‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870, publChapitre 15 sur 31 · Voir la lettre du 36 avril 13G · texte numérisé non relu

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Cannes, 22 février 18C6.

Mon cher Panizzi,

Je viens de lire le compte rendu de la séance de la Chambre des communes, où s'est décidée la suspension de Vhabeas corpus. Je n'ai pas été très content du discours de H. de Gladstone, ni de la discussion en général. Il est évident que personne n'a dit la vérité, et cependant tout le monde a Tair d'ôtre bien convaincu du danger. Si j'avais été lord 0' Donoghue (et par parenthèse, pourquoi dit-on « the 0' Donoghue » et non (K monsieur » ?), j'aurais mis en opposition la gravité de la mesure demandée et les misérables petits faits cités par le ministre. Sir G. Grey dit qu'on a trouvé une liste de trois cents conspirateurs, qui possédaient quatre sabres et un revolver, elc. Mais c'est la beauté du régime parlementaire, que personne n'y dit la vérité. Tout est fiction, et pourtant on se comprend, en parlant cette langue mystérieuse, que les

initiés pratiqueut, je ne sais trop pourquoi.

Ce qui se passe en Irlande devrait éclairer un peu les Anglais et les Français, qui admirent leurs institutions, sur les difficultés du gouvernement de France. Nous avons nos fenians cent fois plus dangereux et plus nombreux, qu'ils ne le sont en Irlande. Donnez à ces genslà les libertés qu'ils réclament et que M. Thiers dit être nécessaires à tous les peuples, vous aurez en trois mois une révolution. Le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple est, je crois, d'avoir des institutions plus avancées que son intelligence. Lorsqu'on demande pour la France les institutions des Anglais, il faudrait pouvoir leur donner d'abord le bon sens et Texpérience qui les rendent praticables.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous toujours et continuez à vivre vertueusement, puisque c ela vous réussit. Je me trouve assez bien malgré un gros rhume, et je suis beaucoup mieux que Tannée dernière.

Cinnes, 2 mars 1866.

Je viens de lire, dans le Times qui nous est arrivé hier, que lord Russeli avait résigné et désigné à la reine lord Somerset pour faire ui» cabinet. Est-ce chose certaine? Je ne crois pas que lord Somerset ait la réputation qu'il faut^ je ne dis pas le talent, pour porter une si lourde charge. Nos journaux ne nous ont encore rien dit de cette nouvelle, que le Times donne conmie positive.

Thiers me parait avoir {\xi\,\m fiasco l'autre jour nu Corps législatif. J'admire la rare impuden ce d*un homme qui a été ministre de Tinlérieur, et qui a fait des élections, venant dire à la tribu ne que le gouvernement ne devait pas avoir de candidats. La mauvaise foi de ces messieurs est vraiment prodigieuse. Au reste^ il me semble qu'il sera bientôt temps de lui dire : Solve^ senescen--

iem^ et, s'il continue à prendre pour le monde le salon de la rue Saint-Georges^ il finira par quelque ^osse catastrophe peu agréable pour son amourpropre.

Nous avons ici Du Sommerard depuis quelques jours ; mais le temps, qui avait été jusqu'alors admirable, s'est mis à la pluie, ce qui est irès pénible pour nous autres ciceroni. Nous -sommes comme des maîtres de maison dont le rôti a brûlé et qui n'ont pas de pièce de résistance pour le remplacer.

Nous sommes invités à assister à des private theatricah chez mistress Brougham^ la semaine prochaine. Je crois que nous nous en dispenserons. Milord ressemble au ghost de Guy Fawkes^ avec son grand chapeau blanc et son incroyable cravate.

Du Sommerard me parle d'une sorte de tisane de Champagne non mousseuse, qu'il dit excellente. A mon retour, après avoir vérifié le fait, je vous rendrai compte candidement du mérite de ce liquide qui pourrait varier, en blane^ le vin des Riceys et vous aider à poursuivre

votre régime de tempérance.

i78 LETTRES A M. PANIZZI

Donnez-mai des nouvelles de la crise ministérielle, qui me préoccupe. Dites-moi si M. Gladstone entrera dans le nouveau cabinet. Je crois qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il restât sous sa tente quelques mois, pour entrer par une porte ouverte à deux battants.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite santé et prospérité.

