet desputèrent le jour de Pasques , devant le Roy Phelippe de France. » En effet , la miniature qui accompagne cette pièce , représente une sorte d'assemblée poétique présidée par le Roy.
Je ne ferai d'observation ici que sur une seule de ces pièces ( vous trouverez , Monsieur, des extraits des autres après ces lettres), et ce sera le Dit de Watriquet et de Raimmondin qui m'en fournira l'occasion. Dans mon Recueil de saluts , épitres , rêveries , intitulé : Jongleurs et trouvères (Paris , un vol. in-8o , Mercklein, 1835) , j'ai donné , d'après le manuscrit 7218 , sous le titre de Resveries qu'elle porte dans l'original , une petite pièce du genre de celle de Watriquet.
Depuis, en 1842 , j'ai publié, dans le second volume de mon Ntmveau Recueil de contes , dits , fabliaux , etc. , une autre pièce pareille, d'après le manuscrits. L. F. , N^ 60, de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris , et j'en connais encore une troisième qui se trouve , sous le titre de : Kit des traverses, dans le manuscrit 198 N. D. , fol. XLVII
de la bibliothèque royale. Ce genre de pièces , qu'on rencontre dans presque toutes les littératures du moyen-àge , se compose tout simplement de ce que nous appelons aujourd'hui coq-à-ràne , c'est-à-dire , de vers enfilés les uns au bout des autres , sans raison quoique avec rime. Nous en trouvons un exemple , en Italie , dans le Pataffio du grave Brunetto Latini, le maître de Dante. Les Italiens se sont obstinés à n'y voir que des proverbes , tout en avouant que , sur cent , aujour^ d'hui on en comprenait à peine un (1) ; mais c'est un véritable fatras , rimé en tercets , et dans lequel on trouve beaucoup de vers qui n'ont pas de sens , à côté de quelques proverbes comme ceux-ci :
Qtumdo Vanno ragghia , un Gueîfo è nato ;
En Catalogna % buon tavoloeini;
La serpe è mescolata con Vanguilla , etc.
En Allemagne , il y a même des chansons populaires qui dérivent de notre genre de pièce. Elles commencent leurs strophes par un aphorisme , et le terminent par un sens qui n'a aucun rapport avec ce qui précède. Témoin , par exemple , ce passage d'une chanson souabe : <x Les cerises sont mûres , les cerises sont bonnes , et quand la jeune fille vient à passer , on lui ôte son chapeau. »
Toutes les fatrassies que nous connaissons en français , se ressemblent par le décousu et le non sens ; mais il y a entre elles cette différence , ou bien qu'elles sont simplement gracieuses dans leur absurdité , comme les Resveries du manuscrit 7218 et le Dit des Traverses du manuscrit 198 N. D. (2) ; ou bien qu'elles sont à chaque instant immorales , comme celle du manuscrit , N® 60 , de la bibliothèque de l'Arsenal , et comme celle de Watriquet ; mais cette dernière est la seule qui nous indique bien clairement que le but de ce genre de poésies était, ainsi que le prouve suffisamment son titre , un assaut de bêtise, une débauche de niaiseries rimées. Les deux concurrens prenaient , ou , plus vraisemblablement , on leur jetait deux vers d'une ancienne chanson , sur lesquels ils improvisaient une strophe , en la commençant par le premier vers , en la finissant par le second , et en faisant rimer successivement toutes ses stances avec les deux vers qu'on leur donnait pour chacune d'elles.
(i) Il Pataffio è un migliaja di vocaboli moitiproverbi riboboli eoggi di eento non se intendapuruno ( Yecchi ). TomasHo Ghiappari lai-méme , éditear de cette bizarre composilion , malheareusement trop longue et asseï soafentordarièrey est obligé d'afoaer qu'elle est un' informe radunanza d'antichi proverbi senz'ordine e eonnessione.
(%) On iroatera cette pièce , comme addition , à la suite de ces lettres.
