‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870Chapitre 9 sur 32 · Garpeaux · texte numérisé non relu

Garpeaux

lent être en paix avec tout le monde, et, quant au Mexique, qu'ils laissent à leurs voisins le choix du gouvernement qu'ils préfèrent. L'impératrice lui a demandé ce que voulait dire cette phrase du président: « Si T Angleterre est juste avec nous. » M. Bigelow a répondu que la justice qu'ils attendaient, c'était le remboursement de cent millions de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes causées au commerce fédéral par les croiseurs confédérés armés en Angleterre.

Maintenant qu'on fait tant de fuss et tant de compliments à l'occasion de la mort de M. Lincoln, que la reine d'Angleterre et l'impératrice écrivent à la veuve de leurs mains blanches^ quelle sera, croyez-vous, la pré potence de ces drôles, qui déjà se regardent comme les premiers moutardiers du pape ? Attendez -vous à toutes les insolences les plus monstrueuses. Lincoln était un pauvre hère, non dépourvu de bon sens et qui, en quatre années, avait appris quelque chose. Croyez que la faiblesse de lord Palmerston et ses peurs absurdes seront bientôt vivement senties et chèrement payées. La politique sénile, qui est de vivre au jour le jour et

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d'ajourner toutes les grandes questions, finit toujours tragiquement.

Thiers tend visiblement à se séparer de ses amis pour se rapprocher des cléricaux et du faubourg Saint-Germain. Il est, comme bien des gens venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie, et le faubourg Saint-Germain ne les lui marchande pas. On lui fait une cour très assidue, et des gens qui le pendraient probablement, s'ils revenaient jamais au pouvoir, Tencensent de la manière la plus honteuse. Il en est tout bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les bourgeois, on commence à lever les épaules de ses théories politiques et à l'appeler radoteur. Je doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une nouvelle élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus bouffon que son argument pour le pouvoir temporel, fondé sur la liberté nécessaire au cathoicisme. Le catholicisme a besoin d'un souverain étranger ; ergo^ il faut que le pape soit souverain. Mais, pourrait-on répondre, les Romains n'ont malheureusement pas un souverain étranger. Enfin, tout cela est bête et pourtant cela passe et est accepté par beaucoup de niais.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez- vous mieux et tenez-vous en joie.

Paris, 19 mai 1865.

Madame de Montijo est arrivée ici très enrhumée, et la vue pire que lorsque vous éliez à Biarritz. C'est, pour une personne si active, un très grand malheur ; mais elle le supporte avec courage, et se tire d'affaire même, sans que Lien des gens s'aperçoivent de son infirmité. Le comte de las Navas et sa femme sont avec elle. L'un et l'autre en bonne santé. Ils m'ont demandé beaucoup de vos nouvelles.

Que dites-vous des cent mille dollars offerts par le président Johnston ? Croyez que ces affreuses canailles de Yankees nous donneront sous peu, à vous et à nous, de fiers tracas.

On commence à croire que le Corps législatif oe voudra pas voter le budget des travaux extraordinaires. Fould, qui s'était fort opposé à ce

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qu'il fût présenté, a eu le tort de chercher ensuite des moyens d'exécution qui rendissent la chose possible.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous savez que Libri est un homme du xvi* siècle qui ne se fie à personne^ comme était Benvenuto Cellini qui tournait les coins de rues ait largo.

Paris, ?3 mai 1865.

Mon cher Panizzi,

Je suis bien désolé de ce que vous me dites de lady Zetland. C'était — car je crois qu'il faut maintenant parler d*elle au passé — c'était une femme comme il n'y en a plus guère, distinguée, s'intéressant à tout et parlant bien de tout. Quoique je Taie très peu vue, je l'aimais plus que des femmes avec qui j'ai eu de plus intimes relations. Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un de la famille, veuillez lui dire toute lu part que je prends à leur malheur.

J'ai toujours oublié de répondre à votre question au sujet du voyage de madame de Montijo en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais pas, et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. Mais il est très vrai qu'on en parle. Elle veut passer une semaine à Londres, puis une quinzaine dans un château en Ecosse, je ne me rappelle plus chez qui.

