‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870Chapitre 28 sur 32 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

Mon cher Panizzi,

Merci de vos photographies. Je conçois très bien qu*on se soit trompé. La plupart de ceux à qui je les ai montrées y ont été attrapés. Mais est-il vrai que ces messieurs appartiennent à un certain monde comme il faut? C'est, au reste, un vice très aristocratique, à ce qu'on dit.

J'ai déjeuné dimanche avec l'empereur et l'impératrice, tous deux en bonne santé, l'empereur très engraissé et de très bonne humeur. Le prince impérial est un peu grandi et très embelli.

Il a changé de costume et a pris runiforme d'infanterie de ligne, qui lui va très bien. L'impératrice a rapporté d'Egypte un grand singe, qui est devenu favori. Il monte sur le dos de Tempereur, lui tire les moustaches et mange dans son assiette. C'est le vrai portrait des singes qu'on voit sur les monuments égyptiens.

Je suis toujours bien souffrant. Pour ne rien négliger, je veux essayer de Chepmell ; ainsi veuillez hii écrire. S'il a la bonté de me donner son heure et son jour, j'irai chez lui ; s'il préfère venir chez moi, je l'aimerais encore mieux. L'important serait de savoir quand il viendrait. Je ne sors guère ; cependant je vais au Sénat, et, dans quelques jours, je me propose de reprendre les bains d*air comprimé. Je n'ai pas besoin de vous dire que, si j'étais prévenu, j'attendrais M. Chepmell à quelque heure que ce fût. Vous m'avez dit qu'on lui donne vingt francs^ cela me semble peu pour une consultation. Ne vaudrail-il pas mieux lui donner quarante francs ?

La pauvre comtesse de Montebello est morte enQn ce malin, après avoir beaucoup et longtemps souffert.

J'ai acheté, à la Tente de Sainte-Beuve, les lettres d'Horace Walpole, qui m'amusent beaucoup. Je regrette qu'on n'ait pas inséré, en note, les passages, indiqués au crayon, qu'on nous a montrés, Jors de notre visite à Strawberry hill. C'était beaucoup plus un Français qu'un Anglais, ce me semble ; mais, de toute façon, un homme très aimable et exempt de tous les préjugés modernes. À quelle époque remonte le despotisme biblique dans la société anglaise?

Le docteur Maure sera ici dans une huitaine de jours. Son élection au conseil général est assurée; mais il est bien aise to make it sicker, comme disait le grand ancêtre de l'impératrice.

Adieu, mon cher Panizzi; j'ai fait vos eompliments avant-hier : on désirerait beaucoup que vous vinssiez passer quelque temps ici. J'ai répondu que vous étiez devenu fort paresseux. Au fait, comment vous trouvez-vous de rélectricilé? Portez-vous le mieux possible, et buvez frais.

LETTRES A M. PANIZZl 423

Paris, 7 juillet 1870.

Mon cher Panizzi,

Notre belliqueuse nation a pris fort mal Tidée (l'une guerre. Vous avez vu quelle panique il y a eu hier à la Bourse après la déclaration de M. de Gramont ! Je ne comprends pas qu'il y ait possibilité de guerre, à moins que, pour quelque raison à moi inconnue, M. de Bismark ne la veuille absolument. Rien qu'en laissant le champ libre aux carlistes et aux alphonsistes, nous pouvons allumer la guerre civile en Espagne, et, avec un peu de bien joué, je crois qu'il serait possible de détacher les provinces basques du reste de la Péninsule et d'en faire un petit État indépendant sous notre protection. Ce qui me par&tt probable, c'est que l'affaire avortera par l'intervention de toutes les puissances. Le rôle de notre opposition est bien vilain.

Adieu, mon cher Panizzi ; je suis si patraque, que je me sens tout fatigué de vous avoir écrit ce

4f4 LETTRES A M. PAMZZI

petit mot. Miss Lagden et mistress Ewer vous envoient tous leurs compliments. Vous ne sauriez croire toutes leurs bontés pour moi. Elles me veillent jour et nuit.

Paris, 17 Juillet 1870.

