DE L’AMÉRIQUE DU SUD
en es- PREMIÈRE LETTRE.
; dans —
Monsieur e'Aebé,
e con- TT
If^ence ^ ^ indigène de PAmérique du Sud , qui ,
^ ^ après avoir parcouru une grande partie des
^ \ établissemens européens dans les Deux Indes ,
P ulot 3 dernièrement son séjour en Europe , ose vous adresser quelques observations sur votre ouvrage intitulé : Des Colonies ^ ou de la Révolution actuelle de l^ .ydmévicj^ue ,
Ne croyez pas qu’une critique envenimée va couler de ma plume. Bien loin d’aller sonder vos intentions , et de vous prêter des vues qui ne seroienl pas expressément énoncées par
vous-même , je vous promets de trouver bon ou de présenter comme tel tout ce qui serolt susceptible d’une interprétation favorable, même à l’aide de toutes les ressources que la dialectique pourroit fournir a-ii plus chaud de vos apologistes. Mais lorsque la force de la vérité l’emportera , et qu’il ne me sera plus possible d’être de votre avis , veuillez aussi en croire à ma sincérité , et conserver ce calme et cette mansuétude qui siéent si bien à un homme de votre état.
Par une conséquence nécessaire de ce que je viens de vous dire , je ne m’attacherai qu’au fond des choses , et je ne porterai pas ma témérité jusqu’à vouloir juger , imiter , ni meme concevoir votre style : un étranger n’en a pas le droit. Je laisserai donc passer le genre humain qui êst en marche ; je ne me mêlerai point ni de la mère , ni des enfans j ni de leurs métamorphosés , et, appelant chaque chose par son nom , je ne parlerai absolument que des colonies et des métropoles.
Votre ouvrage , si je ne me trompe, repose sur une double base : la nécessité que 1 Europe s’occupe des aflàires de l’Amérique , pour l’empêcher de retomber dans le néant, et les avantages pour l’Europe meme de s en occuper.
Quelque distance qu’il y ait entre vos opinions
et les miennes , nous sommes cependant d’accord sur l’essentiel : sans l’Europe, l’Amérique va disparoître de la carte. Les germes du bonheur se trouvent bien dans son sein , mais ils sont étouffés par une multitude de plantes hétérogènes, et il n’y a que la main européenne qui puisse les classer et les rendre toutes profitables.
On compare souvent, et sans discernement , les Etats-Unis à l’Amérique espagnole j et l’on infère de l’indépendance et de la prospérité actuelles de l’im , l’indépendance et la prospérité futures de l’autre : il n’y a cependant rien de commun entre ces deux pays.
Les Etats-Unis étoient une véritable colonie , c’est-à-dire une portion de la nation anglaise, transplantée en Amérique. (^). Ils étoient déjà un peuple nombreux , Industrieux , éclairé , et leur révolution a été écrite en deux mots : Les présidens ou gouverneurs ^ qui jusquHci nous venoient Angleterre ^ seront dorénavant élus en Amérique pctr des Américains et parmi des Américains, Voilà le seul changement essentiel qu’on trouve dans l’Amérique anglaise d’aujourd’hui , comparée à celle de 1776. Leurs
O ^oyez le Traité de M. le comte de Hogendorp , sur le système colonial de la France.
sénats , leurs assemblées populaires exlstolent déjà 5 des chartes solemnelles les avoient créés , ropinion et l’habitude les avoient fortifiés : tout marcholt enfin. Quelle différence avec l’Amérique espagnole !
Les soi-disant colonies espagnoles ne sant pas des colonies proprement dites (^). Habitées par des Européens , par des créoles , par des indigèneSj et 5 sur quelques points , par des» nègres esclaves ou affranchis , et par une multitude de castes 5 nées du mélange de toutes ces races , elles ne forment pas chacune un peuple , mais plusieurs peuples réunis , ou plutôt divisés , et qui se rangent tour à tour sous la bannière du plus hardi , du plus heureux , où de celui qui les flatte davantage. Ils se détestent les uns les autres , et vous avez raison , M. l’Abbé 5 les haines religieuses du XVI.® siècle ne sont rien en comparaison des haines qui existent entre ces diverses castes , et qui , malheureusement , sont entretenues par quelque chose qui frappe les sens et qui ne s’efface jamais : la différence de couleur et de traits. Je vous parle en homme qui appartient à une de ces castes j et qüi , peut-être ^ n’est pas tout-à-fait exempt des pré-
C) Voyez la note c.® i , à la fin»
jugés qui s’y rattachent , malgré son long séjour parmi les philanthropes européens.
