I.« LE T T R E
Monsieur l’Abbé ,
D ANS ma première lettre , j’al tâclié fîe développer une idée <jne vous ii’aviez fait que laisser entrevoir , et dont peut-etre vous n’aviez pas aperçu toutes les conséquences : c’est la nécessité que l’Europe empéclie les Américains de s’entr’égorger , et les avantages que l’Europe elle-même retirerolt d’assurer la prospérité future de l’Amérlque.
J’ai dit que ce mot de prospérité effrayolt certains petits esprits qui croient voir dans le bonheur de l’Amérique le malheur inévitable de l’Europe.
Comme ces petits esprits animent souvent de grands personnages ^ lesquels à leur tour font agir de grandes nations , il seroit tres-utile de pouvoir les rassurer , et c’est ce que je me propose de faire.
De la fertilité de l’Amérique , de ce qu’elle renferme toutes les températures et tous leâ climats ^ et de ce qu’elle est susceptible d’uhe
immense population , ces Messieurs tirent la consecpience qu’un temps viendra où l’Araérique 5 pouvant se passer de l’Europe , leurs relations de commerce ne pourront plus continuer, l’une n’ayant plus rien à donner à l’autre en échange de ses métaux et de ses fruits. Ils ne réfléchissent point que quand même ces craintes seroient fondées , il y auroit toujours une erreur de calcul à se priver d’un bien réel et présent , par la crainte d’un mal éventuel et très-éloigné. Ces richesses ne resteront pas toujours dans ma famille : est-ce une raison pour que j’y renonce aujourd’hui ? Mes arrièresneveux n’auront point de café : est-ce une raison pour que je commence à m’en priver?
Perfectibilité d’ailleurs n’est pas perfectionnement. 11 faut des siècles avant que cette population immense , cette généralité de lumières , et cette industrie sans bornes , qu’on se tourmente à imaginer , puissent se réaliser sur le continent de l’Amérique \ et ce mal , s’il en étoit un , vous donne bien le temps de vous y préparer , peut - être d’y parer : non pas en arrêtant les autres dans leur course , mais en marchant du même pas.
Mais ce qui doit vous rassurer bien davantage 5 c’est que ces craintes ne sont pas du tout
fondées;
, fondées 3 que ce ne#soiit pas les armées féroces . de Pentapolin qui soulèvent cette poussière , mais de nombreux troupeaux qui vous apportent le tribut de leurs riches toisons. La moindre réllexlon dessillera nos yeux.
Le raisonnement de ces Messieurs repose sur trois données principales : la fertilité de l’Amérique qui donne lieu à une grande population ; la diversité de ses climats qui doit favoriser toute sorte de productions et toute espèce d’industrie * enfin , l’éloignement do l’Europe\jiii doit conseiller aux Américains de se fournir chez eux à meilleur marché.
Examinons une à une ces trois ol)jectlons , et voyons d’abord celle qui a égard à la fertilité présente et à la population future ou possible de l’Amérique.
Je crois que l’imagination exagère un peu trop la fécondité du sol américain , quelque grande qu’elle soit en réalité, et encore plus la population qu’on le suppose capable de contenir. L’Amérique est généralement fertile, trèsfertile même* mais croyez-vous qu’elle conservera toujours la force génératrice qu’elle possède maintenant? D’ailleurs l’Amérique , généralement fertile, ne l’est pas également dans toutes ses parties. Tant que les nouveaux colons pour-
root clioisir leur emplacement sur un terrain presqu’inliabité, nul doute qu’ils ne trouvent des campagnes fertiles. Les Grecs et les Phémeiens varitoient aussi outre mesure la fertilité des Gaules , des Espagnes et de l’Afrique. Ils n’avoient pas tort 5 les plaines de la Bétique , celles qui environnent l’ancienne et la nouvelle Carthage, et celles qui par la suite ont retenti des chants des troubadours 5 sont encore très-fertiles * mais enfoncez-vous dans l’intérieur, et vous ne manquerez pas de trouver des terrains plus ou moins arides. Croyez que tous les pays se ressemblent, que l’or de l’Amérique est aussi entouré de poussière , que lorsque les premières places seront prises , les nouveaux colons , qui viendront sur les traces des premiers , devront se contenter des places inférieures , et que lorsqu’on aura mangé la chair , il faudra bien ronger les os.
