LXXXVIII
Paris, s JuUlet 1866.
Mon cher Panizzi,
On me montre à Tinstant une dépêche télégraphique de Vienne. Les Autrichiens ont été forcés d'abandonner Kônigsgraetz. Us espèrent conserver Prague. Us attribuent les succès des Prussiens aux fusils à aiguille. C'est la répétition de la guerre de Sept ans, lorsque les Prussiens
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avaient inventé la baguette de fer pour leurs fusils et que les Autrichiens n'en avaient que de bois. Ils se plaignent beaucoup de i*armée fédérale, qui n'est pas prête.
Je crains que nous ne soyons retenus au Sénat plus longtemps que je ne comptais. On nous parle aujourd'hui d'un sénatus-consulte très grave, qui serait sur le tapLs. Il s'agirait de remplacer la discussion de l'adresse par la liberté des interpellations au Corps législatif. Cela me parait l'invention la plus déplorable, tout à fait dans le genre de Gribouille, qui saute dans la rivière, de peur de la pluie. Il est vrai que la discussion de l'adresse au Corps législatif est une occasion pour l'opposition de faire du scandale et de mettre sur le tapis toutes les questions générales, auxquelles avec un peu de savoir-faire et d'éloquence, on donne la tournure d'un acte d'accusation conire le gouvernement. Mais, cette année surtout, l'opposition n'a pas eu l'avantage dans la discussion, et tous les gens impartiaux en ont blâmé la longueur, et ont dit que les députés s'amusaient au lieu de faire les affaires du pays.
D'un autre côté, pourquoi l'empereur fait-il un
LETTRES A M. PANIZZT 21S
discours d'ouverture? S'il n'eu faisait pas, il n'y aurait pas d'adresse. Il est assez drôle que le gouvernement veuille parler et ne permette pas qu'on lui réponde. Quant aux interpellations, si elles ne sont pas rendues très difficiles, elles auront bien plus d*inconvénients que l'adresse. Ce sera, à vrai dire, une adresse en permanence, où toutes les questions seront discutées au moment où elles seront brûlantes. Enfin, cela me semble d'autant plus triste, que cela ressemble à une mesure à la Bismark.
Au reste, le sénalus-consultc en question est encore à l'état d'embryon. Je désire bien qu'il ne vienne pas au monde. Gardez cela pour vous.
Le ministère Derby parvient-il à s'arranger?
Comment s'y prendrait-il pour avoir la majorité ?
Adieu, mon cher Pauizzi; portez -vous bien. L'orage que nous avons depuis quelques jours m'empêche de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles.
214 LETTfiES A X. PAKIZZI
Hoo cher Paniizi,
Que dites-vous da Moniteur? Le teo^s on nous vivons est curieux. Mais il va y avoir m diablement entortillé congrès.
On nie contait hier de bonne source des anecdotes curieuses sur Benedek. Son empereur loi écrit très poliment que les vieux militaires étaient surpris qu'il cédât les défilés de la Bohème, qui pouvaient se défendre si facilement, etc. Bencdck répond simplement : « Cela n'entre pas dans mes pions. » Après une des affaires avant Kôoîgsgraets, il a chassé do son ormée un archiduc dont iln'^î* toit pus content.
Tout cela serait très beau, s'il avait gagn* '^ bataille; mais la perdre après cela est par trop ridicule. C'est le même homme qui avait gagné vingt-quatre fois la bataille de Solferino, quand on tirait à poudre, et qui l'a perdue la première fois qu'on a tiré à balles.
Je voudrais bien savoir si ces drôles d'affaires ne changent pas vos projets. Rien encore au sujet du sénatus-consuite dont je vous ai parlé. Après m'étre un peu tftté, je me suis résolu à me conduire en ami, et j'ai écrit à l'impératrice une lettre aussi remarquable par la force des pensées que par l'aménité du style. Je lui rends compte de l'effet produit sur le Sénat par Tannonce de la chose, et je lui dis en douze lignes toutes les raisons contre le changement et contre l'opportunité de le faire. Je n'ai pas reçu de réponse, mais je ne doute pas que ma lettre n'ait été montrée ; c'est ce que je désirais. Dites-moi si vous trouvez que j'ai eu raison. Pour moi, j'ai soulagé ma conscience, et, à mon avis, j'ai rempli le devoir d'ami.
