‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870, publChapitre 18 sur 31 · LMmpératrice · texte numérisé non relu

LMmpératrice

de votre santé ni de Cannes. Nous avons trop de soleil. Venez donc I

Cannes, 7 décembre 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu avec plaisir que la démonstralion de lundi dernier était tournée, comme on dit, en eau de boudin. Cela n*empèche pas que la chose ne soit bien grave. Il suffit de voir la façon donl on en parle, et les éloges que le Times donne aux ouvriers intelligents y etc.^ qui exécutaient cette parade. On se réjouit qu*il n'y ait eu que vingtcinq mille hommes à la procession, mais soixantedix mille billets ont été vendus, et c'est bien du monde. Quelle est la vérité sur le fénianisme? Est-ce un hoax dans lequel le gouvernement donne tête baissée, ou bien la chose est-elle réellement sérieuse? Mais quelle est la situatiou de l'Angleterre, et quel rôle va-t-elle jouer dans la question d'Orient?

Grâce à Dieu, il paraît que le voyage de madame de la Hune est tombé dans Teau. Du moins j'ai des rapports de gens bien informés qui disent qu'il n*en est plus question. Si, comme je le crois, l'affaire s'est faite et défaite en famille et sans éclat, tout est pour le mieux.

La prospérité de ces canailles de Yankees est effrayante. Près d'un milliard de surplus dans leur budget, après quatre années de guerre! Le discours du président Johnson ne nous promet pas poires molles, ni à vous non plus. Quoi que vous en disiez, c'était dans l'œuf qu'il fallait écraser l'aigle américaine (pour parler comme Victor Hugo). El^ si l'annexion de la Savoie a pu avoir sur lord Palmerston l'influence que vous dites, et l'a empêché d'accepter l'offre d'une intervention à frais communs, cela prouve encore davantage qu'il était bien vieux quand il est morl.

Je crois que le pape s'en ira de Rome, car il est bêle et il est conseillé par de méchantes bêtes. Il nous donnera une belle occasion de faire des sottises. J'ai encore quelque espoir qu'on se contentera (Fen dire. Pourvu qu'il n'emporte pas les

archives du Vatican, nous nous consolerons, moi du moins, et vous aussi, je pense.

Nous attendions ici Du Sommerard. Au moment où il allait partir, on Ta mis en réquisition pour TExposition universelle, et le voilà attaché à la chaîne in éetemwn, c'est-à-dire jusqu'à la fin de l*anuée prochaine.

On nous annonce Tarrivée prochaine de Cousin et de Barlhélemy-Saint-Hilaire. Edouard Foulil, avec une incomparable cuisinière, sera ici le 20. Elle fait des sauces à se lécher les doigts jusqu'au coude!

Adieu, mon cher Panizzi. Je respire assez bien pourvu que je ne sorte pas le soir, pourvu que je fasse attention à tout, triste chose! Heureux temps que celui où Ton peut ne faire atlentiou à rien I

Cannes^ 21 décembre 1866.

Mon cher Panizzi,

Rien n'est encore décidé au sujet du voyage qui nous inquiète. Le général Fleury, que je viens de

voir, m'en donnait Tassurance, il y a une heure. Je crois, pour ma part, que Tinconcevable discours d'adieu de Sa Sainteté aux officiers français a fait plus d^effet que tous les raisonnements qu'on a pu faire. Les Vénitiens d^autrefois disaient qu'ils étaient Yénitien3 avant d*étre chrétiens ; notre auguste hôtesse est impératrice avant d'être chrétienne.

Le général Fleury paraissait extrêmement content du roi, et de Ricasoli encore plus. Il me dit que c'est un homme tout d'une pièce, sur la parole duquel on peut compter absolument. Ici, on est très content du discours du roi à l'ouverture du Parlement.

On nous annonce ici pour demain l'arrivée de lord Russell, qui viendrait faire quelque séjour, car on lui cherchait une villa, rara avis, en ce moment, où tout est plein. J'irai lui faire ma cour dès que je le saurai installé.

