II
VOUS ai dit Tautre jour ce que j'en pensais : mouvement d'impatience contre M. Thiers, contre la Chambre et contre les bourgeois niais et sans patriotisme. Que pouvons-nous gagnera la guerre ? Les provinces rhénanes ne veulent pas de nous. La Belgique pas davantage. S'il y avait un remaniement de la carte d'Europe, je ne vois pas ce que nous pourrions demander, sinon des ré visions de frontières sans importance. D*un autre côté^ il est évident que notre intérêt n'est pas de favoriser une Allemagne unique et unie. Raison de plus pour ne pas intervenir. Je ne vois qu'un cas possible, ce serait celui où les Autrichiens auraient de grands avantages en Italie. Mais je crois qu'ils se tiendront plutôt sur la défensive. Enfin il faut considérer que la Prusse et l'Autriche se sont montrées aussi hostiles l'une que l'autre et qu'il est impossible de faire cause commune avec l'une ou l'autre, sans endosser son abominable politique. L'Italie est excusable de s'allier avec la Prusse, parce qu'elle ne peut être blâmée de s'allier même avec le diable pour rattraper la Vénétie, mais pour nous, nous n'avons que des coups à attraper.
Je De comprends pas grandVbose au second bill de réforme. Il me semble seulement que c'est un grand coup de marteau dans le vieil édifice. Le résultat sera de diminuer la qualité des membres du Parlement, laquelle n'est pas déjà si brillante. Je vois, dans les journaux, qu*on se félicite de voir ôter aux fils de grandes maisons des bourgs qui étaient à leur dévotion. A mon avis, c'était un des beaux côtés de TAnglelcrre, que celte initialion des jeunes aristocrates à la vie politique dès leur sortie de TUniversité. C'est ainsi que Fox, Pitt et lord Palmerston sont devenus de bonne heure des hommes d'Etat. Vous aurez en place des industriels et des négociants, c'est-à-dire des niais et des esprits étroits, excluant systématiquement toute grandeur dans la politique. On fera ainsi une Angleterre semi-démocratique , inférieure à beaucoup d'égards à la vraie et terrible démocratie des Etats-Unis.
Adieu, mon cher Panizzi. Portez -vous bien et tenez-vous en joie, autant que le temps et les circonstances le comportent.
Paris, 23 mai 186C.
Mon cher Panizzi,
Yous avez tort de m'accuser d'êlre Autrichien» Si les Autrichiens ne sont pas aussi voleurs que les Prussiens, ils ont été leurs complices. J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, mais je n'aime pas leur alliance avec M. de Bismark ; encore moins les volontaires et Garibaldi ; encore moins encore une Chambre qui taxe les rentes au mépris d'un traité. Tout cela sent la révolution, et c'est ce que je déteste particulièrement. Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes et les dévots, une très mauvaise disposition contre le gouvernement italien ; les cuisinières et les petits bourgeois de Paris ont tous de Temprunt italien et crient comme des brûlés. Je pense que le Sénat empêchera cette lourde faute, mais le signe est mauvais.
Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres
qui semblaient plus rassurés. Ce que je crois, c'est que nous ne nous mêlerons pas à la bataille, exceptis excipioidiSy par exemple dons le cas où les Autrichiens envahiraient le Milanais.
Je viens de voir un militaire qui a vu ces jouft derniers l'armée italienne et Farmée autrichienne. Il dit qu'il y a grand enthousiasme d'un côté, tristesse mais résolution de Tautre. Le commissariat italien est mauvais, dit-il, Tautrichien très bon. 11 faut encore six semaines à Tarmée italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique, et les marins excellents. Mon homme pense qu'il serait possible de prendre Venise, et de porter un grand nombre de troupes sur la rive gauche de TAdige, de manière à gêner beaucoup les communications du Tyrol et de la Garniole. La personne de qui je tiens ces détails est un homme sérieux, très impartial et ayant de bons yeux.
Avant-hier, je suis allé au bal de Timpéralrice, où j'ai trouvé M. Layard à ma grande surprise. Il m'a paru content de sa visite. On faisait cercle à distance autour de l'empereur, qui causait avec M. de Metternich. Ce dernier était fort pâle et ges-
liculait beaucoup ; mais que se disaient-ils ? M. de Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra était sombre comme son nom.