A ce propos, dites-moi between you and me et très nettement ce que vous pensez de ce voyage et de la circonstance suivante. Elle doit passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. Madame "*" est très riche ; mais, si je ne me trompe, pas trop bien dans le monde anglais.

Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très prepossessing . Elle ne manque pas d'esprit, mais elle est horriblement cancanière. Il me semble que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais le moins à la savoir. Vous èles plus à même que personne de nous éclairer là-dessus. Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose se fasse : d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée je pense de la laisser partir, puis probablement elle aura sur l'affaire la même opinion que

moi ; enfin, si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz ou ailleurs, ce sera un dérivatif tout naturel.

Il n'est question ici que de la nouvelle frasque du prince Napoléon et de son discours à Ajaccio, qui a été commenté si étrangement ensuite par l'Opinion nationale. On blâme beaucoup la régente de ne lui avoir pas donné un vigoureux coup de caveçon. Elle a craint de paraître juge dans sa propre cause, mais elle aurait dû réfléchir qu'outre sa cause, il y a celle de son mari, de son fils et la nôtre à nous. Quelle opinion doiton avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on que le premier prince du sang annonce des intentions et prêche une politique si contraire à celle de l'empereur et de TEmpire?

Adieu, mon cher Panizzi; j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai ; mais vous savez que ce n*est pas pour les dtners et les assemblées du beau monde que je vais à Londres.

Paris, 2 juin 18C5.

Mon cher Panizzi,

Je irai pas eu beaucoup de peine à faire comprendre à madame de Montijo que, si elle allail à Londres, elle ferait bien de prendre une autre posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d*ailleurs, elle n*avait pas encore consulté sa fille. M. de Flahaut, que j*avais consulté de mon côté, est absolument de votre avis.

Que dites-vous de la lettre de Tempereur, de celle du prince et de toute rafiïaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit : les uns parce qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette querelle de famille alTaiblit TEmpire. Pour moi, je tiens pour vrai le mot du premier Napoléon, que c'est en famille qu'il faut laver son linge sale, et je regrette que la régenle n'ait pas donné tout d'abord un coup de caveçon au prince ; puis, que l'empereur ne lui ait pas demandé sa démission du conseil privé par une

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lettre qui n'aurait pas été publiée. Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de ce qui est fait?

Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il? conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la majorité? Savez-vous que la réclamation des États- Unis, pour être polie, à ce qu'il dit, n'en est pas moins des plus désagréables, et qu'elle peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.

Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère non plus, et la paix des États-Unis n'est pas de nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, et promet, non seulement de ne pas favoriser, mais même d'empêcher l'intervention. Tant qu'il n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas grand.

Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme un apaisement, du moins il y a tendance à radoucissement des partis extrêmes. Les orléanistes et les légitimistes penchent à ne faire qu*un avec les

cléricaux, el les rouges à se changer en une opposition tracassière, mais non factieuse. Il ne faut pas croire toutefois que le gouverment gagne beaucoup à cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente où il n'est pas facile de s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, il est probable que Finfluence parlementaire ira toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un mal? je n'en sais rien. Thiers est cajolé par le faubourg Saint-Germain ; et ses femmes sont enchantées de recevoir des duchesses. Je ne désespère pas que tout ce monde ne fasse ses Pâques un de ces jours, aGn de prouver sa noblesse.

Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous portez pas trop bien. Je vous en présente autant. Nous avons eu une suite d'orages qui m'a fatigué.

La décadence de l'Angleterre fait des progrès bien rapides. On nous dit que c'est un cheval français qui a gagné le derby d'£psom. On ajoute que le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, mais que celui-ci avait eu la prudence de se faire accompagner par quelques boxeurs à tant par coup de poing.

Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles.

Paris, S juin 186S.

Vous savez que ce n'est pas l'envie qui me manque pour aller vous voir; mais je crains que notre session ne se prolonge un peu plus que je ne le prévoyais. J'ai de plus à courir le risque d'une invitation à Fontainebleau. Au sujet de ce dernier voyage, il n'y a rien encore de décidé.