Cannes, 16 mari 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai remis votre lettre à Cousin. La visite de Du Sommerard m'a empêché de vous écrire, parce que j'ai toujours été par voies et par chemins avec lui. Nous avons mangé des non-nats {pisces non-natt)f qui sont absolument aussi bons que le white baity et des pois verts frais. J'espère que y malgré vos principes modernes de dédain pour les affaires culinaires, vous éprouverez quelque regret de ne pas être dans un pays où se mangent ces sortes de choses, et où Ton porte

LETTRES A M. PAMZZ( 179

des parapluies blancs pour se préserver du soleil.

Le diable m'emporte, si je comprends rien au nouveau Reform Bill. Il me semble qu'il a surpris tout le monde. Dans un pays où la corruption électorale est florissante, je crois que l'article qui accorde la franchise aux dépositaires d'une caisse d'épargne, donnera de grandes facilités aux gens riches pour entrer au Parlement. Cette déplorable idée du suffrage universel fait le tour du monde et le bouleversera sans doute.

Je suis encore ici grâce à la lenteur avec laquelle on discute l'adresse au Corps législatif. Thiers a fait un fiasco éclatant. Il est comme les émigrés de notre jeunesse, qui rapportaient des idées arriérées d'un demi-siècle. Aujourd'hui que les idées vieillissent beaucoup plus vile qu'autrefois, celles de Thiers sont vraiment à mettre dans un musée archéologique. II a, de plus, le tort de parler de ce qu'il ne sait pas. Lui qui n'a jamais planté un chou, quel besoin avait-il de faire une tartine sur l'agriculture ?

Parmi les agréments de Cannes, j'aurais dû, avant tout, vous pailer de Jenny Lind, avec qui j'ai diné l'autre jour et qui a chanté, sinon avec

180 LETTRES A M. PAIflZZl

sa Toix d'autrefois, du moins avec un filet délicieux. Elle est très bonne femme et n'a pas le vice que Horace reproche aux chanteurs :

Ut QUDquam indicant animum cantare rogati.

Elle va donner ici un grand concert pour les malades de Vhôpital. Le mal, c'est qu'il n'y a pas de malades ; dans ce pays-ci, tout le monde se porte bien.

Aurez-vous, j'allais dire aurons-nous, cette année du bœuf salé? Il parait qu'en France les charcutiers sont ruinés et que personne ne veut plus manger de jambon. Assurément, Moïse avait prévu les try chines. On ne rend jamais assez justice aux grands philosophes. Vous êtes probablement un trop grand et gros philosophe, pour avoir lu le discours de Guizot à l'Académie, en faveur de notre saint-père le pape. Il se considère comme le pape des protestants et est aimable pour un confrère.

Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que je pense fort à acheter une maison ici? Le diable, c*est qu'elle coûte cher.

Cannes, 2 ayril 1866.

Mon cher Panizzi,

Je ne vous ai pas écrit, vous croyant tout occupé de vos Pâques, de peur de vous troubler dans vos exercices religieux ! Je pars pour Paris à la fin de la semaine , fort ennuyé de quitter ce pays-ci, au moment où il est le plus beau. Ajoutez à cela que je ne me porte pas trop bien et que, depuis plusieurs jours, je suis plus poussif que jamais.

Tout le monde devient-il fou? C'est ce que je me demande souvent en lisant les journaux; et je parle ici des gens que je suis habitué à considérer comme possesseurs de la plus haute dose de raison qui ait été accordée à la nature humaine. Cette affaire du Reform Bill chez vous me semble de plus en plus incompréhensible et je suis désolé que M. Gladstone y ait mis les mains. Que cela réussisse cette fois ou non, je ne crois pas que le vieux prestige de TAngleterre survive

à celle épreuve. Elle est comme un vieux bâtiment encore très solide, mais qui menace de s'écrouler dès qu'on y fait des réparations maladroites. Ce qui me frappe surtout, c'est Timprévoyance ou plulôt Tinsouciance de Tavenir de la part de vos hommes d'État. C'est tout à fait la furia francese, qui cherche en tout la satisfaction du moment. Vous paraissez croire que le ministère se trouvera en minorité ; mais on dit qu'il fera une dissolution dans l'espoir que les élections faites sous la pression démocratique lui seront favorables. A en juger par le ton du Times, qui semble désespéré, je serais tenté de croire que, dans ce parlement même, la majorité est fort incertaine et que les ministres actuels ont d'assez grandes chances de succès. Vous me parlez de lord Stanley comme premier probable , et en même temps de M. Lowe comme devant occuper une place importante dans un nouveau cabinet. Ce serait donc un ministère de coalition, c'està-dire quelque chose de peu solide que vous prévoyez. Il n'y a malheureusement rien de soUde à prévoir par le temps qui court. Écrivez-moi, je vous prie y des nouvelles, je dis de celles qu'on ne

lit pas dans les journaux, à Paris, bien entendu.

