‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870Chapitre 25 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

Adieu, mon cher Panizzi. Je sais de bonne source que l'Allemagne du Nord n'est pas moins agitée et que M. de Bismark nous demande de nous entendre pour faire tête à l'ennemi commun. Mais cet ennemi est bien fort et j*ai grand'peur qu'il ne nous mange.

Saint-Cloud, 2C Juillet 1869.

Mon cher Panizzi,

Sir James est bien heureux de voir les choses couleur de rose. Chez vous, cela est déjà assez sombre; mais, chez nous, la teinte est fort sinistre, du moins pour mes lunettes.

Il y a des concessions opportunes; mais je ne crois pas que celles qu'on a faites ici fussent désirables ou nécessaires. Le désir de rechercher un peu de popularité me paraît en avoir été la vraie cause, et le résultat a démenti les espérances qu'on pouvait avoir conçues. On a donné des armes à l'opposition, cela est certain. On Ta provo-

quée à jouer à un jeu où elle veut des règles qui lui soient avantageuses, et où elle se réserve le droit de tricher. Voilà, si je ne me trompe, quelle est la situation. Les concessions ont donné à l'opposition une grande force pour agiter les esprits, elles élections s'en sont ressenties. Lamajorité gouvernementale s'y est transformée. Ils ont tous fait comme saint Pierre et ont renié leur maître. Le duc de Mouchy a été un des signataires de la demande d'inlerpe llation.

27 juillet. — J'en étais à la seconde page de ma lettre, quand la reine d'Espagne' et toute sa famille est venue. Je l'ai trouvée en meilleur état que je n'aurais cru, c'est-à-dire moins grosse. Elle représente assez bien et est très polie. On lui a montré Trianon et on lui a donné à dîner, après lui avoir procuré une averse épouvantable entre Versailles et Sainl-Cloud.

Je reprends ma politique pour vous dire que, la semaine prochaine, nous allons faire un sénatus-consulte, qui donnera à la Chambre des députés le droit d'élire son président, de faire des interpellations et quelques autres items, que

l'i L£TTK£S A M. PJk5IZZI

f^ z^ >Û5 pas. Je d't Tob pour ma part aucun ÎDe»:«QT^DieDt. attenda qoe, si une Cbaaibre est ase^ez b<>s4île pour ne pas appeler aa fauteuil le caDdklAt du gouTeffnemeDl, il faut ou changer de politique, ou faire un coup dlËtat.

La grande difSeullé sera pour la responsabilité ministênèUe, à laquelle Tempereur est très opposé. En Eut, elle existera toujours lorsqu'il j aura un leader dans un parlement. On peut la proclamer dans un pays où on observe la loi, comme en Angleterre; chez nous, jamais on n*a hésité à faire remonter jusqu'au souverain la responsabilité des actes de ses ministres.

Je TOUS avouerai que mon seul espoir est dans les bêtises que feront les rouges. Ils commencent assez bien^ et il est possible qu'en peu de temps ils effrayent assez le pays pour cesser d'être effrayants eux-mêmes.

Adieu. Faites mes félicitations à M. Gladstone et recommandez-moi aux prières de votre directeur spirituel.

Paris, 16 août 1869.

Mon cher sir Anlhony *,

Je me suis mis à reprendre des bains d'air comprimé. II y a ici un établissement plus grand et plus élégant que celui de Montpellier. Les cloches sont si grandes, qu'il y tiendrait facilement trois personnes. Le médecin qui préside a une fille asthmatique, très jolie vraiment, mais on ne nous encloche pas ensemble, ce que je regrette.

Je suis retourné l'autre jour à Saint-Cloud, où on m'a demandé de vos nouvelles. Je dis les maîtres de la maison, sans parler de la maison, et particulierement.de madame de Lourmel. Je la crois repartie pour sa Bretagne.

Qu'est un lord *" tué en duel, selon le journal, par un* cocu de mauvaise humeur? Je me réjouis desavoir M. Gladstone remis de ses fatigues, mais

1. M. PaDlzzi fut créé K. C. B., c'est-à-dire chevalier d« l'Ordre du Bain, le 27 juillet 1869.

je crains qu'il n'en ait bien d'autres pour arranger les aflaires. II ne parait pas que les Irlandais soient salisraits. Vous me direz qu'ils ne le seront jamais ; au moins devraient-ils tuer un peu moins d intendants ou de propriétaires.

