II
354 LETTRES A M. PANIZZl
Adieu, mon cher ami. Que vient faire Nigra à Florence ?
Cannes, 33 mars 1869.
Mon cher Panizzi,
Je ne vois pas Tavenir si en noir que vous. Il y a plus, je ne crois pas à la guerre, parce qu*elle ne me parait pas possible. Aujourd'hui, il faut tant d'argent pour se battre, qu'à moins d'avoir un trésor comme le roi de Prusse avant Sadowa, ou des chambres excessivement complaisantes, rara avis in terris, il n'y a pas moyen de tirer un coup de canon. Enfin la haine et la peur de la guerre est si grande aujourd'hui, que le provocateur serait sûr de soulever le monde contre lui.
Je vois avec plaisir que Victor-Emmanuel et François-Joseph se font des politesses. La grande affuire, dans ce temps-ci, est de mettre ses finances en bon ordre, et, du moment qu'on s*est posé comme un homme pacifique, on appelle les capitaux.
L'empereur a eu lu grippe, mais il est tout à fait remis. L'impéralrice a eu des oreillons. Elle esl bien à présenl. Elle m'a écrit une très aimable lettre à l'occasion de ma maladie. Elle me propose de traduire et de publier la correspondance du duc d'Albe avec Philippe II, en me donnant les pièces que possède son beau-frère. I! y en a de curieuses.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis chargé de compliments pour vous par la comtesse de Montijo et par Ragell, qui nous donna un bon déjeuner à Bagnères-de-Bigorre, lequel m'écrit pour me féliciter d'être encore de ce côté de l'Achéron.
Cannes, 6 avril 1869.
Mon cher Panizzi,
Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin dans la maison duquel je demeure? C'est une amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux ceux qui meurent jeunes. :
Que dites-vous de cette grande tendresse du
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roi d'Italie pour Tempereur d'Aulriche? Y a-t-il un dessous de cartes? Je ne le crois pas. Il est impossible de rester très longtemps à se faire la grimace. Ou finit par se fâcher tout de bon ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier parti, qui est incontestablement le meilleur. Je crois de moins en moins à la guerre; mais je crois aux progrès de la Révolution et du socialisme. Je crois que tout le monde courbe la tète devant le monstre qui grandit et prend des forces tous les jours. La société actuelle, avec son amour de l'argent et des jouissances matérielles, a la conscience de sa faiblesse et de sa stupidité. Il n'y a qu'une aristocratie bien organisée pour résister, et où la trouver ? Elle lâche pied môme en Angleterre. Tout le monde me dit que la Chambre des lords s'exécutera sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils plus traitables? J'en doute fort; mais. les Yankees en deviendront dix fois plus insolents. Je crains pour le cabinet Gladstone qu'il n'ait bien des couleuvres à avaler contre -..•lesquelles se serait soulevé l'estomac de lord • Palmerston.
Ici. les élections commencent à mettre le pays en fièvre. L'opposition fait feu des quatre pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a donné des armes, et elle s*en sert. Autant que j'en puis juger, le gouvernement aura une assez bonne majorité, mais seulement sur les grandes questions : une Chambre tracassière, très divisée, peu politique et peu faite aux afl'aires, voilà les probabilités.
En Espagne, on s'attend tous les jours à des coups de fusil. Je m'étonne qu'il n'y ait pas encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que Prim a encore l'armée dans sa main.
Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous avez, comme nous, du beau temps. Je vous souhaite une meilleure santé que la mienne. Je n'ai jamais autant souffert que depuis que le soleil a reparu.
Cannes, 22 avril 18G9.
Mon cher Panizzi, J'ai eu hier la visite du prince Napoléon, qui
m'a paru fort maigri, mais parfaitement remis. Nous n'avons guère parlé politique, comme vous pouvez penser ; mais il a dit quelques mois qui m*ont plu et qui semblent indiquer qu'il s'amende. Il va avec son yacht croiser dans l'Adriatique. Je vois dans mon journal, mais credai Judœus Apelhf que la princesse Clotilde va le rejoindre à Venise.
