‹ Lettres à M. de Lamartine sur quelques paradoxes continus dans œuvres, touchant la religion, la philosophie et les turcsChapitre 7 sur 15 · II. Vaine objection du critique · texte numérisé non relu

II. Vaine objection du critique

Vous dites : « Parti à quatre heures pour le mont Thabor , lieu désigné de la Transfiguration , chose improbable, parce qu’à cette époque son sommet était couronné d’une citadelle romaine. ( V ojr. en Orient , T. II. pag. 37. )

Le premier qui ait nié que le Thabor soit le lieu où notre-Seigneur se transfigura est le protestant Lightfoot, quelques écrivainr; catholiques , ont suivi son opinion ; mais il n’est pas vrai de dire avec Berruyer que ce sentiment soit aujourd’hui généralement adopté.

Il est improbable , dites-vous , que la Transfiguration ait eu lieu sur la montagne , dont nous parlons , parce qu’il y avait, à cette époque, une citadelle romaine.

Nous n’avons pas sous la main les auteurs qui ont traité de la géographie de la Palestine , teb que Pline , Strabon , etc. mais nous ne pensons pas que la citadelle en question existât alors. La guerre ne commença à se rallumer avec fureur, entre les Juifs et les Romains , à proprement parler, qu’ après la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ , sous Caligula , parce que cet empereur insensé voulut forcer Pétrouius , qu’il avait nommé gouverneur de Syrie , à placer sa statue dans le temple de Jénisalem. Les Hébreux , ennemis jurés du polythéisme , s’opposèrent de tout leur pouvoir au projet sacrilège du tyran. Plus tard , sous Néron ,

(1) Godescard, abn!|[«dc lu Viedcs S.airits , T. III, p.lOO. SaoûU

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et Vespasien surtout , la guerre éclata de nouveau, et put alors nécessiter la construction de la citadelle , dont vous parlez. Peut être aussi , que les débris des églises , que l’on voit encore aujoiurd'hui , ont fait prendre le change aux voyageurs qui, comme vous , ont fait mention de cette antique forteresse.

Quoiqu’il en soit , quelle ait existé ou non à cette époque , nous pensons que ce n’est pas une raison suffisante pour donner un démenti formel à la tradition universellement accréditée dans l’Église, qui regarde leThabor comme le lieu de la Transfiguration. Car son sommet n’est pas étroit et terminé en pain de sucre , comme l’ont avancé quelques écrivains ; mais c’est un plateau d’environ une demi-lieu d’étendue, (i) Vous voyez que votre citadelle ne peut être regardée sérieusement comme un obstacle à l’tîvénement miraculeux en question ; ensuite à cette époque (sous le règne de Tibère) la paix régnait entre Rome et la Syrie . Le Sauveur pouvait donc choisir la montagne dont nous parlons , et la regarder comme un lieu solitaire ; car elle était couverte d'arhres.

Nous dirons enfin à ceux qui , pour combattre notre opinion à ce sujet, allèguent le voyage de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Césarée de Philippe ( 2 ) , nous dirons avec l’abhé Duquesne (3) « que la distance de ce Ueu au Thabor n’est pas trop grande pour qu’elle n’ait pu être parcourue en huit jours , espace de temps désigné par les Évangélistes. »

(1) Pèlerinage à Ji'nisulcin parle P. de Gérainb , T. II , pag. 2&5.

(Ij Cèsarèe de Philippe était appelé primitivement Dan et Paiiéas. Elle était située entre deux ruisseaux qui formaient le Jourdain, et reçut sa déiiornination de Piiiiippc, i’uii des Olsd'llérode ie grand.

(3) ÊTaugilc médité.

j. III. De la vallée de Josaphat ; si elle sera trop étroite pour contenir le genre humain-

Vous dites ; « L’aspect de la vallée de Josaphat est conforme à la destination que lui assignent les idées chrétiennes. Elle ressemble à un vaste sépulcre , trop étroit cependant pour les Ilots du genre humain qui doivent s’y

accumuler cen’estqu’un fossé naturel creusé entre deux

monticules de quelques cents pieds d’élévation. {P^oy.en Orient. Tome II. pag. 2o5. 206. )

Les Juifs assignent à cette vallée la même destination que les Chrétiens, (i) « Ceux qui sont dispersés , dit le R. P. de Géramb , dans toutes les contrées de l’univers, tournent vers elle leurs regards. Des milliers d’entr’eux , même à la fleur de l’àge , quittent leur patrie avec l’espoir d’y être ensevelis. Leurs pierres sépulcrales y sont innombrables ; elles couvrent tout à la fols le mont des scandales, s’étendent le long du torrent de Cédron et remontent derrière les tombeaux d’ Absalon , de Zacharie , de Josaphat jusqu’au chemin de Béthanie. Le village de Siloë en est tellement entouré qu’il parait faire partie de ce vaste cercueil des Israélites. Les murailles gothiques de Jérusalem , qui la couronnent du côté du couchant , y répandent une ombre , une espèce d’obscurité , bien propre à retenir l’ame dans les réflexions sérieuses que doit naturellement y faire naître le nom même de Josaphat. (2) » Il signifie en hébreu jugement de Dieu.

(1) Le P. de Géramb , pèlerinage, T. I, p. 372.

(2) C’est le passage de Joël oii il est parlé de la vallée de Josaphat , qui a fait naître l’opinion populaire que le j ugement dernier doit se faire dans celle vallée. Bergier, dicl. théul. art. jugement.

Vous trouvez cette vallée un peu trop étroite pour les flots du genre humain qui doivent s’y accumuler. Puisque vous admettez , ou du moins que vous supposez la résurrection des corps, Monsieur, il est facile de vous prouver qu’elle est plus que sufBsante pour contenir le genre humain tout entier. Vous vous figurez peut être les corps ressuscités parfaitement semblables à ce qu’ils étaient quand le souffle de vie les animait : erreur. Ecoutez l’apôtre saint Paul : « Ce qui est vil et abject , quand on le met en terre , dit cc saint Docteur , ressuscitera glorieux : ce qu’on met en terre est sans force , et il ressuscitera plein de force. C’est un corps animal qui est mis en terre , et le corps , qui ressuscitera , sera spirituel, (i) »

Il est vrai que le privilège des corps glorieux paraît réservé aux seuls élus ; mais il n’est pas moins vrai , comme l’observe saint Anselme , que les corps mêmes des réprouvés seront incorruptibles. Ils seront par conséquent dans un état surnaturel ; donc il est permis , et on est même contraint de leur supposer des qualités différentes de celles qu’ils ont dans l’état de nature.

IV. Comment il faut traduire le passage de Joël , qui regarde . d’après plusieurs, le jugement dernier.

Mais faut-il entendre de cette vallée , qui se trouve entre Jérusalem et la montagne des oliviers , ce que dit le Seigneur par son prophète : n Je rassemblerai toutes les nations , je les conduirai dans la vallée de Josaphat?(a) »

(1) 1. CorinUi. XV. A3. AA.

(î) iDSiym» pDy-Sx »nSnji

Jeosaphat vallem ad dcducam etc. Joui , cap. 111. 2.

Nous partageons le sentiment du savant Bergier qui parait avoir une opinion contraire (i). Nous croyons avec plusieurs habiles commentateurs qu’il faut traduire la fin de ce passage par valiem judicii» £n effet les deux racines hébraïques , dont se compose ce dernier mot ^ signifient : jugement de Dieu, ( 2 ) Théodotion traduit donc l’endroit précité : us rtir r^s xflntis in locum judiciiy ce qui nous paraît très-naturel* On trouve dans l’Écriture sainte une foule de locutions semblables autorisées par le génie de la langue hébraïque. C’est ainsi qu’il est dit : 'vallée du carnage , mont des scandales , etc. Le paraphraste chaldéen traduit aussi : in valiem divisionis judiciiy (3)

A la fin du monde la vallée de Josaphat n’existera plus. L’Evangile nous apprend que la terre et les cieux seront ébranlés ; et saint Pierre dit en termes formels qu’ils seront livrés aux flamnaes au jour du jugement. (4)

Un peu d’hébreu , Monsieur le poète, un peu d’hébreu , et vous ne vous ferez pas imprudemment l’écho des sophistes du dernier siècle , et vous verrez disparaître comme la fumée qu’emporte l’aquilon , les objections puériles et usées qu’ils répètent contre nos Livres sacrés.

Mais quittons le grec et l’hébreu et les lourds commentaires. Abordons un sujet qui a tant égayé les sages qui vous ont précédé , pour lequel les hommes progres-

(1) Bergier Olcl. (hi-olog. art. jugement.

(2) pour JeUovah nom de Dieu , dérivé de nin être ,

fait, shapfiat Judicavit,

(3) Polyglotte de Wallon. Targum Jonathan. Joël , cap. III. 2.

(H) Igni fetervati in diem judicii. Petr. ep. III. 7.

sifs de l’époque éprouvent une si inviiicihle répugnance , disons un mot des pauvres moines.

En attendant , agréez l'expression des sentiments respectueux avec lesquels nous avons l’honneur d’être , etc.

DOUZIÈME. LETTRE

1°. Des couvents et des moines. 2°. L’état actuel des sociétés et des religions ne peut-il comporter des ordres monastiques ? 3°. Les anciens ordres monastiques ne peuvent-ils satisfaire aux besoins de l'époque 4°. Répugnance de M'. de Lamartine pour les ordres religieux. 5°. Sont-ils contraires à la nature , à la famille et à la société ? 6°. Contradiction du critique. 7°. Réponse à quelques objections. 8°. Conclusion.

$. 1. Des couvents et des moines.

Monsieur ,

Parler des couvents et des moines au XIX*. siècle , n’est-ce pas provoquer le sourire du dédain sur les lèvres de nos hommes progressifs ? N’est-ce pas leur fournir une occasion favorable pour faire pleuvoir sur nous les quolibets et les sarcasmes ? Qu’ils nous appellent , comme il leur plaira , que nous soyons à leurs yeux , prédicateur d’obscurantisme , moyen-âge, fossile, etc. , nous n’en prendrons pas moins aujourd’hui , Monsieur , la défense des couvents et des moines. Leurs traits et leurs javelots ne seront pas lancés avec assez de vigueur ; leur pointe ne sera pas assez bien acérée pour pénétrer la cuirasse qui couvre notre poitrine : car c’est la cause de la société, c’est la cause de Dieu et de la Religion que nous défendons; et

si Dieu est pour nous , qui osera descendre avec nous dans l’arène et se promettre la victoire ? (i) Leur tolérance s’indigne qne le roi-citoyen laisse des hommes jeunes , savants et pieux , venir s'abriter , loin du tumulte du monde, sous les saintes ruines des monuments antiques , élevés par le zèle et la piété de nos pères. Ils appellent de leurs vœux fanatiques le marteau vandale sur les nobles restes des chefs-d’œuvre de l’architecture gothique. Ces hommes de progrès , ces amis des sciences et des arts aimeraient mieux voir la bande noire raser ces vénérables débris , élever des usines dans ces lieux , où travaille , prie et médite le pieux enfant de Saint-Maur , que de voir ces modestes religieux au milieu de ces ruines qu’ils protègent , reconstruireun édifice plus majestueux, plus sublime encore, l’édifice indestructible de la science que leurs pères ont déjà élevé si haut. Mais ce ne sont pas seulement les pieux cénobites 'des bords de la Loire , les Bénédictins de So- Icsme , qui tourmentent nos hommes rationnels ; les Capucins de Marseille et de Crest ; les Chartreux de Grenoble et de Valbonne; les Trappistes d’Aiguebelle et les Frères des écoles chrétiennes, etc. etc. etc. ne leur procurentils pas mille insomnies ? Ils ne peuvent s’expliquer , ces savants universels , l’existence de toutes ces corporations religieuses. C’est pour eux la plus étonnante des anomalies. U y a si longtemps qu’ils sonnent les funérailles du Catholicisme , qu’ils proclament l’alliance de la religion et de la raison , c’est-à-dire , le règne du déisme , ^e l’apparition de ces hommes à longue robe de laine , à ceinture de cuir , à barbe majestueuse , sont pour leur inteUigence

(1) Si Dempro uolfii » qais coulru nos? Hoia. Vliu 3U

étroite et anti-fanatique , des mystères aussi inintelligibles que les leçons de tel ou tel professeur de Tlnstitut.