Milgré la lune et le soleil, je ne suis guère content de ma santé. Je respire tous les jours plus difficilement. Quelquefois j'en prends mon parti, d'autres fois cela m'agace et me donne les blue-devUs. Je ne puis m'empécher de regretter, comme

le roi don Alphonse le Chaste, de n'avoir pas été consulté pour rarrangemenl du monde. Il eût été bien facile de le faire moins bête, et, s'il était nécessaire d'y faire entrer la raorf, j'aurais du moins voulu en ôter la souffrance.

Adieu, mon cher ami ; votre bienheureux patron saint Antoine vous en préserve!

ex

Cannes, ?7 décembre 18C6.

Mon cher Panizzi,

Le voyage de madame de la Rune est à tous les diables, et elle y a renoncé sans perdre sa belle humeur. Le quomodo est encore un mystère pour moi, qui n'est pas éclairci. Jugeant par son caractère, que je connais assez bien, je suis porté à croire que la sortie de Pio Nono au général Montebello, qui n'était ni charitable, ni chrétienne, ni polie, ni politique, a plus fait que tous les arguments pour changer sa résolution. Ce qui me surprend, c'est que M. Ricasoli s'était montré d'abord très favorable au voyage en ques-

lion ; il en attendait beaucoup. C'est ainsi qu'il s^en est exprimé devant le général Fleury à Florence.

La tranquillité de Rome et de l'Italie déconcerte beaucoup nos cléricaux. Ils seraient charmés d'avoir un martyr de plus à mettre dans leurs litanies. Que cela dure encore quelque temps. Non vixerit awtos Pétri. J'espère qu'alors ce sera une affaire finie et qu'on inventera autre chose. Il serait monstrueux, en effet, qu'on fît encore un pape avec un collège composé comme il est en majorité d'Italiens, et d'Italiens en quelque sorte fuorisciti. Je ne pense pas que la catholicité se soumette. Ou Ton fera une nouvelle application du suffrage universel, ou l'on mettra la clef sous la porte, et nous irons fouiller dans les archives du Vatican.

Il est très vrai que la loi sur le recrutement de l'armée, ou plutôt le système mis en avant, cause beaucoup de mécontentement, mais surtout dans la bourgeoisie, et il est à remarquer que l'opposition orléaniste, dont le Journal des Débats est la plus pure expression, se signale surtout par ses attaques, après avoir crié par-

dessus les toits à l'imprévoyance du gouveniement qui n'arme pas en sentant M. de Bismait sur la frontière. Il n'est que trop vrai qu'à force de prêcher que le souverain bien est Targent, on a profondément altéré les instinct*} belliqueux de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais dans les classes élevées. L'idée de risquer sa vie est devenue très répugnante, et ceux qui s'appellent les honnêtes gens disent que cela est bas et grossier. Ces messieurs en feront tant, qu'ils obligeront l'empereur à se jeter dans les bras du populaire, à quoi, d'ailleurs, il a toujours eu quelque propension. On m'écrit que, lorsqu'il est rentré de Compiègne à Paris, les ouvriers et les gens du peuple l'ont reçu avec uu enthousiasme qui semblait une protestation contre l'opposition des gens en habits noirs.

Adieu, mon cher Panizzi ; bonne fin d'année, bon commencement de l'autre.

Cannes, 7 Janvier 1867.

Mon cher Panizzi,

J'ai fait visite avant-hier à lord Russell, que j 'ai trouvé revenant de la promenade, dans le costume de M. Punch, avec milady. Il m'a paru mieux portant, moins maigre, mais cependant fatigué et Tair d'un homme qui n'espère plus rien. J'entends plusieurs Anglais d'ici dire qu'il est très possible, voire probable, que lord Derby tienne encore cette session. Milord et milady ont été, d^ailleurs très aimables. Je n'ai pu réussir à les faire parler politique. Ils ont amené une ribambelle d'enfants.

