Victor Cousin
LETTRES A M. TANIZZI 75
six ans, si j'en crois des rapports malheureusement trop certains. C'est ce qui po rrait arriver de plus triste pour ce pays-ci, en ce moment surtout où Tencyclique et la prochaine réunion des Chambres excitent un peu d'agitation.
Il me semble que les affaires de nos amis les confédérés vont assez mal. Le bon Dieu étant toujours pour les gros bataillons, il n'est que trop probable qu'ils succomberont à la fin. Il y avait dans le Times le récit d'une petite machine infernale destinée à détruire un fort et probablement à tuer tous ses défenseurs au moyen de sept cent mille livres de poudre. On se demande si nous sommes au xix* siècle, pour voir employer des machines de cette espèce.
Je suppose que Newton est venu à Paris pour la vente Pourtalès. Avez-vous acheté la tête de V Apollon de Délos? c'était la plus belle chose qu'il y eût, et j'aurais bien désiré que cela restât à Paris ; mais, si elle s'en va, mieux vaut qu'elle soit chez vous qu'ailleurs. Il y avait aussi un beau buste de Crispine, femme d'Éliogabale, et quantité de bijoux et de menus objets des plus intéressants.
Adieu, mon cherPanizzi ; bonne santé et pros-
périté. — Ces nouvelles de la santé de Tempereiir me tourmentent malgré moi, et j'attends nos journaux avec grande impatience.
Cannes, 27 Janvier 1865.
Mon cher Panizzi,
Yous aurez lu le pamphlet très habile de monseigneur Dupanloup. Il explique fort bien que, lorsque la bulle dit noir, il faut entendre blanc. C'est la perfection de Tart des jésuites. Il parait, d'ailleurs, que les bonnes tètes, ou les moins fêlées du sacré collège, ont fait entendre raison au pape et lui ont persuadé de donner quelques explications dans le sens de celles que monseigneur Dupanloup a présentées. Cet erratum du Saint- Esprit sera accepté, je pense, et peut-être suffira pour apaiser la noise jusqu'à ce que l'ouverture de la session la ranime plus énergiquement que jamais. Thiers va se poser en champion de la papauté et attaquera vigoureusement le traité du 15 septembre.
Avez-vous lu une facétie d*About dans rOjpinion nationale du 22 janyier, où il traite notre ami de la bonne manière et malheureusement avec une vérité frappante? Cela ne Fempéchera nullement de faire les bêtises que lui suggèrent les belles dames et ses anciens ennemis les doctrinaires. Lisez cela, et vous rirez, j'espère.
L'affaire du duché de Montmorency donné à H. de Périgord commençait à ennuyer tout le monde à Paris, lorsqu'un nouveau petit scandale est venu fort à propos pour faire diversion. La fille ainée de madame de X... avait été mariée, il y a vingt-cinq ou trente ans, à un M. de Z..., qui avait le malheur d'être impuissant. Elle y remédiait au moyen du marquis de L..., qui ne l'était pas et qui lui fit un enfant. Donc cet enfant fut mis au monde très mystérieusement, car le mari était depuis deux ans à l'étranger. Ce mari est mort, mais le fils est vivant et majeur, et, se fondant sur l'axiome 1$ pater est quem nuptiœ demonstranty il demande le nom et le titre de Z... Vous pouvez penser le bel effet que cela produit.
Lord H... vieillit rapidement, et, entre nous, je doute qu'il ait la cervelle en bien bon état. Lors-
qu'on lui a annoncé la mort de sa femme, il a dit : Well I hope she toUl be soon better. Puis il a fait hisser au-dessus de sa villa un pavillon à ses armes, pour avertir les demoiselles, je crois, qu'il était redevenu un homme libre à leur service.
Cousin ne se porte pas trop bien non plus et me donne un peu d'inquiétude. Il a des sifflements dans les oreilles, des bourdonnements et maigrit pitoyablement. Il conserve néanmoins toute sa vivacité et son intelligence.
Pour moi, je ne suis pas trop mal, bien que j'aie éprouvé récemment un retour de mes oppressions. Le temps très doux que nous avons me fait grand bien. Nous allons demain faire un déjeuner champêtre en plein air. Je ne pense pas que vous déjeuniez encore dans votre jardin. Je voudrais bien, si la chose est possible, rester ici tout le mois de février ; mais peut-être sera-t-il nécessaire de revenir pour l'adresse, surtout si les cléricaux livrent bataille. J'espère toutefois que les choses se passeront sans bruit.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne tombez dans aucune des quatre-vingts erreurs condamnées.