Revenez de votre illusion , et cessez de vous bercer de vos rêves anti-chrétiens ; en dépit des répugnances et des plates bouffonneries du philosophisme, la religion et les moines vivront. La France de saint Louis vénérera le culte de ses aïeux et de ses rois , elle respectera les nobles et charitables institutions de ses pères.

Aux jours de sanglante mémoire , Timpiété dans son délire renversa les pieux édifices qu*il$ avaient érigés à la sueur de leurs fronts. Les chefs-d’œuvre artistiques, les tré-. sors littéraires , rien ne fut épargné par la main des barbares ; leur cœur fiit sans pitié; la souffrance , le repentir, l’innocence et la prière n’eurent plus d’asile. Tout tomba sous le marteau révolutionnaire , et le cénobite, échappé à la hache du bourreau , errant sans pain , sans secours , sans abri , quitta le sol inhospitalier de la patrie , eWrouva l’accueil le plus fraternel sur la terre étrangère. Quand le règne de l’impiété eut passé , que l’orage eut cessé dft gronder , le moine exilé revint auprès de sa demeure chérie ; à force de labeurs , de peines et de veilles , aidé par la charité de ses frères , il redevint possesseur de son domaine, quelques cellules s’établirent sur des débris et des ruines : quelques monastères furent restaurés, et bénissez la Providence , Monsieur , de ce qu’il reste encore parmi nous quelques-uns de ces asiles , si nombreux dans les siècles précédents é Laissez-les se multiplier ces nombreuses retraites. Le jeune insensé qui , séduit par les promesses falcieuses du siècle , porte à ses lèvres avides la coupe du bonheur que lui a présentée la philosophie , et n’avale

qu'un poison corrupteur qui lui déchire les entrailles , n’ira pas si souvent demander à la tombe un remède à ses maux. Comme le naufragé , dont le navire est battu par la fureur des vagues , porte au loin ses regards , pour voir s’il ne découvre point quelque phare ami , qui lui promette un port assuré , le jeune homme qui a fait naufrage sur la mer orageuse du monde , à la lueur du phare immortel de la foi , découvrira peut-être aux pieds de hautes montagnes , dans une demeure calme et paisible , un lieu sûr et tranquille où il pourra rattacher sa barque à demi brisée , relever son mât , rapiécer ses voiles et cingler en toute confiance vers l’heureux port de l’éternité. Oh ! que de naufragés que la religion a ainsi recueillis dans son sein , et si les colonnes de vos journaux , philosophes , ne sont remplies chaque jour que de récits sinistres , de meurtres , de suicides , n’en cherchez d’autre cause que dans vos doctrines et votre scepticisme , et peut être dans la disparition de ces retraites où la religion ouvrait son sein à l’infortune , et de sa main maternelle essuyait les pleurs du repentir. Ces têtes ardentes , ces hommes aux sentiments généreux vous ont cru sur parole , ib ont bu le vin qui égare. Us sentaient dans leur âme brùlqpte un besoin de foi ; et vous ne leur avez présenté que le*doute ; et , désespérant d’atteindre cette félicité si pompeusement promise, ne trouvant dans vos rêves creux et vos systèmes insensés qu’hypocrbie et que mensonge , sans tourner leurs regards vers le lieu d’où leur pouvaient venir et la lumière et le bonheur, ib ont creusé de leurs propres mains leur froide et dernière couche. Quel épouvantable réveil a suivi ce sommeil éphémère , qu’ils croyaient devoir être éternel !

Or , qui pourra contenter les besoins de ces hommes ardents ? Qui pourra régler la marche de ce jeune homme aux sentiments généreux, diriger vers un but saint et louable ses inspirations et son noble essor? La religion. Et si le monde avec ses plaisirs effraye trop sa faiblesse , il fuira le monde et ses fêtes qui corrompent l’innocence. Comme l’exilé qui traverse des pays riants, il fuira des bords enchanteurs, n’aura pas l’imprudeqce de se nourrir de fruits en apparence délicieux , mais qui lui feraient perdre le souvenir de la patrie. Pour n’être pas embarrassé dans sa marche, il se dépouillera du fardeau qui entrave les hommes du siècle, et son or et ses biens deviendront le patrimoine du pauvre. Où ira-t-il? S’ensevelir dans un cloître.

Que Rome se livre à ses folies ; qu’elle applaudisse au triomphe de ses gladiateurs qui ensanglantent l’arène ; qu’elle se couronne de fleiu^ , et sans pudeur se livre aux joies impures de ses bacchanales ; Jérôme abandonne ses joies et ses fêtes ; et c’est dans la solitude de Bethléem , près de la crèche du Sauveur du monde qu’il vient s’instruire , jeûner , prier et meurtrir sa poitrine , en attendant que la trompette du jugement dernier l’appelle au tribunal de son Dieu. LesJBasile, les Chrysostôme se retirent aussi dans la solitude. Dans tous les siècles de l’Église nous voyons apparaître d’illustres solitaires , nous voyons se former des ordres monastiques , des corporations religieuses. Il y en aura toujours dans le Catholicisme. C’est donc à tort que vous dites :

« Si l’état actuel des sociétés et des religions comporte encore des ordres monastiques , ce n’est plus ceux qui sont nés dans une autre époque pour d’autres besoins ,

d’autres nécessités ; chaque temps doit porter ses créations sociales et religieuses ; les besoins de ces temps-ci sont autres que les besoins des premiers siècles. •{F’ oy. enOrient. T. III. p. 7.)

§. II. L’état actuel des sociétés et des religions ne peut-il comporter des ordres monastiques ?

Et pourquoi , Monsieur , l’état actuel des sociétés ne comporterait-il plus des ordres monastiques ? Furent-ils jamais plus nécessaires qu’à la triste époque où nous vivons ? Il est vrai que le glaive des tyrans ne scintille plus sur la tête des adorateurs du Christ, U est vrai que les fidèles disciples du Roi crucifié ne sont plus forcés , pour se soustraire à la hache du bourreau , de s’enfoncer dans l'épaisseur des forêts , de se cacher dans les flancs ténébreux des rochers pour prier en silence et pour leurs persécuteurs et pour leurs frères ; mais s’ils n’ont plus à redouter pour eux-mêmes la fureur de leurs ennemis , ne doivent-ils pas , par charité , ouvrir la porte de leurs demeures à leurs frères fatigués du fracas du monde , convaincus du vide de ses promesses et de la vanité de ses biens ? Dans le XIX*. siècle , n’y a-t-il plus d’indigents à nourrir , de malheureux à consoler , d’ignorants à instruire , d’hommes égarés par le vice à faire rentrer dans le sentier de la vertu ? Et quelle époque trouvera-t-on , en déroulant les fastes de l’histoire , où l’on vit plus de crimes et surtout plus de suicides ’? Le suicide , cette plaie hideuse qui ronge notre société ; le suicide , fruit amer des désolantes doctrines du scepticisme. L’enfant qui pose , en tremblant , ses pas sur le seuil de la vie ; le vieillard peii-

ché sur les bords de la tombe ; le noble , le prolétaire , le savant , l’ignorant , l’artiste, le philosophe , tout se trouve atteint de ce mal contagieux qui nous dévore. Où trouver un remède à ce fléau destructeur? Dans la religion , dans les ordres monastiques. Le jeune homme , trompé dans ses folles amours, venait se consoler , du temps de nos pères , aux pieds des autels. Sous les arceaux gothiques du cloître silencieux , il exhalait les bridants soupirs de son âme vers celui qui ne trahit jamais , et qui peut seul remplir le vide immense de son cœur. Convaincu de l’illusion des attachements terrestres , il s’unissait intimement à celui qui devait lui donner , en échange , des consolations surhumaines , des ravissements sérapliiques , euûn ce bonheur qu’il cherchait vainement sous les tentes du monde; et le rêve qu’il avait fait dans le siècle , se trouvait réalisé dans la solitude. Ce jeune libertin , que la vue d’un cadavre ramenait à Dieu ; cet infortuné , qui , après s’être lassé dans les voies de l’iniquité , se trouvait en proie aux douleurs cuisantes du remords , qui voyait sans cesse , comme Damoclès , une épée levée sur sa tête , fatigué de ses crimes devenus pour lui comme autant de bourreaux, venait s’ensevelir au fond d’un cloître. Là, il oubliait les créatures, qui avaient été les complices de ses désordres , ou il n’y pensait que pour désarmer le bras de la justice divine : et les pleurs du repentir , presque aussi purs que ceux de l’innocence , coulaient de ses yeux comme l’expression de la joie qui rayonnait sur son front. Il ne pensait au monde que pour plaindre ses victimes. Quel est l’asile que vous offrez, ô philanthropes , à ces hommes dont les yeux s’ouvrent à la lumière qui les éclaire sur le néant des

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promesses du siècle? Quel est le dictame que vous versez sur leurs plaies saignantes ? Quelles consolantes paroles faites- vous entendre à ces infortunés? Que présentez-vous à leur imagination égarée ? Comment ramènerez-vous à la raison ces victimes de l’amour , de l’égoïsme , de l’ambition ou du malheur? Que mettrez-vous dans leurs mains? Une arme meurtrière. Quel chemin ouvrirez-vous sous leurs pas ? Celui de la tombe : et ce que vous croyez être le terme de leurs maux , n’en est que le commencement. La religion leur offrait un cloître.

§. III. Les anciens ordres monastiques ne peuvent-ils satisfaire aux besoins de l’époque?

Vous continuez et vous dites : « Chaque temps doit porter ses créations sociales et religieuses. Les besoins de ces temps-ci sont autres que les besoins des premiers siècles. » {Ibid.)

Chaque temps doit porter ses créations religieuses! y oor driez-vous que l’on créât des institutions religieuses en rapport avec les besoins matériels de l’époque actuelle? Vous voudriez donc, Monsieur, que l’on créât des religieux de l’aspbalte et du bitume , des frères de la vapeur et des chevaliers du chemin de fer (i)?Les intérêts des ordres monastiques ne sont pas ceux des sociétés et compagnies. La religion , qui leur sert de guide , leur montre du doigt le ciel , ou , si elle l’abaisse quelquefois vers la terre , c’est

(1) Il a existe des coii>ot'ations rcllgicases cxclasivement occnpées à construire des pouls , ù travailler gratuitement aux chemins , à élever des Eglises. C’est à leurs travaux et à leur génie que nous sommes redevables des beaux et majestueux monuments que la France possède

eueviu.