Supposé, ce dont je doute encore, que les Allemands s'entre-coupent la gorge, l'Italie s'alliera-t-elle à la Prusse? Je crois que, dans l'état de ses finances, elle aurait tort, du moins eu ce moment^ et que, avant de secouer l'arbre, elle ferait bien de laisser le Truit mûrir encore. Si la Prusse avait t'avantage au commencement de la guerre, il serait possible que l'Autriche vendit la Vénétie pas trop cher, assurément meilleur marché qu'en guerre, sans parler de ce que le radicalisme gagnerait à l'affaire et des sottises qu'il imaginerait. Quant à nous, j'espère que nous demeurerons juges du camp, applaudissant à qui frappera le plus fort.

Mon honorable tailleur M. Poole est en querelle avec ses ouvriers ; comment aurai-je mes habits maintenant? N'admirez-vous pas, avec effroi, l'organisation de ces sociétés ouvrières, qui se donnent la main d'un bout de l'Europe à l'autre ? Et le moment est-il bien choisi pour leur faire la courte échelle et leur livrer nos remparts?

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et rappelez-moi au souvenir de tous nos amis.

i84 LETTRES A H. PANIZZI

Paris, 15 ayrii 1866.

Mon cher Panizzi,

J*ai lu dans le Times les discours des principaux orateurs dans la discussion sur le bill de réforme et je vous avouerai que celui de M. Gladstone ne m'a pas trop plu, à part mon peu de goût pour la réforme elle-même. Il est aigre et souvent à côté de la question. Le discours de lord Stanley me semble, au contraire, très habile et tout à fait Siaiesmanlike. Yoilà mes impressions impartiales. Après cela, je pense qu*en Angleterre comme en France, ce n'est pas Téloquence et rhabileté oratoire, qui décident les questions. Chaque membre arrive avec sa résolution prise, et vraisemblablement par suite de considérations toutes personnelles.

Je vous ai parlé, je crois, d'une maison que j'avais quelque velléité d'acheter à Cannes. L'affaire n'a pas eu de suite. Elle coûtait très bon marché, pour le pays, quoique assez cher pour ma

bourse ; mais le grand inconvénient, c'est qu*elle était trop grande pour moi. Il aurait fallu en louer un élage et me constituer maître d'hôtel^ métier qui ne me platt guère. Il y a trois étages dans deux desquels j'aurais pu nous loger, ces dames et vous compris, fort à Taise ; mais que faire du reste ? Et pourquoi se donner Tembarras de la propriété dans un temps comme celui-ci?

Les affaires d'Allemagne continuent à préoccuper extrêmement les gens d'affaires, qui ont des peurs abominables. Personne ne sait ce que pense le maître^ ni de quel côté il incline. L'opinion ici est plutôt pour une alliance avec VAutriche, mais surtout pour la neutralité la plus complète. Cela est plus facile à conseiller qu'à exécuter^ s'il y a guerre ; car le résultat infaillible sera une révolution en Allemagne et un remaniement de la carte. Il y a tant à craindre, et pour tout le monde, que je doute encore qu'on en vienne aux coups de canon.

J'ai dtné l'autre jour aux Tuileries en tout petit comité. L'empereur m'a demandé de vos nouvelles et quand vous redeviendriez un homme libre. J'ai trouvé le prince grandi et un peu mai-

gri^ devenu peut-être trop raisonnable et trop prince pour son âge. L*impératrice est en grande beauté et de très bonne humeur. Mademoiselle Bouvet se marie à un homme fort riche. Ses clavicules sont parfaitement rarrangées et fort belles toutes les deux.

Avez-vous jamais lu un livre intitulé Baber's Mémoire traduit du turc parErskine, in-quarto? On dit que cela est devenu rare. Je voudrais bien ravoir. C'est un admirable tableau de TOrient aux XV* et XVI* siècles, et la biographie d'un homme très extraordinaire.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien, et soignez-vous.

Paris, 26 avril I8G6.

Mon cher Panizzi,

J'ai promené l'autre jour la comtesse *** au musée de Cluny et ailleurs. Elle vous aura décrit le diable, que Du Sommerard lui a montré et qui vient d'Italie, où probablement il avait été fabriqué pour quelque dessein édifiant.