Il paraît que l'empereur se trouve si bien de son voyage, qu'il n'est pas pressé de revenir. Il a poussé jusqu'au grand désert pour voir des antiquités romaines et se faire cirer les bottes par les barbes des Arabes. On ne l'attend pas à Paris avant le 14 de ce mois. Il y a des gens qui croient qu'à son relour, le prince Napoléon et lui s'embrasseront et que tout sera fini ou raccommodé. Le prince surtout, plus que personne, parait le croire. Si cela arrivait, ce qui n'est pas impossible vu la débonnaireté de l'empereur, ce serait la plus déplorable politique, et rendrait la publica-

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tion de la lettre encore plus regrettable. Pouttant je ne crois pas la chose possible en ce moment ; mais elle est malheureusement probable dans quelques mois.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne vous faites pas de mauvais sang.

Paris, 7 Juin 18C5.

Mon cher Panizzi,

Si vous allez en Italie, arrêtez-vous en passant ici. Vous ferez votre apprentissage d'une mauvaise maison, chez moi, et nous vivrons en étudiants et boirons du porto doré. Vous ne ferez pas mal, venant à Paris, au commencement de juillet, de mettre dans votre malle une culotte, pour aller à Fontainebleau, où vous serez sûrement invité. Je serais homme, si vous voulez bien de ma compagnie, a vous suivre en Italie, surtout si vous vouliez passer par la Suisse ou rAllemagne. Qu'en dites-vous?

Je suis aile avant-hier soir au bal, et j'ai causé un quart d'heure avec la régente, de rébus omni^ bus et quibusdam aliis; je Tai trouvée très résolue. Je souhaite que Tempereur ne le soit pas moins. Beaucoup de gens en doutent, et prédisent déjà la réconciliation des deux cousins. Si elle avait lieu, ce serait la plus déplorable chose du monde et la plus ridicule.

La circulaire de lord Russell au sujet des navires confédérés me paraît peu digne ; mais les Yankees sont décidément la première, la grande nation. Toutes les autres s'aplatissent. Lord Russell lançait des épigrammes à l'empereur de Russie, lors de la dernière insurrection de la Pologne. II est plus poli avec les plus grossières gens du monde. Enfin !

Adieu, mon cher Panizzi. Madame de Montijo n'a rien décidé quant à son voyage, du moins officiellement. Elle m'a dit, à ma première observation, qu'elle y renonçait, mais qu'elle ne voulait pas le dire d'avance. En outre, après le retour de l'empereur, il est probable qu'elle ira à Fontainebleau pour quelque temps. Elle veut être à Carabanchel pour le mois d'août; vous voyez qu'il

lui faudrait faire diligence pour aller faire des Tisites à Londres et en Ecosse.

Paris, U Juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Ici, personne ne croitàTaccident du prince. On Teut qu'il ait inventé cette chute pour que l'empereur vint le voir. Bixio m'assure quMl est tombé effectivement. Il paraît certain que l'empereur lui a écrit une nouvelle lettre, mais non publiée cette fois, pire que la première.

Je vous écris très à la hâte, car je crains de manquer l'heure de la poste. Je suis tolérablement depuis quelques jours, grâce au beau temps. J'espère que vous allez bien aussi et que vos idées de retraite ne sont plus aussi arrêtées.

Paris, 33 Juin 18G5.

Mon cher Panizzi, Avant-hier, j'ai dtné aux Tuileries avec la grande-

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duchesse Marie de Leuchtenberg, fille de feu Nicolas. Il y a dix ans, ce devait être la personne la plus admirablement belle qui se put imaginer. Elle a encore un profil qui ressemble à une médaille de Syracuse. Elle est fort aimable et fait beaucoup de frais.

Le maître de la maison se porte beaucoup mieux que le pont Neuf : il est rajeuni de dix ans et est très gai. Il Tétait du moins mercredi, bien qu*il eût vu son cousin la veille. Ce qui paraît le plus clair de Tentrevue, c'est que ledit cousin a reçu la permission d'aller faire ses foins en Suisse. On dit qu'il congédie une partie de sa maison, comme s1l avait Tintention de vivre en philosophe. Prenons la soupe comme elle est.

