Pseudonyme qui cachait le nom do M. Libri
990 LETTRES A M. PAUIZZI
tions el de la situation actuelle de rAngleterre. Je Tai donné à lire à la comtesse Téléki, qui en a été très frappée et ne comprend pas qu*un étranger sache et comprenne tant de choses curieuses ; mais le plus remarquable, selon moi, c'est la façon dont tout l'article est fait, disposition, style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans quelque chose de supérieur. Je regrette qu'au lieu de s'occuper de mathématiques el surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à faire du journalisme.
Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une fort jolie petite maison à vous, rue du Fauboui^- Saint-Honoré, que M. Fould avait fait construire pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse sur la rue, dont j'espère que vous n'abuserez pas.
Adieu, mon cher Panizzi; nous avons depuis quelques jours un temps d'hiver qui me désespère. Je voudrais bien que, pour votre arrivée ici, vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas entendu parler de M. Gladstone, qu'on attendait à Paris ces jours-ci.
LETTRES A M. PANIZZJ t9l
Paris, 24 mai IS'IT.
Mon cherPanizzi,
Il me semble, au sujet de votre logement à Paris, qu'il ne serait pas très convenable de ne pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où avez-vous pris que ce fût une maison entière ? C'est un petit appartement de garçon que M. Fould avait fait faire, comme je vous Tai déjà dit, avant que son fils fût marié, et qui est juste ce qu'il faut pour un personnage de votre poids. Il y a une entrée particulière sur la rue, pour introduire en secret les concubines, M. Fould compte sur vous, et vous auriez tort, je crois, de vous excuser.
Le prince impérial va bien. Il est établi à Saint-Cloud, ce qui vaut bien mieux pour lui que la vie de Paris et des Tuileries.
Que dites-vous du voyage du sultan à Paris ?
Cola a l'air d'un opéra-comique. Je pense que
t92 LETTRES A M. PANIZZI
tous ces grands personnages viennent voir mademoiselle Tbérésa et mademoiselle Henken.
Ces dames font de très brillantes affaires et ont augmenté leurs prix, comme les bouchers ; elles vendent comme eux de la viande fraîche, ou soi-disant telle.
Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un temps exécrable. 11 fait plus froid que le pire jour de janvier à Cannes. On nous dit à Tinstitut, que c'est une année exceptionnelle, comme il y en a deux par siècle, revenant à un intervalle régulier, et que c'est 1816 qui revient en 1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois pareille misère. Je vois, comme consolation, qu'il a neigé deux jours de suite à Londres.
Paris. M jain 1861.
Mon cher Panizzi,
J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très fatiguées de leurs corvées passées et se préparant aux corvées à venir, monsieur souffrant
de rhumatismes, madame d'un gros rhume, assez bien Tun et l'autre cependant. Ils m'ont demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement et court comme une personne naturelle.
Je vous engage à lire, dans le Moniteur d'aujourd'hui, le discours de Sainte-Beuve au Sénat. Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus d'esprit ; mais il a sacrifié le fond à la forme et a dit tout ce qu'il fallait pour rendre impossible le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront les cléricaux ?
Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque chose du grand concile qu'ils font à Rome ?
Paris, 80 Jain 1867.
Mon cher Panizzi,
Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le
préfet de la Seine a invité le roi des Belges à
diner avec le conseil municipal. Il a pris sans
açon le bras de la reine, et, se tournant vers le
roi : « Roi des Belges, donnez le bras à madame Haussmann. »
Je suis mieux de santé, mais non pas assez bien cependant pour entreprendre le voyage de Londres, et, quoique nous soyons très amis, je ne voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse, si je venais à la laisser dans Bloomsbury square; d'ailleurs, on m'a violemment pressé d'aller à Biarritz. Je m'en suis défendu et m'en défendrai tant que je pourrai ; mais vous comprendrez qu'il serait assez mal à moi de refuser, et d'aller autre part. Si dans cette affaire je n'avais qu'à suivre mon goût à moi, je partirais dès demain sans voir même le sultan ; mais il faut faire son métier de courtisan.
Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou quatre jours. Elle est logée avenue Montaigne; la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore occupant les maisons de sa fille. Elle va très bien et il me semble qu*ii y a un peu d'amélioration à ses yeux.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez*vous bien e( tenez-vous en joie jusqu'à l'automne.
LETTRES A M. PANIZZl 195
Paris, 5 juillet 1867.
Mon cher Panizzi,
Maximilien a eu le sort de bien des aventunei*s. Il est une des victimes de notre saint-père le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille. Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on fasse, une partie de la responsabilité retombe sur nous. Hier, on disait (mais heureusement sans qu'on pût dire de quelle source) que les Mexicains avaient assassiné notre ministre à Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras nouveaux. Ce serait un cas comme celui du consul pris par le roi Théodoros d'Abyssinie. Il n'y a que les Yankees et le Lynch Law qui puissent venir à bout des Mexicains. C'est une race tellement pourrie, qu'il n'y a plus d'espoir de la régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque chose du pays. Je crains bien qu'on en soit venu en Espagne à une situation presque aussi
296 LETTRES A M. PAMIZZI
mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver que la gangrène est partout.
AdieUy mon cher Panizzi. Le sultan a eu une peur bleue dans le chemin de fer. Il disait d'arrêter, il voulait descendre, il a crié et pleuré en faisant ses trente lieues à Theure. Il est fort poli ici, et dit des choses aimables à tout le monde, ou bien Fuad Pacha les lui fait dire.
Paris, 1 1 JuUlet 1867.