LBTTBES A M. PASIZZI 1S1

Mon médecin, le docteur Robin, revient d'Italie, où il a eu l'honneur d'£tre présenté à Sa Sainteté. Il m'a rapporté ce petit fait assez curieux. Le cardinal A.nlonelli a un cabinet minéralogique dont il est très fier et qu'il a montré & Robin, qui est un grand savant. Les pierres ne sont pas classées et ne valent rien. Ce n'est qu'un prétexte pour avoir une petite tablette, oiïil y a pour environ trois millions en diamants, rubis, elc. Rien de plus aisé que d'en mettre le contenu dans sa poche, et d'aller planter ses choux loin de Rome, si jamais les mauvais principes triomphaient.

Le docteur a laissé Padoue rempli de troupes autrichiennes et toutes les maisons de campagne aux environs, occupées militairement ; tout, d'ailleurs, est Tort tranquille. On lui a dit partout qu'on laisserait le pape et Rome pourrir en paix. Voilà aussi la paixen Allemagne, comme on devait s'y attendre de gens qui se sont engueulés si bruyamment. Ce tapage est toujours signe qu'on n'a pas d'intentions trop belliqueuses. Pourmoi, je persiste h croire que, même dans l'hypothèse d'une guerre entre la Prusse et l'Autriche, il vaudrait mieux pour l'Italie qu'elle se tint tranquille.

Je ne sais si je vous ai dit que j'allais avoir une grande bataille à livrer au Sénat contre M. Rouber et M« de Yiiitry, à Toccasion d'une loi sur les instruments de musique mécaniques. Cette loi, tout en ayant Tair de ne traiter que des orgues de Barbarie, touche cependant à la propriété littéraire artistique, et, si elle passait, ce serait consacrer .le principe, que les jurisconsultes veulent établir : à savoir, que la propriété littéraire n'est pas une propriété, mais bien une concession.

Vous ne doutez pas que je prenne la défense des lettres et des arts; mais j'ai bien peur d'être battu, car j'aurai tous les procureurs du Sénat après moi. Je pense que le combat aura lieu mardi. Je passe mon temps à faire des discours. J'en suis à mon quatrième. Tout cela dans ma chambre, bien entendu. Je ne veux pas lire, mais improviser par les procédés connus de M. Thiers et de M. Guizot. Vous me lirez dans le Moniteur et me direz si je n'ai pas été trop bête.

Je suis allé lundi aux Tuileries. Il y avait quantité de très belles personnes, entre autres madame de Mercy d'Argenleau, qui est une beauté d'un genre olympique.

LETTRES A H. PA5IZZI 189

Adieu, mon cher Panîzzi; portez-vous bien et lecommandez-Yous à votre saint patron.

Paris, le 4 mai IMS.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez lu probablement le discours de M. Thiers. Comme discours d'opposition, fl est fort habile, mais c'est assurément ce qu'il y a de plus antipalriotique. Il dit aux Allemands qu'ils n*ont qu'un ennemi, et que cet ennemi est rempereor. La Chambre, qui aime les soli exécutés par m grand artiste, a écouté avec beaucoup de faveur, mais sans comprendre qu'il y avait du poison sous les fleurs de rhétorique. Après la séance, madame de Seebach, la fille de Nesselrode et la femme du ministre de Saxe, a emmené M. Thiers dans sa voiture.

Je crois savoir que l'empereur a dit à M. de Mettemich, qu'il n'avait absolument aucun engagement avec personne, et qu*il n'avait qu'un même conseil à donner à tout le monde : la paix«

Je JM crois pas beaucoup à la promesse de Tltalie de ne pas attaquer ; car il y a telle circonstance qui peut arriver, où une attaque n*est qu'une défense; mais je crains que les Allemands ne combattent que de gueule et que Tltalie n'ait à porter Teffort de la bataille.

Notre afiaire des a serinettes » n'est pas encore venue. Je crois que la discussion aura lieu mardi et que je serai battu, tout en ^yant raison.

On parle fort de faire duc M. Walewski, probablement parce qu'il s'est montré fort au-dessous de sa tâche pendant la session. Autre cancan : on dit Sa Majesté fort enthousiaste de la beauté de madame de **\ très grande et très belle personne. Elle a diné, il y a eu lundi huit jours, chez le duc de Mouchy, et Sa Majesté est venue. Je la trouve fort belle, mais trop grande et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne jamais essayer de violer une femme qui pourrait me battre. Si vous ne pratiquez pas cet axiome, vous avez tort.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et ne vous exterminez pas pour vos ministres.

Paris, 9 mai 18C6.