LETTRES A lU PANIZZI 79
Cannes, 15 février 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis très enrhumé et horriblement ennuyé par la perspective de Tadresse et Tobligation d'aller assister à la bataille que les cléricaux vont nous livrer. J'attends avec impatience Tadresse qui a dû être prononcée ce matin, mais ce ne sera que dans quelques jours que je pourrai savoir le jour de l'ouverture de la discussion et celui de mon départ. Ce qu'on me dit du temps qu'il fait à Paris ne m'engage pas du tout à me presser.
Cousin est ici assez souffrant d'une névralgie qui lui cause des insomnies continuelles, vous le plaindrez pour cela; il maigrit beaucoup, il s'abat et commence à m'inquiéler. L'autre jour, il se promenait dans un bois près de Cannes avec son secrétaire qui lui lisait le journal. Une paysanne qui passait dit à sa compagne : « Vois donc,
ce vieux monsieur qui, à son âge, ne sait pas lire. »
On me conte des choses fabuleuses de la vente Pourtalès. Si elle finit comme elle a commencé, vous aurez à fouiller à Tescarcelle.
J*ai fait vos compliments à lord Glenelg. Mistress Norton est ici, toujours belle et très gracieuse, et nous est venue voir avant-hier. Elle a fait la conquête de ces dames. Sa petite-fille menace d'être aussi belle qu'elle, et a déjà des yeux pour la perdition du genre humain.
Je n'ai rien lu de plus plat que le discours de la reine, et on dit qu'il n'est pas écrit en anglais. Si notre ami de Piccadilly continue à tenir quelques années encore le timon, Dieu sait quelles couleuvres il fera avaler au respectable public. 11 semble qu'il veuille mourir en repos, et tout bruit l'importune, même lorsque c'est le bruit d'un grand péril qu'il serait à temps de conjurer.
Si, comme cela semble très probable, le Sud est accablé, vous verrez de quelle façon le Nord témoignera sa reconnaissance à l'Angleterre pour la remise des raiders de Saint-Albans. Cela me semble, au fond, une grande lâcheté du gouver-
nement du Canada et de celui de rAngleterre.
Ces gens sont des voleurs sans doute, mais qu'a fait Sherman en Géorgie, et Butler et tant d'autres? Au reste, l'Europe sera assez vite punie, je pense. Il y a dans les Américains un si beau mépris de toute morale, que je ne vois que les Romains d'autrefois a leur comparer. Ils en ont Tavidité, l'audace, et cinq ans de guerre terrible en ont fait des soldats redoutables. Ils payeront leur dette en faisant banqueroute, et trouveront <le l'argent sur les terres de leurs voisins.
Je suis sans nouvelles et un peu inquiet de la santé de madame de Montijo^ qui avait été tourmentée par un retour de fièvre. On me dit que rimpératrice va mieux, mais qu'elle vit très retirée et presque toigours seule. L'empereur se porte parfaitement bien.
On raconte que monseigneur Chigi est fort penaud et irrité de la publication de ses deux lettres aux deux traducteurs si peu d'accord sur le sens de l'encyclique.
Adieu, mon cher Panizzi ; écrivez-moi ici jusqu'à ce que je vous donne avis de la translation
de mes pénates.
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Paris, U mars 18Gô.
Mon cher Panizzi,
Je suis parti de Cannes, il y a quelques jours, très souffrant et je suis arrivé ici en pire état. Je compte y rester jusqu'à la fin de la discussion de Tadresse, puis m*en retourner à Cannes. Ma santé me donne du tintoin. Mes étouffements augmentent d'intensité et se renouvellent à des intervalles plus rapprochés ; bref, Tanimal se détraque; qu'y faire?
Je suis allé voir Timpératrice hier. Je l'ai trouvée très bien portante, mais fort triste. Elle comprenait toute la perte qu'elle venait de faire par la mort de M. de Momy. Je dis elle personnellement, et je n'ai pas besoin de vous dire le pourquoi. L'empereur est profondément afQigé. Il n'est pas facile, en effet, de trouver un homme d'esprit et de tact comme Momy, plein de bon sens et de décision. U est question de le remplacer à la présidence du Corps législatif par M. Ba-
roche; mais la chose est difflcile, je ne sais niùnie si elle est possible.