Les N«« T76 et 777 , tous deux provenant de la bibliothèque de Crérard et copiés de sa main, sont de ces enseignemens comme on en ftusait tant au moyen-âge. Le premier contient : Le livre d'Amours, renfermant dans cent ballades , des conseils à un chevalier pour aimer loyalement , par le bâtard d'Auxii ; — le second offre les instructions pour un jeune chevalier , par Geoffroy de Charny. C'est également une copie de la main de Gérard.
Les trois manuscrits suivans , tous trois in-S^ , de la main de Gérard, renferment , savoir : — le N<> 778, copié sur divers manuscrits de la bibliothèque de Bourgogne , enlevés par les Français : Différentes ballades ; — le Songe de lu pucelle ; — le Débat du cesur et de Vœil ; le N® 779 , le Dialogue de Mars et du Cul ; — le Serviteur sans guerdon ; — le Prince^ par Georges Ghastellain ; — le Serviteur ; — le Temps perdu ; cette dernière pièce est de Pierre Ghastellain , qui se nomme k la fin ; c'était peut-être un parent de Georges ; enfin , le N<> 780 [contient : Plusieurs rondeaux; — un Dialogue de l'homme et de la femme; — une pièce intitulée : LEscoutant; — une Chanson sur Dynant ; — la Justice de Dynant ; — enfin un Dialogue assez spirituel qu'on pourrait appeler les Nouvelles du Pays-Bas , et qui fut composé sous le duc Philippe-le-Bon , père de Charles-le-Téméraire. Ce dialogue commence ainsi :
Je pense qoe tu Tiens de Liège , Galant ; conte-moi des nouTelles , etc.
On le trouvera après ces lettres.
Je ne dirai rien du manuscrit 781 , qui contient la même danse Macabre que le manuscrit du Roi, No 7310 , de la bibliothèque royale de Paris (jadis N» 1849 du fonds Colbert), et dont j'ai cité quelques strophes, pages 18 et 19 de mon Explication de la danse des morts de la Chaise-Dieu ( Paris , Chaliamel , 1841 , in-4<> ) ; mais , je vous signalerai , Monsieur , dans le manuscrit No 782 , qui contient , avec un grand nombre d'autres pièces , les Œuvres d'Alain Chartier , une danse Macabre des femmes , qui n'est pas celle dont la danse des hommes est accompagnée dans le N^ 7310. Ces monumens bizarres de l'imagination et de la piété de nos pères , mériteraient un travail plus heureux comme conclusion , que tous ceux qui leur ont été consacrés jusqu'ici. Outre cette danse des femmes et les Œuvres d'Alain Chartier , ce manuscrit contient : V Amant rendu cordelier , le Débat du religieux et de V homme mondain ; le Débat de la damoi selle et de la bourgeoise ; les Complaintes et Ëpitaphes de Jacques Millet ; la Complainte de la Dauphine , etc.
Le No 783 qui vient ensuite , est un in-folio , en papier , copié par Gérard , sur un manuscrit de l'abbaye de Saint-Waast. U contient les
50 LETTRE A M. DE SALYANDY.
ŒuYres de Georges Ghastellain , entre autres : le Mystère de la France au roy Charles Vil ; — le Miroer des nobles ; — le Lyon bandé; — Description des 4 2 dames nommées Science, Éloquence, etc.; — une Èpître de Robertot à Georges Chastellain ; — un Envoi en vers , de Georges Chastellain à Chasiel Acrim , roy d^ armes de Charles TU ; — VÉpitaphe de Jacques de Lalain ; — les Complainctes des neuf pays de Philippe-le-Bon ; — le Serviteur , etc.