Mon cher Panizzi,

J'ai fait mon speech hier sans la moindre émo* lion« On m^a écouté et je n'ai pas trop ennuyé. Malheureusement, je m'étais préparé pour une réplique, et je gardais dans mon sac quelques bonnes méchancetés contre les jurisconsultes qui prennent le Sénat pour un tribunal de première instance. Je voulais leur offrir cette citation de Cicéron : Quum plurima prœclare legibus essent constihita ex jure consultorum ingeniis corrupta et depravata sunt. Mais le Sénat était si ennuyé de cette discussion, que j'ai compris qu'il ne fallait pas y répondre. Tout le monde, au fond, trouvait la loi détestable ; mais on ne voulait pas donner un soufflet au Corps législatif, en rejetant pour inconstitutionnalité la loi qu'il avait votée, et on voulait diner.

Le discours d'Auxerre a fait l'effet d'un coup de canon au milieu d'un concert. Je suis con-

vaincu qu'il ne s'adressait pas à l'Europe, mais à Thiers et à la Chambre, qui avait applaudi son discours, d'abord par amour pour la paix, puis par niaiserie et par goôt pour la faconde oratoire. Je crois être bien sûr de cela. Je pense que nous resterons dans la neutralité jusqu'à des é?énements qu'on ne peut prévoir; par exemple, si l'Autriche envahissait le Milanais. Hais, jusquelà , je ne crois pas à une guerre de notre côté.

Rien n'était plus curieux que le bal de l'impératrice, lundi soir. La figure des ministres étrangers était si longue, qu'on les eût pris pour des condamnés à mort. Mais la plus longue Se toutes était celle de Rothschild. On disait qu'il avait perdu dix millions, la veille ; mais il lui en reste beaucoup plus qu'à moi et à vous.

Le second volume de la Vie de César n'a pas paru encore. On dit qu'il paraîtra le 12. Avanthier, Tempereur m'a dit qu'il m'aurait envoyé mon exemplaire, si les libraires qui font traduire n'avaient obtenu que la pubUcation fût différée jusqu'à ce qu'ils fussent prêts. Ne doutez pas que votre second volume ne vous soit envoyé.

S*il y avait quelque retard, je ne manquerais pas de réclamer.

L'impératrice m*a demandé de vos nouvelles avant-hier au soir ; elle était horriblement fatiguée de son voyage de la veille et du bal. La chaleur était terrible, et, selon son usage, elle a voulu parler à toutes les dames.

Adieu, mon cher Panizzi. J'entends dire à tout le monde que la semaine ne finira pas sans coups de canon. J'en doute encore.

Paris, 13 mai 1E6G.

Mon cher Panizzi^

Toujours même obscurité dans la politique.

M. de Goltz disait hier, à un de mes amis, qu'il espérait toujours que la guerre ne se ferait pas. Je suppose que l'attitude de l'Allemagne fait un peu réfléchir le roi de Prusse et M. de Bismark. Le Hanovre même se déclare pour l'Autriche. De plus, les paroles très imprudentes d'Auxerre ont

eu pour effet de calmer un peu les Allemands. Je n. 13

t»6 LETTRES A M. PANIZZ)

Paris, 33 mal 186G.

Vous avez tort de m'accuser d'être Aulrichien. Si les Autrichiens ne sont pas aussi voleurs que les Prussiens, ils ont été leurs complices. J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, mais je n'aime pas leur alliance avec M. de Bismark ; encore moins les volontaires et Garibaldi ; encore moins encore une Chambre qui taxe les rentes au mépris d'un traité. Tout cela sent la .révolution, et c'est ce que je déteste particulièrement. Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes et les dévots, une très mauvaise disposilion contre le gouvernement italien ; les cuisinières et les petits bourgeois de Paris ont tous de remprunt italien et crient comme des brûlés. J® pense que le Sénat empêchera cette lourde faute, mais le signe est mauvais.

Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres

qui semblaient plus rassurés. Ce que je crois, c'est que nous ne nous mêlerons pas à la bataille, exceptis excipiefidis, par exemple dans le cas où les Autrichiens envahiraient le Milanais.

Je viens de voir un militaire qui a vu ces jours derniers Farmée italienne et Tarmée autrichienne. Il dit qu'il y a grand enthousiasme d'un côté, tristesse mais résolution de Tautre. Le commissariat italien est mauvais, dit-il, Tautrichien très bon. Il faut encore six semaines à Tarmée italienne pour être en mesure. La flotte est magnifique, et les marins excellents. Mon homme pense qu'il serait possible de prendre Venise, et de porter un grand nombre de troupes sur la rive gauche de TAdige, de manière à gêner beaucoup ics communications du Tyrol et de la Carniole. La personne de qui je tiens ces détails est un homme sérieux, très impartial et ayant de bons yeux.