Je viens do perdre une vieille amie, madame de X..., laquelle s'est éteinte, conservant jusqu'au dernier moment sa tète, son intelligence et son esprit, qui était supérieur. Elle laissée son neveu une fortune assez considérable. Ses autres parents vont, dit- on, attaquer son testament, pour avoir Targent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux domestiques, pas même leur payer leur voyage pour accompagner le corps de leur maîtresse en Normandie. Voilà les façons de faire de notre aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand les classes élevées vivent et se conduisent comme les nôtres, quand les bourgeois sont assez niais pour trouver sublime la politique de M. Thiers, et quand le pays est couvert de sociétés secrètes très actives et très intelligentes, croyez-vous que le contact d'une révolution ne soit pas diablement dangereux? Voilà pourquoi je suis pour la paix. Je n'y crois guère cependant, mais je voudrais que nous puissions garder le plus longtemps possible le rôle de spectateur.
Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vile et prenez bien garde aux soirées froides.
Paris, 31 mai 1866.
Vous me demandez quand je viendrai vous voir? Ce n*est pas l'envie qui me manque, je vous prie de le croire, mais il faut d'abord que je fasse du zèle pour la fin de la session ; ensuite, je me demande souvent, si je suis en état de voyager et si je ne ferais pas mieux d'imiter les animaux malades et de crever tout doucement dans mon trou, au lieu de risquer d'embarrasser mes amis du soin de ma carcasse. Ce serait une grande indiscrétion de vous charger du soin de m'administrer les derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. Il me semble très souvent que le moment approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.
On est ici de plus en plus pacifique, et bien des gens croient qu'une fois le congrès réuni, les chances de guerre diminueront encore, à cause de
la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait à obéir au vœu ej^primé par la majorité. Je ne conçois pas trop, cependant, comment on pourra faire entendre raison à des gens tels que M. de Bismark et M. de Mensdorf. Le plus difficile peut-être sera de faire tenir Garibaldi tranquille. Je regrette bien pour Tltalio qu'elle ait eu recours à de pareils instruments. Il paraît que les moins belliqueux^ parmi les Allemands, sont les Prussiens. Dans quelques provinces, notamment sur le Rhin, la landwelir a été scandaleuse, au point de donner de grandes inquiétudes. Ils sont furieux de quitter toutes leurs affaires pour celles de M. de Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres hommes, la révolution serait déjà faite. Mais, avant qu'un Allemand se détermine à faire quelque chose, il lui faut boire tant de verres de bière !
M. Fould, avec qui j*ai dtné samedi, me charge de ses amitiés pour TOUS. DesYarannes, que vous avez vu à Biarritz, est nommé officier d'ordonnance de l'empereur, en remplacement de Duperrey, qui commande un bâtiment sur la côte d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de
la duchesse Coloana, à qui le musée de Kcnsington a fait des commandes.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donoez-moi de tos nouvelles, quand le poignet ne vous fait pas trop de mal.
Paris, 6 Juin 1866.
Mon cher Panizzi,
Au sujet des légions romaines, vous trouverez <lans Forcellini, au mot Legioy un passage de Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marius avait porté les légions de quatre mille hommes à six cnille. Il est certain que l'organisation de Tannée de César n'avait rien de commun avec celle du temps de Polybe ; Marius, probablement, avait tout changé. La légion n'avait plus de troupes légères (vélitcs, rorarii, etc.), et un certain nombre de passages tendent à prouver que la cohorte se composait de six cents hommes. Il y a même des inscriptions, mais de Tépoque impériale, où
i02 LETTRES A M. PANIZZI
il est question de cohors millenaria. Je ne doute
pas que les légions de César, en entrant dans la
Gaule, ne fussent de six mille hommes au moins^ et
je crois même qu'il y avait des surnuméraires
pour remplacer les hommes manquants. Cela
n*empèche pas que, dans le cours des campagnes
de César, on aurait tort de compter les légions à
six mille hommes. Les bataillons modernes sont
de huit cents hommes au moment du départ, et
de cinq cents seulement vers le milieu d'une
campagne.
Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple le plus belliqueux, à en croire la renommée et son histoire. Cela, j'espère, ne Tempôchera pas de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince Humbert a dit au prince Napoléon : « Grâce à Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer de vous. » Sur quoi notre cousin aurait répondu : « Ne dites pas de bêtises. Je voudrais, et pour l'Italie, et pour la France, que vous puissiez vous passer de nous ; mais je crains que les Prussiens ne se battent pas, ou ne soient fort battus, et que vous n'ayiez sur le dos plus d'Autrichiens qu'il n'en faut. »
Au reste, il est singulier de voir le môme ca- Ijinet suivre toujours les mêmes errements. L'Autriche, qui avait d'abord montré plus de sagesse que la Prusse, vient de casser les vitres tout d'un coup ; et ce qui est plus singulier, après avoir refusé de prendre part à la conférence, elle ne se jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. Elle fait exactement ce qu'elle a fait en 1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et que, Tayant déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle se borna à parader sur la rive droite du Tessin pendant quelques jours.
La figure que font les gens d'affaires est des plus longues et des plus tristes. Le bourgeois est aussi très mélancolique et accuse l'empereur de souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au contraire, et l'empereur, étant allé l'autre jour, tout seul, voir je ne sais quel chantier d'ouvriers, a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment Jules Favre et Thiers sont en ce moment de très grands bonapartistes. Il est certain que l'empereur connaît et manie la fibre populaire mieux que personne.
Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune
i04 LETTRES A M. PANIZZI
prêtre, sous-maitre dans un séminaire, confesse un de ses élèves, qui avoue qu'il a péché cinq fois d'une certaine manière. Le cas paraissant grave, il en réfère au supérieur pour savoir quelle pénitence imposer. Le supérieur lui dit qu'il n'y a rien de plus simple, que le coupable dira dix Pater y huit Credo, quinze Ave. Le lendemain un autre élève se confesse de trois péchés du même genre. Le confesseur ne pouvant faire une règle de proportion, lui dit de pécher encore deux fois, et de dire ensuite dix Pater, etc., etc.
Adieu, mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri a élé envoyée dix minutes après son arrivée chez moi.
Mon cher Panizzi,
Vous dites que vous comptez pour les affaires d'Italie sur Dieu et Napoléon III. {1 me parait qu'il y en a déjà un qui se prépare. J'ai tout lieu de croire que M. Fould, dont la guerre détruirait tous les plans financiers, a l'intention de se
retirer. Sa retraite veut dire un emprunt; un emprunt yeut dire la guerre.
Il y a ici Taversion la plus profonde pour la guerre, et contre les Prussiens. La question est de savoir si on peut en redonner le goût ?
Adieu; soignez-vous et faites-moi connaître vos derniers projets et surtout les dates.
Paris, 10 Juin 18G6.
Mon cher Panizzi,
On attend toujours le premier coup de canon ; mais ces Allemands n'en unissent point. Je trouve que le plus grand danger est que le roi de Prusse n'entre dans une autre forme de folie, ou qu'il ne meure d'apoplexie, ou que Bismark ne meure. Dans n'importe lequel de ces trois cas, les Prussiens et les Autrichiens s'embrassent comme frères, et vous aurez à endurer seuls le poids de la guerre. On dit que la landwehr montre un si mauvais esprit, qu'il est douteux qu'elle veuille se battre. Quant à nous, nous n'en montrons
guère plus d'envie ; mais il n'est pas impossible que plus tard nous ne changions d'idée. Ma conviction est toujours la même; que Tempereur ne permettra jamais à rAutriche de reprendre le Milanais. Je crois encore qu'il n'aime pas trop la façon dont vous faites la guerre, c'est-à-dire avec des volontaires en blouse rouge commandés par Garibaldi, qui feront beaucoup de politique et ne se battront pas comme des troupes de ligne. Garibaldi écrit à ses amis de Nice qu'il reviendra de Venise pour les réannexer à l'Italie. En un mot, le mouvement italien a beau être très national, il a quelque chose de peu rassurant pour ses voisins et particulièrement pour nous. C'est ce qui vous expliquera le peu de sympathie qu'on a ici pour les belligérants, quels qu'ils soient.
Adieu, mon cher Panizzi ; croyez que, n'importe où, je serai bien content de passer, cette année, quelques semaines avec vous.