Le Mystère de la France au roy Charles VII , se retrouve dans le manuscrit No 65, du fonds de Lavallière , à la bibliothèque royale de Paris , et il est question de ce manuscrit , dans Duverdier (1) , Bibliothèque française , page 899. Les frères Parfait , dans leur Histoire du Théâtre français, ajoutent ce qui suit à ce que dit Duverdier : a On ignore l'année de la composition de ce Mystère et des deux suivans qui n'ont jamais paru imprimés. » ( Ce sont ceux de Sainte- Barbe, in-fol. , manuscrits du Roi, et celui de Saint-Louis. ) Suivant toutes les apparences , celui dont nous parlons fut composé sous le règne de Louis XI , et peut-être lui a-t-il été présenté ; mais il est au moins certain que l'auteur vivoit sous la fin de celui de Charles VII^ et depuis que ce Prince , ayant chassé les Anglais , usurpateurs de ses États, se trouva paisible possesseur de son royaume. C'est ce qu'on en peut juger par le renseignement que nous donne Duverdier , qui avoit eu le manuscrit. On peut assurer cependant , sur ce qu'il en dit, que le poëmene consistoit qu'en un dialogue entre le Roy et la France, terminé par 48 couplets , dont chaque seigneur en récitoit deux danis l'ordre cy-dessus et qui rouloient sur le même sujet. »
Voici le rondeau qui précède la pièce :
Contentez-Tons , tous tons , nobles de France , Contentez-vous de ceste remembrance D'ang roy de France d'excellente nature , Et non prenant sur ses seigneurs murmure.
De leur honneur tous plaise avoir souffrance. Se Tos baulx noms ne sont en ceste branche, N'est dit pourtant qu'il en sbit ignorance ; Impossible est de tout mectre en painture ; Contentez-vous.
(i) Voici comment s'exprime Duverdier :
tt Mystère là où la France se représente en forme de personnage au roy Charles YII, »pour le glorifier es grâces que Dieu a faites pour lui et qu'il a reçues à sa cause du- »rant son règne r.ei parlent ensemble en forme de dialogue ; puis ses barons parlent »run après l'autre , chacun en deux couplets ; à sçavoir.... ( Suivent les noms des «barons.) » Après cette liste , Dayerdier làouteceB qaatre mots : «Esciiti la main. »
LETTRE A M. DE SALYANDY. 51
Ce TOUS est titre et mirouer d*espéraiice D'avoir par temps semblable recouyrance , Lors quand toi corps gerront en sépulture :
Tousdiz clerbomme aclere couverture Et a toujours s'en fait la démonstrance , Gontentez-Yous.
Je me borne ici à cette citation. Je reproduirai le Mystère lui-même dans les pièces qui suivront ces lettres.
Les manuscrits suivans , que je place par ordre de N^s , n*ont pas une grande importance. Le premier est le N® 785. Ce manuscrit , intitulé : Œuvres de Messire Gativain , seigneur de Candie, in-fol. , est une copie faite par Gérard sur le manuscrit original qui était aux armes de Marguerite d'Autriche. Il contient :
10 Ëpttre de M. de BelleYille de Montagu à François 1er;
20 Ëpttre du Roy à M. de BelleYille;
30 Ëpitre de Messire GauYainkM. de BelleYille ;
40 Oraysons lamentables sur la mort de Monseigneur Philibert de Savoie;
50 Lettre consolante k très-haulte princesse Madame Marguerite d'Aultriche , duchesse de Savoie » sur la mort du roy de Castille , son frère ;
60 Divers rondeaux ;
70 Pièce de vers sur le voyage de François I^r allant en Ytalie reconquérir le duché de Milan ;
80 Divers rondeaux , etc.
No 786. Manuscrit in-fol. , copié de la main de Gérard , d'après Toriginal qui est dans la bibliothèque du duc d'Aremberg. Il contient les OEuvres de Dorothée de Cray , poésies assez fades ^ à Texception d'un poème en quatrains , où brille çà et là quelque esprit.
No 790 , Recueil de chansons de Marguerite d'Autriche , duchesse douairière de Savoie ; in-fol. , en papier , copié de la main de Gérard. M. Willems a décrit ce volume dans son Muséum Belgicum.
No 792 , Basses danses , ou Recueil d'airs notés qui se dansaient à la cour de Marguerite , duchesse douairière de Savoie , avec une Instruction pour les basses danses , suivies d'une Notice sur la danse aux xivo et xv© siècles. In-fol. , papier , copie de Gérard.
No 793 , Chansons et poésies du xivo et du xv© siècle , la plupart composées dans les provinces des Pays-Bas , in-fol. , copie de Gérard. La plus curieuse des pièces de ce manuscrit est la chanson de la bataille de Montlhéry , que je donnerai après ces lettres.