Mon cher Panizzi,
Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette misérable querelle de Sainte-Beuve avec M. Lacaze au Sénat. Cela s'envenime tous les jours. On vient de mettre à la porte les élèves de TÉcole normale qui étaient allés complimenter en c(H*ps Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des journaux rÉcole de droit et TÉcole de médecine vont faire une démonstration du même genre. Pour augmenter les embarras du ministre de Tinstruction
publique, son fils est allé hier souffleter un journaliste, ce qui est une sacro-sainte personne aujourd'hui. Tout est, dans ce temps-ci, à la débandade, faute de commandement.
On a présenté au Corps législatif une loi sur le droit de réunion qui ne peut être discutée cette année faute de temps matériel. Voilà que les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer combien cette loi est utile et bonne, demandent à se réunir pour célébrer le 14 juillet, c'est-à-dire Tanniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui connaissez le bon sens et la tranquillité de nos ouvriers, pensez -vous que pareille réunion se passerait aussi paisiblement que celle de Hyde-Park le mois dernier ? Ce sont de bien mauvais symptômes et le ton des journaux de l'opposition vous montrera quels sont leurs projets ou leurs espérances.
Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche à Paris n'aura pas lieu, et je ne crois pas qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera pour nous.
Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va
passer quatre jours en très graad parliculier avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un jour à Londres. Elte est incognito , mais vous ne ferez pas mal de vous inscrire, si elle vient dans vos parages. Ceci entre nous.
Paris, 19 Juillet 1867.
Mon cher Panizzi,
Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice va passer quelques jours en tète-à-tète avec la reine. Il est évident qu'elle aura au moins une de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je vous le manderai aussitôt. Il me paraît improbable qu'elle aille en Angleterre sans s'arrêter au moins un jour à Londres pour se reposer un peu de ses fatigues de maîtresse de maison.
Lorsque vous verrez M. Lowe, faites -lui mes compliments de son dernier discours, qui ressemble un peu aux prédictions de Jérémie, mais qui me semble un modèle du véritable style par-
lementaire. Ce style disparaîtra comme beaucoup d'autres bonnes choses sous Timiption des mauvaises manières américaines qu'il a prédites, et ce sera grand dommage.
On dit que la session finira la semaine prochaine, pour recommencer au mois de novembre et discuter la loi de la presse, des réunions, etc. Je crois que je me priverai d'y assister si je vis assez pour aller à Cannes.
Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre ministre à Mexico, M. Dano, a élé fusillé par Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver.Je ne sais si c'est le cas d'apphquer l'axiome espagnol, siempre lopeor es cterto.
Paris, 36 Juillet 1867.
Mon cher Panizzi,
Il parait que le tète-à-tête d'Osbome a été des plus intimes. On m'a dit que Sa Majesté n'allait pas è Londres, donc vous n'avez eu rien à faire.
Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et
300 LETTRES A M. PANIZZl
(le ministres, il y a toujours une inquiétude vague, mais dont Teffet est très réel. On dit qu'il y a ici des capitaux énormes, et personne ne veut faire de placement même à quelques mois. Personne ne peut dire de quoi il a peur, mais tout le monde a peur. Nous sommes, en efîet, dans la plus étrange de toutes les situations, ayant les inconvénients du système parlementaire sans en avoir la solidité ; les inconvénients de Tabsolutisme et même ceux de la liberté.
Au milieu de tout cela^ Tempereur continue à être très populaire, et par exemple, toutes les fois qu'il vient à rËxpositiop, il a une espèce d'ovation de la part des ouvriers qui nomment Pelletan et Jules Favre. J'ai peur que cela ne lui monte la tête et ne l'empêche de voir le danger très réel de la situation. On attend l'impératrice demain soir. La princesse de *** est ici scandalisant tout le monde par ses façons de faire. Elle donne des rendez-vous et n'y vient pas; elle rit, elle pleure, elle gronde, elle a des accèi de colère et de larmes. Je la trouve extrêmement jolie et d'une blancheur de peau qui promet beaucoup.
Adieu, mon cherPanizzi. Lisez, dans la Revue
LETTRES A M. PAMZZl 301
des Deux Mondes, le deuxième article signé « Collin ))y sur les associations ouvrières. Il y a aussiy dans la même revue du 15 de ce mois, une réponse de M. d'Haussonviile au prince Napoléon, très pénible, ce me semble, pour Son Altesse.
CXXYIII
Paris, 7 août 1867.
Mon cher Panizzi,
Le prince impérial est revenu de Lucbon en très bonne santé, sans la moindre trace de sa maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante ces jours passés. Elle va mieux à présent.
Avez-vous lu la lettre de mon confrère Févêque d*Orléans sur les aiïaires de Rome et d'Italie ?
Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de Sartiges, notre ambassadeur à Rome, qui vient d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi), dit que le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense qu'il dépassera les annos Pétri, Est-il vrai que Nigra ne reviendra pas à Paris ? J'en serais
ses LETTRES A M. PAXIZZI
fâché pour ma part, et je crois qu'on aurait tort de le changer.
Je suis de votre avis au sujet de Tarticle de la Revue signé Collin. Il est inférieur au premier, mais cependant toujours très remarquable. Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet pas poires molles pour l'avenir. Ce qui m'étonne, c'est que le gouvernement britannique, si prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession aux radicaux, le moment où ils sont le plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces que l'on ne se repente bientôt de n'avoir pas risqué la bataille. Le pis, c'est que cela ne dispense pas de la livrer, et, quand on s'y résout à la fin, on la perd. Ce diable de système américain nous envahit tous les jours. Je crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés trop tard. Le bon temps est passé et nous aurons (les couleuvres à avaler.
