‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870, publChapitre 10 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

huit heures au milieu de quinze à vingt mille Sahariens qui lui ont lire des coups de fusil aux oreilles (c'est la manière de saluer du pays) et ont nettoyé ses bottes avec leurs barbes. Pas un seul n*a montré la moindre envie de prendre une revanche. On lui a donné des bœufs entiers rôtis, on lui a fait manger des autruches et je ne sais quelles autres bêtes impossibles; mais partout il a été reçu comme un souverain aimé. Il en est très fier et très content. — Il m*a demandé de vos nouvelles.

Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une pétition au Sénat contre la prostitution. J^avais envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin a fait un petit speech excellent pour demander si les belles dames avaient objection à la concurrence? Nous avons voté Tordre du jour.

Paris, 26 Juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Catherine de Médicis disait à Henri III après la mort du duc de Guise : « Bien coupé ; à présent.

il s'agit de coudre. ^ A vous dire le vrai, je ne croirai à votre démission que lorsqu'elle sera acceptée, et, sans tous faire de compliments, je ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se donne beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone, qui est je crois votre ministre, s'en donnera plus que tout autre, d'autant plus que vous ne lui laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le répète, il n'y a pas de compliments entre nous; et vous le savez comme moi, que vous n'avez pas de remplaçant possible, attendu qu'on ne trouverait pas dans les trois royaumes un homme aussi bien venu que vous dans le monde et en faveur auprès de tous les partis. Je ne vois pas trop comment vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant : « Vous nous mettez dans un grand embarras. Patientez et élevez-nous un successeur. » Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne serais pas fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu, vous fixerez des conditions qui vous donnent de plus longues vacances et moins de peine. Vous avez autant de droits qu'un évéque à un coadjuteur. En tout cas, j'attends de vos nouvelles avec impatience.

Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de madame de Montijo. Elle est menacée de la cataracte et, de plus, d'une autre maladie qu'on appelle glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant oculiste, inventeur d*un instrument avec lequel on voit dans Tintérieur d*un œil comme dans une assiette. Il dit que, si elle ne se fait pas opérer assez promptement, elle sera irrémissiblement aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup plus de calme que nous ne Tespérions, et je crois qu'elle s'y résigne de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs, en bon état général de santé. Voilà un motif de plus contre le voyage d'Angleterre; mais il était d'ailleurs inutile, comme vous le saviez.

Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je suis continuellement tenté de jeter le livre par la fenêtre. II y a pourtant des recherches et du travail, mais une prétention insupportable et une outrecuidance achevée.

La conférence du Journal des Savants m'a jeté une tuile sur la tête, en me chargeant de faire un article sur Y Histoire de César. Je me trouve avec cette conférence comme vous avec vos Trustées. Ils me prennent par les sentiments et me ileman-

dent Tarlicle en question comme un service au journal et à eux-mêmes. J*ai donc été obligé de me résigner en dimittendo auriculum ut ini" qiiêB montis asellus. Pourriez-vous me dire s'il y a eu dans quelque revue anglaise quelque bon article sur l'ouvrage, ou du moins quelque article qui ait fait sensation dans le monde policé, et, dans ce cas, veuillez me l'indiquer ; vous me rendrez un grand service.

M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a trois jours. Je ne sais s'il compte y passer quelque temps. Il m'a invité à aller le voir en Ecosse, mais c'est un peu loin pour un asthmatique.

Dupin a fait Tautre jour au Sénat un discours très amusant à propos de la suppression de la prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord Melbourne à l'archevêque de Canterbury, et nous avons voté pour ces dames à une assez grande majorité, considérant le peu d'usage que nous en faisons.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.

Paris, 3 Juillet 186S.

Mon cher Panizzi, '

J'ai dtné vendredi dernier aux Tuileries, où Leurs Majestés m*ont beaucoup demandé de vos nouvelles. L'impératrice savait quelque chose de vos projets de retraite et m'a fort questionné à ce sujet. Elle voulait savoir si vous aviez quelque sujet de plainte ou de mauvaise humeur. J'ai répondu que je ne savais rien, sinon que vous travaillez depuis fort longtemps et qu'il était naturel que vous eussiez envie de vous reposer ; que, d'ailleurs, loin d^étre de mauvaise humeur, vous étiez un souverain absolu au Muséum, que vous imposiez vos volontés de la façon la plus despotique, au point d'exiler le gorille, sous prétexte que vous ne le trouviez pas assez beau. Yaraigne aussi s'est fort enquis de vous, ainsi que madame de la Poèze.

L'empereur se porte admirablement et est rajeuni de cinq ans. Il vient de faire une brochure

très intéressante sur rAlgérie. Il l*a envoyée presque mystérieusement à quelques personnes. C'est une critique très vive, très bien raisonnée, et à ce qu'il me semble, irréfutable, de la politique suivie en Algérie et de l'administration de la guerre àTégard de la colonie. Il n'y a qu'une réponse à faire. Pourquoi dire que votre valet de chambre n'est pas en état de faire son service ? Prenez-en un autre et dites-lui ce que vous voulez. Comme style et comme logique, d'ailleurs, il n'a jamais rien fait de mieux.