Vous recevrez presque en même temps que cette lettre la visite d'un de mes amis, le comte de Circourt. C'était un grand ami du comte de Cavour. C'est uu homme très instruit, trop instruit, car il a la mémoire la plus extraordinaire que je connaisse et sait tout; d'ailleurs, fort galant homme et anticlérical, bien que, par sa naissance, ses relations et ses habitudes, il vive au milieu des cléricaux. Peut-être est-ce pour cela qu*il ne peut les souffrir.
Nous aurons probablement demain au Sénat une séance curieuse. Les cardinaux, à l'exception de M. de Bonnechose, sont des sots et ne savent pas dire deux mots. Mais le Bonnechose est très habile, et, d'un autre côté, nos vieux généraux ont peur du diable. Ils se disent : « S'il y avait seulement cinq pour cent de vérité dans ce qu'on rapporte de ce gentleman!... » Ajoutez à ces réflexions très sages I les femmes et les filles qui sont dévotes; car toutes les femmes, même les pires catins, sont dévotes à présent. Soyez persuadé qu'il ne sera pas aisé de se débarrasser de
l*hydre, après lui avoir laissé pousser bien plus de sept têtes.
Bien que le discours de M. Rouland ne fût ni des meilleurs^ ni des plus habiles, il a produit son effet. On aurait pu lui dire : « Pourquoi, puisque vous connaissiez le danger, avez- vous été si faible lorsque vous étiez ministre des cultes? » Mais enfin, mieux vaut tard que jamais.
J'ai vu dans le journal que lad y Palmerston était gravement malade; puis plus de nouvelles. J'espère qu'elle est rétablie. Lorsque vous la verrez, tâchez de trouver moyen de lui dire quelque chose de gentil de ma part.
Est-ce la vieillesse qui règne dans le cabinet britannique, ou bien est-ce calcul de gens qui ont fait un bon coup à la Bourse et qui ne veulent plus se risquer? Quoi qu'il en soif, vos ministres affichent la poltronnerie avec trop d'éclat. Rien n'est plus bête que d'être fanfaron, mais il est dangereux, outre le ridicule, de se poser en poltron. C'est le moyen d'avoir tous les faux braves à ses trousses.
Adieu, mon cher Panizzi ; santé et prospérité. Je suis ici jusqu'à la fin de la semaine.
LETTRES A M. PAMZZt Si
Cannes, 36 mars 1865.
Mon cher Panizzi,
Je ne crois pas un mot du voy.nge à Rome de madame de Monlijo, encore moins de son voyage en Angleterre. Dans la dernière lettre qu'elle m'a écrite, il y a sept ou huit jours, elle m'annonçait le dessein d'aller à Paris au mois de mai ; ce qui semble fort peu d'accord avec la visite au saint-père et à madame ***. Il me paraît peu vraisemblable qu'elle aille ailleurs qu'à Paris. Â Rome et à Londres, elle se trouverait dans une position embarrassante, à certains égards, et privée de sa liberté^ qui est la chose à laquelle elle tient le plus.
Lord Glenelg est toujours ici, occupant ses loisirs comme à l'ordinaire, entre la lecture de romans et la prière.
Cousin s'apprête à retourner à Paris pour y faire un immortel. Je lui laisse ce soin, et je compte passer ici le mois d'avril à tâcher de re-
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mettre un peu mes poumons maléficiés, qui ont grand besoin de repos el de ménagements.
Lorsque j'ai quitté Paris, on ne croyait pas que la discussion de Tadresse au Corps législatif dut être beaucoup plus animée qu'elle ne Ta été au Sénat. L'opposition est fort divisée, et il y a grande apparence qu'elle portera ses principaux efforts sur les questions intérieures. On doutait que M. Thiers parlât sur la convention du 15 septembre, afin de ménager ses amis politiques, moins papalins que lui. Le moins qu'on parlera de ce traité sera le mieux. Je pense que, si nous paraissons bien résolus de l'observer à la lettre, la cour de Rome reviendra à des idées plus saines. Non point le pape, peut-être, qui est un peu fou, et auquel on prête des aspirations singulières au martyre. Mais il y a autour de lui une grande quantité de canailles en rouge, en violet et en noir, fort peu disposées au martyre, et prêtes à accepter toutes les conditions qui leur laisseront quelque chose de leurs revenus actuels. Probablement ces gens-là exerceront quelque influence sur les résolutions de leur souverain. Reste à savoir si son obstination ne l'emportera pas sur
Tintérêt bien entendu de son petit établissement.