On ne se trompe pas moins sur la population. Il ne suffit pas qu’un terrain soit fertile pour qu’il devienne peuplé. La fertilité du terrain fournit bien à la nourriture de l’homme ; maïs pour qu’il se forme une grande population , il faut des arts , il faut de l’industrie , il faut de l’occupation pour toute sorte d’esprits * l’industrie ne sauroit naître que de la division du travail , et la division du travail a IVesoin , non seulement
cfiin pays étendu qui donne lieu au partage des occupations entre les hommes d’après leur goûts et d’après leurs moyens , mais encore que toutes les parties puissent communiquer aisément enseml^le et échanger à peu de Trais leurs premières matières et leurs derniers produits. Voilà ce qui manque en général aux pays de l’intérieur , et ce qui fait que tous ces pays , dans quelque continent qu’ils se trouvent situés , ont beaucoup moins de population que la terre n’est capable d’en nourrir. D’un autre coté , la terre y est toujours mal cultivée , et les peuples y sont oisifs et sans industrie. La raison de l’un et de l’autre est très-sim pie
Des comestibles ne suffisent pas pour entretenir une grande population • il faut des habillemens , il faut des meubles et des ustensiles de ménage, il faut des instrumens d’agriculture, il faut des chariots pour en transporter les produits : or , l’immense quantité de métiers nécessaires pour fournir tous ces objets , quelque grossiers et quelque imparfaits qu’on les suppose , ne pouvant pas se trouver dans chaque village , ni même dans un arrondissement de quelques lieues , les transports étant difficiles et conséquemment coûteux , il en résulte que les produits de la terre ont trop peu do valeur
Vi:
en comparaison des autres nécessites de la vie; ou J ce qui est la même cliose , que ces produitsdes arts sont trop chers , comparés aux produits de la terre , contre lesquels cependant ils doivent être échangés. La conséquence immédiate de cela est , que la terre ne paye pas assez les soins qu’on lui donne, et que le laboureur de ces pays devroit travailler beaucoup plus pour se procurer les mêmes objets, que le laboureur d’un pays plus heureux se procure avec un travail ordinaire.
Travaillera - 1 - il effectivement davantage? L’expérience de tous les pays qui se trouvent dans une situation pareille prouve le contraire. Il négligera le travail à mesure que le travail lui rendra moins , il deviendra paresseux à mesure que ses besoins deviendront plus pressans , et, toute étrange que cette assertion paroisse , il tombera mort de faim et de misère sur un terrain d’ailleurs très-fertile ('*').
Si vous voulez donc savoir quelle sera la population de l’Amérique espagnole , n’allez pas en mesurer les lieues quarrées; bornez-vous à l’étendue des côtes et des bords des grands fleuves. Là , oii les moyens de communication
O Voj xz la note n.^ 5.
itH liii^
abonderont , là , où les exportations seront faelles, la population augmentera dans nue progression rapide , elle n’aura , pour ainsi dire , d’autres bornes que la surface du terrain ; mais dans les contrées médlterrances , dans ces immenses plaines , dans ces vallons séparés de l’univers par des montagnes inaceessibles , ne calculez pas sur la fertilité du terrain, la population n’y sera jamais nombreuse. Elle commencera sans doute par augmenter, peut-être même dans une progression rapide * mais parvenue à un certain point, elle ne tardera pas à devenir stationnaire.
En voila assez , ce me semble , pour détruire ou affoiblir considérablement la première objection , fondée sur la fertilité du sol américain , et sur l’immense population que l’imagination se plaît à lui supposer, sans se rendre un compte assez exact , ni des bornes que la nature a mises a l’accroissement de l’espèce humaine , ni
meme du temps qu’il faut pour atteindre ces bornes.
Le second sujet de crainte pour ces politiques , qui voient le malheur d’une partie du monde attaché au bonheur de l’autre, est que
ir
C) Voyez la note n.o 6.
r^dmérique ayant dans son immense étendue toute sorte de climats et toute sorte de températures ^ favorisera aussi ^ disent-ils ^ toute sorte de productions et toute espece dandustrie ; et des - lors , si on vent les en tvdwQ^point de communications avec V Europe, Mais , est- il prouvé que la température de l’air soit la seule cause qui influe sur les produc^ tions de la terre? Est-ce que le thermomètre a la main , nous pourrons faire du vin de Champagne par-tout oii nous trouverons la température de Silleri ? Ne voit-on pas ^ au contraire , des pays de meme latitude ^ meme température ^ que dis-je 5 des campagnes Fiine à coté de l’autre, qui vous donnent des fruits d’une saveur et d’une odeur différentes? Et cette diversité des fruits de la terre ne va-t-elle pas a l’infini? Ne semble-t-il pas que l’auteur de la nature lait fait exprès pour lier a jamais les hommes par
leurs besoins mutuels ?