pour leur montrer des plaies à guérir , des larmes à essuyer , des misères , des afflictions , des souffrances à soulager, des ignorants à instruire , en un mot des bienfaits à répandre , et ces besoins intellectuels , matériels et moraux. sont les besoins de tous les temps et de tous les siècles. Tant qu’il y aura des hommes sur la terre, les passions seront leur triste apanage ; et l’orgueil , l’ambition , la volupté , l’égoïsme seront les plaies et les fléaux de la société , et l’humilité, l’humanité , la mansuétude , la charité, le remède à tous ces maux. Les hommes qui consacreront leur existence à combattre ces vices et à propager ces vertus ; qui enseigneront aux hommes à devenir meilleurs , qui les instruiront, les éclaireront , seront les hommes de tous les temps et de tous les siècles. Les misères , les souffrances , les infirmités seront toujours le triste héritage des enfants d’Adam ; nul ne pourra se soustraire à leur funeste influence ; et l’heureux du siècle, sous ses lambris dorés , verra plus souvent peut-être que le pauvre , venir s’asseoir à ses côtés , sur sa couche somptueuse , la maladie et son hideux cortège. Les hommes , qui consacreront leur existence à panser les plaies de l’infirme , à le consoler au milieu de ses souffrances , seront les hommes de tous les siècles. Il y aura toujours des pauvres ; les hommes qui consacreront leur existence à soulager leurs maux , à apaiser leur faim , à désaltérer leur soif , à vêtir leur nudité , seront les hommes de tous les siècles. Eh bien ! ces hommes qui subviennent à tous les besoins de leurs frères , qui les secourent , quelle que soit leur position sociale , ce sont des religieux. Croyez- vous donc que le père de la Merci n’ait plus de captifs à racheter ? Sur les

harharesques comme dans les pays civilisés, il existe au fond des cachots , couchés sur la paille fétide , des victimes de l’avarice et du despotisme qui attendent qu’une main amie apporte la rançon qui brisera leurs chaînes? Croyez-vous donc que les religieux du mont Saint-Bernard n’aient plus de voyageurs à guider à travers les montagnes de neige , plus de malheureux à sauver de la perfide avalanche? Le frère du Boii-mourir ne pourrait-il plus exercer son consolant ministère , et fortifier contre les terreurs et les angoisses de la mort le chrétien dans son dernier combat ? La sœur hospitalière , l’héroïque fille de Vincent de Paul , ne saurait-elle plus panser les plaies dégoûtantes des indigents du XIX®. siècle ? N’aurait-elle plus d’orphelins , d’enfants abandonnés à presser sur son cœur de mère , dans ce siècle de corruption et de dévergondage? Croyez-vous que les ordres militaires ne seraient plus utiles pour protéger les pèlerins qui vont visiter le tombeau du Sauveur? Croyez-vous qu’ils ne pourraient pas contribuer ' utilement à civiliser les Arabes du désert , à protéger notre colonie naissante, et à rendre la Croix respectable au Croissant? Les enfants du Bienheureux La Salle, ces modestes instituteurs , appelés par dérision ignorantins, et qui éclipsent vos maîtres brévetés , ne sauraient-ils plus instruire et diriger l’enfance? Voyez comme la France les aime , les vénère , et leur confie volontiers ses fils , tandis que vos écoles modernes, vos écoles à la Lancastre sont désertes? Les disciples de saint Dominique , de saint Maur y, de César de Bus , d’Ignace de Loyola , etc. etc. nè pourraientils plus au XIX®. sièle , rompre aux fidèles le pain de la parole évangélique, agrandir le domaine de la science et

présider à Téducation de la jeunesse française? Nous vous comprenons ; vous avez peur , ardents fauteurs du monopole , hypocrites de liberté , vous avez peur qu*ils soient arriérés ; ne mettez plus d’entraves à l’enseignement ; que tel homme français comme vous , ne soit pas privé de son droit , de la faculté de répandre les lumières , parce qu’il sera revêtu d’une soutane noire ou d’une tunique blanche ; que les pères de famille soient libres dans le choix des instituteurs de leurs enfants ; vous craignez une chose : que vos collèges ne soient déserts. Ne venez donc plus nous accuser d’obscurantbme. C’est vous , philosophes , qui étouffez les lumières , c’est vous qui empêchez la propagation de la science.

Ne venez donc plus nous dire, Monsieur, qu’il faut pour ce siècle des créations religieuses autres que celles qui existent dans le Catholicisme. La religion , comme une mère bienveillante , a pourvu à tous les besoins de ses fils ; et les institutions monastiques , et les ordres religieux qui existent peuvent suffire pour toutes les positions du chrétien sur la terre.

§. IV. Répugnance de M'. de Lamartine pour les ordres religieux.

Vous nous dites : « L’état monacal , dans l’époque où nous sommes , a toujours profondément répugné à mon intelligence et à ma raison. » {Voy, en Orient, T, II, p,

NouS n’en sommes pas surpris , Monsieur; l’homme matériel , dit saint Paul , ne conçoit pas les choses qui sont*^ esprit, (i) ( Vous nous passerez cette expression peu

(l) Animalls autem homo non percipit ea ffuœ sunt spiritùi Del, (1* CO" rlnU II. ilu)

courtoise, Monsieur : l’Apôtre l’appliquait aux philosophes de son tenaps.) Qu’y a-t-il d’étonnant que l’etat monacal répugne à votre intelligence et à votre raison? Ce n’est pas avec le flambeau de la raison que vous devez pénétrer dans les couvents et les monastères ; mais avec le flambeau de la foi. Votre raison , qui ii’est pas sans préjugés , ne TOUS montre dans ces cénobites , dans ces hommes d’orai* son , séparés de la société , que des fanatiques , des insensés , qui se privent de tous les plaisirs du siècle, pour atteindre une félicité imaginaire ; et la religion nous montre en eux des anges mortels , de généreux chrétiens , qui vivent selon l’esprit , parce qu’ils sont |>ersuadés que le royaume du ciel souffre violence, et que ce n est que par les croix , les tribulations , les mortifications qu’ils peuvent le conquérir. Votre raison ne vous montre dans ces religieux que des cerveaux troublés , victimes des préjugés qu’ils ont sucés avec le lait de leur mère; et la religion ne nous montre en eux que des esprits droits , des cœurs purs de toutes les souillures du siècle , et qui jouissent sur la terre de l’avant-goût du bonheur du ciel. Ce n’est donc pas d’après les lumières trompeuses de la raison de l’homme , mais d’après les lumières infaillibles de la révélation de Dieu , la raison suprême que vous devez juger les ordres religieux.

Mais enfin , Monsieur , quels sont les motifs qui peuvent exciter dans votre esprit cette répugnance profonde que vous manifestez pour les pauvres moines? Seriez-vous rebuté par la longue barbe des capucins et leur majestueuse robe de bure? Par la ceinture de cuir et la chemise de laine du trappiste ? Par le scapulaire , la cucule et la

<;ouromie du chartreux ? Le cordon du fils de saint François? La guimpe de la sœur de Nevers ou la blanche coiffe de lin de la fille de Vincent de Paul? Seriez- vous effrayé par les austérités et les macérations des disciples de Rancé , de sainte Thérèse et de sainte Claire ? Ces religieux et ces religieuses ne sont pas les victimes forcées du despotisme d’un père barbare ; leur voix a prononcé librement les vœux solennels. Dans leurs chaînes, sous la haire et le cilice , ils trouvent le bonheur, et la prière et l’austérité leur laissent encore le temps de travailler pour leurs frères et de se rendre utiles à la société , comme nous vous le prouverons plus tard.

Si l’état monacal a toujours profondément répugné à votre intelligence et à votre raison , ne serait-ce pas peutêtre, Monsieur, parce que vous n’avez pas assez nourri votre intelligence et votre raison des maximes évangéliques? Ne serait-ce pas peut-être , Monsieur , parce que vous n’avez pas assez réfléchi sur le fond delà morale chrétienne? Estce que vous n’avez pas lu ces paroles de l’Évangile : « Si vous voulez être parfait, vendez tous vos. biens et donnez-les aux pauvres, (i) » Ces mots suffirent pour déterminer la vocation du patriarche de la vie érémitique. N’avez-vous pas lu encore ces autres paroles : « Celui qui quittera sa maison , ou ses frères , ou ses sœurs , ou son père , ou sa mère , ou son épouse , ou ses fils , ou ses champs , à cause de moi , sera récompensé au centuple et possédera la vie éternelle. (2) » Que fait le cénobite , l’anachorète? Il se dépouille de ses biens pour enrichir le

(1) Hatth. XIX. 21.

llaltb. XIX. 2'J. ‘ '

pauvre; il quitte sa famille pour ne plus s’occuper que de son àme et de son Dieu. Cet esprit de sacrifice , cette abnégation de soi-même , ce renoncement absolu aux joies profanes ; cette mortification de la chair et de l’esprit , des sens et des facultés de l’âme , sont enseignés à chaque page de l’Evangile. Que fait le cénobite , l’anachorète? Comme le précurseur du Messie , il s’enfonce dans le désert , mène une vie austère et pénitente ; comme le Messie lui-même , comme Jésus-Christ dans la solitude , il jeûne et mortifie son corps , et vous vous étonnez qu’un enfant de l’Évangile, qu’un disciple du Christ, mette en pratique les maximes évangéliques , et marche sur les traces de son maître? Votre étonnement nous surprend nous-méme.

Peut-être la répugnance que vous manifestez pour les ordres monastiques , est-elle excitée par la fausse idée où vous êtes, qu’ils ne peuvent exister sans la persécution. C’est ce que vous nous dites en parlant des moines Maronites. Pour vous convaincre du contraire, nous nous contenterons de vous dire que dans presque tous les siècles de l’Église , dans les royaumes où la paix était florissante , se sont formés des ordres religieux ; qu’ils ont existé jusqu’à nos jours ; et qu’il ne faut attribuer leur décadence le plus souvent qu’aux sourdes menées et aux intrigues de l’impiété. Nous vous avons déjà prouvé qu’ils pouvaient suffire aux besoins de l’époque actuelle. Voilà , Monsieur , ce que nous avions à vous dire sur votre répugnance pour tes ordres monastiques ; nous allons maintenant examiner t’ils sont contraires à la nature , à la famille et à la société.

Vous dites : « L’état monacal , dans l’époque où nous sommes , a toujours profondément répugné à mon intelli-

gence et à ma raison ; mais l’aspect du couvent de Saint- Jean-Baptiste serait propre à détruire ces répugnances , si, ce qui est contraire à la nature , à la famille , à la société, pouvait jamais être une institution justifiable. » en

Orient. Tom. Il.pag. i48.)

V. Les ordres monastiques sont-ils contraires à la nature , à la famille et à la société ?

i”. A la nature. Oui , les institutions monacales sont contraires à la nature corrompue de l’homme, comme l’abnégation de soi-méine , le mépris des grandeurs , la générosité d’un cœur noble qui pardonne à son assassin , comme le dévouement et les généreux sacrifices. L’égoïsme, la vengeance , l’oi^ueil , l’ambition , la cupidité sont plus conformes à la nature de l’homme, parce que l’égoïsme, la vengeance , l’oi^eil , l’ambition , tristes suites du péché originel , sont comme des vices inhérents à l’humanité. Les savants du paganisme eux-mêmes étaient si frap pés de cette vérité , qu’ils ne pouvaient s’expliquer la nature de l’homme avec cette suite funeste de passions , de pensées , de désirs qui souvent se combattaient dans leur âme ; ce mélange monstrueux de force et de faiblesse , de grandeur et d’ignominie , d’inclinations pour le vice et pour la vertu. Oui , Monsieur , les institutions monacales sont contraires à cette nature corrompue ; mais si vous entendez par nature , les principes sacrés , invariables , gravés de la main de Dieu lui-même dans le cœur de l’homme ; si vous entendez par nature cette lumière , qui fait briller de temps en temps ses rayons à travers les ténèbres de l’humanité , en un mot cette raison

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qui u’est qu’une émanation de la raison suprême qui est Dieu; oui, nous soutenons, Monsieur , que les institutions monastiques ne sont point contraires à la nature. Que demande à l’homme la nature ou la raison ? Qu’il atteigne la fin pour laquelle il a été créé ; et pour cela , qu’il remplisse les devoirs qui lui sont imposés envers lui-même , envers Dieu, envers ses semblables.