Vous aurez vu que Sa Majesté était allée à Amiens pour voir les cholériques. Je ne suis pas sûr que ce soit très raisonnable, mais c'est beau. Quant à l'arrêter en pareilles occasions, vous savez, comme moi, qu'il n'y faut pas songer; et, si on s'avisait de lui parler de danger, elle s'exposerait encore davantage. '
Il n'y a qu'un cri à Paris : c'est qu'on fasse des
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fusils à aiguille. On en essaye quelques milliers au camp de ChAIons avec une pondre nouvelle, plus extraordinaire que la poudre de perlimpinpin, dont on dit des merveilles.
Adieu^ mon cher Panizzi ; mille compliments et amitiés.
Paris, 7 juillet 1866.
Mon cher Panizzi^
Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de ces prodigieux changements à vue ? La réponse de la Pnisse est venue, à ce qu'il parait, très polie et très affectueuse même. L'armistice est sinon conclu, du moins reconnu de fait. Je ne pense pas que nous ayons des prétentions trop Igrandes. Tout au plus il ne peut être question pour nous que de rectifications territoriales de très peu d'importance. On parlait de Landau et de la vallée de la Sarre. Il me semble qu'il ne s'agit que de considération» militaires pour la sûreté respective des frontières de France et d'Allema-
gne. Cependant Dieu sait ce que les Prussiens peuvent demander, et ce qui peut résulter de leur «nivrement. Ce qui me parait évident, c'est qu'il n*y aura pas de coups de canon cette année.
Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée. Pourquoi n'iriez-vous pas à présent? Venez ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et peutêtre irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien mieux que de m^attendre à Londres. Nous en avons encore pour une semaine au Sénat. Je ne pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15, et je vous trouverais avec le feu au derrière pour partir.
Nous avons un temps abominable : chaleur humide, pluie et froid se succèdent dix fois dans un jour, ce qui me rend très malade. Le choléra est toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas. Un bourg à trois quarts de lieue n'a pas eu un seul cas.
Je suis heureux que vous ayez approuvé ma lettre à l'impératrice. Elle n'y a pas répondu; mais vous aurez vu que le sénatus-consulte no contient aucune des dispositions que je craignais. Tel qu'il est à présent, il est sans impor-
tance; cependant c'est un mauvais symptôme qu'on Tait proposé, et je crains un peu qu*on ne me sache mauvais gré d'avoir le premier dit mon avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a abandonnée. C'est pour moi une raison de voter le sénatus-consulte d'hier, quelque nul qu'il soit, ou plutôt parce qu*il est nul; autrement, j'aurais l'air de bouder.
Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir des parlementaires. Il est désagréable que l'Europe montre pour l'empereur une considération qu'elle n*a jamais accordée à Louis-Philippe ; mais, si on a un peu d'amour pour son pays, on doit être heureux de le savoir délivré de la guerre, et même des occasions de guerre. Ces sortes de sentiments honnêtes ne sont point à l'usage de nos grands hommes, et M. Thiers ne pardonnera pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour médiateur.
Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que devient le Muséum ?
Paris, 11 juillet 1860.
Mon cher Panizzi,
Je ne pourrais partir qu'après le sénatusconsulte, selon toute apparence, après la fin de ia semaine prochaine. Notre sénatus-consulte sera volé probablement en même temps que vous fermerez boutiqtie. Mais à ce voyage d'Italie je vois plus d'une dirficulté grave. La guerre n'est pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt. Sans doute, il est très beau d'être pris pour médiateur; mais, quand on a afiaire à des gens passionnés ou furieuXy on ne fait guère de besogne, et il est plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné dans la querelle, au lieu de l'apaiser.
Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit prince de Reuss, avec des propositions qu'on qualifie d'extravagantes. De l'autre côté, en Italie, on répond à nos propositions en demandant Rome, et en faisant passer le Pô à Cialdini. Il aurait été possible, je crois, d'agir plus poliment. Il y a ici
iSO LETTRES A M. PANIZZI
un Piémonlais, grand ami du roi, qui me dit que Victor-Emmanuel n*a que le choix entre deux partis, à se laisser entraîner par la révolution, ou bien abdiquer. Tout cela ne promet pas un été ni un automne très tranquilles, et je crains que nous ne soyons obligés bientôt de nous mêler d'un duel dont nous avons accepté d*ètre les témoins. On dit que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui j'eusse donné Texclusion. Lorsqu'on fait de pareils choix, on s'expose à bien des embarras.