Les nouvelles que je reçois de Paris sont assez bonnes. Le côté Gnancier est excellent. La loi sur le recrutement devient, à ce qu'il parait, fort anodine et probablement ne suscitera pas de grands orages. Elle aura de plus l'avantage de n'alarmer personne en Europe, ce qui est un grand point. Malgré la décadence de l'esprit mili-

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taire en France, je crois qu'en cas de besoin, nous pourrions encore trouver des forces suffisantes pour prêter le collet à tout venant.

Je trouve qu'on est très sage en Italie et que les choses y prennent une excellente tournure, quoique je ne croie guère à la réalisation du programme de M. Ricasoli, d'une église libre dans un État libre. Outre que le système n'a jamais été du goût des prêtres, je me demande s'il est prudent de l'adopter le lendemain d'une révolution. Il y a tant de points de contact entre le gouvernement et ce que ces messieurs appellent la religion, que de nombreux conflits sont inévitables. Ils les feront naître partout où ils se croiront en force. Il me semble, d'ailleurs, que ce vieil entêté du Vatican perd du terrain, même ici. 11 est par trop niais, il y a en lui la douceur obstinée d'un mouton.

Je fais des projets de voyage pour cet été.

L'exposition universelle rendra Paris intenable

pour les Parisiens, et j'ai quelque envie de passer mes vacances à Venise, où un de mes amis est consul général. Voulez-vous venir prendre des glaces au café Florian sans risque de les gâter par la vue des uniformes blancs? On me dit. d'ailleurs,

que Venise sera fort solitaire cel élé. Au point de vue commercial et industriel, je ne crois pas qu'elle reprenne jamais son antique splendeur. Ancône, Trieste et Tarenle ont trop d'avantages sur elle; mais ce sera toujours une ville charmante, où les oisifs passent le temps d'une façon agréable.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.

Cannes, 30 janvier 1867.

Nous avons été ici pendant trois jours sans communications avec le Nord, la neige ayant enterré le chemin de fer entre Avignon et Valence. C'est pendant ce temps-là que le pauvre Cousin est mort d'une apoplexie presque foudroyante et que rien ne pouvait faire prévoir. Il avait diné très gaiement la veille. Il s'est plaint le lendemain matin (dimanche dernier) d'avoir mal dormi, mais cela ne Va pas empêché de travailler à son ordi-

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naire toute la matinée. Vers une heure, il a été pris d'une invincible envie de dormir qu'expliquait la mauvaise nuit de la veille ; il s'est assoupi sur un canapé et ne s'est plus réveillé. On a essayé en vain tous les remèdes pendant douze ou quinze heures. Il conservait encore la vie matérielle, mais il n'a pas repris connaissance et n'a pas même ouvert les yeux. L'expression de sa figure était si parfaitement calme, que probablement le corps même ne souffrait pas. C'était cependant, je vous assure, un horrible speclacle que ce corps inerte résistant encore à la mort, le sommeil d'un enfant et les râlements d'un moribond.

Barthélemy-Saint-Hilaire, qui demeurait chez lui, et moi, nous n'avons pas voulu faire venir le curé, encore moins monseigneur Dupanloup, qui était à Nice et qu'on nous proposait de mander par le télégraphe. Cousin n'avait rien dit à ce sujet, et nous avons craint que, si les prêtres arrivaient, ils ne fissent quelque tour de leur métier, le Dupanloup surtout, qui en aurait fait une relation à sa manière. Le fait est, d'ailleurs, qu'il ne voyait ni n'entendait. Le curé de Cannes, après avoir

montré beaucoup de mauvaise humeur, surtout, je pense, parce que l'enterrement doit avoir lieu à Paris, a pourtant envoyé un prêtre lorsque nous avons accompagné le corps à la gare du chemin de fer ; ainsi tout s'est passé décemment et sans scandale.