Les manuscrits 794 , 796 , 797 , 798 , 799 ne contiennent rien de bien piquant. Ce sont des espèces d'album , ou Recueils de chansons, de bouts-rimés, de petits jeux et autres récréations des dames en
faveur de la verdure ( sic ). Ce que j'y ai trouvé de plus spirituel est la chanson suivante , tirée du manuscrit 798 :
«Un jour le sieur de Gormaré »Je laisse au compte de Saint-Ainnent ,
Estant au lict malade , Nostre bon capitaine ,
Dessus le point d*estre enteré , Mon bon cheval qui at plus d'ans
S'écria : « Camarade , Que la Samaritaine,
Set à ce coup asseurément Las ! quMl seroit bien partagé ,
Qu'il faut faire mon testament. S'il estoil un peu moins ftgé !
»Et comme il n'y a point icy >»Je laisse à nostre lieutenant
De claire ni de notaire , Mon bon abis fantasque ,
Je yen que le yieux d'Atinie Le jour de caresme prainent
Serve de secrétaire , 11 peut aller en masque.
Et l'on saurat dedans Paris II ferat prier Dieu pour moy
Le soingquej'ay de mes amis. Car ie l'ay ecquipé comme unroy.
»Je laisse à la Cour mon tabac ^ »Et pour partager le butin
Ma pipe et ma gondole ; De tout mon occupage ,
Et pour ma toilette et mon sacq Je veu que l'on fasse un festein
Je la laisse à Nicole ; Aux nobles du village ;
Car la mort n'a pas effacé Et donne le plus pretieux
Le souvenir du temps passé A celei qui buverat le mieux. »
Le N® 801 , gros in-4o , sur papier , orné d'une ancienne reliure , provenant de la bibliothèque de Gérard , est fort intéressant. Il a pour titre : « Hystoiredes trois fils de Roy,.. Comment ils reconquièrent le royaume de Sicile qui étoit en la main des Turcs. » On lit à la fin de ce manuscrit sur lequel je donnerai de plus amples détails après ces lettres : « Cy fine mon livre, lequel a esté à moult grant 'peine translaté y pour le grand temps qu'il y avoit que la chose estoit advenue , et trouvay escript au-dessus : « cest livre est hystoire botal.» — Che livre est au markis de Fare et le parfist Flipot Wacreme , demourant à Lille , en la paroisse de S*-Meurisse. »
Du N<> 801 , Monsieur ( à l'exception du manuscrit coté 805 et qui est un Tsopet , copié de la main de Gérard ) , jusqu'au N^ 1407 , qui est un recueil de pièces satiriques distribuées clandestinement dans les villes des Pays-Bas , pendant les événcmens de 1787 k 1790 , la plupart des manuscrits de la Haye concernent l'Histoire , et je vous ai signalé , dans ma précédente lettre , les plus importans d'entre eux ; mais , après, on trouve encore quelques manuscrits littéraires dignes d'attention. Tel est, par exemple, le N» 1541, în-fol. , sur papier , qui se compose de Notices , au nombre de 73 , réunies par Gérard , sur les poètes nés dans les Pays-Bas , qui ont écrit , tant en françois qu'en flamand , et qui ont vécu depuis le xii© siècle jusqu'au commencement du règne de Charles- Quint , avec quelques extraits de leurs ouvrages. Il y a des choses très-curieuses dans ces Notices et extraits qu€ complète le manuscrit 1591. J'ai distingué principalement, pour les poètes français , celle qui concerne Jehan de Lafontaine , auteur du xv^ siècle, qui termina à Montpellier , en 1413 , son poème
LETTRE A H. DE SALYÂNDY. 53
de la Fontaine des amoureux de science , comme il nous rapprend lui-même en ces termes :
L'an mil quatre cens et treize , Que j'aTois d'ans deux fois seize , Comply fut au mois de janvier En la ville de Montpellier.
Celle qui a trait à Fauteur anonyme du Pastorelet , qui s'est caché sous le nom de Bmcarius , et , pour les poètes flamands, la Notice sur Jacques Maerlant , auteur du Rymbybel , qu'il acheva en 1279 , de la Guerre deTroyes , d'un dialogue intitulé : Wapen Martyn, etc., sont assez remarquables. Ce travail de Gérard n'est pas complet, en ce sens qu'il n'offre point tout ce qu'on pourrait désirer aujourd'hui ; mais il fournit d'excellentes indications.