Ma conclusion est celle-ci : c*est qu'il est absolument impossible, quant à présent, de prendre un parti. Aller en ce moment en Italie, c*est s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous les ennuis d'un temps de guerre et de révolution. Cette dernière objection, au reste, est peut-élre plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer en rien sur vos projets et sur vos décisions. Je suppose que, dans quatre ou cinq jours, on verra l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment. Comme nous ne pouvons agir ni l'un ni l'autre, le mieux est d'attendre.
Adieu, mon cher Panizzi ; je regrette de ne pas
LETTRES A M. PANIZZI 22t
être présent au moment solennel où vous remet* trez les clefs du Brilish Muséum et prendrez congé du gorille.
Paris, 15 juillet 1866.
Mon cher Panizzi,
Uier, contre Tattente générale, mais M. de Bois^y aidant, par un discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du sénatusconsulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps, au lieu de durer trois ou quatre jours comme on Tavait prévu. Il s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury square jeudi ou tout autre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de celte lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas où vous auriez quelque partie de campagne, dtner ou toute autre affaire, le jour ne me fait rien. Ditesmoi par quel train je dois partir ; car vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.
Ici, personne ne s*élonne que Tllalie soit retenue
par son traité avec la Prusse; mais ce qu'on n'aime pas^ c'est que, à Milan, on jette des pierres dans les fenêtres du consul de France ; qu'à Livourne, on ait insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ail maltraité l'équipage d*un bâtiment marchand français. Je ne parle pas des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien ; mais le gouvernement le ménage un peu trop, et finira par s'en trouver mal. Quant à croire que l'empereur veuille garder la Yénélie pour lui, ou môme la vendre, credai Judâeus Apella.
Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se soucient pas de se faire casser les os pour la maison de Hapsbourg, tout sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de rAutriche ; sinon, cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la
Prusse mettait un peu plus de modération dans ses prétentions. J'en doute fort. M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne sache pas que, dans cette affaire, nous demandions rien pour nous, si ce n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en Italie; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui.
J*ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir, que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes, dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que soixante- six ; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich a été sauvé par miracle. Il parait que le prince Charles de Prusse a révélé les talents d'un grand général. Rara avis in terris. Quant à M. de Bismark^ il est mon héros. Il me parait, quoique Allemand, avoir compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le sont. La grande
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affaire, à présent, est de deviner si de toul cela résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel ordre !
Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère! La grande chaleur me fait du bien, et je vais tolérablement.
Saint-Cloud, 12 août 1866.
Mon cher Panizzi,
« Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il sera obligé d'aller dans une auberge, et que je lui saurai gré de me donner la préférence. »
Voilà ce que l'impératrice m'a chargé de vous dire hier.
L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour de Vichy. Comme il est très nerveux et que, depuis le commencement de la guerre, il n'a fait aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour de beau temps le remettra. Mais, au lieu du beau temps, c'est l'impératrice du Mexique qui lui tombe sur les épaules. Elle est venue hier in fiocchi^ à
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Sainl-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance avec Louis-Philippe.
Il parait qu'il y a encore bien des nœuds à raboter dans les affaires d'Allemagne et d'Italie. L'ordre de concentration pour Tarmée de Cial- <lini a été un euphémisme assez habile pour arriver à l'armistice et par suite à la paix. Il me semble que la grande affaire à présent, c'est de remettre de l'ordre dans les finances et dans l'administration. Quelques lieues de territoire de plus ou de moins ne valent pas la peine de se battre, et de risquer son gain.
Les épaules de madame de Montebello sont toujours admirables. Elle a été sensible à votre souvenir et vous en remercie. Elle se promenait un jour au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa béte, qui était en contravention. Madame de Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez : « Ah I monsieur, mais c'est la femme du chien de l'empereur I »
On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais quand j'irai. Ma lettre^ celle dont je vous ai parlé, a fait assez bon efiet, car on m'en a cité un apho-