Pourriez -vous me faire envoyer à Paris les deux volumes de Bergenroth, cet Allemand qui est mort en Espagne dans les bras de sa concubine, abandonné de tous les Anglais craignant Dieu, après avoir justifié la reine Jeanne, mal à propos nommée la Folle. Je crois qu'il m'en coûtera quelque chose comme deux guinées, à moins que votre magnanimité n'attendrisse les entrailles de votre libraire.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et prenez le monde comme il est.
Paris, 7 mai 1869.
Mon cherPanizzi,
L'impératrice va faire un voyage en Egypte, pour assister à l'ouverture du canal de Suez. Elle m'a proposé de raccompagner, ce que j'ai dû refuser, à mon grand regret. Je suis beaucoup trop invalide pour faire pareille campagne, où je ne ferais qu'embarrasser les gens qui m'accompagneraient. Je crains, par-dessus le marché, que le voyage ne se prolonge au delà de ce qui serait désirable.
Grande agitation électorale. On s'attend ici — c'est à Paris que je veux dire — à des députés incroyables. Thiers est un réactionnaire ; Garnier- Pagès, un vieux modéré ; Emile Olivier, un bonapartiste. Je crois savoir, d'ailleurs, que les meneurs du parti républicain craignent de faire fiasco dans le reste de la France. C'est le tiers parti, très probablement, qui gagnera quelques voix, et le tort du gouvernement est de ne pas
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s'y résigner philosophiquement. Une opposition dynastique n'est pas très dangereuse, et, en s'opposant avec trop de vivacité à ses candidats, on risque de les aigrir et de s'en faire des ennemis irréconciliables.
Il me semble que les Irlandais ne se montrent pas fort reconnaissants envers M. Gladstone. Recrudescence de fénianisme et d*assassinats. Voilà la démocratie qui vient de faire un grand pas. La proposition de lord Russell de créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple menace destinée à demeurer comme gladitis in vaginùy est la démolition de la Chambre des lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide sur la pente où toute l'Europe est entraînée, et c'est à tous les diables, je le crains, que cette pente mène.
La lutte électorale est très vive à Cannes.
M. Méro donne vingt-cinq francs à tous les curés pour qu'ils disent neuf messes en sa faveur. Une messe vaut soixante-quinze centimes : ergoj chaque curé empochera dix-huit francs vingt-cinq. Avec le suffrage universel, je crois que le moyen n'est pas mauvais.
Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi an courant de vos mouvements.
Ppris, 22 mai 1860.
Mon cher Panizzi,
Nous voilà enfin délivrés des réunions électorales. Sauf quelques petites promenades, beaucoup de gueulements, et quelques baluslrades brisées à la place Royale, tout s'est passé sans grand mal. Les discours tenus étaient, en général^ un éloge de la République, et presque toujours exprimaient le regret que la guillotine n'eût fonctionné qu'à demi en 1793. Ces messieurs ne cherchent pas à prendre les mouches avec du miel, comme le proverbe le recommande. Ces procédés ont rendu quelque courage aux bourgeois. On n'avait pas de candidats modérés dans la plupart des arrondissements de Paris, et on en a improvisé. Je ne leur crois pas beaucoup de chances, mais, du moins, il y aura lutte.
On dit que Thiers passera, mais avec un peu
de peine et par un appoint rouge au dernier moment. Il est maintenant corps et âme dans la Révolution. Il m*a paru bien vieilli la dernière fois que je Tai vu, il y a une quinzaine de jours. Barthélémy Saint-Hilaire canevasse dans le département de Seine-et-Oise et on dit qu'il a des chances.
