‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870, publChapitre 9 sur 31 · Carpeanz · texte numérisé non relu

Carpeanz

lent être en paix avec tout le monde, et, quant au Mexique, qu*ils laissent à leurs voisins le choix du gouvernement qu'ils préfèrent. L'impératrice lui a demandé ce que voulait dire cette phrase du président: « Si l'Angleterre est juste avec nous. » M. Bigelow a répondu que la justice qu'ils attendaient, c'était le remboursement de cent millions de dollars, somme à laquelle on évalue les pertes causées au commerce fédéral par les croiseurs confédérés armés en Angleterre.

Maintenant qu'où fait tant de fuss et tant de compliments à l'occasion de la mort de M. Lincoln, que la reine d'Angleterre et l'impératrice écrivent à la veuve de leurs mains blanches^ quelle sera, croyez-vous, la prépotence de ces drôles, qui déjà se regardent comme les premiers moutardiers du pape? Attendez -vous à toutes les insolences les plus monstrueuses. Lincoln était un pauvre hère, non dépourvu de bon sens et qui, en quatre années, avait appris quelque chose. Croyez que la faiblesse de lord Palmerston et ses peurs absurdes seront bientôt vivement senties et chèrement payées. La politique sénile, qui est de vivre au jour le jour et

d'ajourner toutes les grandes questions, finit toujours tragiquement.

Thiers tend visiblement à se séparer de ses amis pour se rapprocher des cléricaux et du faubourg Saint-Germain. Il est, comme bien des gens venus de bas, très sensible aux flulteries de Taristocratie, et le faubourg Suint-Germain ne les lui marcfiande pas. On lui fait une cour très assidue, et des gens qui le pendraient probablement, s'ils revenaient jamais au pouvoir, l'encensent de la manière la plus honteuse. Il en est tout bouffi, et ses femmes encore plus. Chez les bourgeois, on commence à lever les épaules de ses théories politiques et à l'appeler radoteur. Je doute qu'il fût élu à Paris, s'il y avait une nouvelle élection. Pour moi, je n'ai rien vu de plus bouflbn que son argument pour le pouvoir temporel, fondé sur la liberté nécessaire au cathoicisme. Le catholicisme a besoin d'un souverain étranger; ergo^ il faut que le pape soit souverain. Mais, pourrait-on répondre^ les Romains n'ont malheureusement pas un souverain étranger. Enfin, tout cela est bête et pourtant cela passe et est accepté par beaucoup de niais.

Adieu, mon cherPanizzi; portez-vous mieux et tenez-vous en joie.

Paris, 19 mai 1865.

Mon cher Panizzi,

Madame de Montijo est arrivée ici très enrhumée, et la vue pire que lorsque vous étiez 5 Biarritz. C'est, pour une personne si active, un très grand malheur ; mais elle le supporte avec courage, et se tire d'affaire même, sans que bien des gens s'aperçoivent de son infirmité. Le comte iUi las Navas et sa femme sont avec elle. L'un et l'autre en bonne santé. Ils m'ont demandé beaucoup de vos nouvelles.

Que dites-vous des cent mille dollars oiïerts par le président Johnston ? Croyez que ces alTreuses canailles de Yankees nous donneront sous peu, à vous et à nous, de fiers tracas.

On commence à croire que le Corps législatif ne voudra pas voter le budget des travaux extraordinaires. Fould, qui s'était fort opposé à ce

qu'il fût présenté, a eu le tort de chercher ensuite des moyens d'exécution qui rendissent la chose possible.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous savez que Libri est un homme du xyi* siècle qui ne se fie à personne^ comme était Benvenuto Cellini qui tournait les coins de rues air largo.

Paris, 23 mai 18C5.

Mon cher Panizzi,

Je suis bien désolé de ce que vous me dites de lady Zetland. C'était — car je crois qu'il faut maintenant parler d'elle au passé — c'était une femme comme il n'y en a plus guère, distinguée, s^intéressant à tout et parlant bien de tout. Quoique je l'aie très peu vue, je l'aimais plus que des femmes avec qui j'ai eu de plus intimes relations. Lorsque vous verrez lord Zetland ou quelqu'un de la famille, veuillez lui dire toute la part que je prends à leur malheur.