LETTRES A H. PANIZZl 207
Paris, 25 juin 1866.
Mon cher Panizzi,
Je suis très en peine de ce qui se passe en Espagne. Cela me parait fort grave, cette fois. Je crains que la maison de madame de Montijo n'ait reçu quelque éclaboussure, car la bataille a eu lieu à quelques pas de chez elle.
Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne paraissent pas disposés à se presser. Les Prussiens avancent toujours et ont obtenu, sans coup férir, des positions que Frédéric II et Napoléon considéraient comme très importantes. Peut-être que le général Benedek en sait plus long. Je ne suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les Allemands n'ont pas une âme immortelle, je les verrais avec assez de philosophie s'entre-manger comme les chats de Killkenny ; mais, ici, presque tout le monde est Autrichien. L'autre jour, sur le faux bruit d'une victoire des impériaux, le quartier du Luxembourg a été sur le point d'illumi-
ner, ce qui paraît avoir fort déplu à l'empereur^ C'est, peut-être, parce qu'on lui suppose de la partialité pour M. de Bismark que les étudiants et les pelils bourgeois ont des tendances autrichiennes. Semper maledicere de priore, est la coutume du Parisien.
On dit que l'empereur a renoncé à son voyage en Alsace par le même motif qui empêche d'aller voir une maison qu'on veut acheter, de peur que le propriétaire n'élève trop ses prétentions. Pour moi, je ne crois pas qu'il ait des intentions contre les provinces rhénanes. Elles ne veulent pas de nous, et je ne sais trop ce que nous gagnerions de force en les annexant. Cela pourrait devenir une Yénétie pour nous. Est-il vrai que Garibaldi soit malade?
Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère bientôt philosopher avec vous, de rébus omnibus et quibusdam aliis, dans Bloomsbury square.
LETTRES A H. PANIZZl 209
Piris, 28 Juin 1866.
Mon cherPanizzi,
Il est fâcheux que le début de la guerre ait été
malheureux ; mais Tarmée italienne, si elle n'a pas
manœuvré très habilement, s'est parfaitement
battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup
d'entrain et d'aplomb , et ont passé très bien par
répreuve qu'on dit toujours pénible du canon. Le
prince Humbert a été encore plus crâne que son
père, et, comme disent nos militaires d'Afrique,
il a fait de la fantasia au milieu de la cavalerie
autrichienne. Je me suis inscrit chez la princesse
Clotilde. La blessure du prince Âmédée ne le
tiendra éloigné de l'armée qu une quinzaine de
jours. Ici, où l'on était fort Autrichien, l'eiTet a été
bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens,
et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a
été en 1859.
On parie vaguement aujourd'hui d'une défaite n. ik
des Prussiens. Je fais tous les jours de la stratégie avec le maréchal Canroberl et le maréchal Vaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek, ni aux Prussiens. Les Allemands sont si profonds, qu*on ne trouve que le creux. Il me semble que, jusqu'à présent, les Prussiens ont Favantage. Ils ont à eux une grande partie de rAllemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres. Quoi qu'il arrive, je crois que bien des princes et des principicules resteront sur le carreau à la paix. Je voudrais être à leur place : on leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront rien à faire.
Je ne crois pas [ que le ministère tory fasse quelque chose de préjudiciable à nos relations avec l'Angleterre, ni qu'il se mêle des affaires du continent plus que son prédécesseur. Le coton, dont M. Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner à l'Angleterre son ambition et même son amour-propre. Elle s'efface pour le moment.
Peut-être reprendra-t-elle un jour ses anciennes façons. Ce qu'il y a de certain, c'est que la combinaison Gladstone-Russell n'a pas été heureuse. L'un disait : « Tout endurer, plutôt que se battre I »
Tautre disait des injures à tout le monde. La pire conséquence du changement serait la retraite de lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup d'influence personnellement auprès de Tempereur. Il n*a pas grand amour pour son métier et je doute qu'il veuille rester à Paris avec les nouveaux ministres.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre que Jones vous succède. Attendez-moi pour faire votre final speech. J'espère qu'on vous donnera un dtner et de la soupe à la tortue. Vous savez que je suis désintéressé dans la question.