‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870Chapitre 14 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

Donnez-moi des nouvelles de la crise ministérielle, qui me préoccupe. Dites-moi si M. Gladstone entrera dans le nouveau cabinet. Je crois qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa tente quelques mois, pour entrer par une porte ouverte à deux battants.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite santé et prospérité.

Cannes, 16 mars 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de Du Sommerard m'a empêché de vous écrire, parce que j'ai toujours été par voies et par chemins avec lui. Nous avons mangé des non-nats (pisces non-nati)y qui sont absolument aussi bons que le white bait, et des pois verts frais. J'espère que, malgré vos principes modernes de dédain pour les affaires culinaires, vous éprouverez quelque regrjet de ne pas être dans un pays où se mangent ces sortes de choses, et où Ton porte

des parapluies blancs pour se préserver du soleil.

Le diable m'emporte, si je comprends rien au nouveau Reform Bill. Il me semble qu'il a surpris tout le monde. Dans un pays où la corruption électorale est florissante, je crois que Tarticle qui accorde la franchise aux dépositaires d'une caisse d'épargne, donnera de grandes facilités aux gens riches pour entrer au Parlement. Celle déplorable idée du suffrage universel fait le tour du monde et le bouleversera sans doute.

Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle on discute l'adresse au Corps législatif. Thiers a fait un fiasco éclatant. 11 est comme les émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des idées arriérées d'un demi-siècle. Aujourd'hui que les idées vieillissent beaucoup plus vile qu'autrefois, celles de Thiers sont vraiment à mettre dans un musée archéologique. Il a, de plus, le tort de parler de ce qu'il ne sait pas. Lui qui n'a jamais planté un chou, quel besoin avait-il de faire une tartine sur l'agriculture 7

Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû, avant tout, vous parler de Jenny Lind, avec qui j'ai dîné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec

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sa voix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux. Elle est très bonne femme et n'a pas le vice que Horace reproche aux chanteurs :

Ut nunquam indicant animum cantare rogati.

EUe va donner ici un grand concert pour les malades de l'hôpital. Le mal, c'est qu'il n'y a pas de malades; dans ce pays-ci, tout le monde se porte bien.

Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année du bœuf salé? Il parait qu'en France les charcutiers sont ruinés et que personne ne veut plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait prévu les trychines. On ne rend jamais assez justice aux grands philosophes. Vous êtes probablement un trop grand et gros philosophe, pour avoir lu le discours de Guizot à l'Académie, en faveur de notre saint-père le pape. Il se considère comme le pape des protestants et est aimable pour un confrère.

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je pense fort à acheter une maison ici? Le diable, c'est qu'elle coûte cher.

Cannes, 2 avril 18G6.

Mon cher Panizzi,

Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé de vos Pâques, de peur de vous troubler dans vos exercices religieux ! Je pars pour Paris à la fin de la semaine, fort ennuyé de quitter ce pays-ci, au moment où il est le plus beau. Ajoutez à cela que je ne me porte pas trop bien et que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif que jamais.

Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je me demande souvent en lisant les journaux; et je parle ici des gens que je suis habitué à considérer comme possesseurs de la plus haute dose de raison qui ait été accordée à la nature humaine. Cette affaire du Reform Bill chez vous me semble de plus en plus incompréhensible et je suis désolé que M. Gladstone y ait mis les mains. Que cela réussisse cette fois ou non, je ne crois pas que le vieux prestige de TAngleterre survive

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à cette épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment encore très solide, mais qui menace de s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites. Ce qui me frappe surtout, c'est l'imprévoyance ou plutôt l'insouciance de l'avenir de la part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la furia francese^ qui cherche en tout la satisfaction du moment. Vous paraissez croire que le ministère se trouvera en minorité ; mais on dit qu'il fera une dissolution dans Tespoir que les élections faites sous la pression démocratique lui seront favorables. A en juger par le ton du Times y qui semble désespéré, je serais tenté de croire que, dans ce parlement même, la majorité est fort incertaine et que les ministres actuels ont d'assez grandes chances de succès. Vous me parlez de lord Stanley comme premier probable , et en même temps de M. Lowe comme devant occuper une place importante dans un nouveau cabinet. Ce serait donc un ministère de coalition, c'està-dire» quelque chose de peu solide que vous prévoyez. Il n'y a malheureusement rien de solide à prévoir par le temps qui court. Écrivez-moi, je vous prie, des nouvelles, je dis de celles qu'on ne

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lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu.

Supposé, ce dont je doute encore, que les Allemands s'entre-coupent la gorge, Tltalie s'alliera-t-elle à la Prusse? Je crois que, dans l'état de ses finances, elle aurait tort, du moins en ce moment^ et que, avant de secouer l'arbre^ elle ferait bien de laisser le fruit mûrir encore. Si la Prusse avait l'avantage au commencement de la guerre, il serait possible que rAutriche vendit la Yénétie pas trop cher, assurément meilleur marché qu'en guerre, sans parler de ce que le radicalisme gagnerait à Taffaire et des sottises qu'il imaginerait. Quant à nous, j'espère que nous demeurerons juges du camp, applaudissant à qui frappera le plus fort.

Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle avec ses ouvriers ; comment aurai-je mes habits maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi, l'organisation de ces sociétés ouvrières, qui se donnent la main d'un bout de l'Europe à l'autre? Et le moment est-il bien choisi pour leur faire la courte échelle et leur livrer nos remparts?

Adieu, mon cher Panizzi; portez -vous bien et rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.

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Paris, 15 avril 18CG.

Mon cher Panizzi,

J*ai lu dans le Times les discours des principaux orateurs dans la discussion sur le bill de réforme et je vous avouerai que celui de M. Gladstone ne m'a pas trop plu, à pari mon peu de goût pour la réforme elle-même. Il est aigre et souvent à côté de la question. Le discours de lord Stanley me semble, au contraire, très habile et tout à fait Siaiesmanlike. Yoilà mes impressions impartiales. Après cela, je pense qu'en Angleterre comme en France, ce n'est pas l'éloquence et l'habileté oratoire, qui décident les questions. Chaque membre arrive avec sa résolution prise, et vraisemblablement par suite de considérations toutes personnelles.

Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais quelque velléité d'acheter à Cannes. L'affaire n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon marché, pour le pays, quoique assez cher pour ma

bourse ; mais le grand inconvénient, c'est qu'elle était trop grande pour moi. Il aurait fallu en louer un étage et me constituer maître d'hôtel^ métier qui ne me plait guère. Il y a trois étages dans deux desquels j'aurais pu notis loger, ces dames et vous compris, fort à Taise ; mais que faire du reste ? Et pourquoi se donner l'embarras de la propriété dans un temps comme celui-ci?

Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper extrêmement les gens d'affaires, qui ont des peurs abominables. Personne ne sait ce que pense le maître^ ni de quel côté il incline. L'opinion ici est plutôt pour une alliance avec l'Autriche, mais surtout pour la neutralité la plus^ complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à exécuter, s'il y a guerre ; car le résultat infaillible sera une révolution en Allemagne et un remaniement de la carte. Il y a tant à craindre, et pour tout le monde, que je doute encore qu'on en vienne aux coups de canon.

J*ai dtné l'autre jour aux Tuileries en tout petit comité. L'empereur m'a demandé de vos nouvelles et quand vous redeviendriez un homme libre. J'ai trouvé le prince grandi et un peu mai-

gri, devenu peut-être trop raisonnable et trop prince pour son âge. L'impératrice est en grande beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle Bouvet se marie à un homme fort riche. Ses clavicules sont parfaitement rarrangées et fort belles toutes les deux.

Avez-vous jamais lu un livre intitulé Baber*s Memoir'Sy traduit du turc parErskine, in-quarto? On dit que cela est devenu rare. Je voudrais bien ravoir. C'est un admirable tableau de TOrient aux XV* et XVI* siècles, et la biographie d'un homme très extraordinaire.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien, et soignez-vous.

LXXYII

Paris, 2C avril 186C.

Mon cher Panizzi,

J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au musée de Cluny et ailleurs. Elle vous aura décrit le diable, que Du Sommerard lui a montré et qui vient d'Italie, où probablement il avait été fabriqué pour quelque dessein édifiant.

Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie, où il a eu l'honneur d'être présenté à Sa Sainteté. Il m'a rapporté ce petit fait assez curieux. Le cardinal Antonelli a un cabinet minéralogique dont il est très fier et qu'il a montré à Robin, qui est un grand savant. Les pierres ne sont pas classées et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte pour avoir une petite tablette, où il y a pour environ trois millions en diamants, rubis, etc. Rien de plus aisé que d'en mettre le contenu dans sa poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome, si jamais les mauvais principes triomphaient.

Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes autrichiennes et toutes les maisons de campagne aux envhrons, occupées militairement ; tout, d'ailleurs, est fort tranquille. On lui a dit partout qu*on laisserait le pape et Rome pourrir en paix. Yoilà aussi la paix en Allemagne, comme on devait s'y attendre de gens qui se sont engueulés si bruyamment. Ce tapage est toujours signe qu'on n'a pas d'intentions trop belliqueuses. Pour moi, je persiste à croire que, même dans l'hypothèse d'une guerre entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait mieux pour l'Italie qu'elle se tint tranquille.

Je ne sais si je vous ai dit que j^allais avoir une grande bataille à livrer au Sénat contre M. Rouher et M. de Ynitry, à l'occasion d'une loi sur les instruments de musique mécaniques. Cette loi, tout en ayant Tair de ne traiter que des orgues de Barbarie, touche cependant à la propriété littéraire artistique, et, si elle passait, ce serait consacrer le principe, que les jurisconsultes veulent établir : à savoir, que la propriété littéraire n'est pas une propriété, mais bien une concession.