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J'ai toujours oublié de répondre à votre question au sujet du voyage de madame de Montijo en Angleterre, d'abord, parce que je n'y croyais pas, et que je n'y croirai que lorsqu'il se fera. Mais il est très vrai qu'on en parle. Elle veut passer une semaine à Londres, puis une quinzaine dans un cbâteau en Ecosse, je ne me rappelle plus chez qui.

A ce propos, dites-moi between you and me et très netlement ce que vous pensez de ce voyage et de la circonstance suivante. Elle doit passer ces huit jours chez madame ***, à Londres. Madame *** est très riche ; mais, si je ne me trompe, pas trop bien dans le monde anglais.

Son mari a un air de juif qui ne lui est pas très prepossessing . Elle ne manque pas d'esprit, mais elle est horriblement cancanière. Il me semble que c'est, de toutes les maisons, celle où j'aimerais le moins à la savoir. Vous êtes plus à même que personne de nous éclairer là-dessus. Mais, au surplus, je ne pense pas que la chose se fasse : d'abord, sa fille ne sera pas trop pressée je pense de la laisser partir, puis probablement elle aura sur Taffaire la même opinion que

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tnoi; enHi), si la cour va à Fontainebleau, à Biarritz ou ailleurs, ce sera un dérivatif tout naturel.

II n*est question ici que de la nouvelle frasque <lu prince Napoléon et de son discours à Ajaccio, qui a été commenté si étrangement ensuite par i'Opinion nationale. On blâme beaucoup la récente de ne lui avoir pas donné un vigoureux <30up de caveçon. Elle a craint de paraître juge <lans sa propre cause, mais elle aurait dû réflé- <^hir qu'outre sa cause, il y a celle de son mari, <le son fils et lu nôtre à nous. Quelle opinion doiton avoir de nous à l'étranger, et comment s'explique-t-on que le premier prince du sang annonce des intentions et prêche une politique si contraire à celle de Tempereur et de TEmpire?

Adieu, mon cher Panizzi; j'irai vous voir le plus tôt que je pourrai ; mais vous savez que ce n'est pas pour les dtners et les assemblées du i)eau monde que je vais à Londres.

Paris, 2 juin 18Gâ.

Mon cher Panizzi,

Je irai pas eu beaucoup de peine à Taire comprendre à madame de Montijo que, si elle allait à Londres, elle ferait bien de prendre une aulre posada, et je crois qu'elle a renoncé au voyage, sur lequel, d'ailleurs, elle n'avait pas encore consulté sa fille. M. de Flaliaut, que j'avais consulté <lc mon côtt', est absolument de votre avis.

Que dites-vous de la lettre de l'empereur, de celle du prince et de toute l'affaire? Tout le monde à peu près s'en réjouit : les uns parce qu'ils détestent Son Altesse, les autres parce qu'ils trouvent que cette querelle de famille affaiblit l'Empire. Pour moi, je tiens pour vrai le mut du pre- «nier Nupoléon, que c'est en famille qu'il faut laver «on linge sale, et je regrette'que la régcnle n'ait pas donné tout d'abord un coup de caveçon au prince ; puis, que l'empereur ne lui ait pas de- 4nandé sa démission du conseil privé par une

lettre qui iraurait pas été publiée. Cette combinaison remédiait à tout, ce me semble, et ne causait pas un scandale comme le procédé qui a été préféré. Mais à quoi bon parler de ce qui est fait?

Comment vont tourner les élections? Lord Palmerston les fera-t-il? conservera-t-il son portefeuille, si les députés nommés lui donnent la majorité? Savez-vous que la réclamation des États- Unis, pour être polie, à ce qu'il dit, n*en est pas moins des plus désagréables, et qu*elle peut finir tragiquement avec les drôles qui siègent au congrès.