Je vous fais mes compliments sur Tacquisition de l'Apollon Justiniani. Newton, que j'ai vu la veille de mon départ, m'en avait dit du mal, ce qui m'avait persuadé qu'il en avait fort envie. Je ne trouve pas que vous l'ayez payé trop cher, et c'est certainement un morceau de musée qu'il faut acquérir dès qu'on en trouve l'occasion.
Adieu, mon cher Panizzi ; la poste me presse, je n'ai que le temps de fermer ma lettre.
Cannes, 13 avril 1865.
Mon cher Panizzi,
J'attendais pour vous écrire que je fusse assez bien pour vous donner des nouvelles de ma santé et de mes projets ; mais la première ne fait pas de progrès, et les autres, qui en dépendent, sont dans le vague le plus complet. Je tousse toujours, je ne dors ni ne mange, je me sens faible et sur un déclin rapide. Parfois j'en prends mon
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parti assez philosophiquement, d'autres Tois je m'en irrite ou je m'en afflige. C'est quelque chose comme les allernatives de pensées dans la tête d'un homme condamné à être pendu.
Il me semble que vous êtes un peu sévère pour la Vie de Ce^ar, qu'on vous a envoyée. Voudriez-vous qu'au lieu de dire les choses simplement, bonnement, l'auteur eût fait comme les historiens tudesques, qui, pour ne pas entrer dans la voie battue, prennent les sentiers les plus absurdes et les plus extravagants du monde. D'ailleurs, j'aurais bien voulu que l'auteur eût suivi le conseil que j'avais pris la liberté de lui donner. C'était de se borner à ses réflexions sur l'histoire, au lieu de s'embarquer dans un récit où il n'y aura rien de neuf. Il est évident que ces réflexions d'un homme placé à un point de vue où aucun homme de lettres ne peut se placer, auraient eu quelque chose d'original et de très intéressant. Le grand défaut du livre, à mon avis, c'est qu'on dirait que l'auteur se place devant un miroir pour faire le portrait de son héros.
Vous me paraissez aussi un peu dédaigneux pour votre tête d'Apollon. N'en déplaise à Newton
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et aux antres connaisseurs, cela me semble une œuvre capitale, telle que peu de musées en possèdent. Je ne trouve pas que vous l'ayez payée cher. Mais que dites-vous de notre Louvre, qui a acheté cent treize mille francs un portrait d'Ântonello de Messine? Notre administration agit avec la passion d'un amateur, ce qui est déplorable. Si j'en avais le pouvoir, je changerais avec vous : je vous donnerais l'Antonello pour TApollon, sans vous demander la différence de prix.
J'ai reçu hier une lettre de madame de Montijo. Elle ne me dit pas un mot de son voyage à Londres, mais me promet qu'elle sera à Paris vers le commencement de mai. La comtesse est mieux^ à ce qu'elle m'écrit, bien qu'un peu fatiguée de son hiver. Sa maison étant le refuge de tous les oisifs de Madrid, elle est la victime de ses devoirs de maîtresse de maison. Elle ne se couche qu'à l'heure qui convient à ses tertulianos, et continue ainsi jusqu'à ce qu'elle soit sérieusement malade. Elle me charge, d'ailleurs, de ses memorias pour Panucci; car elle persiste à dénaturer le nom de Votre Seigneurie.
Que dites-vous des discussions dans le Parlemenl sur les affaires du Canada ? Je voudrais savoir ce qu'en pensent Torabre de Pitt et celle de lord Wellington. Mais ce qui passe mon intelligence, c'est un gouvernement qui prend la peine d'instruire les étrangers qu'il a la plus grande longanimité et qu'il acceptera tous les soufflets qu'on peut lui offrir. Serait-il vrai que les hommes deviennent poltrons en vieillissant ?
Cousin est parti pour Paris, il y a trois jours, en assez mauvais état. Il m'a dit qu'il s'arrêterait en route, et ne serait à Paris que samedi. Je suppose qu'il ne veut pas revoir ses anciens amis politiques avant la fin de la discussion de l'adresse.