Celle qui aujourd’hui prend le pas sur toutes les autres , est celle des créoles , celle des Espagnols d’origine. Les Européens qui se trouvoient sur les lieux étant en petit nombre , ou se sont rangés du parti des créoles , ou ont afflué dans les armées royalistes ; et par-là , les créoles se sont trouvés les plus forts, parce qu’ils étoient les plus riches et les plus éclairés de tout ce qui restolt * mais aussi ce sont eux qui détestent lepl us les autres castes, et qui en sontle plus détestés. La raison en est claire , la force des haines est toujours en raison de la proximité physique et morale. On déteste plus son limitrophe que l’étranger avec lequel on n’a rien à démêler.
L’Européen quoique moins philanthrope sous la zone torride qu’il ne l’étoit en Europe , conserve toujours une partie de son calme philosophique ; il devient une espèce de médiateur entre le créole et l’indigène , et s’attache naturellement celui-ci , par la raison que tout médiateur désintéressé est toujours cher à la partie la plus foible. D’un autre côté , les préjugés et la haine du créole contre l’indigène
( ) la noie n.« 2,
n’en deviennent que plu^" forts , loi'Squ’il le voit protégé par son ennemi et son rival l’Européen.
Je dis toujours Européen et non Espagnol , parce que chez nous le mot Espagnol est synonyme de blanc ^ et se donne également au créole, au véritable Espagnol , et à tout autre Européen ou homme blanc.
Monsieur ^ me dit-on un jour en entrant chez moi , un Espagnol ^que je crois Français y est venu vous demander. Effectivement c’étoit un officier français.
Puisqu’à proprement parler il n’y a d insurges que parmi les créoles, puisque les autres sont tout au plus des auxiliaires , quelquefois des ennemis cachés, qui se tournent du coté des royalistes sitôt qu’ils paroissent j puisqu’aux Philippines, où les créoles ne dominent point, et aux Antilles , ou la peur des nègres les contient , il n y eut jamais d’insurrection , il faut bien que ce soit sur les créoles que nous établissions nos calculs.
Effectivement , que feroient les indigènes , qui sentent leur grande infériorité auprès des races européennes , et qui , outre cela, n ont ni propriétés , ni capitaux , ni talens pour se gouverner eiix-memes ? Us sentent bien qu ils seroient la proie de la première poignée d Eu-
ropeens qu se présenteroit ('*'). Que feroit une misérable troupe de nouveaux affranchis , avec moins de ressources que les indigènes ? Enfin que feroient les castes mêlées, plus foibles encore, ayant à combattre les uns 4^t les autres , dont elles sont également méprisées ? Il n’y a que les créoles qui puissent viser à l’indépendance ^ les autres doivent se ranger autour d’eux comme des parties subordonnées.
Mais les créoles ne sont nulle part assez nombreux pour devenir eux seuls indépendans , car l’indépendance suppose le moyen de pouvoir repousser les attaques de l’exterieur , quelque éloignées , et quelque improbables qu’elles paroissent. Or , comment les créoles , qui composent à peine un tiers delà population de 1 Amérique , parviendroient-ils à tenir les autres castes dans le respect , et à se défendre en meme-temps contre les Européens ou contre tout autre peuple en état de les attaquer ?
Je ne vois que deux moyens de réussir , ( ne vous scandalisez pas, M. l’Abbé, car en hypothèse on peut tout dire) je n’y vois , dis-je , que deux moyens, exterminer toutes les autres castes , ou s’en servir en les ralliant a la cause commune.
0 la note n.® 5.
L’extermination est aussi impossible qu’elle »cro,t atroce , et rallier à leur propre cause les
inuigenes, les nègres, les mulâtres , les métis,
est plus difficile qu’on ne pense. La chose est aisée pour un moment et tant que le bruit des armes étouffe la voix de la raison ; mais il ne s’agit pas de l’effervescence d’un moment; il s’agit de rendre cette alliance durable , il s’agit de concilier tous les intérêts.