TNiidustrie ensuite touche de bien près a I agrlculture , mais elle s’en éloigne aussi a perte de vue. Je prends mainteiiaiit le mot agriculture dans le sens le plus étendu, et j’y comprends les bois, les mines et les bestiaux. Le vin et la farine ne sont pas bien loin du raisin et de l’épi ; mais les dentelles de Bruxelles sont bien éloi-
giiccs de la plante du lin. Et quelle innnenbe distance entre une montre de Breguct et la mine de fer et de cuivre qui en ont fourni la ]>reniièrc matière! Que d’ouvriers n’ont-ils pas travaille, que de capitaux ne se sont-ils pas accumules sur un peu de poussière Imperceptible ! Caron peut faire bien des rouages avec une once de minerai de cuivre , et bien des ressorts avec un rien de minerai de fer (*).
Les objets de l’industrie sont immenses , comparés aux produits bruts de la terre. La division du travail , source principale de cette industrie, excède tout ce que l’imagination j)eut se représenter au premier abord, tellement qu’il n’est pas d’objet , quelque grossier et quelque simple qu’il soit , qui n’exige la coopération d’une multitude d’arts et de métiers différens (^^)-
Pour que toute cette immensité d’arts, pro-
ducteurs d’une immensité de valeurs , dont une a
petite partie suffiroit pour échanger ou acheter »
tout le sucre , tout le café , et même tout l’or et |
tout l’argent de la terre* pour que toute celle
immensité de professions productives prenne ||
racine en Amérique , et rende son industrie
O la note n.® 7.
vraiment indépendante de l’Europe, il ne suffit pas dune grande population, il ne suffit pas que les lumières, c’est-à-dire toutes les théories, tous les procédés ingénieux et tous les talens , traversent l’Océan; il faut encore des capitaux pour faire agir toutes ces professions , et il en faut proportionnellement à l’étendue de ce nouveau monde
On nous dira qu’une partie des capitaux de l’Europe se transportera en Amérique. Il n’y a pas de doute qu’elle s’y transportera ; elle s’y transporte même depuis que l’Amérique est découverte : ce sont les capitaux de l’Espagne , plutôt que les mines de Guanaxuato qui ont bâti le superbe Mexico. Mais cette partie du capital européen, qui doit passer la mer, est peu considérable par rapport à l’Europe, et bien moins encore relativement aux immenses besoins de l’Amérique (*^).
Les capitaux ne sauroient y passer que de deux manières : ou avec les capitalistes eux-mêmes, au moyen de l’émigration , ou par le crédit que les négocians d’un pays, où les capitaux abondent, sont dans l’usage de faire à ceux qui en
Y oyez la noie n.® q.
(■'^^) Voyez la noie lo.
Rianqueritj et qui par conscqneut sont disposés à payer de gros intérêts. Or, comme la manie de s’expatrier ne prend guère chez les grands capitalistes, et comme, d’un autre côté, le cré^ dit a ses* bornes , et meme des l3ornes très-resserrées , le transport des capitaux ne sera jamais assez considérable , ni pour eflTrayer le pays qui prête , ni pour faire concevoir de grandes espérances au pays qui emprunte (^).
Mais , nous dira-t-on encore , les épargnes créent le capital, et les capitaux eux- memes ont la propriété de se reproduire et de s’accroître * l’Amérique peut donc se créer un capital , tout comme l’Europe s’est créé le sien. Oui , mais il faut des siècles pour cela ; et pourquoi supposer qu’en attendant l’Europe dormira , et qu’elle ne continuera pas aussi à faire valoir ses capitaux et son industrie? Pourquoi ne feroltelle pas valoir l’avantage d’avoir commencé une vingtaine de siècles plutôt? Si, à partir d’aujourd’hui, les deux hémisphères suivent la même progression , n’est-il pas évident que dans tous les termes de cette progression , celui-là présentera des quantités plus fortes , qui aura commencé avec une quantité plus forte ?
O ^ oyez la note ii.
L oljjecüon qu’on va nous faire à présent est
aussi très-forte. L’Europe, nous clira-t-on, est
un pays vieux ; elle connoît plus la dissipation
que l’épargne ‘ un mal , peut-être incurable ,
i’alToil^Iit de jour en jour ; au lieu que l’Amé- •
rique , pays nouveau , a toute la force de la jeunesse, et agricole par nature, elle doit être plus sobre et plus économe que ses vieux parens. Cela est peut-être vrai, mais puisqu’il faut des métaphores , je vous dirai que l’ Américjue éprouve en ce moment les maux de l’enfance; que des convulsions violentes l’agitent; que de nouvelles éruptions éclatent chaque jour; et que si on les néglige, toute la vaccine de l’Europe ne sera pas suffisante pour en arrêter les ravages.