Il me semble que nous avons été plus politiques et moins bavards au Sénat. L'opposition, en présentant cette kyrielle d'amendements, n'a guère obtenu d'autre résultat que celui d'ennuyer le public. C'est du moins l'impression que cela a produit à Paris, et que j'ai éprouvée moimême.
Lisez un livre assez curieux qui vient de paraître : L'Immortalité selon le Christ , par Charles Lambert. Il y a une appréciation nouvelle de
riiistoire juive qui m'a Tair d'être vraie. Depuis que le parti clérical est devenu si puissant et si intolérant, les livres de cette espèce se multiplient et se vendent comme du pain. Cela pourrait finir par quelque chose de fatal à notre sainte religion, si les femmes n'étaient pas là, pour la faire triompher en se refusant aux hommes assez immoraux pour ne pas faire leurs Pâques,
Adieu, mon cher Panizzi; je voudrais bien que vous fussiez ici pour faire maigre demain. Je compte partir pour Paris, si j'en suis capable, vers les premiers jours de mai.
Cannes, 22 avril 1865.
Mon cher Panizzi,
Je suis un peu mieux, quoique toujours assez dolent. Dimanche en huit, je compte être à Paris. J'espère y trouver la comtesse deMontijo, que je voudrais savoir en France, maintenant qu'on se lire des coups de fusil à Madrid. Elle a le mal-
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heur (l'avoir une maison qui est une position stratégique, qui a déjà été occupée plusieurs Tois militairement, et dont, à la dernière émeute, heureusement pendant son absence, son ami le général Concha a dû faire le siège. Le gouvernement et le parti progressiste en sont arrivés au dernier degré d'animosité ; il n^y a plus que la guerre de possible entre eux.
Ce qui m'amuse beaucoup, c*est que le parti di> progrès accuse Narvaez d'être néocatholique, ce qui me rappelle l'histoire suivante. — Dans so» avant-dernier ministère, il s'était brouillé avec notre saint-père le pape, et, comme il est homme d'esprit et qu'il sait le défaut de la cuirasse papaline, il commença par saisir ce qu'on appelle le trésor de la bulle, c'est-à-dire l'argent que l'Espagne envoie à Rome pour ne pas faire maigre. Tout cet argent, et il y avait plusieurs millions, fut employé à enrichir ses créatures, au nombre desquelles toutes les jolies filles de Madrid. Une de ces dernières, mon intime amie et très dévote, avait une pension de huit mille réaux pour services publics.
Toute la question à présent est de savoir ce
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que fera Tarmée. Dans la dernière émeute de ce mois, elle a tiré à tort et à travers sur le respectable public, et, si elle demeure fidèle, il n'y aura pas de révolution ; sinon, nous aurons à Paris Tinnocente Isabelle.
Voilà les confédérés à bas, ou du moins bien bas. Reste à pacifier le pays, et quelles mesures M. Lincoln prendra-t-il pour cela ? Avec un Parlement composé de canaille, comme celui des Ktats-Unis, et un Sénat présidé par un tailleur ivrogne, qui peut dire quelles folies nous pourrons voir? Ce qu'il y a de pire, c'est que ces «Irôles-là sont en réalité très puissants, qu'ils ont dans toutes les occasions un entêtement de mulet et pas plus de conscience que n'en avaient vos petits tyrans italiens du xv!"" siècle. Ce sont là bien des éléments de succès dans un temps où la Providence s'obstine à ne plus faire de miracles. Si j'étais à la place de l'empereur Maximilien, je lâcherais d'enrôler au plus vite les Irlandais et les Allemands de l'armée fédérale, outre tous les coquins qui ont pris le goût de la bataille. Ce serait, je crois, un excellent moyen de gagner le respect de ses sujets et de les mener
à la civilisation par le plus court chemin.
Que dites-vous du discours de Tliiers ? Il paye à Tempcreur d'Autriche le dîner qu'il en a reçu, en proposant sérieusement à la France Talliance autrichienne comme la plus utile. Thiers a une faculté singulière, c'est d'oublier tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait, dès que la passion s'en mêle. Il est de très bonne foi, aussi convaincu de son infaillibilité que peut l'être le plus entêté de tous les papes.