Je n'aime pas ce voyage de Saltzbourg, qui est malheureusement décidé. Je cherche en vain le bon côté et je ne vois que les inconvénients qui me semblent des plus gros. On commence à dire ((u'au retour ils ramèneront à Paris François-
Joseph et l'impératrice. On les dit très médiocres Tun et Tautre, détestant au fond du cœur M. de Beust et prêts à le planter là à la première occasion.
Les Grote ont passé par ici, à ce que j*ai appris, mais je suis tout à fait ruiné dans leur esprit, depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit sur Socrate ce que les professeurs allemands ont inventé longtemps après. Madame ne m'a pas pardonné non plus d'avoir estimé douze francs un Titien qu'elle a payé douze mille francs.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez- vous le mieux que vous pourrez.
Paris^ 31 août 1867-
Mon cher Panizzi,
Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal, mais n'ayant jamais de sécurité. On m'a conseillé des capsules d^cssence de térébenthine. Elles me réussissent assez bien. Pourvu que cela dure I C'est ce que disait Arlequin, à la hauteur
804 LETTHES A M. PANIZZI
(l'un troisième étage, en tombant d'un cinquième.
Si j'en crois les cancans et les journaux, Fentrevue de Saitzbourg tournerait à la pastorale. Les malins ont peur de la dernière lettre adressée au ministre de Tintérieur au sujet des chemins vicinaux. Ils disent qu'on veut donner le change et faire croire à la paix. On voit tout dans tout, avec un peu de bonne volonté.
11 y avait, dans la Revue des Deux Mondes du 1" août, un assez bon article sur Tétat de TAllemagne qu'on attribue au comte de Paris.
L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. Sïl est réellement de lui, il est plus fort quaucun de ses oncles ; mais cela ne m'empêche pas de trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier des articles pour le plus grand divertissement des oisifs. Je crois que si, au i"' siècle, l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait eu plus beau jeu à tenter Noire-Seigneur.
J'ai diné hier chez la comtesse de Montijo, que j'ai trouvée assez bien portante. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa fille, autrement que par les journaux. 11 m'a semblé
LETTIIES A M. PANIZZI 305
qu'elle était assez inquiète des mouvements qui ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore grand'chose, mais dans une maison d'amadou une étincelle peut faire de grands ravages.
Adieu, mon cher Panizzi. Que dites- vous de {incendie du Saint-Piet^re Martyr a Venise?
Il me semble que, danstoute l'Europe, on devrait retirer des églises les tableaux de maîtres. 11 n'y a pas de pires conservateurs que les prêtres, et cependant ils veulent tout avoir.
Paris, 2 septembre 1807.
Mon cher Panizzi,
La chaleur tout à fait tropicale que nous avons
depuis trois semaines m'a fait du bien. Je suis
donc, pour le présent, dans un état assez tolé-
rable. J'ai cependant, surtout le soir, de petits
accès de suffocation, mais pas trop douloureux.
En somme, je suis bien mieux que lorsque vous
m*avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup, n. 20
306 LETTRES A M. PAMIZZI
On m'a oOert de me mènera Biarrilz; mais cette même • prudence m*a fait refuser, ce qui. je crois, n*a pas augmenté mon crédit. Je suis comme les chats malades, je me fourre dans un coin et n'en sors pas ; d'ailleurs, je ne me sens pas d'humeur assez joviale pour les mocedades ! de Biarrilz. J'attendrai donc ici les approches de l'hiver et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où j'espère bien vous voir.
Yiollet-Leduc, qui a accompagné Leurs Majestés dans leur voyage à Lille, Dunkerque, Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enthousiasme ou plutôt frénésie pareille. Les points noirs^ qui ont fait mauvais effet à Paris, ont été pris pour une marque de franchise. Je les traduis également de cette manière. Mon impression est à la paix. Il est vrai que l'Europe est toute pleine de poudre et qu'il suffirait d'une étincelle pour tout mettre en feu ; mais c'est justement ce qui me rassure. Chacun peut voir très clairement ce qu'il a à perdre, et très confusément ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le joueur le plus hardi, soit M. de Bismark, hésiterait.
LETTRES A M. PAMIZZI 307
Lisez dans la Revue des Deux Mondes ur article assez intéressant (1" septembre), d'un Polonais nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A part les exagérations d'émigré, qu'il faut écarter, il y a là un aperçu curieux de la situation de l'Europe orientale. Je me rappelle mon standing joke âvec lord Palmerston, qui n'admettait pas la question d'Orient. Elle s'est rapprochée et n'est plus maintenant à Constantinople.
Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance de Pascal, découverte par M. Chasies de l'Académie des sciences, d'où résulterait qu'il ourait découvert avant Newton les lois de l'attraction. Cela fait grand bruit. Pour moi, je ne doute pas un instant que ce ne soit l'œuvre d'un faussaire. Il suffit de lire trois lignes pour s'apercevoir que ce ne peut être le style de Pascal. On y trouve des mots comme mystification, qui ne datent que du xix* siècle. D'ailleurs, la chose ne manque pas d'une certaine habileté et prouve des connaissances scientifiques peu communes. M. Chasles, le propriétaire des autographes, est, à ce qu'il parait; à l'abri de toutsoupçon. Beaucoup de gens prétendent que cela vient de
30H LETTIIKS A M. PAMZZI
Libri. Jy n*cn crois rien, mais comme M. Chastes ne veut pas dire de qui il tient ces papiers, cela laisse libre cours à toutes les médisances.