Quelle est la fin et la destinée de l’homme ? Le croyezvous fait pour la terre? Serait-il digne de la majesté et de la bonté d’un être souverain et d’un tendre père , de jeter , pour quelques instants sur ce lieu d’exil , l’homme, le chefd’œuvre de ses mains ? D’entourer son existence , depuis le berceau jusqu’à la tombe , de misères , de souffrances et d’infirmités? Si , en descendant dans la fosse , l’homme devait descendre dans l’abîme du néant , quelle idée devrionsnous nous faire de Dieu? Si ce n’est celle d’un tyran qui se plaît à tourmenter une créature , à laquelle il a voulu donner le jour ? Mais non , ce n’est pas pour cet exil que l’homme a été créé. Le paganisme lui-même l’a compris ; et dans les bosquets délicieux des Champs Élisées il a fidt errer les ombres de ses justes. Un de ses poètes a également compris que l'homme, dont le front noble regarde le Ciel, n’estpas fait pour la terre, comme ces êtres sans raison, dont la tête est courbée , et dont le bonheur suprême consiste dans le contentement de ses appétits grossiers et sensuels. La félicité de l’homme dédaigne ces plaisirs charnels ; et ce sont surtout ces plaisirs chastes et purs , que lui procurent la science et la vertu , qu’il recherche. L’homme est donc créé pour le Ciel ; il marchera donc dans la voie qui doit le conduire à cette fin , en remplissant ses devoirs envers Dieu, envers lui-même et envers son prochain.

a®. D'abord envers Dieu. La raison nous apprend que l’homme doit rendre à Dieu ses adorations , ses hommages jet lui témoigner son amour. Or, nierez-vous, Monsieur, que l’homme dans la solitude , dans le silence des bois et du désert , se trouve plus poité à s’unir à Dieu , à faire monter vers lui , sur les ailes de la prière , les élans de son cœur embrâsé ; à goûter les célestes ravissements de l’extase , à lui témoigner, en un mot, la reconnaissance qu’il lui doit ? Quand l’aurore , sur son char de rose , fera pâlir la reine des nuits , que du sein des bosquets odorants s’élèveront mille joyeux concerts vers le trône de l’étemel , l’humble anachorète , le pieux cénobite fera monter vers lui l’encens de sa prière . et la voix de l’homme se mêlera aux divins accords delà harpe du Séraphin. A chaque heure du jour , avant et après sou repas champêtre ; le soir, avant d’étendre sur la paille ou sur la planche ses membres macérés par la haire , il élèvera son âme et son cœur vers son Dieu , et quand la nuit sera au milieu de sa course , aux tintements redoublés de la cloche ai^entine , le sommeil fuira ses paupières ; il imprimera sur lui le signe de la croix ; il viendra se prosterner dans le sanctuaire ; et seul dans la nature , tandis que tout goûte les douceurs du repos , il prouvera à son Dieu qu’il veille pour lui , pour le chanter , le prier , le bénir et l’aimer. Pourrait-il au milieu du tumulte du monde , des embarras et des occupations de la famille , de la corruption des cités , s’unir d’une manière si intime à son Dieu? Pourrait-il avec autant de recueillement lui offrir le juste tribut de ses vœux , de ses adorations et de ses hommages ? Mais l’accomplbsement des devoirs qu’il a à remplir envers Dieu ne l’empêchera

pas île remplir ceux dont il doit s’acquitter envers luimême et envers ses semblables.

2®. Envers luUmême, Élevé au-dessus des êtres privés de la raison , il doit avoir la conscience de sa dignité et se montrer en tout digne de sa céleste origine. Eh bien ! dans ses mystérieux entretiens , dans ses rapports fréquents avec Dieu 9 il apprendra dans la solitude à se dégager des affections terrestres i Fair contagieux du siècle aurait pu lui communiquer son poison. Dans le désert , dans Téloignement des hommés courbés vers la terre , il prêtera une oreille plus attentive aux inspirations de la grâce. Il comprendra mieux que dans le monde , qu il doit d’autant plus s’élever au-dessus des êtres sans intelligence par une sage conduite , que la Providence l’a élevé par ses nobles facultés au-dessus d’eux. Il comprendra mieux dans la retraite que dans le monde , qu’il s’abaisse , qu’il se ravale , qu’il se dégrade , s’il place sa félicité là où l’être sans raison trouve le. bonheur. Image de la Divinité , il saura mieux, dans la solitude ^ réfléter en lui , pour ainsi dire , ses divins attributs , la bonté , la sagesse , la noblesse et la sainteté. Parcourez la vie des anges dès Scété et de la Thébaïde pour vous mieux en convaincre. Et tout en remplissant ses devoirs envers Dieu , tout en conservant sa dignité, il saura se rendre utile à ses frères.

3 °. Envers ses semblables^ a®. Les ordres monastiques ne sont pas contraires à la société. — Il nous sera facile , de vous prouver, Monsieur, en vous montrant le cénobite remplissant les devoirs qui lui sont imposés envers ses frères , que le système monacal n’est pas , comme vous l’avancez témérairement, cohtrii^e à la société. Voyez cet

i II fortuné que le monde repousse ; il trouve partout des cœurs d’airain , les portes de l’opnlence ne s’ouvrent point à ses cris plaintif ; il tend vainement la main pour recevoir l’obole J qui doit lui fournir un modeste repas. Il trouve dans l’épaisseur des forêts , à l’ombre des montagnes , des cœurs qui ne sont point fermés par l’égoïsme. Sa voix est entendue ; une main bienfaisante verse le baume sur ses plaies , essuye ses pleurs et secoue la poussière de ses vêtements ; une onde limpide rafraîchit ses membres fatigués. La charité chrétienne fait revivre les soins touchants de l’antique hospitalité. Ce pauvre a trouvé un ahri contre l’intempérie des saisons , du pain , pour apaiser la faim qui le dévore, et cette nourriture céleste qui apaise la faim de l’àme, cette parole divine, cette grâce, cette paix et ce bonheur qui fuient les tentes du monde. C’est un cloître, qui a recueilli sa misère. C’est ainsi que le cénobite se montre utile à la société. Il ne se contente pas de prier , il soulage l’indigence. Il ne reste pas oisif ; il conduit la charrue pour défricher îles landes stériles. Il trace de fertiles sillons et fait croître des épis sur un terrain humide qui ne portait que des joncs sauvages. Les riches toisons de ses brebis lui fournissent de la laine pour ses vêtements ; ses vaohes , du lait pour sa nourriture. Il ne vit point de la sueur du peuple , il travaille pour subvenir à ses besoins. Pour se délasser de ses exercices spirituels , avec des feuilles de palmier il tressera des nattes et des corbeilles. Vous le verrez toujours occupé à se rendre utile à ses semblables. Ici , l’élève de saint Bruno transcrit des manuscrits échappés à la flamme ou à l’ignorance stupide ; là , le disciple de saint Benoît se livre à

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des travaux scientifiques ; dans les îles de l’Océanie , dans les Indes , au fond de l’Asie , les enfants de saint Lazare, de saint Ignace , de saint Dominique civilisent des peuples sauvages et les courbent sous le joug aimable de l’Evangile. Les fils du Bienheureux La Salle apprennent à l’enfance les éléments de la science et de la vertu. Le capucin, l’oblat de Marie etc. évangélisent les populations des campagnes. Les bagnes , les prisons , les écoles , les hôpitaux, les chaires , les terres du Tropique , les Zônes glacées , tout devient le théâtre du zèle des religieux. Ils trouvent le monde entier trop étroit , leur ambition n’est pas de le gouverner mais de le gagner à Jésus-Christ. Nous n’entrerons pas ici , Monsieur, dans déplus longs détails qui nous entraîneraient trop loin. Ces quelques mots suffiront pour vous prouver que les corporations religieuses ont rendu , rendent et rendront les services les plus éminents à la société ; et pour achever de dissiper tous vos préjugés sur cette matière , vous n’auriez qu’à relire quelques pages d’un livre , dont l’auteur vous estime et vous honore , quelques pages du Génie du Christianisme. Il est donc faux que les institutions monastiques soient contraires à la nature et à la société. Voyons maintenant si elles sont contraires à la famille.

3®. A la famille. Nous ne concevons pas trop ce que vous voulez dire. On entend par famille , ceux qui sont d’un même sang , ceux qui vivent dans une même maison, sous un même chef. Or , nous croyons que rien n’est plus propre que le système de communauté pour entretenir l’union et l’amour réciproque ; nous vous donnerons pour preuves les chrétiens de la primitive église. Voudriez-vous

censurer ici le célibat monastique ? Nous pourrions toujours vous dire : puisque vous admirez le célibat des religieux maronites (i) , pourquoi le blâmer dans les religieux français , italiens ou espagnols ? Le célibat, Monsieur, ou l’état de ceux qui ont renoncé au mariage par motif de religion est autorisé par un grand nombre de passages de l’Ancien et du Nouveau Testament. ( 2 ) Ceux qui ont embrassé cet état , dit Isaïe ( 3 ) , sont parmi les hommes comme les sapins parmi les buissons et comme le myrte qui croît au milieu des orties. Jésus-Christ n’a-t-il pas gardé le célibat ? Vous qui êtes un si grand admirateur de l’Evangile , n’y avez-vous pas lu ces paroles : Celui qui quittera sa maison , ou ses frères , ou ses sœurs , ou son père , ou sa mère , ou son épouse , etc. etc. pour mon nom , sera ré- .compensé au centuple et possédera la vie éternelle ? (4) Et vous troaveriez étrange que des chrétiens missent en pratique les maximes de l’Evangile?

Nous pourrions , Monsieur , vous prouver fort au long que tous les peuples anciens ont attaché une idée de perfection à l’état de continence , et ont jugé que cet étatconvenait surtout aux hommes consacrés au culte delà Divinité : Juifs , Egyptiens , Perses , Indiens , Grecs , Thraces , Romains , Gaulois , Péruviens , Pliilosophes , Pythagore et Platon >

(1) Les Maronttes se niunlrea*. à l'Église Catholique et Roinaine dans te douzième siècle sons le patriarche Aimeri. Iis étaient auparavant monothétites. Us se servent de la langue chaldalque et de l’arabe vulgaire au lieu du latin.

(2) Sap.iv.l. 2. — Isale, IVI,5. 6. — EccILvil,26. — Matth. lU, 12. — Rom. VI . 13 ; XII , 1. %—Pattim. Gai. V , 16.— Tüess. v , 22 , 23. — 1. Cor. vil , 7. 38. Fauitn. — Apec. Xiv. H , etc.

(3) Isaïe. LV, 13.

« (i) Ualth. XIX ,29.

(vos deux sages favoris) tous se sont accordés sur ce point.

Mais voici une question à laquelle nous vous prions de répondre. N’est-il pas vrai, Monsieur, qu’un homme qui renonce aux plaisirs du siècle , sacrifie sa liberté pour se dévouer corps et biens au service de ses frères , pour consacrer son patrimoine , ses forces , ses facultés , ses soins , ses labeurs , ses veUles , ses sueurs , tout son être pour ses frères ; n’est-il pas vrai que cet homme mérite bien de l’humanité ? Eh bien ! ce généreux sacrifice , c’est le sacrifice du religieux !

$. VI. Contradiction du critiquç.

Nous vous avouons franchement , Monsieur , que la faiblesse de notre intelligence ne vous comprend pas toujours. Vous nous dites : Que les couvents sont contraires à la nature , à la famille et à la société; que celui de saint Jean-Baptiste et tous ceux de la Terre Sainte sont une exception , parce qu’ils sont très-utiles. Pourriez- vous nous expliquer. Monsieur, comment une chose qui est conraire à la natu re , à la famille et à la société peut être permise et devenir utile à la société ? Savez-vous qu’on pour- ^rait tirer de monstrueuses conséquences de votre principe, et que des âmes simples , peu initiées aux mystères de la philosophie moderne , pourraient regarder bien des crimes tels que l’assassinat , le vol , l’adultère , le parjure , comme permis , s’ils pouvaient devenir par exception , utiles à la société ? Mais ce que nous trouvons de plus singulier , c’est que ces couvents, qui sont contraires à la nature, soient utiles et justifiables , précisément parce que ceux qui les

habitent donnent l’exemple de certaines vertus à des peuples qui les ignorent. Ces peuples , qui ignorent ces vertus, sontmulsumans; il valait bien la peine, Monsieur , de nous tant vanter l’excellence de la religion musulmane , qui ignore certaines vertus chrétieunes ! £t ne voyez-vous pas , M. de Lamartine , que des hommes qui sont des modèles de vertu ne peuvent jamais nuire à la société? Et pourquoi ne pourraient-ils pas donner ailleurs que dans la Palestine et sur les montagnes du Liban, ces exemples de vertu? — Parce qu'ils sont persécutés et opprimés par les Turcs ? — Que devient la tolérance de ce peuple de patriarches et de philosophes P Les moines , Monsieur , sont souvent persécutés dans les pays chrétiens avec autant de fureur que dans les pays soumis au Croissant.