Notre affaire du Mexique ne s'améliore guère non plus, et la paix des États-Unis n'est pas de nature à l'arranger. Cependant, M. Bigelow, le ministre de M. Johnson, est des plus pacifiques, et promet, non seulement de ne pas favoriser, mais môme d'empêcher l'intervention. Tant qu'il n'y aura que des flibustiers, le mal ne sera pas grand.

Ici, à l'intérieur, il y a quelque chose comme un apaisement, du moins il y a tendance à l'adoucissement des partis extrêmes. Les orléanistes et les légitimistes penchent à ne faire qu'un avec les

cléricaux, et les rouges à se changer eu une opposition tracassière, mais non faclicuse. Il ne faut pas croire toutefois que le gouverment gagne beaucoup à cela. Il est, d'ailleurs, sur une pente oi]l il n'est pas facile de s'arrêter, et, quoi qu'il fasse, il est probable que Tinfluence parlementaire ira toujours augmentant. Sera-ce un bien ou un mal? je n'en sais rien. Thiers est cajolé par le faubourg Saint-Germain ; et ses femmes sont enchantées de recevoir des duchesses. Je ne désespère pas que tout ce monde ne fasse ses Pâques un de ces jours, afin de prouver sa noblesse.

Je vois par votre dernière lettre que vous ne vous portez pas trop bien. Je vous en présente autant. Nous avons eu une suite d'orages qui m'a fatigué.

La décadence de TAnglelerre fait des progrès bien rapides. On nous dit que c'est un cheval français qui a gagné le derby d'Ëpsom. On ajoute que le respectable public a essayé de culbuter le vainqueur, mais que celui-ci avait eu la prudence de se faire accompagner par quelques boxeurs à tant par coup de poing.

Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles.

Paris, 5 juin 1865.

Mon cher Panizzi,

Vous savez qie ce ii*est pas Tenvie qui me manque pour aller vous voir; mais je crains que notre session ne se prolonge un peu plus que je ne le prévoyais. J'ai de plus à courir le risque d'une invitation à Fontainebleau. Au sujet de ce dernier voyage, il n'y a rien encore de décidé.

Il parait que Tempereur se trouve si bien de son voyage, qu'il n'est pas pressé de revenir. Il a poussé jusqu'au grand désert pour voir des antiquités romaines et se faire cirer les bottes par les barbes des Arabes. On ne l'ai tend pas à Paris avant le 14 de ce mois. Il y a des gens qui croient qu'à son retour, le prince Napoléon et lui s'embrasseront et que tout sera fini ou raccommodé. Le prince surtout, plus que personne, parait le croire. Si cela arrivait, ce qui n'est pas impossible vu la débonnaire té de l'empereur, ce serait la plus déplorable politique, et rendrait la publica-

tion de la lettre encore plus regrettable. Poultant je ne crois pas la chose possible en ce moment ; mais elle est malheureusement probable dans quelques mois.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne vous faites pas de mauvais sang.

Paris, 7 Juin 18G5.

Mon cher Panizzi,

Si vous allez en Italie, arrêtez-vous en passant ici. Vous ferez votre apprenlissage d'une mauvaise maison, chez moi, et nous vivrons en étudiants et boirons du porto doré. Vous ne ferez pas mal, venant à Paris, au commencement de juillet, de mettre dans votre malle une culotte, pour aller à Fontainebleau, où vous serez sûrement invité. Je serais homme, si vous voulez bien de ma compagnie, a vous suivre en Italie, surtout si vous vouliez passer par la Suisse ou TAUemagne. Qu'en dites-vous?

Je suis allé avant-hier soir au bal, et j'ai causé un quart d'heure avec la régente, de rebm omnibus et quibusdam aliis; je l'ai trouvée très résolue. Je souhaite que l'empereur ne le soit pas moins. Beaucoup de gens en doutent, et prédisent déjà la réconciliation des deux cousins. Si elle avait lieu, ce serait la plus déplorable chose du monde et la plus ridicule.