Vous connaissez le proverbe : « Oignez vilain, vilain vous poinct. » Ce proverbe suffirait peutêtre pour répondre à la question que vous m'adressez au sujet des dernières concessions de l'empereur. Pourtant il faut ajouter que, les choses étant ce qu'elles étaient, il n'y avait pas moyen de faire autrement. En second lieu, il se peut que, avec un peu de tenue et d'adresse, on parvienne à gouverner cette Chambre, qui, après tout, est consenatrice au fond. Malheureusement on manque ici de trimmers habiles. L'empereur a de grandes idées et ne s'occupe pas assez des petits détails. Une chance, fort probable, c'est que les rouges feront tant de folies et montreront tellement leurs oreilles, qu'une réaction s'opérera dans l'esprit du public. J'y compte. Reste à savoir si on en profitera.

Il parait que l'insurrection carliste fait fiasco. Les vieux chefs n'ont plus de jambes à gravir les

montagnes^ et les jeunes gens ne les connaissent pas. 11 est vraisemblable qu'aujourd'hui les fils des carlistes de 1840 sont des républicains. La plus dangereuse épreuve par où va passer le nouveau gouvernement sera une banqueroute. Je me demande où Prim et Serrano trouvent de l'argent pour payer les dîners qu'ils donnent et les soldats qui empêchent qu'une révolution républicaine ou Isabéliste n'éclate à Madrid. On me dit que l'un et Tautre de ces grands hommes mènent joyeuse vie et jettent l'argent par les fenêtres.

Vous ai-je parlé d'un sujet domestique de tribulations que j'ai depuis mon retour? Ma cousine, qui demeure dans ma maison, comme vous savez, est devenue folle. Elle a mis les domestiques de son mari à la porte, en a pris une vingtaine d'autres qu'elle a chassés les uns après les autres. Elle s'imagine que tout le monde veut la voler, et elle s'enferme sous vingt serrures tous les soirs. Tous ses amis me disent que je devrais Tempêcher de faire ce qu'elle fait. Je n'ai aucune autorité sur elle, n'étant même pas son parent *. L'au-

l.Ce n*étaitpa4, en effet, une parente directe de Mérimée : c'était la femme de son cousin.

JTC LETTKES A M. PA51ZZ1

tre jour, je me suis trouvé sans portier. Je crains qu>ile ne se brûle ud de ces soirs, et moi aussi- J*espère quVIle ira à la campagne, mais elle pense probablement que, si elle y allait, je profiterais de son absence pour emporter sa maison.

Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous bien en Ecosse, mais ne buvez pas trop. Que dites-vous de la religieuse de Cracovie?

Paris, ^ août 18^.

Mon cher Panizzi,

Je suis allé déjeuner dimanche à Saint-Cloud, où j'ai présenté vos hommages. Le maître de la maison était encore souffrant. Serait-ce une excommunication de notre saint-père le pape?

Hier, nous avons eu un bon rapport de M. Devienne sur le sénatus-consulte. Je pense que la chose passera sans les additions que les importants du Sénat voudraient y souder. C'est déjà bien assez comme cela.

Le prince impérial a eu beaucoup de succès €îu camp de Chàlons. II avait tant d'aplomb et tenait son rang si bien, qu'on croyait voir lo père rajeuni. Bachon, son écuyer, que vous connaissez, me dit qu'il n'y a pas un prince f.... pour passer une revue comme lui, sur un grand cheval qui piaffe de côté, du pas le plus égal tout le long d'une ligne d'infanterie, sans que la musique ou les éclairs des reflets du soleil sur les fusils lui fassent perdre la piste.

J'ai rencontré hier Monnier, qui m'a demandé de vos nouvelles. Il est assez surpris que le monde n'ait pas été plus mal depuis qu'il a quitté son élève, « auquel il porte encore, m'at-il dit, le plus vif intérêt ».