Vous nous dites , eu parlant des monastères du Liban : ■ C’est le pays le plus religieux du monde , et le seul pays peut-être où l’existence du système monacal n’ait pas encore amené les abus qui l’ont fait détruire ailleurs. Ces religieux pauvres et utiles , vivent du travail de leurs mains , ne sont à proprement parler que des laboureurs pieux et ne demandent au gouveriieinent et aux populations que le coin du rocher qu’ils cultivent , la solitude et la contemplation. Hommes simples qui ne visent à aucune richesse , à aucune renommée de ce monde. Travailler, prier, vivre en paix , mourir en grâce et inconnus des hommes ; voilà toute l’ambition des religieux Maronites. » ( T" ojr. en Orient. T. III. p. 7 , 162. )

Quelle est l’ambition des trappistes ? N’est-ce pas de travailler, prier , vivre en paix , mourir en grâce et inconnus des hommes ? ne sont-ils pas à proprement parler de

pieux laboureurs , qui vivent 'du travail de leurs mains ? Ne sont-ils pas utiles par l’hospitalité qu’ils donnent, eux aussi , aux pèlerins et aux voyageurs ? par l’exemple qu’ils donnent des vertus que ne connaissent point les philosophes ? Que demandent-ils de plus au gouvernement et aux populations que le coin du rocher qu’ils cultivent , la solitude et la contemplation ? Vous voyez donc , Monsieur , que les religieux du Liban et de la Terre Sainte ne sont pas les seuls qui doivent trouver grâce à vos yeux. Nous pourrions vous parler d’un grand nombre d’autres , qui , si vous étiez conséquent , devraient avoir encore toutes vos sympathies.

« Excellents religieux, dites-vous , toujours en parlant des Maronites , qui sont les 61s et les pères du peuple , qui ne vivent pas de sa sueur..,. » (Ibid.)

Nous vous dirons, Monsieur, avecrabbéÇégui(i) àvous et à tous les philosophes , qui accusent nos religieux d’avoir vécu ou de vivre delà sueur du peuple : « Savez-vous , oisifs » et frivoles politiques , que vos discours ne décèlent pas » moins votre ignorance que votre injustice? Savez-vous > que la plupart de ces terres que vous enviez aux enfants du » cloître , n’étaient sous vos pères peu laborieux , peu in- » dustrieux , que des champs arides et méprisés ; que les » mains de ces cénobites , lorsqu’elles n’étaient pas levées » vers le Gel , étaient baissées vers la terre pour la rendre • féconde ; qu’ils ont payé^ la république en perfectiona nant l’art de la culture des campagnes , beaucoup plus a que le prix de ses bienfaits , et qu’ aussi ingrats qu’injus-

(1) L’ablx! Sdfiat , Panégyrique de saiiil Itcntard.

» tes , lorsque vous murmurez de leur abondance , vous » leur êtes en partie redevables de la vôtre. »

Depuis , la Révolution a dépouillé les religieux des terres qu’ils avaient arrosées de leurs sueurs ; ils n’ont plusd’autre ressource pour vivre que la charité des fidèles et le travail de leurs mains.

Nous continuons la lecture de l’article qui concerne les moines , et nous nous apercevons que vous ne tardez pas à vous contredire ; ce qui arrive fréquemment : salt>â reverentia. Ces ordres monastiques qui répugnent profondément à votre intelligence et à votre raison dans l’époque actuelle , le siècle des lumières !!! qui sont contraires à la nature , à la famille et à la société ; qui ne peuvent être justifiables que dans la Syrie , le sont tout à coup dans toutes les contrées du monde habitable , qui est-ce qui les justifie? C’est vous, M. de Lamartine ; vous nous dites :

« Les ordres monastiques n’ont que deux choses qu’ils puissent mieux faire que le gouvernement : instruire les hommes et les soulager dans leurs misères corporelles. Les écoles et les hôpitaux , voilà les deux seules places qui restent à prendre pour eux dans le mouvement du moOde actuel. » (Ibid, ut supra.)

Une observation importante à faire aux détracteurs des monastères et des couvents , c’est que les abus , qui ont existé autrefois , ne peuvent exister aujourd’hui. La Révolution qui , en les dépouillant de leurs biens , les a mis dans l’impuissance de soulager tant de malheureux , à tari en même temps la source du mal. Le despotisme paternel, la cupidité, l’espoir assuré d’une vie tranquille faisaient quelquefois entrer dans les cloîtres , des hommes que la voix

de Dieu repoussait de ces saintes demeures ; ce qui faisait naître bien des désordres. Aujourd’hui , les couvents sont pauvres, on n’a plus à craindre ces inconvéniens. Les vocations sont libres : ce n’est plus la violence , ce ne sont plus les attraits d’une vie oisive et commode qui peuplent les monastères ; mais la vanité des promesses du siècle , les plaisirs d’une vie pure , l’amour de la pénitence , l’éloignement des dangers spirituels que l’on court dans le monde. Et que l’on ne se figure pas que la vie des cloîtres se passe dans l’oisiveté : on emploie à des travaux utiles les heures du jour et la partie de la nuit qui ne sont pas consacrées à la prière et au sommeil.

§. VII. Réponse à quelques objections.

« Mais , dit-on , à quoi bon toutes ces austérités absurdes? — N’admirez donc pas les disciples de Pythagore , qui passaient tant d’années sans parler ; n’admirez pas la sobriété de Fabius , d’Aristippe , de Diogène et de tant d’autres philosophes qui ne vivaient que d’herbes ; n’admirez pas la patience d’Epictète et de Socrate, ni leur douceur, ni leur mépris pour les honneurs et les richesses .... Ce n’est donc que dans les siècles passés et chez les païens , que les exemples de ces grandes vertus peuvent toucher ! mais la tradition peut en exagérer les traits , et elle nous apprend que ces hommes rares eurent des erreurs et des faiblesses, et nous ne pouvons douter de ce qui existait(etde ce qui existe encore) si près de nous ; etsi l’on trouve quelque singularité dans la vie d’un Père de la Trappe , du moins n’y trouve-ton aucun des vlcesqu’on reproche aux philosophes du paganisme. Mais , répète-t-on , pourquoi ce silence éternel? —

Pour ne point médire , pour ue point calomnier , pour ne point disputer , pour ne jamais profaner le don de la parole . . . — Aquoi bon ces habits de laine, ces lits si durs , cette pri-^ vation de toutes les choses commodes et agréables ? — Aquoi bon? A donner aux pauvres tout l’argent que coûteraient des habits de soie , de bons lits , de jolis meubles , des mets recherchés , etc. etc. Osera-t-on direà quoi bon passer une partie du jour à labourer la terre? Au moins conviendra-t-on que ces travaux d’agriculture sont utiles , et qu’ils donnaient un excellent exemple aux paysans de ce pays? Mais enfin , — A quoi bon passer tant d’heures dans une église? à quoi bon passez-vous tant d’années à la cour, où vous éprouvez tant d’ennui, dansl’espoir toujours incertain et souvent trompé d’obtenir, quoi? — Unvain titre , un ruban, un tabouret. Ce ne sont pas de telles frivolités qui attirent et retiennent ces religieux à l’église ; ce n’est pas seulement l’espoir , c’est la certitude d’obtenir , non des biens fragiles et périssables, mais une éternelle félicité. Pensez , si vous voulez , que leur opinion, n’est pas fondée , qu’importe? Dès qu’ils sont persuadés. La récompense qu’ib se promettent étant certainement plus grande que celle que vous recherchez , ils ont assurément plus de plaisir à chanter les louanges de Dieu , que vous n’en avez à flatter et à célébrer les grands de la terre ; d’ailleurs , les concurrents vous inquiètent et l’incertitude vous tourmente. Pour eux, ils n’ont point de rivaux à craindre ; ils sont assurés de recevoir le prix de leurs travaux ; vous aspirez et ils attendent : jugez combien ils sont plus heureux dans l’église que vous ne l’êtes dans l’antichambre d’un prince ou dans le caljînet d'un ministre. Ainsi donc , quand leur opinion

n’aurait pour base qu’une illusion , vous ne devriez pas les appeler des fous , puisqu’ils sont vertueux , bienfaisants , utiles , et qu’ils se trouvent heureux ; et si leur opinion est fondée , quel nom leur est dû ? Et vous qui les méprisez, quel est celui que vous méritez ? Quel sera leur destin dans

l’éternité ? et quel sera le vôtre ? On les a bannis ces

vertueux et paisibles solitaires ; on a dépouillé ceux qui se refusaient tout pour donner aux pauvres; on a chassé de leur patrie ceux qui, depuis plus d’un siècle, exerçaient sans interruption une si touchante hospitalité ! Res-

pectables fugitifs, entrez avec confiance sur une terre étrangère. Quel peuple serait assez barbare pour ne pas s’honorer de vous offrir un asile? (i) “

Les Trappistes de la Meilleraie , chassés du sol de la France , furent reçus avec amour et bonté par l’Irlande. Aujourd’hui la France catholique accueille comme des frères ces dignes enfants des cloîtres que l’Espagne révolutionnaire expulse de leurs saintes demeures. Nous ne faisons que payer une dette sacrée. Aux jours de discordes civiles , l’Espagne heureuse et catholique donnait la plus touchante hospitalité à nos prêtres et à nos religieux qui avaient échappé au glaive des tyrans.

Conclusion.

En résumé : L’état actuel de la société peut très bien comporter des ordres monastiques. Ils sont capables de satisfaire à tous les besoins de notre époque. Vous avez de la répugnance pour les ordres î-eligieux , parce que vous

(!) Madame de Gciilis. Les inoniimeiits tvligienx , pag. 120.

en ayez des idées peu exactes. Ils ne sont contraires ni à la nature , ni à la famille , ni à la société ; tous tous contredites (ce qui surprend les hommes incomplets ) en ayançant d’un côté , que les ordres monastiques ne peuTent être justifiables , et de l’autre , qu’il y a deux choses qu’ils peuyent mieux faire que le Gouyemement : instruire les hommes et les soulager. Les objections des déistes contre les moines sont vaines et frivoles. Voilà , Monsieur, ce que nous avons cherché à vous prouver, avons-nous réussi ? Nous l’espérons. En attendant le plaisir de vous donner bientôt de nos nouvelles ,

Nous avons l’honneur d’être avec un profond respect, etc. etc.

TREIZIÈME LETTRE

1°. Les Jésuites en Syrie. 2*. De leurs missions chez les Arabes S’ils n’ont jamais réussi parmi eu.x. 3°. Leur influence. 4*. Question d’Orient. 3‘. M^ de Lamartine faux prophète, singulier raisonnement du voyageur-philosophe. 6°. Contradiction du critique. Il n’est point vrai que le haut clergé du Liban ait éloigné les Jésuites.

§. I. les Jésuites en Syrie.

Après avoir parlé des moines et des couvents en général , il est tout naturel de parler des Jésuites, sur le compte desquels vous avancez des propositions étranges.

Monsieur, il y avait autrefois des Jésuites en Syrie , il y en a encore ; il y en avait quand vous avez visité cette contrée. C’était là un beau thème , thème tout fait , mais enfin thème heureux pour un diplomate futur. Il devenait dès lors de toute impossibilité à un observateur sérieux de ne pas jeter un coup-d’œil , au point de vue politique , sur la position dans les provinces syriennes de ces hommes influents , toujours et nécessairement mêlés , comme chacun sait , à la politique des gouvernements , qu’ils soient turcs ou qu’ils soient égyptiens. Voici donc Monsieur, vos observations profondes et vos considérations historiques.

« Les Jésuites , dites-vous , ont essayé plusieurs fois d’établir leurs missions et leur influence parmi les Arabes ;

ils n’ont jamais réussi , et ne paraissent pas destinés à plus 'de succès de nos jours. » {Voy. en Orient. T. II. p. Sjo.)