Paris est absolument \ide de Parisiens; mais les étrangers et les vilains étrangers y abondent. C'est très ennuyeux ; mais je passe mon temps assez doucement néanmoins, vivant en complèti^ solitude.
AdieUy mon cher Panizzi. Ya-t-on really tndtf faire la guerre au roi d'Abyssinie? Cela me semble si peu anglais^ que j'en doute encore, pourtant un officier de mes amis me dit qu*il espère être attaché comme volontaire à l'étatmajor anglais.
Paris, 13 septembre 18C7.
Mon cher Panizzi,
Je n'assisterai pas à la discussion des lois sur la presse et sur l'organisation de l'armée. Lorsqifon lit les journaux, on se demande ce que signifie une loi sur la presse. Jamais sous Louis-
LETTRES A M. PANlZZt 30«J
Philippe on n'a eu plus de liberté, et il Tant l'ajouter, jamais on n'en a plus abusé. Quant à la loi sur Tannée^ je crains qu'elle ne passe qu'avec <les inodiGcaiions qui la rendront mauvaise. J'ai lieu de croire que l'inventeur de toutes cesbellos choses s'en mord les doigls à présent; mais il n'est pas de ceux qui fassent leur profit du pioverbe : Look before y ou leap.
Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il propose? Il est impossible d'être plus fou ni plus bêle. J'espère que ce dernier fiasco l'obligera à se tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à Londres faire de la propagande antjpapisle. Je doute quïl soit reçu comme la première fois.
Tout parait terminé en Espagne. La morale de la chose, c'est que, tant que l'armée sera fidèle, Prim ne pourra rien faire ; mais Narvaez est bien» vieux et l'innocente Isabelle bien folle.
Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre des affaires d'Orient ? Cela prend rapidement les proportions d'une question européenne. Les journaux russes sont des plus belliqueux. Ils demandent la Gallicie et la Bulgarie pour commencer.
Paris, Î7 septembre 18C7.
Mon cherPanizzi,
J'espère que vous êtes rentré à Londres en bonne sanlc après vos courses dans le Nord. Si vous n'avez pas é(é plus favorisé que nous par le temps, je vous plains. Voici Thiver qui s'avance à grands lias. On voit toute sorte d'oiseaux qui s'envolent vers le sud et les astrologues nous prédisent un hiver rigoureux.
J'ai Tait une expédition à la campagne chez mon cousin, qui a un cottage à une douzaine de lieues de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et cela ^ne m'a pas trop bien réussi. J'ai trouvé que, après tout, lair de Paris est encore plus respirable que celui de la Brie. Pourtant, je ne suis pas trop mal, considérant le temps et les circonstances aggravantes. Mais j'ai une nonvelle et sérieuse préoccupation : mes yeux m*inquiètent. J'ai envie cl peur de consulter Liebreich, et, d'un autre côté, si je perds la vue, que diable deviendrai-jc?
Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, et je crois qu'il a fail tout ce qui lui était possible de faire, en temps de révolution, avec cet enfant terrible trop bête pour sentir combien il est criminel. Après le congrès de Genève, il n'y avait plus qu'une sottise à faire, il ne Ta pas manquée.
J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde se porte très bien, et le prince impérial, qu'on avait fait malade, est à merveille. Il parait qu'on vit fort retiré. Le temps est assez mauvais, ce qui me fait croire qu'on reviendra bientôt.
M. Fould, qui avait écrit de Tarbesà l'empereur^ en a reçu une lettre dont il est très content, c'està-dire qu'elle est des plus pacifiques et tout à fait à l'unisson des discours d'Amiens.
Tout le monde cependant ici croit à la guerre ; mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi. 11 me semble que, après l'évacuation de Luxembourg, nous n'avons pas de sujet de querelle avec la Prusse. Lui faire la guerre pour avoir gagné la bataille de Sadowa serait par trop absurde, et la conséquence inévitable serait de mettre toute l'Allemagne contre nous. D'un autre côté, je ne
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puis croire que M. de Bismark, qui est un homme de sens, et qui a fort h faire, essaye pour la seconde fois de jouer un va-lout en nous provoquant.
Après avoir prêclié le respect des nalionalilés, nous ne pouvons honnêtement nous opposer à ce que l*Allemagne s'unifie, comme Tltalie. Il y a grande apparence que cette unification suscitera beaucoup d'embarras à la Prusse, qui, après avoir excité les passions révolutionnaires, cherche maintenant à les comprimer, et qui bientôt soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que les chances seraient en notre faveur. Jusque-là, je crois la guerre impossible, je dis entre la Prusse et nous, car, du côté de TOrient, il peut arriver telle chose qui amène une grande conflagration.
Adieu, mon cher I\anizzi ; mille compliments et amitiés.
LKTTRES A H. PANIZZI 313
Paris, 9 octobre 1807.
Mon cher Panizzi,
Rien ne faisait présager la mort de M. Foiild, qui semblait avoir une santé excellente, et qui^ depuis sa retraite, avait repris des forces et menait la vie la plus saine et la plus aciive. Je ne sais rien encore sur la cause de sa mort. Son médecin, M. Arnal, était venu passer quelques jours à TarbeSy non pas pour lui donner des soins, mais pour respirer lui-même Tair des montagnes. Il Tavait quitté en bonne santé le malin même. Berger, qui était revenu de Tarbes la semaine passée, me disait, samedi dernier, qu'il n*avait jamais vu M. Fould plus gai ni mieux portant.