Le suffrage universel est la bofte au noir et le résultat peut attraper tout le monde; cependant tout fait supposer que la Chambre nouvelle sera à peu près la même que Tancienne, mais avec cette différence que les députés auront un autre mandat beaucoup plus dans le sens libéral que l'ancien. Le vent est au parlementarisme, un des plus mauvais gouvernements dans un pays où il n'y a pas une forte aristocratie.
Au reste, il parait que, depuis quelque temps, un remède s'est présenté contre le suffrage universel, c'est la corruption électorale. Cette année, on dit que les candidats dépensent beaucoup d'argent. L'un d'eux tient table ouverte, grise ses électeurs, les ramène en voiture et leur donne des plaids et des cachenez pour retourner chez eux. Il a établi un bureau en face
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d'un pont à péage, où l'on rend à tous les passants le sou qu'ils ont payé à l'entrée du pont.
Adieu, mon cher Panizzi. Mille compliments et amitiés.
Paris, juin 1869.
Mon cher Panizzi,
Les eaux minérales font toujours le diable avec les entrailles humaines, mais on dit que c'est pour leur plus grand bien. Je crois que le remède qu'on vous a proposé, le diascordium est excellent; on en prend gros comme une noisette, et, le cas échéant, on redouble la dose. J'en ai fait Fessai, Tannée passée, à Fontainebleau avec grand succès. Voici un remède encore plus simple, éprouvé également ; remplissez de gomme arabique en poudre la moitié d'un verre, mettez-y du sucre si vous voulez, puis ajoutez de Teau en tournant dans le verre avec une cuillère, de façon à faire une pâte de la consistance d'une gelée.
Vous ravalerez et vous m'en direz des nouvelles. Comment n*y a-t-il pas des médecins habiles à Naples qui vous remettent le ventre en ordre?
Je suis toujours dans le même état, avec un peu plus de toux qu'à Tordinaire, très souvent de l'oppression, nul appétit et peu de sommeil.
Le docteur Maure ne vient pas à Paris cette année. Il a passé le temps de son voviige en cabales électorales, et n'a pas peu contribué h empêcher le maire de Cannes, M. Méro, d'être nommé. Les deux fils de M. Fould ont été élus, Tun dans les Basses, l'autre dans les Hautes- Pyrénées. Edouard ne se présentait pas; il se consacre aux courses ; mais ses chevaux ne gagnent pas.
Il y a eu, dimanche, un beau déploiement de patriotisme d'antichambre. Le grand prix de l'empereur a été gagné par un cheval français, tandis que, depuis quelques années, il restait toujours aux Anglais. Les loretles et les belles dames étaient remarquables par leur enthousiasme et s\»nlr'embrassaient pour célébrer la victoire nationale.
A Paris, on se félicite de n'avoir nommé ni
Raspail, ni Rochefort, ni dWlton-Shée. On devient très Tacile à contenter. On ne croit plus à une petite session en juillet pour la vérificalion des pouvoirs. La session ne commencera qu'en novembre ; du moins^ cela clait ainsi hier, mais on a peut-être changé d'avis aujourd'hui.
Je pense que vous pourrez facilement vous procurer le dernier rapport de M. Fiorelli sur les fouilles de Pompéi. Ce sérail œuvre méritoire à vous de me le rapporter, lorsque vous regagnerez Bloomsbury square.
Nigra vient de publier un bouquin en latin, très savant, sur la vieille langue irlandaise.
Adieu^ mon cherPanizzi; soignez vos entrailles, ne prenez pas trop de glaces, et vivez en sage.
Paris, 29 juin 1869.
Mon cher Panizzi,
Je vais après-demain à Saint-Cloud au lieu de Fontainebleau. Après les tentatives d'émeute,
Ifi L£TTft£^ A K FASIZ2I
îl est p ia tkat ëe mt pK trop s'doî^iier de Paris. r^ti »s pjor Bs put très coateoL parce qa^en ca^ oo je sens Balade, je pois en une heure rentrer chez bhm. Oq ne dit qall nv a pas iwor tre iaiité que moi et la dodiesse de Malakof.