Je reçois des lettres de Paris où l'on m'entretient de toute sorte de bruits politiques, tous annonçant un changement de système, un grand pas dans le sens libéral et parlementaire. Je crois qu'on exagère la grandeur de ces changements ; mais je suis convaincu qu'il se fera quelque chose. Reste à savoir si cela réussira. A vous dire le vrai, j'en doute un peu. L'éducation politique de ce peuple-ci est fort au-dessous, à mon avis, des institutions qu'il a présentement ; il ne peut qu'abuser des concessions qu'on lui ferait encore. Tout cela m'attriste un peu et m'efTraye pour l'avenir.

Ifous avons en France un grand nombre de gens, plus forts et plus habiles que M. Bright, qui. poussent à la roue tant qu'ils peuvent, pour faire verser le char, déjà embourbé. Les gens de bon sens sont rares et le plus grand nombre est trop

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dépourvu d'ambition pour se mêler des affaires. Je ne vous dis rien des mesures doni on me parle. Tout est encore trop vague, et, selon toute apparence , vous en saui^ez plus que moi, lorsque cette lettre vous arrivera.

On dit que vous avez eu un temps abominable à Londres et de la neige comme en Sibérie. J'espère que vous n'étiez pas à patiner sur la Serpentine, lorsque tant de gens ont pris un bain froid. Il parait qu'il y a eu beaucoup de morts. Connaissiez-vous quelqu'un dans cette affreuse bagarre ?

Nous avons, nous aussi, payé notre tribut à rhiver. Nous avons eu deux jours de gelée qui ont un peu nui à nos fleurs et brûlé les jeunes pousses d'orangers; mais, a tout prendre, le mal n*est pas grand. Je crains, d'après toute la neige dont on nous parle, qu'il n'y ait des inondations encore dans le centre de la France. M. Dupanloup nous dira encore que cela tient aux mauvais procédés qu'on a pour le pape. Pourtant il semble bien tranquille sur son trône et il empêche les Écossais d'aller à leur prêche, ce qui les mènerai! droit en enfer.

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Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et écrivez-moi. Je ne suis pas trop mal, malgré toutes les tristes crises que je viens de traverser.

P.-S. Votre billet m'arrive à l'instant. Il me réjouit fort. Je vous écrirai demain ou après. La poste va partir. Allez aux Tuileries, vers une heure et demie, et demandez qu'on remette votre carte au chambellan de l'impératrice.

Elle vous recevra avec grand plaisir.

Cannes, 31 janvier 1867.

Mon cher Panizzi,

Tâchez que M. Gladstone voie l'empereur. J'en écris à M. Fould. Je crois vous avoir dit hier ce que vous auriez à faire pour voir l'impératrice. Peut-être feriez-vous mieux de lui écrire, la veille de votre arrivée, que vous lui demandez la permission de lui présenter vos hommages en passant. Signez votre nom lisible sur l'enveloppe, et présentez-vous le lendemain à une heure et n. *8

demie. Elle m'a écrit une lettre charmaDte à Toccasion de la mort de Cousin.

Comme vous êtes peu lettréy je vous propose la rédaction suivante : << Madame, sur le point d'aller voir à Cannes un des plus fidèles sujets de Votre Majesté, je ne voudrais pas passer par Paris, sans lui rapporter des nouvelles de Votre Majesté. Je la supplie donc de me permettre d'eo venir chercher demain et de déposer en même temps aux pieds de Votre Majesté Thommage du respect avec lequel, etc. »

Adieu, mon cher Panizzi, je vous attends avec grande impatience.

Cannes, 10 mars 1867.