Le manuscrit qui suit ( N® 1542 , 2 vol. in-fol. ) , provenant de la même source que le précédent , contient des Notices sur les chambres de rhétorique. M. de la Sema en a publié un extrait. Il complète le manuscrit coté 1543 , également de la main de Gérard , qui contient la Description des sept fêtes de rhétorique qui se sont données en Flandres f Brabant et Hollande, depuis 453g jusqu'en 4620, II y a des détails fort curieux dan^ ce volume.
Le No 1 544 qui se compose de Notices sur les principaux musiciens belges , est un in-fol., sur papier , de la main de Gérard. Ces Notices sont au nombre de 52. Les plus anciens artistes qu'elles concernent, sont Huchale, mort en 830 ; — Damien , mort en 1190 ; — Louis de Yalbeke , qui était aussi mécanicien , selon la Chronique rimée de Nicolas de Clerck, secrétaire de la ville d'Anvers ; — Rudolphe Agricoia (xv« siècle) ; — Obert Ockegem , qui fut fameux sous le roi Louis XII. Rabelais fait mention de lui dans le prologue de Pantagruel. Crétin , poëte du même temps , qui l'appelle quelque part la Perle de la musique , a écrit sur lui , en outre , les vers suivans :
C'est Ockergan qu'on doibt pleurer et plaindre,
C'est luy qui bien sceut choisir et atteindre
Tous les secrets de la sublimité
Du nouveau chant , par sa subtilité ,
Sans un seul point de ses reigles enfraindre ,
Trente-six voix noter , escrire et paindre
En ung motet. Est-ce pas pour complaindre ?
Celluy trouvant telle nouveleté,
C'est Ocliergan. *
Où est Properce et Tibulle et Catulle Pour recueillir tous leurs escrips dorez Afin d'avoir tous les faits honnorez Du bon seigneur qui a tous décorez
54 LETTRE A ftR DE SALVANDT,
Et embelli les livres de musique ,
Et de sa main nous en sont demonrez
D*ouTraige exquis si très bien labourez
Que semble ouyr ung droict cfaant angéliqoe , etc.
Le manuscrit N® 1547 , copie de Gérard , traite d'un sujet tout-àfait différent. Il contient le Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de la célèbre abbaye de Gemblours , située en Brabant. £n tête de ce volume , Gérard a placé la note suivante :
« Sanderos , dans l'ouvrage intitulé : Bibliotheca Belgica mamucripta y nous s donné des Catalogues informes , de manuscrits de quelques bibliothèques des maison» religieuses des Pays-Bas ; mais il n'a point inscrit dans son ouvrage les livres manascrits de la célèbre abbaie de Gemblours. C'est cependant dans la bibliothèque de cette abbaie que se trouvoient les meilleurs et les plus anciens manuscrits qu'il y avoi^ dans les Pays-Bas. L'étude a fleuri dans cette abbaie , et , pendant les xn* , xui* et xiY« siècles , les moines y ont copié les ouvrages des meilleurs auteurs sacrés et profanes.
L'on compte parmi les hommes illustres par leur savoir et érudition qui ont demeuré dans cette abbaie , le célèbre chronologiste Sigebert , et le» abbés Otbert , Anselme et Guibert.
L'incendie a consumé une partie des manuscrits de l'abbaie de Gemblours ef une partie en a été enlevée pendant les guerres du xn* siècle ; mais il en restoit un grand nombre lorsque les troupes françoises firent la conquête des Pays-Bas , en 1703. Peu de temps après , les Commissaires françois firent sortir les moines de Gemblours de ladite abbaie où ils établirent un hôpiul , et ces moines, pour soustraire leurs livres et manuscrits à la rapacité de ces Commissaires ^ les cacbèreojt dans différentes maisons, à Gemblours et dans les enyirons. Une partie de ces livres et manuscrits fut découverte par des militaires françois et transportés , en suite des ordres du Représentant François , à Bruxelles , et confié aux soins du nommé Cobus , avocat au Conseil de Brabant et l'un des agens de la République françoise.