Que fera-t-on de ces autres castes? leur accordera-t-on la plénitude des droits civils et les égalera-t-qn aux blancs? Mais les préjugés s’y opposent; j’allois même dire la raison et la justice, je me icontenterai de dire la politique ; la distance de la civilisation est trop grande , cela ne pourroit produire aucun effet durable (*).
En fera-t-on des Ilotes ? Mais d’après l’idée que nous attachons à ce mot, autant vaudroit les exterminer. Heureusement l’un n’est pas plus facile que l’autre , car pour avoir des Ilotes, il
faut avoir des Spartiates , et je n’en connois pas dans mon pays.
Prenant un terme moyen , en fera-t-on une espèce de tiers-état? Mais pour qu’il y ait un tiersétat , il faut qu’il y en ait un second. Ce n’est
C) ^ oyez la note 4*
pas un jeu de mots, M. PAbbé, cVst un axiome de politique. Cn tiers-état, qui n’a pas un second qui le protège contre le premier n’est qu’un peuple d’ilotes tant qu’il est pauvre et ignorant, et il devient une armée de jacobins , dès que vous avez la maladresse de lui laisser acquérir des propriétés et des lumières. Rappelez-vous les siècles ou la médiation de l’église tempérolt les rigueurs du système féodal ; rappelez-vous le temps ou votre influence comme pontifes étant diminuée , vous vous en êtes tenus au rôle de seigneurs , et vous vous êtes confondus avec eux * et vous ne serez plus étonné ni des malheurs qui ont affligé l’Europe , ni de ceux qui menacent l’Amé rique.
La combinaison de tous ces élémens discordans exigeroit au moins beaucoup de lumières et beaucoup de prudence , et malheureusement les créoles espagnols ne sont pas à beaucoup près aussi éclairés que l’etoient les Américains anglais lorsqu’ils se séparèrent de leur métropole; encore est-il probable que les Washington et les Franklin eux-mêmes auroient échoué , s’ils avoient eu tout à créer comme les Américains espagnols, et s ils n’avoient pas eu à leur appui une opinion publique , déjà formée et uniformée par une longue habitude.
( lO )
Ce ne sont pas seulement les castes qui luttent contre les créoles : ils luttent encore contre euxmemes. Vainement leur présente-t-on le modèle des Etats - Unis ; ces institutions ne s’accordent ' guère avec leurs idées , ni avec leurs habitudes. Il en parlent , ils ne les imitent point. Ou sont leurs sénats , modérateurs de la démocratie ? Ce sont plutôt les Constituans français qu’ils prennent pour modèle , et nous savons 5 par raison et par expérience 5 que les Constituans français ne sont pas des modèles à suivre.
Où auroient-ils d’ailleurs puisé les connoissances nécessaires pour le grand œuvre qu’ils ont en main ? D’où leur seroient venues les idées de politique administrative ? La littérature espagnole ^ il faut l’avouer , n’est pas bien féconde sur ces matières , et en France meme , les idées justes n’y sont pas de bien longue date : il n’y a que les brochures de cés dernières années qui en parlent pertinemment. Les auteurs qui ont précédé la révolution , ou qui 1 ont suivie de près, n’étoientpour la plupart que des faiseurs de systèmes 3 leurs théories n’étoient pas fondées sur l’observation des faits , comme toute bonne théorie doit l’être ; et , tout en rendant justice aux rares talens des Montesquieu et des Rousseau , il faut avouer
qu’ils n’en savoient pas autant , qu’ils n’en pouvoleut pas savoir autant que les lîuroc et les Blackstone. Aujourd’hui même Calais est bien loin de Douvres.
Les créoles espagnols manquant des connolssauces nécessaires , n’ayant pas des idées bien positives , ni de ce qu’ils veulent, ni de ce qu’il leur faut , marchent en tâtonnant dans le laljyrinthe des systèmes , et sont aussi divisés entre eux , qu’ils le sont avec les autres castes. Les uns et les autres n’attendent , pour s entr egorger , que le moment ou l’Espagne les aura abandonnés à leur sort. Ce jour-là , si jamais il arrivoit , les scènes des Pizarristes et des Alma- «ristes recommenceroient.