Ce qui nous paraît d’abord plaisant dans cette phrase , c’est le merveilleux aplomb de son auteur, et ce ton définitif ; nous dirions presque ce décret historique , par lequel, Monsieur le voyageur oriental , vous décidez sans restriction , ni ombre de doute, que les Jésuites n'ont jamais réussi chez les Arabes. Mais , Monsieur, il s’agit ici d’un fait public , d’une chose historique. Où sont vos preuves? Nous suffit-il de votre assertion? Et pourquoi? — Parce que vous avez écrit des vers ? Mais on peut , dans un style harmonieux , coudre une à une , les assujétissant au mètre et à la rime , de vagues imaginations ; on peut chanter le lac azuré , la nue qui passe , le ciel bleu, et le doux reflet de la lune , sans avoir obtenu à ce titre , chez les hommes sérieux , l’incontestable droit d’ètre cru sur parole , surtout en matière d’histoire , science positive , s’il en fut jamais. Les Jésuites , dites-vous , n'ont jamais réussi chez les Arabes. Qu’ils ne les aient pas tous convertis au Christianisme , rien de plus vrai ; et , sous ce rapport , ils se trouvent assez dans le cas de tous les apôtres. On ne voit pas d’ailleurs comment une nation farouche , ignorante , fanatique , sera tombée toute assouplie aux pieds d’une douzaine de missionnaires , se transformant en moins d’un siècle en peuple poli , civilisé et chrétien ; surtout quand on songe que ce peuple est mahométan , qu’il y a peine de mort pour le déserteur du Coran, que cette douce punition est également réservée au missionnaire qui tenterait de faire d’un sectateur de Mahomet un adorateur du

Christ (i) ; et que tout le ministère des Jésuites se bornait dès lors à maintenir dans la foi et les mœurs chrétiennes les restes malheureux des anciennes populations de l’Orient échappées, on ne sait par quelle providence divine , au fer assassin des farouches Musulmans et à leurs lob oppressives et barbares.

Mais vous n’avez pas voulu probablement , Monsieur , reprocher aux Jésuites d’avoir labsé les Turcs , toujours turcs. A ce titre vous leur décerneriez de doux et suaves éloges. Car vous aimez beaucoup les Turcs ce peuple à la prière , ce peuple tolérant. Il s’agit donc ici seulement des Arabes chrétiens , voyons , l’hbtoire à la main , si les Jésuites n’ont jamais réussi parmi eux. (2)

§. II. De leurs missions chez les Arabes ; s’ils n'ont jamais réussi parmi eux.

Ils avaient cinq établissements en Syrie : à Alep , à Damas , à Tripoli , à Seyde ou Saïda et à Aïntoura dans le Kesrouan chez les Maronites .Vous, Monsieur, si scrupuleux observateur, dans votre voyage , des plus minutieuses particularités , vous auriez pu voir de vos yeux le monogramme , ou chiure de la compagnie de Jésus , encore accolé aux armes de France , sur le fronton d’entrée de ces divers établissements

(1) Annales de la Propagation de la Fol. T. IV. p. 1. Coran. Ch. de la Conversion.

(2J Voir la lettre du tésuite Riccadona, 10 décembre 1838, insérée dans les Annales de la propagation de la Foi , qui donne nn démenti formel aux assertions étranges du voyageur bourguignon , et prouve que les enfants de saint Ignace ont réussi même parmi les Hnsnlmans. II'. Partie. Lettre IL

La fondation de ces missions remonte à l’an lôaS sous '.Urbain VIII. Ce grand Pape demanda au général des Jésuites Muzio Vitelleschi , des ouvriers évangéliques , capables de raviver et de soutenir chez les Arabes ou Syriens la foi de leurs pères. Le général jeta les yeux sur la France , terre toujours féconde en hommes apostoliques , et les PP. Manilier et Stella , tous deux de la province de Lyon , furent destinés à cette œuvre. Ils se fixèrent la même année à Alep. Les autres établissements ne tardèrent pas à se former , et depuis cette époque , ils se sont constamment soutenus , et ils ont fait le bonheur des populations chrétiennes. Ils sont tombés à la suppression des Jésuites seulement. On voit donc avec combien de vérité vous avez écrit :

Les jésuites ontessayéplusieurs fois <f établir leurs missions et leur influence parmi les Arabes; ils n’ont jamais réussi.

Si vous refusez de nous croire , reprenez la route d’Orient, les Chrétiens de ces contrées vous confirmeront la vérité de nos paroles , vous pourrez voir de vos yeux , que vous semblez avoir trop ménagés dans votre voyage , les maisons fondées par les Jésuites : si cette course n’était plus maintenant de votre goût , consultez les archives du royaume , allez aux ministères des affaires étrangères , de la marine ou du commerce , vous pourrez y trouver d’anciens parchemins , témoins véridiques de nos affirmations; et si toutes ces recherches vous paraissent trop laborieuses , alors ouvrez un livre d’histoire , les Lettres édifiantes , tout au moins , dont les trois premiers volumes pourront vous édifier sur cette question.

Il est donc historiquement avéré que , pour les missions

au moins^ les Jésuites ont réussi à les établir les Arabes , et cela , sans Tavoir essayé plusieurs fois , mais dès le premier essai. L’histoire, cette incorruptible dépositaire de la vérité , nous autorise donc à vous reprocher , Monsieur , un mensonge ou beaucoup d’ignorance ; choisissez.

§. 111. De l’influence des Jésuites parmi les Arabes.

Mais vous ne parlez pas seulement des missions des Jésuites, vous parlez encore de leur influence. Cette influence des enfants de saint Ignace parmi les Arabes , sera sans doute , celle de tout missionnaire chez les peuples qu’il évangélise : influence toute morale , librement acceptée , et ordinairement aimée, bénie , au moins par les Chrétiens sincères et vertueux ; influence , dont le principe premier est dans la mission divine , dans l’apostolat catholique , dans le caractère sacré et les nobles fonctions d’un ministère auguste et bienfaisant : influence obtenue par la parole divine , par les sacrements , et aussi (on est bien forcé d’en convenir) par la vie pure , le dévouement surnaturel , les vertus héroïques , le mérite enfin du missionnaire. La chose , en effet , est inexplicable sans cela : le missionnaire ne donne ni or , ni argent , il ne prêche aux peuples ni la révolte , ni les lois agraires , ni la licence ; au contraire , pauvre, sans faste , il vient au milieu d’eux , une croix à la main , et repète , parmi les nations abruties , les enseignements de r Homme-Dieu mort au Calvaire, et annonce le salut, la véritable délivrance par la foi et par les mœurs chrétiennes. Cependant il a toujours été influent ; les Jésuites , comme les autres , et , s’il faut s’eu rapporter à

l’histoire , plus que les autres peut-être , ont toujours eu cette influence. L’origine de cette influence n’est pas sur la terre , mais dans le ciel. Le succès des hommes apostoliques dans l’œuvre divine , dans la propagation de l’Evangile , nous les a toujours fait envisager comme les ambassadeurs du Christ (il , les ministres du Très-Haut , les instruments actifs de la rédemption. Oui, Dieu merci, ils sont à ce titre , et seront toujours influents ; oui , les Jésuites ont eu , eux aussi , eux qui ne forment pas pour rien la Compagnie de Jésus , oui , ils ont toujours eu cette influence , même chez les Arabes de la Syrie : il faut vous l’apprendre , Monsieur , puisque vous ne le savez pas.

Les Jésuites ne fiment jamais accusés de paresse. Le philosophe de Ferney , qui les connaissait beaucoup mieux que vous, sans les aimer néanmoins davantage , Voltaire a loué leur vie laborieuse. Aucun pamphlet , aucun libelle ne les a dits paresseux : Dieu sait pourtant que de pamphlets , que de libelles ont fait pleuvoir sur eux l’impiété , l’hérésie, le libertinage ou l’ignoble envie. Il suit de là que leur Influence chez les Arabes est incontestable ; s’ils n’avaient rien fait, rien obtenu , ils se seraient retirés. Leurs établissements , fondés en idaS , se sont maintenus et multipliés jusqu’à la suppression de leur Ordre : donc, un siècle et demi durant , ils ont eu de l’influence en Syrie.

Du reste les faits le prouvent assez : vous pouvez en voir le détail intéressant dans les Lettres édifiantes. Si vous récusiez ce témoignage, ( vous auriez mauvaise grâce à le faire , ) ce superbe et facile dédain ne nous désarmerait

(1) Prtf Chriito ergo legatione fungimur, il. Corinih. v, p. 20*

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pas ; nous vous prendrions alors par votre faible , je veux dire, la politique. Voiei, là dessus, un raisonnement à la portée de tous les esprits.

§. IV. Question d’Orient.

On a parlé et l’on parlera beaucoup encore de ce qu’on est convenu d’appeler dans le monde politique la question d' Orient. C’est en effet une question , et certains écoliers y ont fort mal répondu , à notre avis ; quand vint l’heure critique de l’examen , soit faute d’étude , soit incapacité radicale, ces échappés de collège s’embrouillèrent, se perdirent ; ils battirent si bien la campagne sur cette pauvre question que c’était le cas ou jamais de leur refuser net le diplôme de bachelier. Quoi qu’il en soit , d’anciens souvenirs se sont alors réveillés ; le protectorat de la France a été invoqué ; on a rappelé et on a fait sonner bien haut

l’influence du nom français dans tout le Levant : en un »

mot , on a dit , et l’on disait vrai , combien il était impolitique, désastreux pour nous , et malheureux pour les Levantins de perdre lâchement et de laisser tomber en d’autres mains une influence acquise depuis si longtemps en Orient par la France . Quiconque sait quelque chose de l’Orient , ne doute pas de la réalité et de l’ancienneté de cette influence. La diplomatie européenne , les machiavels anglais surtout n’eu ont pas douté.

Maintenant, Monsieur, nous vous adresserons une question . D’où vient cette influence de la France sur les Orientaux? A quoi tient-elle ? Vous n’en savez trop rien; nous allons vous l'appiendre. Nous vous étonnerons beau-

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coup , je le vois ; n’importe, dussent votre poétique front se dérider et vos harmonieuses lèvres en sourire ; dussiezvous même en hausser les épaules, voici la réponse historique , la vérité vraie , comme dirait IW. Thiers : cette influence est due aux Jésuites. Ne vous fïchez pas , Monsieur , qu’on ne se fâche pas non plus autour de vous : veuillez plutôt les uns et les autres nous écouter jusqu’au bout : seulement un peu de patience, de raison et de bonne foi.

D’abord l’influence française en Orient ne peut venir de nos traités avec la Sublime Porte. Ces traités ont pu nous mettre en bons rapports avec ce gouvernement , ils n’ont pas, je le présume, insinué dans les cœurs l’amour de la France. En effet , qui aime la France en Orient ? Les Chrétiens, c’est-à-dire, les Catholiques ; le peuple musulman nous méprise et nous déteste , comme il méprise et déteste par religion tous les infidèles. Mais les Catholiques , soumis au Turc , n’aiment pas , vous le savez bien , le gouvernement turc , et ils n’ont pas Heu de l’aimer : ce ne soatdonc pas les transactions politiques entre les cabinets de Paris et de Constantinople qui nous valent l’affection des Catholiques syriens. Il est vrai , la France autrefois obtint en leur faveur quelques actes d’humanité et de justice ; sous ce rapport la politique nous valut quelque chose. Et plôt à Dieu qu’on le comprit aujourd’hui ; m^is ceci, bien loin de déranger ma thèse , la confirme au contraire et la met dans tout son jour. Je vous le prouverai tout à l’heure.

En second lieu , attribuerez-vous cette influence à notre commerce ou à notre marine ? Mais tous les peuples de

l’Europe trafiquent dans le Levant , et aussi bien que nos vaisseaux , les navires étrangers abordent en Orient : sous ce rapport , nous sommes sur le pied d’égalité avec les nations étrangères.

Invoquera-t-on le grand nom de la France ? je sens tout ce que cette grandeur a de magique : je sens néanmoins qu’une telle fascination , très-puissante sur les âmes poétiques , à laquelle le chantre des Méditations ou des Harmonies doit se sentir porté à accorder beaucoup , ne sera jamais cependant envisagée par les hommes sérieux comme la source naturelle de notre puissance en Orient.

A quoi tient-elle donc encore une fois ? D’où vientelle ? Des Croisades, n’est-ce pas ? Vraiment, c’est amener les choses d’un peu loin ; et puis , on se croisait partout ; Tancrède n’élail pas français , et les Allemands prétendent avoir quelque part de gloire dans les hauts faits de Godefroi de Bouillon. Ne descendons pas jusqu’à Saint Louis , ce serait encore un peu trop haut : puis les Génois et les Vénitiens nous diraient que de Saint Louis à Louis XIII ils étaient plus que nous influents et actifs dans les Echelles du Levant.