Smith prétend que les fondateurs des colonies, emportant avec eux des talens et une industrie déjà formée, semblent laisser derrière eux une partie des vices de la métropole. Je n’examine pas ce que cette assertion peut avoir de vrai en thèse générale, mais je vous assure que tel n’est pas le cas de l’Amérique espagnole; la dissipation et les vices qu’elle entraîne se trouvent en Amérique tout aussi bien qu’en Europe. Cependant, je veux supposer qu’à la, longue l’inll Lience de la position l’emportera sur celle deriiabitude; cpxc l’esprit d’économie sera
chez les Américains plus fort cju’en Europe ; et clans cette supposition, je ne doute point cpie leurs capitaux n’augmentent dans une progression plus forte que ceux de l’Europe , et (pie cette progression étant nécessairement gé(3metrlqiie, au bout de quelques siècles l’Amérique ne puisse devenir la rivale de l’Europe.
11 semble que nous finissions par accorder ce cjue nous nous étions proposé de combattre , et que nous n’ayons fait cpi’ éloigner la crise du mal au lieu d’en détruire la cause j mais, tout en convenant des prémisses, je suis loin d accorder la consécjuence.
De ce que l’Amérique doit prospérer , de ce qu’elle doit avoir un jour une industrie aussi considérable que celle de l’Europe , s’en suit-il nécessairement c|ue cette industrie sera juste de la même espèce , en sorte cju’elle produira les mêmes objets , et en (]uantité suffisante pour cju’elle n’ait que faire des productions de l’Europe ? A-t-on perdu de vue le phénomène de la division du travail ? a-t-on oublié que les occupations des hommes sont d’une variété prescpie infinie , sur-tout lorsque de grands débouchés et de grands capitaux permettent d’établir de grandes manufactures , et conséquemment de donner à la di\ision du travail , d’un coté^
et a la mécanique, de l’autre, toute l’étendue dont elles sont susceptibles ? Ne sait-on pas que le cîioix de ces diiiérentes occupations , et l’aptitude nécessaire pour y réussir, dépendent souvent des goûts et du caractère des hommes et des nations , quelquefois de certains avantages de position, de climat, et de mille autres circonstances qu’on ne sauroit déterminer ? N’at-on pas vu dans tous les temps les dilFérentes branches de rindustrie se partager naturelle-
ment entre les nations, entre les provinces d’un meme Etat, et entre les arrondissemens d’une meme province? Et ce qui est arrivé de soimeme , toutes les fois que des lois prohibitives n ont pas forcé l’ordre naturel des choses , ou
même malgré les lois prohibitives qui contra-
1 loient cet ordre naturel., pourquoi n’arriveroit-il pas encore de même ?
N en doutons point , tant qu’il y aura des débouchés ouverts , les nations, comme les individus , se partageront naturellement les branches de 1 industrie. Tel peuple s’adonnera de préférence a tel ou tel genre de production • a force d’habitude y acquerra une plus grande adresse , et découvrira aussi les procédés les plus simples et les plus économiques de temps et de peine ; en sorte qu’à prix égal , il sera en
c^tat de rendre son produit plus parfait et plus fini j ou 5 ce qui revient au ineine , à qualité égale, il pourra le vendre à meilleur ccunpte. Tel autre peuple, loin de s’ol)stlner à soutenir une concurrence désavantageuse avec le premier, s’adonnera de préférence à une fabrication d’un autre genre, dans laquelle, par les memes raisons , il aura l’avantage sur lui : et nos arrièresneveux verront comme nous que les branches de l’industrie se ramifiant à l’infini , il y en aura toujours pour tous les peuples , et qu’il y aura toujours des circonstaiices particulières qui feront que chaque nation tour à tour ^excellera dans de certains produits , et sera surpassée dans d’autres. L’une excellera dans la fabrica-^ tion des liqueurs , l’autre dans les filatures ; l’une surpassera toutes les autres dans les tissus légers , comme la mousseline et les foiiloirs , l’autre dans les tissus serrés comme les draps , la perkale ou le satin * une troisième ne craindra pas la concurrence dans la beauté des couleurs , ni dans le goût et la nouveauté des dessins * la quincaillerie, la mercerie , la bijouterie, la cristallerie , des millions d’objets d’industrie , présentent une arène immense, oii il y a des prix pour tôut le monde ; et quelque avancées , quelque prospères qu’oii suppose
les générations futures du nouveau continent , elles trouveront toujours , dans l’ancien , des objets qu’elles pourront se procurer à meilleur marché que si elles s’ol^stinoient à vouloir les fabriquer tous , ou , ce qui est au fond la même cliose, elles v trouveront toujours des objets qu’elles pourront échanger avantageusement avec les leurs.
Mais l’augmentation de prix , qu’y apporterolent les frais d’un long voyage? C’est le troisième sujet de crainte de nos politiques, et je me propose d’y répondre dans la lettre suivante.
Je suis toujours, etc.
L'Orient , le septembre 1817.