Parmi les personnes qui se sont iufoimées auprès de moi de vos faits et gestes est la princesse Mathilde, que j'ai vue hier. Elle m'a dit qu'elle avait cinquante ans, et elle ne les parait nullement.

Ma pauvre cousine devient de plus en plus insupportable. Aujourd'hui, elle a mis à la porte sa trentième femme de chambre depuis un mois, et j'ai rencontré sur l'escalier un serrurier qui por-

tait les engins les plus extraordinaires pour ia barricader. J'ai peur d'apprendre, un de ces jours, qu'elle est morte de faim et qu'on n'a pu panenir jusqu'à elle qu'avec une compagnie du génie. Adieu, mon cher sir Anthony. Présentez mes hommages aux dames qui voudront bien se souvenir de moi.

Paris, 7 septembre 1869.

Mon cherPanizzi,

Hier, nous avons voté le sénatus-consulle, cent treize contre trois. Il y avait dans le même moment une grande panique à la Bourse. La santé de l'empereur donne beaucoup d'inquiétudes. Si j'en crois les gens les mieux informés, tels que Nélaton et le général Fleury, il n'y a rien de dangereux dans son fait : il a de temps en temps des douleurs de vessie. Tout cela n'est pas alarmant ; mais il suffit qu'il soit souffrant, pour que toutes les imaginations se représentent ce qui pourrait arriver s'il était

mort. On m'assure que le voyage d'Orient que méditait Timpératrice n'aura pas lieu. C'est le bon côté de l'affaire.

Le prince Napoléon a été complimenté par son cousin sur son discours, où il y avait en effet du bon. S'il y eût mis un peu plus de tact et de mesure, c'eût été excellent. A tout prendre, le sénalus-consulte parait produire un bon effet d'apaisement, surtout dans la bourgeoisie. Le diable n'y perdra rien pourtant et la prochaine session sera dure, avec une .Chambre peu expérimentée et ayant le sentiment de sa toute- puissance. C'est une Convention, et il peut se faire bien des bêtises et par ignorance et par mauvaise intention. Il y avait un tribun romain qui disait qu'il n'avait plus rien à donner au peuple jora?/^ cœlvm et canum. C*esl un peu notre cas.

La duchesse Colonna m'écrit de Rome que le pape a pris un maître de théologie en \ue du concile. Le professeur lui parle de son affaire et Sa Sainteté Tinterrompt pour lui demander s'il y aura des banquettes pour tout le monde. Nous aurons quelques évéques très mauvais

au concile, mais la majorité sera contre les innovations et les décisions tranchantes. C^est, (lit-on, Tesprit qu'apporteront les Allemands. Quant aux Espagnols, je ne sais si Prim les laissera sortir.

Je ne crois pas possible une réconciliation de rirlande avec TAngleterre. Elle sera à perpétuité comme une mauvaise femme, avec laquelle on ne peut divorcer, une Pologne, et les Anglais n'ont pas les moyens dont disposent les Russes.

Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette que vous n'ayez pas d'inclination pour le Midi. Il me semble que le soleil est lin grand médecin, c'est presque le seul en qui j'aie quelque confiance.

CLXY

Parift, 15 septembre 18G9.

Mon cher sir Anthony,

J'ai eu la visite de Louis Fagan, qui a diné avec moi dimanche. Il m'a paru grandi et développé de toutes les manières, toujours très bon garçon,

f^ODservanty malgré toutes les nationalilés par où il a passé, l'air de VEnglish boy.

Avez-vous vu le dénouement de l'histoire de M. Chasles et de ses autographes? Parmi ceux qu'il avait donnés à Tlnstitut, il y avait des feuilles qui ont paru avoir une contre-épreuve affaiblie du timbre de la bibliothèque impériale. On en a conclu qu'on s'était servi d'une feuille de garde sur laquelle le timbre de la bibliothèque avait maculé. Là-dessus, Taschereau a mis ses espions en campagne, et, dès qu il a cru savoir qui était le voleur, il l'a fait arrêler dans la rue. 11 était porteur d'un assez gros portefeuille où on a trouvé tout d'abord une lettre de Galilée en préparation; puis une feuille de garde sur laquelle il y avait deux autographes différents, mais les petites barbes de la feuille se raccordaient parfaitement et les pointes entraient dans des ouvertures correspondantes. Outre cela, des calques de signatures, des morceaux de vieux papiers, enfin plus qu'il n'en fallait pour le convaincre. Ce galant homme s'appelle Yrain-Lucas. M. Chasles lui avait payé cent quarante-trois mille francs sa collection ; bayatella. Son excuse est qu'il a une conçu-