MM. Gérard et de la Serna , l'un bibliothécaire et l'autre bibliothécaire-adjoint de la bibliothèque publique de Bruxelles , craignant que ces livres manuscrits ne fussent vendus ou volés , les réclamèrent pour les placer dans ladite bibliothèque , et le Représentant de la République ffançoise les leur fit remettre , les chargeant d'en faire le Catalogue. Après que le Catalogue fut achevé , les moines de l'abbaie de Gemblours étant rentrés dans leur abbaie , informés que les livres de leur biblithèque étoient sous la garde du bibliothécaire de la bibliothèque publique de Bruxelles , s'adressèrent à celui-ci , à l'efTet d'en obtenir la restitution. Ledit bibliothécaire leur fit connoître que la chose n'étoit pas en son pouvoir , qu'ils dévoient présenter une pétition à l'Administration centrale , que leur pétition seroit san» doute envoyée à son avis , qui seroit favorable , puisque rien n'était plus juste que de leur rendre les livres qui leur appartenoient , mais qu'il leur conseilloit de ne pas réclamer les ouvrages manuscrits , qu'il étoit cerUin qu'ils ne leur seroient pas rendus , et que les Commissaires françois , étant informés qu'entre les livres de leur bibliothèque, il y avoit des manuscrits , ils feroient transporter ceux-ci à Paris, et , qu'en ce cas , ils ne leur seroient jamais rendus , et qu'ils pourroient espérer de les ravoir , si ces manuscrits restoient à Bruxelles , et que les Pays-Bas ne restoient point sons la domination françoise. Les moines de Gemblours suivirent ce conseil ; les livres imprimés de leur bibliothèque leur furent rendus , et les manu-
iicrito mentionnés dans ce Catalogue sont restés dans la bibliothèque publique de Bruxelles.
On ignore ce que sont deTenus quelques autres centaines de manuscrits qui étoient 'dans la bibliothèque de Tabbaïe de Gemblours. J*ai appris des moines que leur Abbé «Yoit emporté le manuscrit original de Sigebert de Gemblours , moine de leur couvent , et peut-être encore quelque petit nombre de manuscrits ; des moines en auront sans doute emporté quelques-uns , et il est apparent que ceux qui ont décou- Tert, dans diflerentes maisons., des lÎTres de ladite bibliothèque , se sont appropriés plusieurs manuscrits. J'en ai tu un grand nombre sur lesquels il étoit écrit qu'ils faisoient partie de la bibliothèque de Gemblours , exposés en vente au Vieux Marché et chez quelques fripiers de Bruxelles , .peu de jours après qu'on avoit fait la découverte des livres de cette bibliothèque dans différentes maisons. »
Le Catalogue dressé par Gérard , n'offre aucun manuscrit en langue moderne ; mais on y trouve la mention de plusieurs Œuvres curieuses. Ainsi , un manuscrit en écriture du xvi® siècle , intitulé : Philonis monachi sancti Amandi in tabula de sobrietate libri , et varia , contient , entre autres pièces curieuses , un petit poème latin à la tète duquel on lit : ïncipit bellum Montis Henrici actum tempore Karoli Burgundi , plus un Conjlictus veris et hyemîs. Cette dernière pièce a été imprimée dans l'ouvrage de Casimir Oudin , intitulé : Le scripto^ ribusvel scriptis ecclesiasticis a Bellarmino omissis ; Paris , 1686 , in-8<> , pag. 257. Moi-même j'ai donné dans le second volume de mon nouveau Recueil de contes et de fabliaux , une pièce anglo-normande tirée du manuscrit No 2253 de la bibliothèque Harléienne , au Musée britannique , qui n'est peut-être que la traduction de ces vers latins. Le premier de ces poèmes n'a pas été imprimé, que je sach& Il commençait par ces vers :
Carmina qui qitondam vates cecinere priorum
Magnatum gesta scribere pltis nequeunt, O , utinam magnus superesset grecus Omerus ,
I^octus et ille Maro , Mantua quem genuit , etc.