De quel côté vous tournerez-vous , Monsieur ? Si vous le voulez bien , l’histoire vous tirera de peine. Elle vous apprendra une chose incontestable , une chose que nous vous invitons à vérifier dans les archives de France : le grand Colbert , homme d’affaires , vous aidera à résoudre ce nouveau point de vue de la question d Orient , nouveau pour vous et pour bien d’autres , mais que de véritables politiques, de véritables hommes d’État n’auraient pas dû ignorer. Oui, l’histoire à la main , les Jésuites ont

<Ionn(* il la France son inQuence en Orient. Voici cotn- 'ment.

Les Jésuites missionnaires en Syrie , étaient français ; ils eurent cependant parmi eux des Syriens , le P. Nacchi , par exemple , supérieur de ces missions pendant un long espace de temps. Or, d’après les règlements et les divisions administratives de l’Ordre , ces Jésuites syriens appartenaient aux provinces de la compagnie de France. On sent assez tout ce que cette fusion ou Incorporation des indigènes avec les français donnait à ceux-ci d’influence facile et naturelle dans un pays où ils comptaient des frères .

Ensuite , la vie du missionnaire le mêle , l’identifie aux populations ; son ministère le met dans des rapports de tous les instants avec la famille ; il est l’homme de la contrée, et chez un peuple religieux, comme les Maronites, par exemple, son ministère partout aimé , partout béni , lui gagne les cœurs , et les cœurs aiment aussi bientôt le pays d’où lui sont venus ces consolateurs , et ces guides bienfaisants , ces pères vénérés et tendrement chéris. De frivoles mondains , des hommes de plabir , ceux qui ne savent de la religion que des choses vagues , indécises , qui la reçoivent comme un sentiment ou un préjugé , tranchons le mot , les Chrétiens sans Christianisme , comme vous en connaissez , Monsieur , ceux-là verront , nous le savons bien , dans ce portrait du missionnaire une figure de roman ; ils y verront ce qu’ils voudront, l’expérience qui n’est pas romantique , continuera cependant à fournir des preuves , à se rire des philosophes de salon et de théâtre , à Instruire les nations de la puissance du ministère apostolique. De-

mandez plutôt aux Syriens eux-mêmes , et ils tous diront ce que leurs pères leur ont dit des bienfaits reçus par le ministère des anciens missionnaires , et quels regrets amers leur suppression laissa dans ces contrées depuis lors désolées. Nous ayons fait cette demande , nous ; et l'homme de l’Orient à qui nous l’adressions , vénérable vieillard, nous répondait , les larmes aux yeux , par un exposé simple et touchant des nombreuses institutions fondées dans la Syrie par les anciens Jésuites , ses pères , (comme il les appelait:) institutions pour l’enfance , pour la jeunesse, pour le clergé , pour tous les rangs du peuple , institutions tombées avec eux.

Nous aurions ici bien des choses à vous dire , Monsieur; pour abréger nous vous conseillerons encore la lecture des Lettres édifiantes. En attendant vous nous permettrez de conclure : oui, et l’histoire véritable, et la tradition du pays et l’amour du peuple en sont un infailUble garant, oui , les Jésuites étaient influents chez les Arabes.

Nous avons dit que la France leur devait sou influence dans le Levant : il est déjà facile de l’entendre ; mais les hommes d’Etat , les politiques du jour nous rient au nez , cette grimace est tout le fond et toute la forme aussi de l’habileté diplomatique de ces Messieurs. Laissons-les rire; le rire des Anglais et des autres concurrents /le la France nous venge de reste , et vengera trop longtemps l’histoire qui ne rit pas.

Nos habiles nous opposent donc les traités , le protectorat catholique de la France : voilà la seule source de toute notre influence politique , disent-ils ; et ils tournent sur le talon, et ils sont confus d’avoir poussé la condescen-

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dance jusqu’à daigner nous honorer de cette réponse ; ils ont abaissé leur hauteur jusques là !... Le rouge leur en vient au front. — Mais , de grâce , Messieurs , un peu de ce flegme , et quelque peu de cet aplomb si naturel , nous a-t-on dit, aux gens de votre profession. La patience est le parfum de la diplomatie. Veuillez nous écouter encore.

Nous ne nions pas les traités , nous ne contestons pas le protectorat , bien au contraire ; mais , Messieurs , ces traités et ce protectorat comment sont-ils venus ? Quels agents ont maintenu , en les réclamant sans cesse et en les obtenant toujours , la vigueur de ces traités et l'action de ce protectorat ? Les Jésuites , Messieurs : envoyés en Orient par le Pape Urbain VIII en 1620 , les Jésuites ne tardèrent pas à comprendre que leur ministère chez les Turcs , afin de se soutenir contre les avanies , les traitements atroces , la cruelle avarice des Pachas et les persécutions violentes soulevées contre eux , avait besoin d’une haute et puissante protection.

Heureusement pour nous, Messieurs, ces Jésuites étaient français : ils eurent recours à la France , qui fut généreuse pour eux. Louis XIII , par son ambassadeur à Constantinople , obtint en leur faveur un firman de la Porte : dès lors , ils s’établirent sans contestation à Alep. Ils eurent sans doute , de temps à autre , à subir d’injustes persécutions , mais enfin la France leur vint toujours en aide , et ces persécutions devinrent elles-mêmes la cause des traités et du protectorat obtenus par la France en laveur des Chrétiens d’Orieiit.

Nos consuls dans les Échelles du Levant , avaient remarqué l’ascendant et l’amour acquis aux Jésuites cli.jzles

populations syriennes ; celui cl’Alep , Piquet , eut la bonne idee de leur confier , avec le titre de chapelains , l’administration spirituelle de la chapelle consulaire : car les consuls alors avaient pour eux-mêmes et ceux de leur nation que le commerce attirait en Orient , un culte public , une églbe ouverte où les Orientaux pouvaient se convaincre au besoin de la religion de la France. Cette religion ne gâtait pas nos affaires , Messieurs ; elle nous concilia la faveur du peuple ; ce pauvre peuple venait abriter dans l’église consulaire sa religion qu’il aime , qui est toute sa nationalité ; c’est ce qui nous a popularisés chez lui. Louis XJV et Colbert , le grand Colbert , Messieurs , le comprirent bien vite : aussi à peine informés par le chevalier d’ Arvieux , alors notre consul général à Alep , de tous les biens opérés par les Jésuites dans les provinces syriennes , ce grand Monarque et son ministre intelligent se hâtèrent de conférer à perpétuité et officiellement à ces missionnaires un titre que jusque là ils tenaient seulement de la bienveillance et de la faveur de nos consuls, (i) La protection de Louis XIV et de ses ministres s’étendit à toutes

(1) Brevet da Roi,

• Aujourd’hui scpli^oïc de juin mil six ceiit soixante-dix-neut, le Roi dtaut à Saiut-Germaiu-en-Laye , voulant gralîGer et favorablement traiter les Pères Jésuites français , missiounaires an Levant , en eonsidéra* Uon de leur zèle pour la religion, et des avantages que ses sujets , qui résident et qui trafiquent dans toutes les Échelles , reçoivent de leurs insli'ucUons , sa Majesté lésa retenus et retient pour scs chapelains, dans l'église et chapelle consulaire de la ville d’Alep en Syrie , veut qu’ils soient dorénavant reconnus en cette qualilé par tous les négociants au dit pays ; qu’ils aient l’administration de ladite église ou chapelle consulaire ; qu’ils y fassent tons les exercices spirituels propres à leur instituL’jn : et sa Majesté , pour marque de sa volonté, m’a ordonné d’expé-

les résidences des mbsionnalres. Le duc d’Orléans, régent du royaume , suivit cette sage politique , Loub XV la continua et nos ambassadeurs à Constantinople , de Guilleragues , de Châteauneuf , de Bonnac , de Villeneuve , d’Andrezel , de Castellane , etc. etc. secondèrent admirablement , et toujours avec énergie une si intelligente pensée. Les Pompadour et les Dubarry , soutenues de la clique philosophique , cette école si morale , si profonde et si bienfaisante dans ses vues , ne présidaient pas encore aux destinées de la France.

Une chose est donc sûre , Messieurs : la France à bien réellement conquis dans le Levant une très grande influence , elle l’a conquise par les moyens les plus honorables , en protégeant le faible et l’opprimé , en venant au secours de ses frères persécutés , brutalisés par un farouche et sauvage despotisme. La France a sauvé les chrétiens d' Orient, et c’est au souvenir de ce salut qu’elles étaient si accoutumées à en recevoir, que dernièrement encore nous avons vu les populations du Liban tourner vers nous des yeux pleins de larmes et tendre des bras suppliants. Mab ne l’oubliez pas non plus , Messieurs , les Jésuites furent les solliciteurs de cette protection ; devenus pères de ces peuples , ils firent un généreux appel à leur

dlcr le présent brevet, qu’elle a voulu signer de sa main , et fait contresigner par moi son conseiller-secrétaire d’état et de ses commandements et finances. •

Signé; LOUIS, et plus bas , Colbebt.

Ce brevet Fut enregistré an Parlement d’Aii le 3 août de la même année .elle Vicomte de Gulllcragues , ambassadeur à la Porte , en ordonna l’exécution par sou ordonnance de 6 septembre 1679.

patrie , cette patrie était déjà grande en Orient par îa gloire ; à leur prière, elle devint plus grande encore par l’humanité , par la religion , elle devint surtout chère et comme une patrie adoptive pour ceux quelle arrachait à l’oppression, à l’esclavage , à la mort. Voilà l’histoire de leur influence en Orient , Messieurs ; cette histoire ne leur reproche rien. Chacun a rempli noblement son devoir; les missionnaires ont eu des entrailles de pères pour ceux qu’ils évangélisaient : la politique française , loyale , grande , et pleine d’humanité , parce qu’elle était religieuse , a entendu leur prière , elle est intervenue. Dès lors fut fondée votre puissance ; elle reposa sur le plus solide fondement , l’amour et la reconnaissance joints à l’intérêt. »

§. V. M'. de Lamartine faux prophète. Singulier raisonnement du voyageur philosophe.

Sans pousser plus loin la démonstration , nous tirerons cette conclusion : Monsieur, quoique poète , d’autres diraient , que poète, vous prophétisez sans fondement et contre toute raison que les Jésuites dans la Syrie « ne paraissent pas destinés h plus de succès de nos jours. » Cette prophétie repose dans les idées du voyageur-poète , sur le passé : mais le passé n’est pas d’accord avec notre prophète : donc Use trompe dans ses visions de l’avenir. La logique, qui n’est pas visionnaire , nous conduit forcément à cette conclusion.

Ici nous pourrions encore entasser les preuves de fait , mais comme vous n’en citez pas une seule , nous sommes dispensé dès lors de vous prouver plus longuement votre ignorance ou votre nous n’achevons pas ; nous b!es-

serions vos délicates oreilles , si souvent chatouillées par des paroles adulatrices.

Au surplus , et nos lecteurs sauront pourquoi , à défaut de preuves positives, vous faites un singulier raisonnement, le voici : Il rCy a point de politique , nous dites-vous , (Lins la religion des hommes de V Orient ( si vous parlez des chrétiens , c’est vrai : ) complètement séparée de la puissance cwile, elle ne donne ni influence ^ ni action dans Vétat ( nous admirons , Monsieur , avec quel naïf aplomb vous apprenez à l’Europe que le christianisme est séparé , en Turquie, de l’état civil) U état est mahométan (merci de la nouvelle ) Le catholicisme est libre , ( de souffrir, de payer de tyranniques impôts, d’être écrasé , de mourir:) mais il n!a aucun moyen humain de domination ^ vous pouviez-vous dispenser de nous l’apprendre. De ces principes si lumineux , et dont on ne saurait contester, sinon la profondeur , du moins la justesse , voici quelles déductions philosophico-poétiques vous tirez : Or , c*est par les moyens humains que le système des Jésuites à essayé cTagir (toujours des essais) et agit religieusement. {Voy. en Orient. Ibid. )

Que voulez-vous dire , Monsieur? Qu’est-ce qu’un système qui agit religieusement par clés moyens humains ? Cependant vous n’avez pas l’air de rire ici , et vous parlez très sérieusement. Pourriez- vous nous apprendre comment les Jésuites ont pu agir religieusement par des moyens humains pendant près de deux siècles , dans un pays où de votre aveu le catholicisme na aucun moyen humain de domU nation^ et comment surtout , ils ont acquis dans ce pays une influence incontestable.