Vous ne doutez pas que je prenne la défense des lettres et des arts; mais j'ai bien peur d'être battu, car j'aurai tous les procureurs du Sénat après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi. Je passe mon temps à faire des discours. J'en suis à mon quatrième. Tout cela dans ma chambre, bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser par les procédés connus de M. Thiers et de M. Guizot. Vous me lirez dans le Moniteur et me direz si je n'ai pas été trop bête.

Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité de très belles personnes, entre autres madame de Mercy d'Argenteau, qui est une beauté d'un genre olympique.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et recommandez- vous à votre saint patron.

Paris, le 4 mai 1866.

Vous aurez lu probablement le discours de M. Thiers. Comme discours d'opposition, il est fort habile, mais c'est assurément ce qu'il y a de plus antîpatriotique. Il dit aux Allemands qu'ils n'ont qu'un ennemi, et que cet ennemi est l'empereur. La Chambre, qui aime les soli exécutés par un grand artiste, a écouté avec beaucoup de faveur, mais sans comprendre qu'il y avait du poison sous les fleurs de rhétorique. Après la séance, madame de Seebach, la fille de Nesselrode et la femme du ministre de Saxe, a emmené M. Thiers dans sa voiture.

Je crois savoir que Tempereur a dit à M. de Hettemich, qu'il n'avait absolument aucun engagement avec personne, et qull n'avait qu'un même conseil à donner à tout le monde : la paix.

Je ne crois pas beaucoup à la promesse de Tltalie de ne pas attaquer ; car il y a telle circonstance qui peut arriver, où une attaque n*est qu'une défense; mais je crains que les Allemands ne combattent que de gueule et que Tltalie n'ait à porter Teffort de la bataille.

Notre affaire des « serinettes » n'est pas encore venue. Je crois que la discussion aura lieu mardi et que je serai battu, tout en ayant raison.

On parle fort de faire duc M. Walewski, probablement parce qu'il s'est montré fort au-dessous de sa tâche pendant la session. Autre cancan : on dit Sa Majesté fort enthousiaste de la beauté de madame de ***, très grande et très belle personne. Elle a dtné, il y a eu lundi huit jours, chez le duc de Mouchy, et Sa Majesté est venue. Je la trouve fort belle, mais trop grande et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne jamais essayer de violer une femme qui pourrait me battre. Si vous ne pratiquez pas cet axiome, vous avez tort.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez- vous bien et ne vous exterminez pas pour vos ministres.

Paris, 9 mal 18G6.

Mon cher Panizzi,

J'ai fait mon speech hier sans la moindre émotion. On m^a écouté et je n'ai pas trop ennuyé. Malheureusement, je m'étais préparé pour une réplique, et je gardais dans mon sac quelques bonnes méchancetés contre les jurisconsultes qui prennent le Sénat pour un tribunal de première instance. Je voulais leur offrir cette citation de Cicéron : Quum plurima prœclare legibus essent constituta ex jure consultorum ingeniis corrupta et depravata sunt. Mais le Sénat était si ennuyé de cette discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait pas y répondre. Tout le monde, au fond, trouvait la loi détestable ; mais on ne voulait pas donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant pour inconstitutionnalité la loi qu'il avait votée, et on voulait dîner.

Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup de canon au milieu d'un concert. Je suis con-

vaincu qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son discours^ d'abord par amour pour la paix, puis par niaiserie et par goût pour la faconde oratoire. Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous resterons dans la neutralité jusqu'à des événements qu'on ne peut prévoir; par exemple, si l'Autriche envahissait le Milanais. Mais, jusquelà , je ne crois pas à une guerre de notre <îôté.

Rien n'était plus curieux que le bal de Timpératrice, lundi soir. La figure des ministres étrangers était si longue, qu'on les eût pris pour des •condamnés à mort. Mais la plus longue de toutes était celle de Rothschild. On disait qu'il avait perdu dix millions, la veille ; mais il lui en reste beaucoup plus qu'à moi et à vous.

Le second volume de la Vie de César n'a pas paru encore. On dit qu'il paraîtra le 12. Avanthier, Tempereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé mon exemplaire, si les hbraires qui font traduire n'avaient obtenu que la publication fût différée jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas •que votre second volume ne vous soit envoyé.

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S'il y ayait quelque retard, je ne manquerais pas de réclamer.

L'impératrice m'a demandé de vos nouvelles avant-hier au soir ; elle était horriblement fatiguée de son voyage de la veille et du bal. La chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a voulu parler à toutes les dames.

Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout le monde que la semaine ne finira pas sans coups de canon. J'en doute encore.

Paris, 13 mal 186C.

Toujours même obscurilé dans la politique.

M. de Goltz disait hier, à un de mes amis, qu'il espérait toujours que la guerre ne se ferait pas. Je suppose que l'attitude de l'Allemagne fait un peu réfléchir le roi de Prusse et M. de Bismark. Le Hanovre même se déclare pour l'Autriche. De plus, les paroles très imprudentes d'Auxerre ont eu pour effet de calmer un peu les Allemands. Je

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