Avant-hier, je suis allé au bal de Timpératrice, où j'ai trouvé M. Layard à ma grande surprise* Il m'a paru content de sa visite. On faisait cercle à distance autour de l'empereur, qui causait avec M. de Metternich. Ce dernier était fort pâle et ges-

ticulait beaucoup ; mais que se disaient-ils ? M. de Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra était sombre comme son nom.

Je viens de perdre une vieille amie, madame de X..., laquelle s'est éteinte, conservant jusqu'au dernier moment sa tête, son intelligence et son esprit, qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une fortune assez considérable. Ses autres^ parents vont, dit-on, attaquer son testament, pour avoir l'argent . Ils ne veulent rien donner à ses vieux domestiques, pas même leur payer leur voyage pour accompagner le corps de leur maîtresse en Normandie. Voilà les façons de faire de notre aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand les classes élevées vivent et se conduisent comme les nôtres, quand les bourgeois sont assez niais pour trouver sublime la politique de M. Thiers, et quand le pays est couvert de sociétés secrètes très actives et très intelligentes, croyez-vous que le contact d'une révolution ne soit pas diablement dangereux ? Yoilà pourquoi je suis pour la paix. Je n'y crois guère cependant, mais je voudrais que nous puissions garder le plus longtemps possible le rôle de spectateur.

Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous vite et prenez bien garde aux soirées froides.

Paria, 31 mai 1866.

Mon cher Panizzi,

Vous me demandez qnand je viendrai vous voir? Ce n*esl pas Tenvie qui me manque, je vous prie de le croire, mais il faut d'abord que je fasse du zèle pour la fin de la session ; ensuite, je me demande souvent, si je suis en état de voyager et si je ne ferais pas mieux d*imiter les animaux malades et de crever tout doucement dans mon trou, au lieu de risquer d'embarrasser mes amis du soin de ma carcasse. Ce serait une grande indiscrétion de vous charger du soin de m'administrer les derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. Il me semble très souvent que le moment approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.

On est ici de plus en plus pacitique, et bien des gens croient qu'une fois le congrès réuni, les chances de guerre diminueront encore, à cause de

fOO LETTRES A H. PANIZZl

la responsabilité qu*assumerait celui qui se reruserait à obéir au vœu exprimé par la majorité. Je ne conçois pas trop, cependant, comment on pourra faire entendre raison à des gens tels que M. de Bismark et M. de Mensdorf. Le plus difficile peut-être sera de faire tenir Garibaldi tranquille. Je regrette bien pour Tltalic qu'elle ait eu recours à de pareils instruments. Il paraît que les moins belliqueux^ parmi les Allemands, sont les Pru^ siens. Dans quelques provinces, notamment sur le Rhin, la landwebr a été scandaleuse, au point de donner de grandes inquiétudes. Ils sont furieux de quitter toutes leurs affaires pour celles de M. de Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres hommes, la révolution serait déjà faite. Hais, avant qu'un Allemand se détermine à faire quelque chose, il lui faut boire tant de verres de bière !

M. Fould, avec qui j'ai dtné samedi, me charge de ses amitiés pour vous. Des Yarannes, que vous avez vu à Biarritz, est nommé officier d*ordonnance de Tempereur, en remplacement de Duperrey, qui commande un bâtiment sur la côte d'Amérique. Vous aurez incessamment la visite de

la duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington a fait des commandes.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-TOus et don- «lez-moi de yos nouvelles, quand le poignet ne vous fait pas trop de mal.

Paris, 6 Jain 1866.

Mon cher Panizzi,

Au sujet des légions romaines, vous trouverez •dans Forcellini, au mot Legio^ un passage de Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marins avait porté les légions de quatre mille hommes à six mille. 11 est certain que l'organisation de Tarmée ^e César n*avait rien de commun avec celle du temps de Polybe ; Marins, probablement, avait tout changé. La légion n'avait plus de troupes légères (vélites, rorarii, etc.), et un certain nombre de passages tendent à prouver que la cohorte «e composait de six cents hommes. Il y a même des inscriptions, mais de Tépoque impériale, où

f02 LETTRES A M. PANIZZI

il est questioa de cohors millenaria. Je ne doute

pas que les légions de César, en entrant dans la

Gaule, ne fussent de six mille hommes au moins, et

je crois même qu'il y avait des surnuméraires

pour remplacer les hommes manquants. Cela

n*empêche pas que, dans le cours des campagnes

de César, on aurait tort de compter les légions i

six mille hommes. Les bataillons modernes sont

de huit cents hommes au mo.ment du départ, et

de cinq cents seulement vers le milieu d^une

campagne.

Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple le plus belliqueux, à en croire la renommée et son histoire. Cela, j'espère, ne Tempéchera pas de se bien battre s'il le faut. On dit que le prince Humbert a dit au prince Napoléon : « Grâce à Dieu, nous pouvons, cette fois, nous passer de vous. » Sur quoi notre cousin aurait répondu: c< Ne dites pas de bêtises. Je voudrais, et pour ritalie, et pour la France, que vous puissiez vous passer de nous ; mais je crains que les Prussiens ne se battent pas, ou ne soient fort battus, et que vous n'ayiez sur le dos plus d'Autrichiens qu*il n'en faut. »

Au reste, il est singulier de voir le même cabinet suivre toujours les mêmes errements. L'Autriche, qui avait d'abord montré plus de sagesse que la Prusse , vient de casser les vitres tout d'un coup ; et ce qui est plus singulier, après avoir refusé de prendre part à la conférence, elle ne se jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. Elle fait exactement ce qu'elle a fait en 1859, lorsqu'elle déclara la guerre^ et que, Tayant déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle se borna à parader sur la rive droite du Tessin pendant quelques jours.

La figure que font les gens d'affaires est des plus longues et des plus tristes. Le bourgeois est aussi très mélancolique et accuse l'empereur de souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au contraire, et l'empereur, étant allé l'autre jour, tout seul, voir je ne sais quel chantier d'ouvriers, a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment Jules Favre et Thiers sont en ce moment de très grands bonapartistes. Il est certain que l'empereur connaît et manie la fibre populaire mieux que personne.

Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune

i04 LETTRES A M. PANIZZI

prêtre, sous-mailre dans un séminaire, confesse un de ses élèves, qui avoue qu*il a péché cinq fois d^une certaine manière. Le cas paraissant grave, il en réfère au supérieur pour savoir quelle pénitence imposer. Le supérieur lui dit qu'il n*y a rien de plus simple, que le coupable dira dix Pater^ huit Credo^ quinze Ave. Le lendemain un autre élève se confesse de trois péchés du même genre. Le confesseur ne pouvant faire une règle de proportion, lui dit de pécher encore deux fois, et de dire ensuite dix Pater, etc., etc.

Adieu, mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri a été envoyée dix minutes après son arrivée cher moi.

Paris, 8 Juin 18C6.

Mon cher Panizzi,

Vous dites que vous comptez pour les affaires dltalie sur Dieu et Napoléon IIL {1 me parait qu'il y en a déjà un qui se prépare. J'ai tout lieu de croire que M. Fould, dont la guerre détruirait tous les plans financiers, a l'intention de se

retirer. Sa retraite veut dire un emprunt; un emprunt veut dire la guerre.

Il y a ici l'aversion la plus profonde pour la guerre, et contre les Prussiens. La question est de savoir si on peut en redonner le goût ?

Adieu; soignez- vous et faites-moi connaître vos derniers projets et surtout les dates.

LXXXY

Paris, 10 Juin 18G6.

Mon cher Panizzi,

On attend toujours le premier coup de canon ; mais ces Allemands n'en finissent point. Je trouve que le plus grand danger est que le roi de Prusse n'entre dans une autre forme de folie, ou qu'il ne meure d'apoplexie, ou que Bismark ne meure. Dans n'importe lequel de ces trois cas, les Prussiens et les Autrichiens s'embrassent comme frères, et vous aurez à endurer seuls le poids de la guerre. On dit que la landwehr montre un si mauvais esprit, qu'il est douteux qu'elle veuille se battre. Quant à nous, nous n'en montrons

guère plus d'envie ; mais il n*est pas impossible que plus tard nous ne changions d'idée. Ma conviction est toujours la même; que Tempereur ne permettra jamais à rAutriche de reprendre le Milanais. Je crois encore qu'il n'aime pas trop la façon dont vous faites la guerre, c'est-à-dire avec des volontaires en blouse rouge commandés par Garibaldi, qui feront beaucoup de politique et ne se battront pas comme des troupes de ligne. Garibaldi écrit à ses amis de Nice qu'il reviendra de Venise pour les réannexer à l'Italie. En un mot, le mouvement italien a beau être très national, il a quelque chose de peu rassurant pour ses voisins et particulièrement pour nous. C'est ce qui vous expliquera le peu de sympathie qu'on a ici pour les belligérants, quels qu'ils soient.