Mon cher Panizzi,

J'aime à croire que vous êtes resté au coiu du feu pendant le vilain temps. Si vous vous êtes mis en route par cette pluie battante, vous aurez vu la Corniche, comme l'Anglais qui voulait voir le lac de Genève, et qui en fit le tour dans un char

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de côté, la capote du char fournée du côté du lac. Il a pu vous arriver, en outre, d'être arrêté par quelque torrent de montagne, dans une auberge à punaises et obligé de vivre d*un vieux coq pendant quarante-huit heures. Si vous avez éprouvé ces infortunes^ nous nous abstenons de vous plaindre, trouvant que vous vous êtes trop dépéché de nous quitter. Ce sont des jugements de la Providence qui peuvent contribuer à votre amendement.

Yoilà la levée de boucliers des fénians qui prend couleur. Je ne pense pas que cela ait grande importance cependant. Je crains seulement que le gouvernement ne réprime avec la même lourdeur qu'il a fait dans Tlnde et à la Jamaïque. John Bull, quand il a eu peur, est impitoyable. A mon avis, dans cette affaire-ci, il faut un mélange très habile de clémence et de rigueur, pendre un peu et beaucoup amnistier ; pendre surtout quelques Américains pour décourager les autres.

En ce qui concerne la réforme, il me semble toujours que le beau rôle est à notre ami M. Lowe. Lui seul est dans le vrai et a le courage de son

opinion. Ménager la chèvre et le chou est chose bien difficile, et je ne crois pas possible de faire une réforme définitive. Autant prétendre s'arrêter au milieu d'une glissade que de fixer les conditions du droit électoral pour toujours on même pour longtemps. Si on détruit ce qui existe, on ne retardera guère le suffrage universel. Il fera le tour du monde comme le mal napolitain. Les deux choses se valent, mais on n'a pas encore trouvé le mercure pour le suffrage universel.

Vous aurez vu dans les journaux le projet de loi sur Tarmée. Je ne le trouve pas trop bon et je doute qu'il soit adopté sans grands amendements.

Le prince impérial a des clous qui Tempéchent de s'asseoir. Rien de sérieux. On fait un grand éloge du général Frossard, qui sera son gouverneur. On le dit très ferme et très honnête homme.

Adieu^ mon cher Panizzi. Tâchez d'empêcher Garibaldi de faire tant de littérature.

CXY

Cannes, 28 mira 1607.

Mon cher Panizzi,

Votre lettre confirme ce que nous disent les journaux, de la faiblesse de la Chambre italienne et des mauvaises dispositions d'une partie des députés. Je crains que ce grand animal de Garibaldi ne les pousse à des bêtises sérieuses.

II me semble aussi qu'en Angleterre les choses ne vont pas trop bien. J'entends dire que le Bill de lord Derby ne passera pas, et que le gouverne^ ment qui lui succédera aura bien de la peine ài éviter le manhood suffrage. Il y a déjà longtemps que j'ai renoncé à comprendre le système de lord Derby, et il me semble que personne dans le Parlement n'est beaucoup plus avancé que moi. C'est dans un grand tunnel noir qu'on s'engage, et ce qui se trouvera au bout, je crains que personne n'en ait d'idée bien nette. En Angleterre, grâce à la richesse de l'aristocratie, à son bon sens, et aux habitudes de corruption électorale, il se

pourra fort bien que les résultats du suffrage universel soient tout à fait autres que ne l'attend M. Bright.

Chez nous, cela ne va pas mieux. La Chambre parait être très peu d'humeur à voter la nouvelle loi sur la réorganisation de Tarmée^ du moins, sans des changements considérables, et ce qu'il y a de plus fâcheux, à mon avis, c'est que les changements qu'on y fera seront plutôt de nature à diminuer nos forces qu'à les augmenter. Nous devenons trop amoureux du bien-être.

On dit que M. Rouher se plaint très vivement de la bêtise de Walewski, dont il a grand'peine à conjurer les effets. De son côté, la majorité est furieuse contre son président, qui ne sait pas présider, et il est à croire qu'on sera obligé de donner satisfaction à M. Rouher.

Un assez grand nombre de légitimistes sont allés aux soirées du duc de Mouchy etont fait bonne mine à sa femme. Cela a produit quelque sensation.

Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos faits et gestes.