bine et que ces sortes de propriétés coûtent beaur coup d'entretien. Chasies ne sait où se fourrer ; il est abtmé de honte, bien qu'il dise encore à ses amis qu'il est convaincu que ce misérable Yrain* Lucas n*a pas tout inventé. L'hoomie est en prison et on va le juger. C'est une question délicate; qu'il soit condamné pour escroquerie, il n'y a pas de doute ; mais on parle de le traiter comme faussaire, et je ne sais comment le jury décidera. On traite comme faussaires les gens qui mettent sur les bouchons de vin de Champagne une marque qui n'est pas la leur. N'avez-vous pas eu en Angleterre une affaire de même nature, et comment a-t-on jugé le coupable ?

Je viens d'apprendre la mort de la pauvre lady Palmerston. Elle avait fait son temps. Elle est morte entourée de la gloire de son mari et n'a pas vécu assez longtemps pour qu'elle soit con testée.

Adieu, mon cher Panizzi. Je pars dans trois semaines au plus lard pour Cannes. Yoilà déjà rhiver qui s'annonce par d'affreuses bourrasques. Je voudrais vous savoir au soleil, ou du moins à Bloomsbury square.

Paris, 2 octobre 1869.

Mon cher sir Anthony,

Les personnes pieuses sont consternées de la lettre du Père Hyacinthe, que vous aurez probablement lue. Avant-hier, le Père Gratry, qui est à côté de moi à TAcadémie, me demanda ce que je pensais de cette façon d'écrire des lettres dans les journaux. Je lui ai répondu que le Père Hyacinthe et monseigneur Dupanloup me faisaient l'effet des rédacteurs du Tintamarre et du Figaro s'engueulant pour avoir des abonnés. Il a protesté contre la comparaison ; mais, comme 11 déteste Dupanloup, je crois qu'elle ne lui a pas déplu. Tout cela prouve qu'il y aura une opposition dans le concile. Le Père Hyacinthe veut faire le Luther ; mais il n'a pas la taille qu'il faut pour ce rôle, et le temps n'est plus aux grands schismes. Les probabilités sont^ que le concile fera de la bouillie pour les chats.

SSI LETTRES A N. PANIZZL

Oui est le pnnce que Prim veut faire roi, ou plutôt qui est son père, et qui le gouvernera? Od dit qu*il D*a que seize ans et qu'il a reçu une bonne éducation. Du temps de Joseph Bonaparte, les Espagnols disaient :

Qa« aqai no qaéremos rey Qae no digi bien : « Carajo ! ^

L*impératrice dit qu'elle sera de retour le 25 novembre; cela suppose une mer constamment bonapartiste, et Tabsence d'imprévu. Fi<U!

On pense que le Corps législatif sera convoqué de bonne heure, en novembre. Selon moi, je voudrais lui laisser faire un ministère, et, ce ministère fait, le dissoudre et convoquer une nouvelle Chambre. Très probablement elle serait meilleure que celle-ci, donl le moindre défaut est une excessive inexpérience. Mais je doute qu'on prenne ce parli. Il est question de faire un ministère plus fort, avant la prochaine réunion. Yparviendra-t-on ? Je n'en sais rien ; en tout cas, il vaudrait mieux, je pense, en laisser la responsabilité aux députés actuels.

Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous lu mon

Ours * ? Il n'a fait aucun scandale, et on tient pour certain qu'il n'y a eu dans TaiTaire qu'une peur de femme grosse.

Paris, 9 octobre 1869.

Voilà ce pauvre Libri de Tautre côté de TAchéron. Ici, presque tout le monde croit qu'il a dépêché le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend d'avoir vendu des autographes à M. Chasles. Il lui vendait, dit-il, des copies y qu'il exécutait en fac-similé. « Un autographe de Molière, dit-il, sa signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend plus de mille francs. Je lui ai vendu pour moins de deux mille francs vingt copies exactes de lettres de Molière, o Je doute que cette défense Fempêche d'aller fabriquer des chaussons dans quelque pénitencier.