Adieu, mon cher Panizzi ; croyez que, n'importe où, je serai bien content de passer, cette année, quelques semaines avec vous.

LETTRES A H. PÂNIZZl 207

Paris, 25 Juin 1866.

Mon cher Panizzi,

Je suis très en peine de ce qui se passe en Espagne. Cela me parait fort grave, cette Tois. Je crains que la maison de madame de Montijo n*ait reçu quelque éclaboussure, car la bataille a eu lieu à quelques pas de chez elle.

Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne paraissent pas disposés à se presser. Les Prussiens avancent toujours et ont obtenu, sans coup férir, des positions que Frédéric II et Napoléon considéraient comme très importantes. Peut-être que le général Benedek en sait plus long. Je ne suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les Allemands n'ont pas une âme immortelle, je les verrais avec assez de philosophie s'entre-manger comme les chats de Killkenny ; mais, ici, presque tout le monde est Autrichien. L'autre jour, sur le faux bruit d'une victoire des impériaux, le quartier du Luxembourg a été sur le point d'illumi-

ner, ce qui parait avoir fort déplu à Tempereur. C'est, peut-être, parce qu'on lui suppose de la partialité pour M. de Bismark que les étudiantset les petits bourgeois ont des tendances autrichiennes. Semper maledicere de priorCy est la coutume du Parisien/

On dit que l'empereur a renoncé à son voyage en Alsace par le même motif qui empêche d'aller voir une maison qu*on veut acheter, de peur que le propriétaire n'élève trop ses prétentions. Pour moi, je ne crois pas qu'il ait des intentions contre les provinces rhénanes. Elles neveulent pas de nous, et je ne sais trop ce que nous gagnerions de force en les annexant. Cela pourrait devenir une Yénétie pour nous. Est-ii* vrai que Garibaldi soit malade?

Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère bientôt philosopher avec vous, de rébus omnibus et quibusdam aliis, dans Bloomsbury square.

Paris, 28 Juin 1866.

Mon cherPanizziy

Il est fâcheux que le début de la guerre ait été

malheureux ; mais Tarmée italienne, si elle n*a pas

manœuvré très habilement, s*est parfaitement

battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup

d'entrain et d'aplomb, et ont passé très bien par

répreuve qu'on dit toujours pénible du canon. Le

prince Humbert a été encore plus crâne que son

père, et, comme disent nos militaires d'Afrique,

il a fait de la fantasia au milieu de la cavalerie

autrichienne. Je me suis inscrit chez la princesse

Clo tilde. La blessure du prince Amédée ne le

tiendra éloigné de l'armée qu une quinzaine de

jours. Ici, où l'on était fort Autrichien, l'effet a été

bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens»

et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a

été en 1859.

On parle vaguement aujourd'hui d'une défaite n. 14

flO LETTRES A M. PANIZZI

des Prussiens. Je fais tous les jours de la stratégie avec le maréchal Canroberl et le maréchal Vaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek, ni aux Prussiens. Les Allemands sont si profonds, qu*on ne trouve que le creux. II me semble que, jusqu'à présent, les Prussiens ont Tavantage. Ils ont à eux une grande partie de rAllemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres. Quoi qu'il arrive, je crois que bien des princes et des principicules resteront sur le carreau à la paix. Je voudrais être à leur place : on leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront rien à faire.

Je ne crois pas [ que le ministère tory fasse quelque chose de préjudiciable à nos relations avec TAngleterre, ni qu'il se mêle des affaires du continent plus que son prédécesseur. Le coton, dont M. Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner à l'Angleterre son ambition et même son amour-propre. Elle s'efface pour le moment.

Peut-être reprendra- t-elle un jour ses anciennes façons. Ce qu'il y a de certain, c'est que la combinaison Gladstone-Russell n'a pas été heureuse. L'un disait : <( Tout endurer, plutôt que se battre! j»

l'autre disait des injures à tout le inonde. La pire conséquence du changement serait la retraite de lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup d'influence personnellement auprès de l'empereur. Il n'a pas grand amour pour son métier et je doute qu'il veuille rester à Paris avec les nouveaux ministres.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre que Jones vous succède. Attendez-moi pour faire votre final speech. J'espère qu'on vous donnera un dtner et de la soupe à la tortue. Vous savez que je suis désintéressé dans la question.

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