Je pense que Tempereur Taura vivement regretté, d'autant plus qu'il a quelques petits reproches à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est devenu le conseil privé, qui, en cas de régence, serait le gouvernement, on est effrayé. M. Fould
314 LETTBES A M. PANIZZI
clait le dernier sur lequel on pût compter comme intelligence et dévouement.
Cette mort a produit ici une grande sensation et ajoute encore à la tristesse générale. Les funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je crois ; probablement alors la cour sera de retour à Paris. On dit qu'il Uni mauvais temps h Biarritz et qu^on y vit de la manière la plus re* tirée.
Malgré le premier fiasco de Garibaldi, il ne me semble pas que les alTaires du pape soient en bon état. M. Rutazzi aura t-il la force de s'opposer à rinvasion ? Sera-t-il soutenu? Tout cela est fort douteux. On dit^ et je tiens le fait d une assez bonne autorité, qu'on cherche en ce moment à persuader au pape qu'il vaudrait mieux, pour lui comme pour Tltalie, permettre que les troupes italiennes occupassent les provinces qui lui restent et qu'il se bornât à conserver Rome. II faut convenir qu'il est difficile et surtout très dispendieux d'entretenir un cordon très élendu dans un pays de montagnes, où il est impossible de garder tous les sentiers, tandis que garder Rome même serait chose assez
aisée. Je ne serais pas surpris qu'ici on donnât les mains à cet arrangement; mais, du côté du pape, on ne peut attendre que de Topiniâtreté. Il a du courage, du penchant même pour le martyre ; mais de sens commun, pas Tombre. C'est une tête aussi creuse que celle de Garibaldi.
Adieu, mon cher Panizzi. J*espère que vous pensez à Cannes pour cet hiver. Tous les astrologues prédisent qu'il sera rigoureux.
Paris, 15 octobre 18G7.
Mon cher Panizzi,
Je suis allé hier à l'enterrement de noire pauvre ami, qui était un des plus vraiment lugubres
que j'aie vus, malgré la pompe que les ministres ont voulu déployer h son occasion.
Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les médecins ne me paraissent pas mieux instruits. Il s'est plaint d'un peu de malaise avant le diner, et s'est couché vers cinq
3iG LKTTRES A II. PANIZZI
heures. Il a pris un bouillon et Tunié un cigare et s'est arrangé pour dormir en disant à son valet de chambre de n'entrer que lorsqu'il sonnerait. A sopt heures est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa chambre, a cru qu'il dormait et a déposé la dépèche sur sa table de nuit, sans faire de bruit. Une heure et demie après, on est rentré. Il était exactement dans la même position, mort et déjà Troid. C'est la mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longtemps auparavant.
On est inquiet des affaires de Rome. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir un cordon de soixante-quinze lieues qui ne puisse être traversé quelque part, et demande à faire occuper les provinces encore papales^ de façon à n'avoir que la banlieue h garder. Ici, c'est un déchaînement furieux contre le gouvernement italien, qu'on accuse de manque de foi. Je le crois plus coupable de faiblesse que de manque de foi; mais la conduite qu'on tient avec Gari* baldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de se moquer des lois et des traités, il serait
LETTRES A M. PAMZZl 317
plus simple de le faire dictalcur. On croit que, s*il n*y a pas d'insurrection à Rome^ les choses peuvent encore s'arranger.
Vous ai-je dit le mot du prince à Saint- Jean de Luz ? Leur canot, par une nuit très obscure (un prêtre était à bord), a donné contre un rocher. La nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant, tomber et se fracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés u la mer, ayant de Teou jusqu*aux aisselles et par-dessus la tête, quand la \ague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé jusqu'aux os. Limpératrice lui criait : « N'aie pas peur, Louis. » 11 a répondu : « Je m'appelle Napoléon. » Cela m'a été conté par deux témoins, Brissac et M. de la Vallelte.
Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver s'annonce mal.
CXXXY
Paris, 35 octobre I8G7.
Mon cher Panizzi, Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour
faire ma cour. J'ai trouvé l'empereur engraissé et très bien portant. Le prince impérial est très hâlé ; mais il court à présent comme s'il n'avait jamais été malade. L'empereur et rimpératrice m'ont parlé de M. Fould avec beaucoup de sensibilité et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils ont fuite. Mais on s'aperçoit toujours trop tard de l'utilité de certaines personnes.
L'empereur d'Autriche a été fort bien reçu; on dit qu il commence à apprécier M. de Beusl. Sa lettre a la municipalité de Vienne et sa réponse aux évéques sont bonnes.
Les affaires d'Italie causent ici beaucoup d'ercitement. On les croit finies ; j'en doute. C'est un cas dont on dirait en Corse : 5f vuol la scaglia. La scaglia, vous l'ignorez peut-êlre, est Tantique pierre à fusil des temps héroïques. Il est déplorable que deux vieux imbéciles, aussi têtus l'un que l'autre, menacent la paix du monde. Je n'y vois qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble dans une île déserte et de les y laisser jusqu'à ce que l'un ait converti l'autre. On accuse Ratazzi de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible et impuissant. Mais comment se fait-il que dans
un pays où l'on n'a pas l'habiiude de se payer de mots comme en France, tes phrases de Garibaldi el de Mazzîni produisent tant d*effet. Words, words, words! comme dit Hamlet.
Adieu, mon cher Panizzi ; je suis assez souffrant depuis quelques jours, bien quele temps soit assez beau et pas Troid.
Cannes, 38 novembre 18C7.