S'il n'y a pas d'éaKote dans la me, il y aura cerlaÎDement da tapa^ i la Chambre; car les - irréconciliables « Teoleot aocomplîr leurs promesses à leurs électeors. Puis, comme il y a plosieors dooUes élections, il est proI>able qae les ronges opteront pour la proTÎnce, afin de ramener à Paris Fexcitation^ les réunions électorales, les discours, etc. Tout cela promet un élé passablement agité. Quant k une guerre, il en est moins question que jamais. Où Taut-il aller pour être tranquille ? Si on me demandait cela, je serais bien embarrassé pour répondre. Peutêtre en Egypte, bien qu'on ait voulu Taire sauter le pacha.
Le duc de .Montpensier se barbouille horriblement dans lopinion publique. Il veut èireroi per fas et iiefas, et il ne serait pas impossible qu'il le fût pour quelques mois, s'il donne assez d'ai^ent pour cela. Mais en a-t-il et en donnera-t-il ?
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Madame de Mootijo, qui s'informe toujours de votre santé^ est à la campagne et fait jouer la comédie, comme si de rien n'était. Elle a de jolies femmes pour actrices et par conséquent beaucoup de visiteurs. On croit ici que la reine Isabelle vient d'abdiquer en faveur du prince des Asturies. Cela produira un certain effet à Madrid, si la chose est vraie .
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous dois encore le volume de Bergenroth. C'est décidément un farceur qui a voulu se concilier les dévots en faisant de Jeanne la Folle une protestante.
Saint Cloud, 11 juillet 18C9.
Mon cher Panizzi,
J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J*a i Tair d'être aux premières loges, mais je ne sais rien et ne vois pas grand*chose. C'est derrière le rideau que la pièce se joue. Il est certain qu*il y a dans le pays une surexcitation extraordinaire. On dit que c'est l'amour de la liberté qui la produit.
Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous avons déjà trop de liberté, et que nous en usons assez mal. En France, on se passionne pour un mot, sans se mettre trop en peine de se qu'il signifie. La Chambre et peut-être la majorité du pays veulent une satisfaction. Il faut qu'on puisse dire: « Le gouvernement personnel a fait son temps; maintenant, c'est le pays qui gouverne. » L'expérience des différentes tentatives de self government est oubliée. Le vent est au parlementarisme, dont personne pourtant ne se dissimule les défauts. D'un autre côté, on me parait oublier que, lorsqu'on a mis le doigt dans un engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce qu'on a donné n'a servi qu'à faire demander plus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre plus difficile de refuser quelque chose. Vous vous rappelez l'histoire d'Arlequin, qui donne à ses enfants un tambour et une trompette en leur disant : c( Amusez-vous et ne faites pas de bruit. » Mon impression est qu'on est disposé à céder sur tous les points, excepté sur celui de la responsabilité ministérielle ; or, c'est celui auquel on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la
responsabilité ministérielle n'a pas empêché Charles X et Louis-Philippe d'être chassés, et que jamais un souverain qui a voulu gouverner par lui-même n*a manqué de ministres. D'un côté, on veut un changement radical à la constitution ; de l'autre, on prétend qu'elle est compatible avec toutes les libertés. Qui cédera? voilà la question, question qui peut amener une catastrophe. La situation est celle d'une émeute qui commence. Le grand nombre des curieux et des indifférents apporte un secours considérable aux tapageurs. Une minorité factieuse peut entraîner la foule des indifférents, et, le mouvement décidé, elle s'en défait en un tournemain.
On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration du gouvernement au Corps législatif annonçant des réformes. Je doute qu'on s'en contente. On cédera un terrain qui permettra à l'ennemi d'attaquer avec plus d'avantage. A mon avis, le plus prudent serait de las tiempo al tiempo; changer le ministère dont on est las; en prendre un qui ferait regretter l'ancien, et vivre au jour le jour.