Mon cher Panizzi,

Je n'ai pas approuvé plus que vous le premier discours de M. de Gramont. La seule excuse était la mauvaise humeur que devait donner la répétition des mêmes mauvais procédés. Cette affaire d'Espagne venait après la non-exécution du traité de Prague, Tafiaire de Roumanie, celle de Luxembourg et celle des chemins de fer suisses. Si j'avais été appelé au Conseil, je me serais borné à proposer une dépêche ainsi conçue : « Dans le cas où le prince de Hohenzollern serait élu roi,^je laisserai entrer en Espagne, carlistes et alphonsistes, fusils, poudre et chevaux. »

Ici, pour le moment, la guerre est très populaire. Il y a beaucoup d^enrôiements volontaires ; les soldats partent avec joie et sont pleins de confiance. On prétend que nous avons pour Tarmement la même supériorité que les Prussiens avaient en 1866. J'ai peur que les généraux ne soient pas des génies. Celui qui m'inspire le plus de confiance est Palikao, et je vois avec plaisir qu'on lui donne un commandement important.

Adieu, mon cher Panizzi; recommandez-moi à votre saint patron.

Paris, 35 Juillet 1870.

Mon cher Panizzi,

Tout le monde me dit que je vais mieux, mais je ne m'en aperçois guère. J'ai des nuits très mauvaises, je tousse toujours et les forces ne reviennent pas. Le temps exceptionnel que nous avons ne vient pas à bout de ma bronchite. Que deviendra-t-elle cet hiver ? Je ne suppose pas que

je pourrai en voir un second. Parmi les choses que je regrette le plus, c'est de partir sans vous dire adieu ; je veux dire, sans avoir passé avec vous une bonne soirée à causer de rébus omnibus et quibusdam aliis.

Nous avons ici un grand enthousiasme guerrier. Depuis huit jours, il y a eu près de cinq mille enrôlements volontaires. La garde mobile part avec beaucoup d'ardeur, et on voit des jeunes gens qui passaient leur vie sur le boulevard en gants jaunes, avec des lorettes, passer un sac sur le dos pour se rendre aux gares du Nord. Les carlistes mêmes vont à l'armée, ou y envoient leurs enfants, et, proh pudor ! horresco referensJ des zouaves pontificaux quittent Rome pour aller au bord du Rhin.

Il parait que dans rAllemagne du Nord l'enthousiasme aniifrançais est non moins vir. Dans le Sud,' ce n'est pas avec la même ardeur qu'on se prépare. Mohl, que vous connaissez, je crois, — c'est un de nos grands orientalistes, Wurtembergeois de naissance et Français d'adoption, — Mohl revient de Stuttgard, et sa conclusion est que tout cela avance la République

de vingt ans en Allemagne ; on peut ajouter : et en Europe.

Si, comme je Tespère, nous avons Tavanlage, ne croyez pas, comme quelques journaux le disent, que la liberté en souffrira. Elle en deviendra plus impérieuse et plus puissante. D'un autre côté^ une défaite nous met en république d'un coup, c'est-à-dire dans le plus abominable et inextricable gâchis.

Je ne sais si la paix quand même, que le cabinet anglais a pris pour premier principe, tournera à son avantage. L'Angleterre a perdu son prestige en Europe. Il y a quelques années, elle aurait pu empêcher la guerre. En s'unissant à la France, elle aurait pu diviser à jamais l'Amérique en deux États rivaux ; elle aurait pu prévenir la scandaleuse invasion du Danemark, et, aujourd'hui, nous serions probablement tranquilles.

Tenez ceci pour certain. Le secrétaire qui a porté la déclaration de guerre est allé prendre congé de M. de Bismark, avec lequel il avait eu de très bonnes relations. M. de Bismark lui a dit : « Ce sera pour moi le regret de toute ma vie

de n'avoir pas été à Ems auprès du roi, lorsque M. Benedetti y est venu. »

Les gens du métier disent que les hostilités ne commenceront pas avant une quinzaine de jours. Nos soldats sont pleins de confiance dans la supériorité de leurs armes. Ils ont tué un Badois en tirant de la rive gauche sur la droite, et ont vu les balles ennemies tomber dans le Rhin.

Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et tenezmoi au courant de vos faits et gestes.

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