1. Fait aujourd'hui partie des Dernières Nouvelles sous le titre de Lokis.

386 LETTRES A M. PANIZZf

La grande manireslaiion républicaine annoncée pour le 2fi n'aura pas lieu. Les chefs ont eu peur. Cela n'empêche pas que la situation ne soit pas brillante. Le ministère est faible et on ne trouve personne pour le renforcer. D'un autre côté, les bourgeois commencent à s'effrayer un peu.

Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire réfléchir. Madame de Montijo m'écrit les choses les plus déplorables. L'Espagne est maintenant divisée en trois zones allant de Test à l'ouest. i'* Catalogne et Gallice, régime républicain; on brftie les églises, les archives, les châteaux. 2** Madrid et le centre, régime parlementaire, assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable. 3° Andalousie, socialisme et communisme. Tous les propriétaires sont ruinés. Les paysans font la récolte des champs appartenant aux riches et quelquefois les obligent à acheter celle môme récolte. Le tout accompagné d'assassinats, de vols et de viols, crimes naturels dans un pays si chaud.

M. le comte de R..., ayant eu la curiosité d'ouvrir la cassette de sa femme, fut surpris d'y trouver des lettres d'hommes de quatre mains

LETTRES A M. PA.MZZI 387

différentes, non signées, mais offrant celle conformité qu'on s'y servait de la seconde personne lu singulier. II s'en est pris à l'écriture qu'il connaissait le mieux, ou, selon une autre version, à la plus fraichc en date, qui s'est trouvée celle d'un tout jeune homme, M. de X..., qu'il a transpercé d'un grand coup d'épéc ; puis il est allé en grande loge à TOpéra avec sa femme, mngna comitante catei^a.

Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que notre voyage ne sera pas trop retardé.

Cannes, 28 cctobro 1861).

Mon cherPanizzi,

J'avais fait prêter un serment épouvantable aux demoiselles d'honneur de l'impératrice et à ses deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le yacht impérial s'arrêterait ; mais, jusqu'à présent, je n'ai eu qu'une lettre de Venise. Elle était remplie de pomts d'admiration. Les sérénades, les

J*>* LETTRES A M. r.%5IZZI

pr>>nieDaJes en i^ootiole. les glaces el Tenthousiaâme du puMic ont beaucoup touché toutes les Toyageuses. Madame de Xadaîllac, est, je crois, la seule qui se s<>it •xx^upee du Titien et de Piul Véronèse.

J'attends avec beaucoup de curiosité des dou- Telles de Constantinople, particulièrement des deux demoiselles turques, qu'on a données comme cornacs à Sa Majesté. Il parait qu'elles parlent fort bien français ; mais le curieux est de savoir si elles pensent en turc et si elles traduisent littéralement. En turc, au lieu de dire : u Je refrrette de n'avoir pas fait telle chose, excusezmoi, etc., » on dit « J'ai mangé de la ...... En

outre, les dames de Constantinople qui ont vu Caragheuz dans les harems, dès leur enfance, parlent des choses les plus secrètes avec une entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur auront eu beaucoup de jolies choses à apprendre.

Le 26 s'est passé fort tranquillement. On avait <les chassepots tout prêts, mais ils étaient cachés. Le publie était disposé à se moqulsr de la Réput)lique. On a hué une vieille femme et un fou,

LETTRES A M. PAXIZZI 38$^.

nommé Gagne, qui propose de guérir lous les cors aux pieds du peuple en commençant par le Corps législatif, et, de plus, de manger les gens qui meurent, par mesure d'économie.

Il me semble qu'on fait, en ce moment, une expérience hasardeuse. On donne à ce peuple-ci une liberté comme jamais il n'en a possédé, et on se (latle qu'il ne fera pas de trop grosses sottises. C'est un peu comme un sage précepteur qui, pour guérir son élève de l'ivrognerie, le softlerait tous les jours. Cela peut réussir; mais, étant donnée Vanima stupida sur laquelle se fait 'expérience, il y a tout à craindre pour le malade 3t pour le médecin, pour le dernier surlout.