L’Europe seule peut sauver l’Amérique; l’Europe seule, en donnant aux A,mérlcalns des lois qui leur conviennent , des lois qui réunissent tous les Intérêts , et qui s’accordent avec leurs besoins réels , peut leur dire , d une voix imposante et paternelle : Vous irez jusque-là ^ et vous ne franchirez pas ces homes y l’Europe seule peut en imposer salutairement à toutes les castes et à tous les partis ; assigner à chacun la place qui lui convient , et l’y retenir par le sentiment de la nécessité.
Lorsque je dis l’Europe , ne croyez pas que
je sanctionne les actes de votre congrès y ne Cl oyez pas non plus que j’aie la prétention de le dissoudre • je n’entre pas , pour le moment, dans une question de droit public , plus difficile qu’on ne pense. Vous la décidez d’un coup de plume : moi , Américain et colon , j’ai le sang moins vif - d’ailleurs, je ne flatte ni les gouvernemens , ni les peuples ; je révère trop les uns , j’aime trop les autres, pour clierelier à les abuser. Je ne me flatte pas moi-même , et cherchant ma propre conviction , ainsi que celle des autres , avant d’avoir une opinion , je commence par raisonner. Voilà la méthode que j’emploierai pour éclaircir un jour avec vous cette importante question.
L Europe seule peut donc sauver l’Amérique^ mais le doit-elle ? Si l’humanité entre pour quelque chose dans les conseils des hommes , il n’y a pas de doute.
Cependant , comme ni M. l’Abbé , ni moi ne nous sommes proposé de faire un sermon , nous laisserons la morale de côté * nous en reviendrons a la politique , et nous poserons la question de cette autre maniéré : L^Europe est-elle intéressée a la conservation de V Amérique ? c’est l’Europe meme qui doit nous répondre.
A vous donc , Messieurs les Européens.
« Aimez-vous le sucre de betteraves? Voulez- » vous vous passer de café , de chocolat, de )) cochenille , d’indigo ? Ou voulez-vous aller » acheter tout cela , au-delà du Cap des Tcm- )) pètes, au seul entrepôt qui y existe? Et vous, )) Mesdames , êtes-vous disposées à fondre vos y> chaînes d’or et vos bijoux , lorsque la disette )) des métaux précieux en portera le prix au )) dessus de vos moyens ? ))
Je ne vols qu’une seule nation qui pût se tromper sur la réponse; je dis se tromper , paree que tout aussi intéressée , plus intéressée même que toute autre à la conservation et à la prospérité de l’Aûiérique , l’intérêt du moment et une fausse politique pourroient cependant l’égarer sur ses véritables Intérêts, ce qui est impossible chez les autres , où la question se présente pure et. simple.
J’ai dit conservation et prospérité de l’Ame-* rlque. Croiriez-vous , M. l’Abbé , qu’il y a des politiques qui font une distinction entre ces deux choses , et qui accordent l’une et nient l’autre; qui croient utile de conserver l’Amérique , et pensent en même-temps qu’il ne faut pas la laisser trop prospérer ?
Il y a effectivement des esprits qui, parla même raison qu’ils ne volent rien, veulent tout prévoir;
ils lie dislliiguent pas les olijets réels qui sont à quatre pas , mais ils voient des fantômes dans le lointain : semblables à Don Quiebotte , qui distmguolt parfaitement les armées de Pentapolin là où Sancho n’apercevoit qu’un troupeau de moutons. Ceux-là croient prévoir, dans la prospérité future de 1 Amérique , la décadence inévitable de l’Europe 3 comme si la raison et l’expérience ne prouvoient pas , au contraire , qu’on s’enricliit auprès des riches et non auprès des pauvres ; et que l’Amérique riche , consommant davantage , et payant mieux les objets européens, soutiendra , au contraire , l’Europe dans sa décadence , ou la poussera davantage vers sa prospérité , et que , de toutes les manières , si l’Europe se ruine , ce ne sera jamais à la prospérité de l’Amérique qu’elle en devra rejeter la faute.
C’est ce dont j’aurai l’honneur de vous entretenir un autre jour.
En attendant, M. l’Abbé , je me n3coni mande à votre Indulij^ence.
JL^Orientyle 24 août iSi^.