Milon, auteur du Conflictus, mourut en 872 dans l'abbaye de Saint- Amant. Il a composé à la louange de Charles-le-Chauve , une pièce de 300 vers ; tous commencent par un C.
Bans un autre manuscrit de l'abbaye de Gemblours , mentionné , pag. 29 du Catalogue que donne Gérard , on trouvait une altercatio Luciferiani et orthodoxi. C'est peut-être là qu'un trouvère , resté inconnu , a pris, au xiii® siècle , l'idée de s>Qn Dit de synagogue et de Sainte Eglise , bien connu dans notre ancienne littérature. Enfin, dans un autre manuscrit in-4o , mentionné pag. 105 du Catalogue de Gérard, se trouvait un petit poème intitulé : De nobilitate domini Sugerii abbcUis et operibus ejus. Le voici en entier, d'après la copie de Gérard.
Jnclite Sugeri , cupimus te luce repleri ; Jiuta Dei veri magnalia corde vereri.
56 LETTRE A M. DE SALYANDY»
Abba pater , gaude , dignissimus es , pie, laude ; Mente Deoplaude , bona cudere fortiter aude.
NobilUas morum supereminet asira tuorum , Qui Pater es florum simul et regimen monachorum r Celieus ergo chorus probat hune splendore decorus; SoMtriger annosus amat hune, et Dux animosus, Francorum cœtus hujus moderamine freius , Hune eolit , et letus regitur pietate repletus; Nobilitas mentis patet omnibus hec facientis , Qui propriœ gentis decus est , et forma par entis. Muneribus divis Deus hune erexit ab imis , Ne fieret vilis animm virtusque virili».
Gloria condigna tanto paire , sorte benigna, Contulerat signa quibus fraus cassa maligna* ' Signa beatorum sunt diva karismata morum , Nobilitas quorum diffunditur ore virorum, Regnum Francorum rexit moderamine morum,.
Qui Dux regnorum , simul et Dux animorum.
Gloria regnorum nec obest meritis dominorum , Siperfectorum retinent exempla bonorum, Splendor doctorum deceat hune virtute IcAorum , Qui sibi cunctorum formam tenet Emeritorum ; Innovât inventum pater a fundamine templum > Utsit in exemplum Dyonisii monumentum.
Nostra pro vita Christi fuit hic agonista , Areopagita Dyonisius , archisophista , Extitit Athleta fortissimus atque propheta, Bêgna tenet leta vir fortis et agoniceta Cujus erat lampas Sugerius , inclitus abbas, Struxit ei capsas auro , gemmis décorât as ; Ordine ditavit claustrum , templumque novavit ; Aras omavit auro , gemmis radiavit ; Pallia mira dédit , distractaque plura redemit. Très tabulas fecit , auro gemmisquereplevit ; Quarta nitens perlis , gemmis , pretiosa lapillis , VemcU in onichinis , smaragdis , arte berillis , Aurea Crux, miris fulgens distineta saphiris , Ostendit vivis quam sit pater iste virilis , Gloria sublimis debetur huie sine rimis.