Adieu, mon clier Panizzi; portez-vous bien el le passez pas l'hiver en Ecosse. Quant à vos louleurs de poignet qui vous empêchent d'é- :nre, ce genre de rhumatisme est appelé par les neillcurs auteurs pigritia prava. Soignez-vous lourlant.

Cannes, 7 novembre 18C9.

Mon cher don Antonio,

J'ai refusé de dîner ce soir avec la princesse royale de Prusse, à qui j'avais envoyé un bouquet ce matin. Cela vous fera voir que je suis réellement malade. Si j'étais en état d'aller de château en château, mangeant des grouse et des faisans, je n'essayerais pas d'apitoyer les gens sur mon sort, sous prétexte que j'ai des rhumatismes à la main droite. Le fond de la question est que je souffre aussitôt que j'ai mangé et que je ne vaux plus les quatre fers d'un chien.

J'ai déjeuné il y a trois jours chez Maure avec Thiers. Il est très changé, très vieilli, mais il commence à revenir au bercail. Il n'y aura bientôt plus que deux partis : celui de ceux qui ont des culottes et prétendent les garder, et celui de ceux qui n'ont pas de culottes et veulent prendre

celles (les autres. Je crois comme vous à une rencontre entre le chassepot et les socialistes. Toute la question est de savoir si le chassepot sera en état. Vous savez que cet instrument, dépourvu de ses appendices, cartouches, aiguille, etc., est fort inférieur à un bâton. On est poltron des deux côtés. Mon impression est que les bêtises des rouges ont commencé à effrayer les bourgeois. Si dans ce moment il y avait une émeute, ils (les bourgeois) aideraient au chassepot.

Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames me chargent do tous leurs compliments.

Cannes, 4 décembre 18C9.

Mon cher Panizzi,

Je suppose que vous êtes de retour à Londres et jouissant des charmes du home^ dont on sent toujours le mérite après une absence prolongée. Comment les brouillards vous traitent-ils? voilà la

question. Ici, ni le beau temps ni le soleil ne me font de bien. Je vais de mal en pire, m'affaiblissant tous les jours. Mes médecins y perdent leur latin. Ils me disent que, si je mangeais, je me porterais bien ; mais je ne mange pas, parce que je me porte mal. Voilà le cercle vicieux où je suis. Le fond de la question est que ma vieille carcasse s'en va. Il faut en prendre son parti. Le monde, d'ailleurs, ne va pas si bien, pour qu'on le regrette beaucoup.

On dirait que le gouvernement et l'opposition font assaut de maladresse et d'élourderie. Le grand mal de la situation, c'est qu'il n'y a plus d'homme. Les orateurs abondent au contraire.

On m'écrit de Paris que l'empereur montre beaucoup de tranquillité et même de gaieté. Il en faut un fonds considérable pour en avoir de reste dans ce temps-ci.

Les Irlandais ont pris vite leçon de nos rouges ; mais je ne crois pas que M. O'Donovan-Rossa soit traité par le gouvernement comme on a fait ici pour Hochefort. Je me demande si l'attitude si menaçante de la populace dans presque toute l'Europe est une preuve de sa force, ou si elle ne

tient qu'à la douceur avec laquelle on traite partout aujourd'hui les tentatives de violence. Probablement il y a^ de la part de la canaille et de celle du gouvernement, beaucoup de poltronnerie.

M. Gladstone a de la peine à trouver des pairs. Pourquoi Edouard Ellice a-t-il refusé ? Parce que son père avait refusé autrefois, mais il n'avait peut-être pas les mêmes molifs. On me dit que M. Grote a refusé aussi. C'est un signe du temps et des immenses progrès qu'a faits la démocratie dans la terre classique de l'aristocratie. • Adieu, mon cher Panizzi. VOurs dont je vous parlais, est le héros d'une nouvelle que je vous ai lue à Montpellier; mais je vous soupçonne d'avoir dormi tout le temps.

Cannes, 26 décembre 1869.