Il y a ici un marquis de X..., fort lancé dans le grand monde des jeunes gens. Ce monsieur parait pénétré du principe grammatical : le masculin s'accorde avec le masculin. Il a écrit au jeune Z... une lettre fort touchante : Ocrudelis Alexi! nihil mea car mina curas; ou quelque chose de semblable. Z... a montré le billet doux à ses amis et a donné rendez-vous rue du Colysée, à une heure du matin. M. le marquis est venu et a fait sa déclaration en forme sur le trottoir, devant une jalousie baissée à un rez-de-chaussée, derrière laquelle se trouvaient une douzaine de membres du Jockey-Club. Tout d'un coup ces mes-

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sieurs sortirent en masse , rossèrent un peu X..., puis le portèrent dans le bassin des Champs- Elysées. Sorti de là fort refroiili, il alla prier le comte de M... de porter un cartel à Z...; M... ne voulut pas s'en mêler ; alors il s'est adressé à la justice et a porté plainte contre ses baigneurs. Presque en même temps, un turco tuait aux Tuileries un de ses camarades, son rival auprès d'une cuisinière. Vous voyez que les barbares se civilisent, et que les civilisés s'abrutissent.. Je crains que la fin du monde ne soit proche.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si vous pouvez.

Paris, 9 Juillet 1865.

Mon cher Panizzi,

« L'empereur part mercredi pour Plombières, et

probablement en même temps Timpératrice ira à

Fontainebleau, mais toute seule. Elle a, dit-on,

l'intention d'aller ensuite à Biarritz, lorsque Tem-

pereur aura terminé son inspection du camp de Chàlons.

Paris commence fort à se dépeupler, il y fait une chaleur tropicale et il faut avoir un parasol comme à Cannes pour passer les ponts. Je suppose que vous avez à peu près la même température à Londres et que vous vous trouvez assez bien le soir dans votre jardin.

Mademoiselle Marguerite Libri m'a écrit et me parle de la stupéfaction produite dans le British Muséum par l'annonce de votre retraite, les espérances et les peurs que causent vos successeurs probables. L'important, c'est que vous ne regrettiez pas trop votre boutique, et, pour cela, il faut que vous vous mettiez le plus tdt possible à quelque ouvrage, Bistory ofmy otvn Life, — England and the English ; voilà deux ouvrages que je vous propose, ou bien faites un recueil de sonnets ou un traité De rébus omnibus et quibusdam aliis. La grande difficulté, c'est de passer de l'esclavage à la liberté, et il faut soigner la transition. Voyez ce qui se passe pour les nègres aux États-Unis.

Yous me paraissez résolu à demeurer en Angleterre. Bien qu'il y ait fort à discourir là-dessus,

it2 LETTRES A M. PANIZZI

je penche à vous approuver, car c'est là que vous avez vos habiludes. Je ne suis pas sûr que vous vous trouvassiez à votre aise en Italie ou ailleurs. D'un autre côté, à nos ftges, on n'aime plus guère l'agitation, et je crains fort pour l'Europe dans les dernières années de notre vie. La Révolution n'a dit nulle part son dernier mot ; elle passera la Manche, je le crois ; mais ce sera tard et lorsque nous n'aurons pas à nous en préoccuper.

Il paraît que lord Palmerston ne se dispose nullement à résigner. Il veut mourir son portefeuille sous le bras, et je crois qu'il y réussira. C'est une belle vie, mais il y aurait encore quelque chose de plus beau. J'ai peur qu'il ne quitte la partie trop tard et lorsqu'il ne sera plus regretté.

Vous ne me dites rien des élections. Je crois à une Chambre à peu près la même que la défunte, un peu plus poltronne et un peu plus amoureuse d'argent et de paix.

Adieu, mon cher Panizzi; je vais passer à la Bibliothèque demain, pour savoir où en est le portrait de rinfuntdc Portugal.

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LU

rp Paris, 16 juillet 1865.

Mon cher Panizzi,

Je partirai ou mardi ou mercredi. Je serai à Londres dans la soirée, vers onze heures. Demain, je vous écrirai, si je pars mardi, de façon que ma lettre vous arrive mardi matin. De toute manière comptez sur moi pour jeudi.

J'ai passé la soirée hier chez la comtesse de ^ Montijo, qui va bien. Elle n'a déjà plus de bandeau noir et on lui permet de rester dans sa chambre et de causer. Il est impossible d'avoir plus de courage et de calme qu'elle n'en a montré.

Le prince impérial a été et est, je crains, encore un peu malade ; ce qui a mis Tempereui: et Timpératrice dans toutes les inquiétudes et les a obligés d'egourner leur voyage. Cela s'annonçait comme une fièvre muqueuse, mais on m'a dit que la fièvre est tombée et qu'il allait beaucoup mieux hier au soir. Je vais voir la comtesse de ce pas et je vous enverrai le bulletin en post-scriptum.

Le prince Napoléon est en Irlande, ou en roule pour y aller, à bord d*un très beau navire de rÉtat. Cependant il prétend n'être plus prince, et a congédié toute sa maison. II n'a pas perdu un centime de ses appointements personnels, et cette économie paraît un peu étrange. Il ne faut pas qu'un prince soit trop rangé, surtout quand il a des velléités d'ambition.

Adieu, mon cher Panizzi, je remets les bavar* dages à notre premier téte-à-tête, c'est-à-dire à bientôt.

P.'S. Les nouvelles ne sont pas mauvaises ce matin. Le prince n'a presque plus de fièvre et commence à demander à manger. Cependant je ne crois pas qu*on soit encore bien assuré qu'il est en convalescence. Je vous donnerai des nouvelles demain; ne dites rien de la maladie cependant. La comtesse va toujours très bien.

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