Je ne suis guère plus content du discours de M. Rouher; mais il vous prouve quel est l'immense pouvoir des idées cléricales en France. On y considère comme alhée quiconque met en question la souveraineté temporelle du pape. Il y a des gens très honnêtes, très éclairés, comme M. Buffet, par exemple, qui croient cela comme parole d'évangile. Viennent ensuite les politiques ou soi-disant tels, qui admettent comme un fait incontestable que toute diminution du territoire du pape est un malheur européen et une occasion de conflit général. Si cela continue, vous et moi, nous courons risque d'être brûlés avec des fagots en place publique.
Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me tenir au courant de vos intentions pour le temps des vacances, j'entends vos vacances.
Paris^ 4 mai 1865.
Mon cher Panizzi,
J'ai vu aujourd'hui M. Fould, qui m'a paru en assez bon état et pas trop mécontent de la marche des choses. Les orléanistes, les républicains, et surtout les légitimistes, sont encore dans les extases d'admiration pour le discours de M. Thiers. C'est, disent-ils, le premier homme d'État de l'Europe. Ce que c'est que la passion. Je ne crois pas qu'il ait jamais rien dit de plus propre à prouver qu'il est absolument exempt de sens politique. J'ajouterai que ce n'est pas non plus par le sens moral qu'il brille.
On m'avait parlé de la santé de lord Palmerston de la même façon que vous. Lord Cowley dit qu'il n'a qu'une attaque de goutte aux mains et qu'il ne veut pas se montrer, parce qu'il ne
saurait consentir à se faire faire la barbe par un barbier- Vous savez que les diplomates ne sont pas comptés parmi les plus véridiqucs des hommes. Au cas où cette goutte se prolongerait ou prendrait des proportions alarmantes, qui sera premier ministre? On m'a dit, mais j'en doute, que la reine avait appelé lord Clarcndon, qui aurait décliné d'accepter la succession et indiqué lord Stanley.
Ne trouvez -vous pas qu'on fait un peu trop de fuss pour la mort de M. Lincoln ? C'était, après tout, un first second rate man^ comme disaient les Yankees, dont probablement vous n'auriez pas voulu pour un employé du Muséum; mais il valait mieux que la majorité de ses compatriotes, et il me semble qu'il avait gagné à force de vivre dans les grandes affaires. Les éloges qu'on en fait au Parlement montrent la peur qu'on a de TAmérique ; et le résultat qu'on aura obtenu sera de rendre ces rustres encore plus impertinents et orgueilleux qu'ils ne le sont naturellement. Croyez qu'il ne se passera pas longtemps avant que l'Angleterre regrette sa politique au commencement de la guerre civile.
M. Booth et l'autre sont des scélérats bien trempés qui rendraient des points à Mûller. Ed. Childe me dit que, depuis un mois, ce Booth s'entrainait à tirer des coups de pistolet dans toutes les positions. II croit qu*il n*a eu aucune communication avec les gens du Sud ; cependant sa phrase latine : Sic semper tyrannis ! est la devise de la Virginie. Nous verrons probablement de singulières choses avec Tivrogne qui succède à Lincoin.
Tout le monde ici me parait mécontent du voyage de l'empereur en Algérie. C'est trop risquer pour voir ce qu'il verra. Le plus sage eût été de laisser faire le maréchal Mac-Mahon, qui est un homme de sens et très honnête, deux qualités rares par le temps qui court.
Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous avez votre part du beau temps qu'il Tait ici et que vous êtes fort et allègre. Je voudrais pouvoir en dire autant.
Paris, 12 mai 18G5.
Mon cher Panizzi,
Lundi dernier, j'ai déjeuné avec notre hôtesse de Biarritz et son fils. Tous les trois. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle va bien et Tenfant est extrêmement gentil et bien élevé. Il me semble que tout le train de la maison est changé. On est moins gai, mais on est plus calme. Je crois que, depuis un an, elle en a appris beaucoup sur les choses et sur les hommes. Un sculpteur assez bon ^ fait un assez joli portrait de Tenfant ; ce qui adonné à celui-ci Tenvie de mettre la main à la terre glaise, et il a fait un portrait de son père qui est ressemblant. Cela est pétri à la diable, mais il y a un sentiment des proportions qui est vraiment extraordinaire.
Ici, on est assez content de M. Bigelow, le ministre des États-Unis. Il dit très haut qu'ils veu-