Mon cher sir Anthony,

Ne mangeant pas, je suis très faible, mais moins cependant que la logique ne semble Tcxi-

ger. La vérilé est que Tanimal s'alîaiblit, et, s'il était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait donné sa démission. Je pense très souvent à ce momenl-là, et je me demande s'il est très pénible, s'il vous vient des idées différentes de celles que vous avez en santé, en un mot, si vous avez beaucoup d'ennui à mourir ? Vous me répondrez qu'il y a beaucoup de variété dans les morts, et que c'est une loterie où Ton gagne et où l'on perd. La difficulté est d'avoir un bon numéro.

Il y a un Prussien qui a inventé une drogue qu'on appelle chloral, dont on dit merveille. Cela vous fait dormir au milieu de toutes les souffrances possibles. Le docteur X..., ici, en a fait l'expérience l'aulre jour sur le pauvre Munro ; mais il s'est trompé dans l'administration du remède et lui a suscité une espèce de volcan dans le bras, où il lui avait injecté ledit chloral. J'espère que, avant le moment où j'en userai, on aura mieux appris à s'en servir.

J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses. L'opposition se compose des évêques allemands, de quelques Français et de quelques Espagnols.

LETTRES A H. FANIZZI 395

Les plus extravagants sont les évéques américains, je dis les Yankees, et, après eux, les Anglais. La personne qui m'écrit, et que je crois assez bien informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer Tinfaillibilité du pape et toutes les facéties ejiisdem farinœ. Il en sera au concile comme au Corso, pendant la Ri/resa de' Barberi. De méchantes rosses qu'on a beaucoup de peine à faire trotter, galopent avec fureur par émulation. De même les sept cents évéques vont prendre le mors aux dents par la contagion de Texemple. Outre les évéques, il vient une grande quantité d'imbéciles qui croient fermement que le concile peut mettre un terme au malaise général et guérir tous les maux de la société. Ces niais-là ne contribuent pas peu à monter la tête aux niais mitres et au respectable Père qui porte trois couronnes et dont la grande préoccupation est de faire le bonheur du genre humain. Il est très probable que de tout cela sortira quelque énorme brioche. Un schisme est-il possible aujourd'hui? Je ne le crois pas ; mais il y aura maintes difficultés dans les ménages, car les femmes ont toujours grand' peur d'être excommuniées. Le plus probable,

396 LETTRES A M. PAMZZI

c'est que tous les gouvernements catholiques se mettront en hostilité contre le pape.

Adieu, mon cherPanizzi; je vous parle du concile parce que la politique me fait horreur. Nous allons à tous les diables.

CanneSf G janvier 1870.

Mon cherPanizzi,

Je vous souhaite une heureuse année accompagnée de plusieurs autres. Je vais mal. Rien ne me soulage ; je ne mange plus guère et j'ai même une répugnance extraordinaire pour toute espèce de nourriture. Mauvais symptôme I Ce ne serait rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous! c'est un voyage difficile vers un pays qui n'est peut-être pas des plus agréables.

Je crois que vous accusez les jésuites à tort; non que je veuille les défendre, mais ce ne sont pas les plus mauvais entre les pères du concile. Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué

LETTRES A M. PA.MZZI 397

les jésuiles. Au contraire. Ils cherchent à vivre avec le monde et ils ont (ou du moins ils avaient) assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant. Ils savaient se conformer aux temps et aux usages. Aujourd'hui et particulièrement dans le concile, il y a une majorité d imbéciles fanatiques. Les évoques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites ou jésuitisants ; pourtant ils sont tout à fait opposés à rinfaillibilité et aux autres prepotenze des évùqucs fanatiques. La majorité se compose de prélats inpartibus, créatures du pape ou d'évêques italiens, espagnols, américains, tous gens plus ou moins irrités contre le gouvernement de leur pays. Ce sont en quelque sorte des émigrés qui ne demandent qu'à se venger, trop peu éclairés, d'ailleurs, poursavoir comment il faudrait s'y prendre. Le résultat de Tinfailibilité et d'un manifeste contre les lois politiques des pays constitutionnels, résultat qui me parait probable, sera la séparation de l'Église et de l'État. Alors les abbés de bonne compagnie gagneront beaucoup d'argent, et tous les curés de village mourrpnt de faim. Probablement il faudra augmenter la police et la gendarmerie.