La circulaire de lord Russell au sujet des navires confédérés me parait peu digne ; mais les Yankees sont décidément la première, la grande nation. Toutes les autres s'aplatissent. Lord Russell lançait des épigrammes à l'empereur de Russie, lors de la dernière insurrection de la Pologne. Il est plus poU avec les plus grossières gens du monde. Enfin !

Adieu, mon cher Panizzi. Madame de Montijo n'a rien décidé quant à son voyage, du moins officiellement. Elle m'a dit, à ma première observation, qu'elle y renonçait, mais qu'elle ne voulait pas le dire d'avance. En outre, après le retour de l'empereur, il est probable qu'elle ira à Fontainebleau pour quelque temps. Elle veut être à Carabanchel pour le mois d'août ; vous voyez qu'il

lui faudrait faire diligence pour aller faire des irîsiles à Londres et en Ecosse.

Paris, U juin 1865.

Ici, personne ne croit à Taccideni du prince. On veut qu'il ait inventé cette chute pour que l'empereur vînt le voir. Bixio m'assure qu'il est tombé effectivement. U parait certain que l'empereur lui a écrit une nouvelle lettre, mais non publiée cette fois, pire que la première.

Je vous écris très à la hâte, car je crains de manquer l'heure de la poste. Je suis tolérablement depuis quelques jours, grâce au beau temps. J'espère que vous allez bien aussi et que vos idées de retraite ne sont plus aussi arrêtées.

Paris, 33 Juin 18C5.

Mon cher Panizzi, Avant-hier, j'ai dîné aux Tuileries avec la grande-

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duchesse Marie de Leucliteiiberg, fille de feu Nicolas. Il y a dix ans, ce devait être la personne la plus admirablement belle qui se pût imaginer. Elle a encore un profil qui ressemble à une médaille de Syracuse. Elle est fort aimable et fait beaucoup de frais.

Le maître de la maison se porte beaucoup mieux que le pont Neuf : il est rajeuni de dix ans et est très gai. Il Tétait du moins mercredi, bien qu'il eût vu son cousin la veille. Ce qui parait le plus clair de Tentrevue, c'est que ledit cousin a reçu la permission d'aller faire ses foins en Suisse. On dit qu'il congédie une partie de sa maison, comme s'il avait Tinlention de vivre en philosophe. Prenons la soupe comme elle est.

Voire favori le prince impérial, que vous ne reconnailriez plus, tant il est grandi et formé, a les dispositions les plus extraordinaires pour la sculpture. Un artiste nommé Carpeaux qui a beaucoup de talent, a fait son portrait; lorsque le prince Ta vu pétrir de la terre glaise, il a naturellement eu envie de mettre la main à la pâte, et a fait un portrait de son père, qui est atrocement ressemblant ; mais, bien que ce soit gâché

comme un bonhomme de mie de pain, Tobservation des proportions est extraordinaire. Il a fait encore le combat d'un cavalier contre un fantassin plein de mouvement. On voit qu'il sait manier un cheval et qu'il a appris l'escrime à la baïonnette. Mais le plus extraordinaire, c'est le portrait de son précepteur, M. Honnier, que vous aimez tant. Je vous jure que vous le reconnaîtriez i*un bout de la cour du British Muséum à l'autre. €e ne sont pas seulement ses traits, c'est même son expression. Tout le génie de l'homme se révèle dans ses yeux, son nez et ses moustaches. Je suis sûr qu'il y a peu de sculpteurs de profession qui pourraient en faire autant.

L'empereur nous a conté son voyage, dont il paraît enchanté. Ne trouvez-vous pas extraordinaire que, après avoir eu quatre ou cinq cent mille hommes tués par lés chrétiens, après avoir eu beaucoup de leurs femmes violées, après avoir perdu leur autonomie et je ne sais combien A'items^ les Arabes aient reçu si admirablement ie chef des gens qui ont fait tout cela. Sa Majesté est allée dans le grand désert avec une vingtaine de Français tout au plus et est restée quarante-

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