Mon cher Panizzi,
Je suis Taché de vous savoir souffrant de rhumalismes et mélancolique par-dessus le marché. La politique, sans doute, n'est pas de nature à rendre fort gai; mais il faut laisser r^^e^ delirare et se consoler en les sifflant.
Il y a ici un grand nombre d'Anglais et un plus grand encore d'Anglaises. On nous dit que lady Palmerston ne viendra pas et que sa petite fille est hors d'état de faire le voyage. Nous avons ici lady Houghton ; mais je ne l'ai pas encore vue. Son mari, à ce que je vois, tient de
ZiO LETTRES A M. PANIZZI
mauvais propos sur rexpédition (rAbyssiiiie.
Quel est' le Napier qui la commande? et qu'estil au William Napier que j*ai connu, Tauteurde la Guêtre de la Pe'nimule? Je désire fort qu'il réussisse; mais je ne voudrais pas être dans la peau du consul anglais et des colleclionneurs de plantes et d*insectes que le roi Théodore tient en prison.
Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu â Manchester. Il parait qu'on a mal pendu ; mais, si on avait cédé et fait grâce après les processions et le tapage fait au Ilome-Office, il n'y avait plus qu'à mettre la clef sous la porte. Je suis porté à croire que la leçon profilera, et elle était bien nécessaire.
Je suppose qu'on a dit aujourd'hui bien des bêtises au Sénat sur les affaires d'Italie et que mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il faut pour être canonisé. C'est une raison de plus pour me réjouir de n'être pas h Paris. Je ne sais pas si les interpellations seront admises au Corps législatif; mais, a la contradiction près, croyez qu'on y tiendra le même langage, et que la majorité sera beaucoup plus papaline que le
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gouvernement. C^est, au fond, Fopinion de la grande majorité, et les opposants sont pour la plupart pires que les papalins. Grâce à la polémique des journaux, il n'y a que deux partis : cléricaux ou fénians. Lorsqu'on veut naviguer entre Charybde et Scylla, on a tout le monde contre soi.
Adieu, mon cher Panizzi ; tâchez de vous guérir et tenez pour certain que vous y réussirez plutôt ici que dans Bloomsbury square.
Cannes, 16 dicembre 1867.
Mon cher Panizzi,
Je vous trouve courageux d'accepter ^ en ce moment ce qu'on vous offre. Je crois que je vous conseillais d'accepter la première fois. Aujour-
1. On se rappelle que, quelques années auparatant, les fonctions de sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement itaUen, et qu*il avait alors cru devoir décliner cet honneur. Mais Toffre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination et fut nommé au Sénat le 13 mars 1868. II. 21
Bit LETTRES A M. PANIZZI
d'bùî, il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé à refuser, raisons dont, à mon avis, vous vous exagériez Timportancv. Il y a de plus la très grande probabilité que vous ne pourrez pas être ulile au point où les choses sont arrivées. Mais la seule objection valable, ce me semble, c'est que vos habitudes anglaises et votre respect des lois vous feront faire énormément de mauvais sang, au milieu de gens en révolution. Si vous étiez plus jeune, je vous dirais : Luttez ! A présent que vous avez fait vos preuves en matière de lutle, et que vous avez gagné otium cum dignitate,']^ vous vois avec peine descendre dans Tarène. Je ne 'sais ce que Tavenir nous réserve. Pour ma part, je le vois fort sombre. Le combat s'engage entre deux engeances que je déteste également, les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les folies des premiers qui ont donné tant de puissance aux seconds^ puissance probablement éphémère, mais à laquelle succédera Tanarchie la plus terrible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne vois nulle part de tètes politiques pour diriger les honnêtes gens. Nos Chambres sont arrivées à un état de surexcitation incroyable, et entraînent
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le gouvernement. Nigra avait bien raison de dire que Tempereur était le seul ami qu'eût Tltalie en France. Garibaldi et la majorité se mettent à la traverse de ses desseins.
Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai renconli*é hier lord et lady Elclio, avec une très jolie fille à eux. Je Tai trouvé très alarmé de ce qui se passe en Angleterre et des progrès que la démocratie y fait. Le fénianisme n'est pas une plaisanterie. Je vois dans mon journal que ces messieurs ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité de gens pour délivrer un des leurs de la prison de Clerkenwell. Le ton des journaux irlandais, les processions funèbres et les excitations à l'assassinat sont des choses nouvelles en Angleterre. Espérons que cela ne s'acclimatera pas.
Lorsque \ous verrez lady Palmerston, veuillez trouver moyeu de me rappeler à son souvenir et de lui faire mes compliments de condoléance.
Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un jour I Mais le reste du monde était alors gelé. Ici, cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes et à moi. Je suis toujours fort souffreteux.
Adieu, mon cher Panizzî ; portez-vous bien. A
bieiiiôt; j^espère; car vous ne pouvez pas ne pa» vous arrêter ici en allant à Florence ^.
CXXXVUI
Cannes, 8 mars I8€S»
Mon cher Panizzi,
On me parle (Kun remède étrange, qui a guéri un de mes amis. Il s^agit de bains d'air comprimé qu'on donne à Montpellier. Mon ami m'assure qu*après une douzaine d'heures passées sous une cloche, où Ton comprime Tair, il s'était trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème qui allait Tobliger à quitter son métier d'avocat, et qui lui faisait souffrir toutes les misères imaginables. Je pense faire Texpérience ce printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie, vous aurez une très belle bibliothèque, celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux et une admirable cuisine, outre un assez beau pays.