3i)8 mTtRES A M. PANIZZI

Il parait que le nouveau ministère cause une grande joie. Les fonds ont haussé de deux francs. A la bonne heure ! Un tiers des nouveaux ministres est orléaniste, un autre tiers républicain ; des gens d'affaires, je n'en vois pas. Leur éloquence même me semble fort problématique.

Ils vont avoir Thiers pour mentor, et d'abord n'auront que les irréconciliables h combattre. Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu l'administration impossible, d'où sortira une crise très favorable à la sociale. Yoilà mes prédictions. Priez qu'elles ne se vérifient pas !

Adieu, mon cher Panizzi ; ces dames et tous vos amis de Cannes vous envoient leurs souhaits et leurs compliments.

Cannes, IG Janvier 1870.

Mon cher sir Anthony,

Frucius Bclli, le fruit des Belles, comme traduisait un goutteux qui souffrait comme vous. Vos insomnies sans douleur me font envie. Les

luienncs sont très pénibles, mais ne parlons pas de nos maux. Tachons de résister et espérons que, par Tintercession de nos saints, nous sortirons d'affaire sans trop de souffrances.

Connaissez-vous ce prince Pierre Bonaparte?

C'est un mélange très bizarre de prince romain et de Corse ; au demeurant, assez bon diable, mais de cervelle point. Il y a quelques années, par un froid très vif, lorsque toutes les rues étaient couvertes de neige, son valet de chambre fut pris d'une atlaque de choléra, le prince sauta sur un cheval non sellé, pour aller chercher un médecin, et, au premier tournant de rue, son cheval s'abattit, et lui se cassa la jambe. Cela vous peint Thomme. Il suffit de lire les deux dépositions pour croire à la sienne, bien que l'autre commence par dire qu'il n'a jamais menti. Si le prince Pierre était jugé comme tout citoyen par un jury d'épiciers, le verdict serait incontestablement : Served him right. Mais, aujourd'hui, les princes sont hors la loi, et je ne sais s'il trouvera des juges assez hardis pour l'acquitter.

Je me suis posé la question que vous vous

faites à propos de cette affaire, et voici ce que j'ai fait. J'ai écrit à la princesse Mathilde et à quelqu'un de la maison de Timpératrice, qui probablement lui montrera ma lettre. Je pense que vous pourriez écrire à Piétri, secrétaire de l'empereur, pour lui dire quelle est en Angleterre l'opinion des honnêtes gens à ce sujet. Il ne manquera pas de communiquer votre lettre à l'empereur, à qui elle fera grand plaisir, j'en suis sûr. On peut aujourd'hui être poli pour les personnes couronnées sans risquer de passer pour courtisan. Dans peu de temps même, il faudra pour cela un degré de courage considérable.

N'est-ce pas bien ridicule de demander à un habitant de Londres une citation classique? Mais il n'y a pas ici de livre grec à vingt lieues à la ronde. II s'agirait d'avoir un vers iVÉ/ectre, où Égyslhe dit qu'il a appris qu'Oreste avait perdu la vie en tombant de son char. Il est mort dans un naufrage équestre, IthiixoI; vautyfotç. Il s'agirait d'avoir la phrase entière. Je pense que la première personne du British Muséum que vous verrez vous trouvera le vers. Pardon de vous •donner cet ennui ; rien de pressé d'ailleurs.

Adieu, mon cher sir Anthony; mille amitiés et eompliments.

Cannes, 3 férrier 1870.

Mon cher sir Antonio,

Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui fait justement mon affaire. N'avez-vous pas admiré que, dès le temps de Sophocle, on faisait des coîiceUi? Égyslhe dit qu'Oreste a fait un naufrage équestre, parce qu'il s'est cassé le cou en tombant d'un char. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

• Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma santé. Comme toute cette machine humaine est mal inventée ! Elle meurt petit à petit au lieu de

s'éteindre comme une bulle de savon qui crève.

Je ne sais si vous avez suivi les discussions de notre Corps législatif. Si jamais le gouvernement parlementaire a été fait pour le bien d'une nation, ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après quatre-vingts ans d'expérience, elle n'y com-

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