Dignus ei finis eœlo celebretur herilis ; Radulfus phisieus cepit dictando laborem :
Luridus invidia reprobans confundis honorem»
Gérard a ajouté à la copie de ce poème la Dote suiYante :
a L'écritnre de la théorie de Radalphe et les ter» concernant Sager sent é*mn% écriture de la fin da xin« siècle. »
Le manuscrit 1550 , in-fol. , en papier, copié de dlYerses mains » mais proYenant de la bibliothèque de Gérard , est ainsi intitulé : « Ca-* talogue des manuscrits qui se sont trouvés dans les collèges des devant Jésuites des Pays-Bas , après leur suppression, »
LETTRE A M. DE SALTANBT. 57
Ce que j'y ai rencontré de plus remarquable comme mention , se ocnoopose des manuscrits suivans : -^ Pag. 3 , d'après la bibliothèque des Jésuites de Bruxelles, Épître d'Othéa , par Christine de Pisan ; — le roman de la Rose ; — la Destruction de Troyes; — pag. 16, d'aprè» la bibliothèque des Jésuites de Luxembourg , la Complainte d'Anne de Bretaigne , par Bretaigne , son premier hérault et roy d'armes ; in-fol. , sur vélin , avec miniatures ; — pag. 45 , d'après la bibliothèque des Jésuites de Mons , Épître d'Othéa ; — les Chroniques de Ifolinet ; — un Manuscrit intitulé : Comment le roy d'armes des Franchoys fust premièrement créé et puis nommé Montjoye et la fasson de son ^oble couronnement , les sermens qu'il doibt faire , etc. , ayant appartenu à Jean de Noyelle , seigneur de Marlz , près Béthune , en Artois ; — pag. 57 , d'après la bibliothèque des Jésuites de Tournay , la Consolation de Boèce , en vers français ; — le petit Testament de Jean de Meung; — le Trésor de N.-D. ; — l'Èpître d'Othéa; — les poésies de Vaillant-de-la-Bassardies ; — pag. 69 , d'après la bibliothèque des Jésuites de Bruges , la Vie de Sainte Elisabeth de Thuringe, en latin ; — les Actes de confirmation données par le comte Louis de Flandres et de Nevers , à ceux du Franc de Bruges , des privilèges accordés par le comte Philippe ; — pag. 107 » tirés de la bibliothèque des Jésuites de Louvain , d'après un manuscrit sur vélin très-ancien , une pièce commençant par ces mots : Contradicunt barbarismus et solœcismus ; — une Pièce de vers français commençant ainsi :
A ceulx de ceste région , Et qui pas n'y ont mansion Ains y sont , comme dit sainct Pol , Riche , povre et saige et fol , etc.
— Les Dis moraulx de Sédéchias le philosophe , le livre de Prudence et renseignement de bien vivre , par Christine de Pisan , d'après le même manuscrit; — pag. 205 , d'après un manuscrit de la bibliothèque desBollandistes d'Anvers, une Disputatio ordinisCameracensis contra Judœum ; — pag. 299 , d'après un manuscrit que je crois aussi des Bollandistes d'Anvers : l'Histoire de Jacques de Lalain ; — État de la maison du duc Charles de Bourgogne , par Olivier de la Marche ; — Inventaire de certaines baghes et joiaux de feue Madame Marie , rfiichesse de Bourgogne^ etc. ; — idem, pag. 291 , Histoire de l'advenue des troubles au Pays-Bas pour le faict de la religion et de la justice , et des divisions , guerre civille et intestine , commençant en l'an 1568, jusquesen l'an 1583; — idem. Copie des nouvelles que le josneMontrichalt a apportées de Rome, anno 452j, concernant le connétable de Bourbon ; — ung Débat de trois chevaliers Princes devant
58 LETTRE A M. DE SALVANDt.
jUinoi ; — le Débat de la noblesse et plusieurs autres pièces <!a^ rieuses du temps de Charles V ; — idem , pag. 294 , Histoire de Richard II , roi d'Angleterre ; — Petrus de Vineis , de gestis Frederici imper atoris ( sur vélin ) , etc.
Les manuscrits suivans , tous in-folio , de la main de Gérard , ne sont pas moins curieux. Cet infatigable érudit, qui eût été digne d'être bénédictin , y a rassemblé une foule de Notices pleines d'intérêt. Ainsi , le N» 1556 porte le titre suivant : Vmgeê , pratiques et cérémonies religieuses singulières ou remarquables qui existaient ctdevant dans les provinces des Pays-Bas. Voici la liste de ces Notices :
i. Éyéqaes des innocens et des fous , pag. 9.
2. Usage de représenter des mystères dans les églises , et la Passion de N.-S. sor les théâtres , pag. 2$.
3. Usage de représenter la naissance deN.-S. , connue sons le nom de Bethléem^ pag. 33.
i. Usage de parcourir les rues ayec une tente, le jour des Rois, et une cuirasse, p. 53.
5. Cérémonies de l'église de Gourtray , le mercredi ayant Noël , pag. 37.
6. Usage , à Gourtray , de laisser descendre un pigeon du haut du chœur de l'église paroissiale , pag. il.
7. Usage des Évéques de donner un petit coup> sur la Joue des enfSms après la Confirmation , pag. 45.