I. M. Panizzi fut à ce moment gravement malade à Londres, et la correspondance resta interrompue Jusqu^en mars 1868.
J'ai la douleur de vous devoir quatorze shillings. Si vous ne venez pas en France celte année, indiquez-moi comment vous rembourser ; autrement, si ta cloche à air comprimé ne fait pas son office, je crains fort de mourir votre débiteur. J'ai envie, pour m'acquitter, de vous léguer les ouvrages de dévotion que je possède.
Adieu, mon cher Panizzi. Edouard Fould est venu passer quelques jours avec nous pendant les vacances de la Chambre. J'attendais Du Sommerard; mais il est malade des suites de rExposition. Je tâcherai de passer ici le reste du mois ; mais cela dépend un peu de ce que décidera Jupiter.
Cannes, 10 mars 1868.
Mon cher Panizzi,
Vous avez accepté dans le moment où vous le deviez. L'important, c'est qu vous n'eusiez de votre chaise curulc que de la façon dont j'use de la mienne, lorsque votre santé vous
le permettra. M. d'Azeglio m'avait déjà annoncé votre nomination, et elle a été publiée dans un journal français. Je suis sûr qu'elle sera approuvée par tout le monde, de l'autre côté de la Manche comme de celui-ci.
Je ne sais si vous suivez les débats de nos Chambres. Le gouvernement donne des verges pour se faire fouetter a des gens qui les prennent avidement, de la plus mauvaise grâce du monde et sans dire merci.
Sauf un petit mouvement républicano-Iégilimiste à Toulouse, la loi sur le recrutement de l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci avec une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en est de même partout et que la bosse belliqueuse des Gaulois n'est pas renfoncée; mais il n'est pas question de guerre encore, et j'espère même qu'il n'en sera plus question, me vivo. Les affaires européennes sont beaucoup moins brouillées qu'on ne le craignait, et la Russie même parait rentrer ses cornes pour quelque temps. C'est que chacun a fort à faire chez soi.
On m'a conté aujourd'hui une assez bonne histoire de mistress Norton et de lord SufToIk. Elle
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voulait lui Taire acheter je ne sais quoi, dans une vente de charité. Il s*excusait, disant que cela coûtait trop cher. Don't you know I am ihe prodigal son. — iVo, / thought yoii were the fat calf.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et passez votre temps le plus innocemment que vous pourrez.
Cannes, 4 avril 1868.
Mon cher Panizzi,
Comment vous traite le printemps ? Et d*abord avez-vous un printemps ? On me dit des choses épouvantables du temps que vous avez dans le Nord. C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à présent, et je ne m'en trouve pas plus mal. Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je balance, incertain entre retourner à Paris, ou bien aller à Montpellier ou à Lyon essayer de l'air comprimé, bien que je n'en attende guère un bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris,
je serai obligé d*atier plus tard à Montpellier ; mais au moins j'aurai rempli mes devoirs sénatoriaux, et j'élouiTerai avec une bonne conscience. Je ne sais pas trop si c'est une grande conso* lation.
Je lis avec intérêt la discussion du Parlement. M. Gladstone et lord Stanley sont d'babiles ora* leurs. Il me semble que l'un et l'autre, selon l'habitude parlementaire, sont parfaitement à côté de la question. Tout est fiction dans le système constitutionnel, et on fera un jour une histoire assez curieuse des questions qui ont été traitées dans ce monde sans qu'on en parlât. Au reste, qui est-ce qu'on trompe ? comme dit Basile. Tout le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me parait certain, c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut pas grand'chose à présent. Mais la concession inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être jamais satisfaits.
Je suis frappé de voir avec quelle rapidité le vieil édifice anglais se démolit. Le premier indice que j'ai remarqué fut lorsqu'on permit d'aller en bottes à l'Opéra. Il en est de même partout en
Europe, voire de l'autre côté de TAtlantique. La fameuse constitution américaine s'en va à tous les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a été qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices du même genre.
Ici, les petites explosions républicaines de Toulouse et de Bordeaux ont montré que le parti rouge est toujours actif, aussi insensé et aussi bote qu'autrefois ; mais on s'applique à lui rendre les voies faciles.
Il parait que notre saint-père le pape a man* que, l'autre jour, passer dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives alarmes, mais on dit qu*à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il approche beaucoup des années de saint Pierre. Non videbis annos Pétri, Ne serait-ce pas un grand miracle s*il manquait à la prédiction ?
Nous avons eu à l'Académie la réception de l'abbé Gratry. Je doute que vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais curé de village n'a débité de sermon plus vulgaire.
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Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet été; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu remuable, que le moindre voyage m^effraye. Ne pourrions-nous pas, nous armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous rencontrer dans quelque Camp du drap d*or?^ Selon toute apparence, notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la 6n de la vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre Thiver à Londres et les recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas.
MontpeUier, 25 avril 18C8.
Mon cher Panizzi,
Vous aurez lu peut-être les discoui*s de Jules Favre et de Rémusat à FÂcadémie. Vous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est ainsi qu'on écrit l'histoire.
Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale du pape. C'est une
grande perte pour l'Espagne, où vous pouvez compter sur des pronunciamientos. Narvaez n*avait pas toujours été si bien avec notre sainte mère FÉglise. Il y a quelques années, à la suite d'une querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la bula de cmzada. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fût pensionnée sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est miséricordieux.
Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens servaient à payer des Journalistes français. Quelle canaille que tout ce monde qui fait Topinion en Europe et décide des affaires publiques. Cela n'empêche pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul Journal par Jour, prend, au bout d'un
moisy Topiaion de sa feuille, et vote en conséquence.
Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en Angleterre m'étonne et m'effraye ! Un ministère en flagrante minorité qui ne veut pas s'en aller; d^autre part, ces concessions faites à l'Irlande et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fenians. Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois ! Y a-t-il des prophètes assez clairvoyants pour dire quel sera le résultat des prochaines élections? Il me semble, mon cher ami, que le Vésuve se prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumons, cette perspective m*aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que l'explosion fût ajournée jusqu'après mon enterrement.
Paris, 38 mai IMI.
Mon cher Panizzi,
Je suis à Paris depuis plusieurs jours et je vous aurais écritplustôtsi j*en avais été capable; mais
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j'ai passé mon temps dans des rages rentrées, et j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.
Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les faits et gestes de ces messieurs, et leurs prétentions d*avoir des médecins orthodoxes et bons catholiques. Il y a au Sénat une certaine quantité de Vieux généraux, qui, après avoir usé et abusé de la vie, sont à présent tourmentés de la peur du grim gentleman below^ et dont les cléricaux font ce quMIs veulent. Si nos cardinaux n^étaient pas des hommes si médiocres, ils auraient gagné la bataille; mais ils ont été si maladroits et si étourdis, qu'ils ont fait un fiasco honteux.
Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup lui-même dise et écrive sérieusement que c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut rien créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des professeurs de chimie à eux pour propager sans doute la théorie contraire. M. de Bonnecliose accuse un médecin de matérialisme pour avoir dit que l'homme est un animal mammifère bimane.
Vous noterez que la définition qu'il citait est empruntée à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous aviez vu l'explosion de fureur de tous les séna-
leurs en s'entendanl traiter de mammifères bimanes, vous auriez ri du rire des dieux homériques.
Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en petit comité. Tous très bien portants. Le prince a grandi et il est maintenant plein de sanlé el d'activité. H m'a semblé aussi qu*on le tenait mieux que par le passé. Pendant le déjeuner, Tempereur Fa envoyé demander pour me le montrer. Réponse que le prince est à travailler et ne sera pas libre avant une demi-heure. Gela m'a fait plaisir et m'a montré que le général Frossard fait son métier.
Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé à Montpellier, je suis arrivé ici en bien meilleur élat que je n'étais, lorsque je vous ai écrit. Je ne suis pas guéri. J'ai des étoufféments, mais très courts, et le manque de respiration, qui était mon état ordinaire, n'est plus que l'exti^aordinairc aujourd'hui. De plus, j'avais un emphysème et mes poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma poitrine ne se soulevait pas visiblement, même lorsque je faisais une inspiration profonde. Tout cela a changé. Je respire plus facilement; ma poitrine fonctionne normalement, et mon méde-
cin de Paris, de même que le docteur Maure, qui y est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème. Vous voyez que c'est un progrès ma* tériel assez considérable.
Je tâcherai, à la fln du mois prochain ou au commencement de juillet, d'aller passer quelques jours avec vous. La difOculté présente n'est pas dans ma santé; mais je suis chargé de plusieurs rapports au Sénat, deux entre autres, assez sérieux, car il s'agit de réprimer l'irréligion. Après la grande bataille de ces jours passés, il est peu probable qu'un débat sérieux s'engage, et je pense qu'on adoptera mes conclusions, que les pétitionnaires vazan al carajo. Cependant je ne puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En tout cas, si je viens, ce sera avant votre tournée en Ecosse, que je vous vois entreprendre avec un peu d'inquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à Ems ou à Hombourg que d'aller chercher les brouillards et l'humidité des lacs?
Adieu , mon cher Panizzi ; soignez-vous et portez-vous bien.
336 LETTRES A H. PANlZZi
Paris, 1 1 juia 18$i.
Mon cher Panizzi,
L*empereur a é(é un peu souffrant de rhiimalismes, pour être allé h Rouen. Cet animal de cardinal de Bonnechose lui a fait un discours sur la porte de son église, d'où venait un vent glacial^ tandis qu'il avait le soleil sur la tête. A présent, l'empereur est tout à fait bien. Je voudrais que son indisposition le guérit de l'envie de s'approcher des cardinaux. L'impératrice et le prince impérial vont parfaitement bien. On dit qu'elle a des projets de voyage, ce qui ne me plait pas trop, mais il ne s'agit pas de celui de Rome.
Malgré toutes les prédictions et les inventions des nouvellistes je crois que nous finirons l'année sans guerre, et même sans tapage, à moins qu'il n'y en ait en Espagne, où, depuis la mort de Narvaez, la chose est très probable ; mais je ne pense pas qu'il y ait un contre-coup dans le reste de TEurope. M. de Bismark est éreinté, et c'est encore
une garantie de tranquillité pour le pauvre monde. Vous connaissez le proverbe : « Quand les chats sont endormis, c'est la. fête des souris. » Il s*en faut beaucoup, d'ailleurs, qu'il ait les mauvaises dispositions qu'on lui prête, et enfin il a d'assez grandes occupations chez lui.
J'espère que la reine enverra au British Muséum la défroque de Théodoros et que j'en aurai l'élrenne. Je ne trouve pas que ce pauvre diable eût tout à fait tort de mettre les missionnaires au violon.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous dans votre chambre, lorsque le vent soufQera de Test.
Pari8, 16 Juin 1868.
Mon cher Panizzi,
Nous avons ici un temps merveilleux et une abondance de fruits extraordinaire. La moisson s'annonce également très bien, ce qui est un grand point pour les élections prochaines. On pense