Nous ne voyons dans ce singulier raisonnement qu’une chose évidente ; l’envie de dire quelque chose contre les Jésuites. C’est du bon ton et c’est un titre de plus à la haute réputation d’homme politique que vous ambitionnez : à la bonne heure , mais il est vraiment dommage pour le philosophe de déraisonner , même à ce prix , aussi pauvrement.

Pour en revenir aux moyens humains , qui sont si peu de votre goût, Monsieur le poète religieux , nous vous engageons et vos lecteurs avec vous , à lire dans le recueil des Lettres édifiantes, celle entr’ autres du P. Nacchi , supérieur général des missions de la Compagnie de Jésus en Syrie et en Égypte au T. R. P. Michel-Ange Tamburiui, Général de la Compagnie de Jésus. Il est précisément question dans cette lettre des moyens employés pai’ les Jésuites; on verra s’ils sont humains. Ce zélé missionnaire avait prévu sans doute la sollicitude , sur ce point , d’un missionnaire d’une autre espèce et fin , comme sont tous les disciples de saint Ignace , deux siècles avant la demande , il avait déjà donné la réponse.

Voici la conclusion que vous tirez de votre admirable raisonnement : ce pays ne leur convenait pas ; mais , vous vous moquez donc ? Comment , la Syrie ne convenait pas anx Jésuites? Mais alors pourquoi y sont-ils allés , et pourquoi surtout y sont-ils restés ? Ce pays leur convenait si bienqu’ilsTontcVan^c'/wé, qu’ils l’ont habité, qu’ils y ont eu des établissements fixes, de nombreux missionnaires depnis i6a5 jusqu’à la suppression de leur Ordre. Il leur convient encore tellement qu’ils y sont revenus , qu’ils y demeurent et y demeureront (i).

(]) Voir les auuales de la Prop. de la foi , Tom. XII , XIII , XIV.

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§. VI. Contradiction du Critique. — Il u’esl point vrai que le haut clergé du Liban ait éloigné les Jésuites.

D’après ces aperçus d’une vérité si fortement empreinte de haute philosophie et de science historique , vous ajoutez , nous ne savons trop pourquoi , ni vous non plus :

La religion y est divisée (il s’agit sans doute de la religion chrétienne ) en communions orthodoxes ou schismatiques dont les croyances font partie du sang et de l’esprit héréditaires des familles. Sauf tout le respect dû à un académicien , nous demanderons au membre de l’Académie française , ce que veulent dire en français , des croyances faisant partie du sang des familles ? La croyance est-elle dans le sang , ce sang fût-il d’ailleurs sang héréditaire ou sang des familles Il y a ce nous semble , dans le sang et l’esprit héréditaires ou non de certains poètes un peu trop de vapeurs.

Voici en effet le terme où vous vouliez nous conduire: Le haut clergé maronite , dites-vous , en finissant ces considérations jésuitiques , quoique simple et bon, ne pouvait -voir d’un œil bienveillant l’établissement parmi eux, ( qui eux ? Le haut clergé ? Le français n’admet pas la règle, Turba ruitou ruunt.) d’un corps religieux qui aurait enlevé une partie des populations catholiques à leur (encore un pluriel ) domination spirituelle. — Nous vous arrêtons là , Monsieur , et que deviennent donc , maintenant toutes vos affirmations précédentes ? Le haut clergé maronite , au souvenir probablement du passé , craignait donc l’influence des Jésuites? Ils avaient donc réussi anciennement à établir , parmi les Arabes et leurs missions

et leur influence. Vous ii’êtes pas adroit , Monsieur , quoi ! dans la même page , se contredire de la sorte ? renverser étourdiment à la fin du chapitre toute ime théorie historique, politique, philosophique ! et cela d’un seul mot ! ah ! le poète , nous le voyons bien, nuira toujours au philosophe.

Au fond , le haut clergé maronite est fort innocent de toutes vos suppositions , et cet œil peu bienveillant que vous lui prêtez, est encore une invention du poète- voyageur. D’où il suit manifestement, et la chose devient presque divertissante , que cette fois encore vous avez été assez mal inspiré ou par la muse , ou par l’histoire , ou par le bon sens , certainement par la vérité. Serait-ce par l’envie de mordre les Jésuites ? C’est , nous en convenons , un morceau friand ; mais fallait-il pour cela se mordre soimême. Hé bien ! le haut clergé maronite a tellement vu d’un œil bienveillant l’établissement parmi eux d’un corps religieux, c’est-à-dire, des Jésuites , il a si peu craint de voir enlevé par eux une partie des populations catholiques à leur ( sa ) domination spirituelle , qu’il a demandé lui-même, et lui seulement par des instances réitérées , ces Jésuites ; qu’il a répété ne pas vouloir d’autres missionnaires , et qu’il a enfin soutenu avecun certain gouvernement, une lutte assez longue pour les avoir chez lui. Vous pouviez ignorer ces choses là ; nous ne vous en ferons pas un reproche ; nous vous reprochons d’avoir parlé avec une confiance enfantine et désespérante de ce que vous ne saviez pas du tout. Nous trouvons enfin trop aimable de votre part, d’inventer non-seulement le contrepied de la vérité , on le pardonnerait à l’ami des muses , mais une fa-

ble qui , si elle était vraie , aurait au moins le grave inconvénient pour vous de détruire tout l'échafaudage précédemment construit.

Voici les faits. Le Patriarche des Maronites demanda les Jésuites; ils arrivèrent au Liban en i833. Les populations catholiques les revirent avec bonheur. Le haut clergé maronite , qui les demandait , leur fit l’accueil le plus touchant. Nous avons sous les yeux , dans ce moment , le récit authentique de ce fait, dont, à une autre époque , le neveu lui-même du Patriarche des Maronites , évêque aujourd’hui en Syrie , nous avait donné les intéressants détails. JVIais certains étrangers ne partagèrent pas cet enthousiasme. Il y eut de l’opposition, nous ne dirons pas, une opposition impolitique , c’est trop évident , mais injuste. Le Patriarche ne pensait nullement à remettre les Jésuites eu possession de leurs anciens établissements ; ils ne le pouvait pas ; ces résidences appartiennent , comme nous l’avons vu , à la France : elle seule pouvait en disposer. Les Jésuites non plus n’avaient jamais eu cette idée : ils venaient appelés seulement par les Maronites : ils traitaient seulement avec eux. Cependant l’opposition s’alarma; elle fut surtout déconcertée quand elle apprit que la maison et collège d’Aïntoura allait passer aux mains des nouveaux venus. Que fit-elle alors ? Elle employa la ruse et la force brutale. Elle dit au Patriarche des Maroni, tes, Aïntouraest à nous. Le Patriarche , l’émir Beschir, toute la nation de réclamer, de représenter ses droits et les titres incontestables et authentiques de sa propriété , on se moqua de tout cela, et pour couper court à toutes les réclamations , on fit luire aux yeux des Maronites le sabre

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de Méhémet Ali. Il fallut plier; Aïntoura fut cédé à d’autres. Cependant ces possesseurs , imposés par la force à la nation maronite , ont dù reconnaître ses droits , comme on peut s’en convaincre par la lecture de l’acte authentique passé , à cette occasion , entre cette nation et les directeurs forcément imposés, (i) Nous pourrions vous citer encore d’autres pièces , des lettres du Patriarche sur toute cette affaire , et vous verriez si en effet , le haut clergé inaronite ne pouvait voir d’un œil bienveillant l’é> tablissement des Jésuites. Nous aimons mieux vous renvoyer encore aux archives du Ministère ; vous pourrez voir de vos yeux ce que nous vous dirions ici. Demandez la correspondance sur cette affaire , entre M. de Saint- Aulaire , ambassadeur à Rome, et M. Sébastiani , ministre des affaires étrangères. C’est le plus court chemin, ce nous semble pour un homme politique.

Quant aux Jésuites alors comme en d'autres rencontres , ils secouèrent la poussière de leurs pieds; ils allèrent dresser leur tente sur un sol moins disputé. L’émir Beschir leur donna une résidence , l’émir Haïdar Ka'id-Bey leur en donna une autre , plusieurs cheiks et seigneurs leur hreut des offres pareilles, ils en reçurent de la part des Druses et des idolâtres de l’Hauran. Les Maronites , et le haut clergé en particulier , ont gémi de se voir violentés et frois-

(1) Cet acte fut p.issé te 25 février 1834 entre le B. Joseph-Pierre patriarche des Maronites et les Pères François Le Roi , supérieur d’Aïiitoura et Antoine , supérieur général des Lazaristes en Syrie. Il y est dit en propres termes : • .Voua n’avons jamais prétendu et nous ne prétendons pas aujourd’hui que ledit collège ait d’autres propriétaires que les Maronites, ses uniques fondateurs ; et quoique quelques-uns d'cntr’eui fussent Jésuites , etc. etc.

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ses dans leurs afTections. Hélas ! c'était pour cette nation malheureuse , le prélude d’autres vexations , comme une annonce de ce lâche et impolitique abandon où l’a laissée une puissance, autrefois sa sauve-garde et sa magnanime protectrice. Mais les liens entre les Jésuites et les populations du Liban ne se sont pas relâchés : la persécution et les trames d’une basse et ignoble envie , d’une impolitique et puérile défiance ont reserré plus étroitement que jamais les nœuds de leur mutuel amour , de leur dévouement réciproque. Vous pourriez au besoin vous instruire dans les bureaux du Constitutionnel. Ce jésuitophobe vous dira quelles furent ses frayeurs et ses alarmes lorsque le Liban était en feu. Il savait, à ne pas en douter, que la Syrie entière s’était insurgée à la voix du P. Ryllo , « tant cet homme , disait-il , a d' influence en Orient. » Il est vrai, c’était bien là un des mille rêves du vieux champion de l’incrédulité ; mais enfin le bon homme ne doutait pas de l’influence des Jésuites , et ii se fut courroucé probablement, et bien fort , contre l’étourderie d’une tête assez légère pour oser soupçonner le contraire.

Vous terminez votre dissertation par ces mots solennels: Les Jésuites n'existent donc plus en Syrie : on ne pouvait certes conclure plus ingénieusement. Nous l’avouerons néanmoins nous ne nous attendions pas à l’audace de ce dernier trait. La lecture de quelques pages des Annales de la Propagation de la Foi aurait suffi pour vous désillusionner. Reste donc plus que jamais et avec toute la force d’un fâcheux dilemme , notre première et constante accusation : ou M. de Lamartine ne savait pas ce qu’il disait ou bien il a Turbanité française nous défend d’achever la phrase.

— Revenez en Orient, vous y trouverez les Jésuites (i).

Vous n’aimez pas les bornes , Monsieur , ni nous non plus. Vous deviez donc laisser aux esprits bornés ces plates et vagues accusations contre un corps religieux , dont tout le malheur est d’être entièremei^ dévoué aux intérêts sacrés de la Religion ; vous ne deviez pas vous faire l’écho des vieilles antipathies de l’immonde phiiosophisme. 11 était digne d’un homme qui a pourtant quelque noblesse dans ses sentiments et qui aspire à la capacité politique , d’envisager les choses de sang-froid , d’examiner sérieusement la question , et de prononcer en vue seulement des intérêts véritables de la justice et de la vérité : il convenait enfin à celui qui se donne le rôle d’historien , de ne pas se jouer de la vérité historique , de ne pas heurter de front jusqu’à la vraisemblance , de ne point transporter dans un livre où l’on se donne les allures d’un important personnage , tout le vague , toutes les illusions , le décousu et le nuageux d’une rêveuse et fantasque poésie.

Nous avons l’honneur d’être , etc.

(l) Annales de la Prop. de la foi , compte rendu de l’an 184Î. Scconi'S accordé aux missions de la CompaEole de Jésus en Syrie et collège do Beyroulb 16,000 fr. Toiii. XIV , pag. 184.

SECONDE PARTIE

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