Voire favori le prince impérial, que vous ne reconnaîtriez plus, tant il est grandi et formé, a les dispositions les plus extraordinaires pour la sculpture. Un artiste nommé Carpeaux qui a beaucoup de talent, a fait son portrait ; lorsque le prince Ta vu pétrir de la terre glaise, il a naturellement eu envie de mettre la main à la pâte, et a fait un portrait de son père, qui est atrocement ressemblant ; mais, bien que ce soit gâché

LETTRES A M. PANIZZI ilS

comme un bonhomme de mie de pain, l'observation des proportions est extraordinaire. Il a fait encore le combat d'un cavalier contre un fantassin plein de mouvement. On voit qu'il sait manier un cheval et qu'il a appris Tescrime à la baïonnette. Mais le plus extraordinaire, c'est le portrait de son précepteur, M. Monnier, que vous aimez tant. Je vous jure que vous le reconnaîtriez fun bout de la cour du British Muséum à Tautre. Ce ne sont pas seulement ses traits, c'est même son expression. Tout le génie de l'homme se révèle dans ses yeux, son nez et ses moustaches. Je suis sûr qu'il y a peu de sculpteurs de profession qui pourraient en faire autant.

L'empereur nous a conté son voyage, dont il paraît enchanté. Ne trouvez-vous pas extraordinaire que, après avoir eu quatre ou cinq cent mille hommes tués par les chrétiens, après avoir eu beaucoup de leurs femmes violées, après avoir perdu leur autonomie et je ne sais combien à'items^ les Arabes aient reçu si admirablement le chef des gens qui ont fait tout cela. Sa Majesté est allée dans le grand désert avec une vingtaine

de Français tout au plus et est restée quaranten. 8

huit heures au milieu de quinze à vingt mille Sahariens qui lui ont tiré des coups de fusil aux oreilles (c*est la manière de saluer du pays) et ont nettoyé ses bottes avec leurs barbes. Pas un seul n'a montré la moindre envie de prendre une revanche. On lui a donné des bœufs entiers rôtis, on lui a fait manger des autruches et je ne sais quelles autres bêles impossibles ; mais partout il a été reçu comme un souverain aimé. Il en est très fier et très content. — Il m'a demandé de vos nouvelles.

Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une pétition au Sénat contre la prostitution. J^avais envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin a fait un petit speech excellent pour demander si les belles dames avaient objection à la concurrence? Nous avons voté Tordre du jour.

Paris, 26 Juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Catherine de Médicis disait à Henri III après la mort du duc de Guise : « Bien coupé ; à présent,

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.il s^agit de coudre. i> A vous dire le vrai, je ne croirai à votre démission que lorsqu'elle sera acceptée, et, sans vous faire de compliments, je ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se donne beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone, qui est je crois votre ministre, s'en donnera plus que tout autre, d'autant plus que vous ne lui laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le répète, il n'y a pas de compliments entre nous; et vous le savez comme moi, que vous n'avez pas de remplaçant possible, attendu qu'on ne trouverait pas dans les trois royaumes un homme aussi bien venu que vous dans le monde et en faveur auprès de tous les partis. Je ne vois pas trop comment vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant : <c Vous nous mettez dans un grand embarras. Patientez et élevez-nous un successeur. » Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne serais pas fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu, vous fixerez des conditions qui vous donnent de plus longues vacances et moins de peine.Yous avez autant de droits qu'un évêque à un coadjuteur. En tout cas, j'attends de vos nouvelles avec impatience.

Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de madame de Montijo. Elle est menacée de la cataracte et, de plus, d*une autre maladie qu'on appelle glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant oculiste, inventeur d*un instrument avec lequel on voit dans Tinlérieur d'un œil comme dans une assiette. II dit que, si elle ne se fait pas opérer assez .promptement, elle sera irrémissiblement aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup plus de calme que nous ne Tespérionsy et je crois qu*elle s'y résigne de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs, en bon état général de santé. Voilà un motif de plus contre le voyage d'Angleterre; mais il était d'ailleurs inutile, comme vous le saviez.

Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je suis continuellement tenté de jeter le livre par la fenêtre. 11 y a pourtant des recherches et du travail, mais une prétention insupportable et une outrecuidance achevée.

La conférence du Journal des Savants m'a jeté une tuile sur la tête, en me chargeant de faire un article sur Y Histoire de César. Je me trouve avec cette conférence comme vous avec vos Trustées. Ils me prennent par les sentiments et me deman-

dent Tarlicle en question comme un senice au journal et à eux-mêmes. J*ai donc été obligé de me résigner en dimiiteiido auriculum ut iniqiiœ mo7itis asellus. Pourriez-vous me dire s'il y a eu dans quelque revue anglaise quelque bon article sur Touvrage, ou du moins quelque article qui ait fait sensation dans le monde policé, et^ dans ce cas, veuillez me l'indiquer; vous me rendrez un grand service.

M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a trois jours. Je ne sais s'il compte y passer quelque temps. Il m'a invité à aller le voir en Ecosse, mais c'est un peu loin pour un asthmatique.

Dupin a fait l'autre jour au Sénat un discours très amusant à propos de la suppression de la prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord Melbourne îi l'archevêque de Canterbury, et nous avons voté pour ces dames à une assez grande majorité, considérant le peu d'usage que nous en faisons.

Adieu, mon cher Panizzi; portez- vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.

Paris, 8 juillet 1865.

Mon cher Panizzi,

J'ai dtné vendredi dernier aux Tuileries, où Leurs Majestés m'ont beaucoup demandé de vos nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce sujet. Elle voulait savoir si vous aviez quelque sujet de plainte ou de mauvaise humeur. J'ai répondu que je ne savais rien, sinon que vous travaillez depuis fort longtemps et qu'il était naturel gue vous eussiez envie de vous reposer ; que, d'ailleurs, loin d'être de mauvaise humeur, vous étiez un souverain absolu au Muséum, que vous imposiez vos volontés de la façon la plus despotique, au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous ne le trouviez pas assez beau. Yaraigne aussi s'est fort enquis de vous, ainsi que madame de la Poèze.

L'empereur se porte admirablement et est rajeuni de cinq ans. Il vient de faire une brochure

très intéressante sur rAlgérie. 11 Ta envoyée presque mystérieusement à quelques personnes. C*est une critique très vive, très bien raisonnée, et à ce qu*il me semble, irréfutable, de la politique suivie en Algérie et de l'administration de la guerre à regard de la colonie. Il n*y a qu'une réponse à faire. Pourquoi dire que votre valet de chambre n'est pas en état de faire son service ? Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous Toulez. Comme style et comme logique, d'ailleurs, il n*a jamais rien fait de mieux.

Il y a ici un marquis de X..., fort lancé dans ie grand monde des jeunes gens. Ce monsieur parait pénétré du principe grammatical : le masculin s'accorde avec le masculin. Il a écrit au jeune Z... une lettre fort touchante \ Ocrudelis ^lexil nihil mea carmina curas; ou quelque chose de semblable. Z... a montré le billet doux ^ ses amis et a donné rendez-vous rue du Colysée, il une heure du matin. M. le marquis est venu et a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant une jalousie baissée à un rez-de-chaussée, derrière laquelle se trouvaient une douzaine de membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces mes-

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sieurs sortirent en masse, rossèrent un peu X..., puis le portèrent dans le bassin des Champs- Elysées. Sorti de là fort refroidi, il alla prier le comte de M... de porter un cartel à Z...; M... ne voulut pas s'en mêler ; alors il s'est adressé à la justice et a porté plainte contre ses baigneurs. Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries un de ses camarades, son rival auprès d'une cuisinière. Vous voyez que les barbares se civilisent, et que les civilisés s'abrutissent.. Je crains que la fin du monde ne soit proche.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si vous pouvez.

Paris, 9 juillet 1865.

Mon cher Panizzi,

L'empereur part mercredi pour Plombières, et probablement en même temps l'impératrice ira à Fontainebleau, mais toute seule. Elle a, dit-on, l'intention d'aller ensuite à Biarritz, lorsque Tem-

LETTRES A M. PANIZZI lil

pereur aura terminé son inspection du camp de Châlons.