Paris, 4 lyril 1867.

Mon cher Panizzi,

Me voici enfin à Paris, toujours bien souffrant. J*ai failli crever en route, mais enfin je suis arrivé. L'impératrice s'est enrhumée dans sa visite à l'Exposition. Le prince va beaucoup mieux, et c'est par pure précaution qu'on l'empêche encore de sortir.

Je suis bien de votre avis sur la politique. Les choses vont au plus mal. Cette affaire du Luxembourg me semble une grande folie et un grand danger. Le pays né vaut pas les quatre fers d'un chien; mais c'est une position stratégique, à ce qu'on dit, menaçante autrefois pour la France, menaçante, si elle était en nos mains, pour la Belgique et la Prusse. Est-il de notre intérêt, est-il de bon sens de menacer, dans l'état de division où nous sommes ?

Tout le monde dit que la loi sur la réorganisation de l'armée sera rejetée par la Chambre, qui

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repousse avec énergie toute idée de guerre.

Je suis heureux d'apprendre que, de votre côté, les affaires italiennes vont mieux qu'on ne s'y attendait. Cependant l'adresse de la Chambre nouvelle n'est pas encore votée, et ce sera une épreuve. Les Sénats sont toujours raisonnables, excepté le mien .

Vous avez vu les élans de catholicisme de nos généraux, qui frémissent à la seule idée qu'on ail pu nommer un arien professeur de langue hébraïque. Tout cela est bête à faire pleurer. Croyez qu'en dernière analyse, mon cher ami, la bêtise est le grand malheur de ce temps-ci. Nous ne sommes pas la progenies vitiosiory mais stultior. Voilà le grave danger. On peut faire entendre raison aux vicieux, mais aux bêtes jamais. Il me semble qu'en Angleterre on vogue à pleines voiles vers le suffrage universel ; c'est un nouvel argument pour la sottise de notre génération.

L'empereur a été très bien reçu à l'Exposi* tion. Il a encore un prestige extraordinaire parmi le peuple ; mais les salons et la bourgeoisie sont aussi mal que possible. Quant aux orléanistes, il n'y a sots projets qu'ils ne fassent.

LETTRES A M. PANIZZl 28i

Adieu, portez-vous bien, si vous pouvez. Mon rhumatisme est passé, mais les étouffements subsistent.

Paris, 16 ivril 1867.

Mon cher Panizzi,

Le prince impérial est parfaitement bien. Il ne lui reste de son accident que la nécessité de s'abstenir de monter à cheval pendant une quinzaine de jours encore. Sa maladie aura eu cela de bon, qu'elle a montré à Leurs Majestés qu'on rélevait très mal, en le faisant dtner à table, veiller, rester au salon dans une atmosphère échauffée comme celle des Tuileries. Le général Frossard parait avoir un caractère très ferme, et on attend beaucoup de lui. Tout le monde s'accorde à trouver que c'est un très bon choix. L'enfant a été très patient et très courageux pendant tout le temps de sa maladie. Il n'a pas voulu être chloroformé et a exigé que l'on ne dit pas à sa mère le jour où on devait lui faire l'opération.

Nous sommes à présent dans un moment de

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tranquillité relative. Le ton des journaux prussiens est beaucoup moins haut ; celui des journaux russes et des journaux anglais est aussi plus rassurant. Aujourd'hui, la question parait se réduire à la retraite des Prussiens de Luxembourg et à la destruction de la forteresse, qui est une menace pour tous les voisins, pour nous particulièrement, ou bien à son occupation par une garnison hollandaise. Toutes les grandes puissances donnent tort, dit-on, à M. de Bismark, et je crois qu'il cédera.