Paris commence fort à se dépeupler, il y fait Une chaleur tropicale et il faut avoir un parasol comme à Cannes pour passer les ponts. Je suppose que vous avez à peu près la même température à Londres et que vous vous trouvez assez bien le soir dans votre jardin.

Mademoiselle Marguerite Libri m*a écrit et me parle de la stupéfaction produite dans le British Muséum par Tannonce de votre retraite, les espérances et les peurs que causent vos successeurs probables. L'important, c'est que vous ne regrettiez pas trop votre boutique, et, pour cela, il faut que vous vous mettiez le plus tôt possible à quelque ouvrage, Bistory ofmy own Life^ — En- ^lai%d andtheEngltsh;yoi\h deux ouvrages que je ^ous propose, ou bien faites un recueil de sonnets ou un traité De rebxis omiiibus et quibusdam aliis. Xji grande difficulté, c'est de passer de l'esclavage ^ la liberté, et il faut soigner la transition. Voyez ce qui se passe pour les nègres aux États-Unis. Vous me paraissez résolu à demeurer en Angleterre. Bien qu'il y ait fort à discourir là-dessus,

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je penche à vous approuver, car c'est là que vous avez vos habitudes. Je ne suis pas sûr que vous vous trouvassiez à votre aise en Italie ou ailleurs. D'un autre côté, à nos figes, on n'aime plus guère l'agitation, et je crains fort pour l'Europe dans les dernières années de notre vie. La Révolution n'a dit nulle part son dernier mot ; elle passera la Manche, je le crois; mais ce sera tard et lorsque nous n'aurons pas à nous en préoccuper.

Il parait que lord Palmerston ne se dispose nullement à résigner. Il veut mourir son portefeuUle sous le bras, et je crois qu'il y réussira. C'est une belle vie, mais il y aurait encore quelque chose de plus beau. J'ai peur qu'il ne quitte la partie trop tard et lorsqu'il ne sera plus regretté.

Vous ne me dites rien des élections. Je crois à une Chambre à peu près la même que la défunte, un peu plus poltronne et un peu plus amoureuse d'argent et de paix.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vais passer à la Bibliothèque demain, pour savoir où en est le por- Jrait de l'infant de Portugal.

LU

Paris, 16 juillet 1865.

Mon cher Panizzi,

Je partirai ou mardi ou mercredi. Je serai à Londres dans la soirée, vers onze heures. Demain, je vous écrirai, si je pars mardi, de façon que ma lettre vous arrive mardi matin. De toute manière comptez sur moi pour jeudi.

J'ai passé la soirée hier chez la comtesse de Montijo, qui va bien. Elle n'a déjà plus de bandeau noir et on lui permet de rester dans sa chambre et de causer. Il est impossible d'avoir plus de courage et de calme qu'elle n'en a montré.

Le prince impérial a été et est, je crains, encore un peu malade ; ce qui a mis l'empereur et Timpératrice dans toutes les inquiétudes et les a obligés d'ajourner leur voyage. Cela s'annonçait comme une fièvre muqueuse, mais on m'a dit que la fièvre est tombée et qu'il allait beaucoup mieux hier au soir. Je vais voir la comtesse de ce pas et je vous enverrai le bulletin en post-scriptum.

Le prince Napoléon est en Irlande, ou en route pour y aller, à bord d'un très beau navire de l'État. Cependant il prétend n'être plus prince, et a congédié toute sa maison. II n'a pas perdu un centime de ses appointements personnels, et cette économie parait un peu étrange. Il ne faut pas qu'un prince soit trop rangé, surtout quand il a des velléités d'ambition.

Adieu, mon cher Panizzi, je remets les bavardages à notre premier tête-à-téte, c'est-à-dire à bientôt.

P.'S, Les nouvelles ne sont pas mauvaises ce matin. Le prince n'a presque plus de fièvre et commence à demander a manger. Cependant je ne crois pas qu*on soit encore bien assuré qu'il est en convalescence. Je vous donnerai des nouvelles demain; ne dites rien de la maladie cependant. La comtesse va toujours très bien.

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