Il me paraît probable que, malgré cela, la paix n'est pas fort assurée. Il y a plusieurs indices in* quiétants. Je sais de très bonne source qu'un engin de guerre nouveau et très mystérieusement fabriqué, passe pour assurer une immense supériorité à son possesseur. On en a réuni déjà plusieurs batteries avec des précautions extraordinaires, telles que les ouvriers qui ont fabriqué certaines parties de la machine n'ont jamais vu les autres. On pousse également avec une grande activité la fabrication des fusils et des cartouches Ghassepot; mais, ce que veut l'empereur, personne au fond ne le sait. Les bourgeois voient la guerre avec hor-

reur ; mais le peuple, cl surtout dans les départements de TEst, veut manger du Prussien.

La loi sur la réorganisation de Tarmée sera tellement modifiée, qu'elle ne sera plus reconnaissable. Les militaires disent qu'elle sera bonne. Lisez, dans la JRevue des Deux Mondes du 15, un article sur ce sujet du général Changarnier. Il se fait un peu vieux et n'a pas cessé d'être trop vantard; mais il y a de bonnes choses pourtant.

On a vu de grands ministres être coc^is. Vous paraissez croire que cette qualité est la seule qui nuise à X... C'est là, je pense, son moindre défaut. On publie dans les journaux un appel de Garibaldi aux réfugiés romains, de son style ordinaire, c'est-à-dire très mauvais. J'espère qu'on trouvera moyen de l'arrêter, avant qu'il en vienne au fait.

J'ai renoncé à comprendre le bill de réforme ; mais il semble que les tories auront la gloire de mettre le feu aux poudres. Je me demande comment il sera possible de refuser le suffrage universel dans un délai assez court.

Adieu, mon cher ami ; nous sommes destinés,

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je le crains, a voir encore bien des choses extraordinaires.

Pari8,27aTrill867.

Mon cher Panizzi,

J'ai fait une action héroïque hier en menant la comtesse Téléki à TExposition universelle malgré un temps de chien. Je lui ai fait faire un très mauvais déjeuner en assez piètre compagnie, mais elle a pris tout cela avec beaucoup de philosophie. On voit qu'elle a voyagé et qu'elle n'exige pas, comme un certain gentleman de votre connaissance, que tout le monde soit comme à Bloomsbury square.

Il y a toujours beaucoup d'inquiétude et un peu d'agitation. Si cela dure, je crois, that our monkey will be up, et cela me fait plaisir. Si nous baissions la tète, je nous tiendrais pour perdus à jamais.

A présent, voici la situation. L'empereur a fait venir lord Cow^ley et lui a donné l'assu-

rance qu'il n'avait aucune idée d'hoslililé, aucune envie d'accroître le territoire français du côté de l'Allemagne, qu'il ne tenait pas du tout aux deux cent mille Luxembourgeois, mais qu'il ne voulait pas qu'une puissance étrangère Uni garnison hors de ses États, et sur la frontière de France. En résumé, ii a prié l'Angleterre d'intervenir auprès de la Prusse, avec la proposition soit de raser la citadelle et de laisser le duché à la Hollande, soit d'y mettre une garnison hollandaise, soit d'annexer le duché à la Belgique, mais, en tout élat de cause, de retirer la garnison prussienne. 11 semble que lord Stanley trouve la proposition convenable et on dit aujourd'hui même que la reine avait écrit propria manu au roi de Prusse. C'est en effet du côté dudit roi qu'est la plus grande difficulté. M. de Bismark est, dit-on, très pacifique, il est vrai qu'il rows one way and looks another.

La Russie assez froide, d'abord, parait s'élre réunie ensuite à la manière de voir de l'Angleterre. D'ailleurs, des deux côtés, anglais et russe, il y a, comme il parait, une certaine coquetterie à notre égard en vue de l'éclosion assez pro-

chaîne vraisemblablement de la question d*0rient. Des gens bien informés me disent que l'empereur, selon son habitude, est tout à fait d'accord avec 1 Angleterre sur cette diabolique question orientale, et cela me fait plaisir.

J'ai vu aujourd'hui chez M. Fould un des médecins du prince impérial qui nous a dit qu'il allait parfaitement bien. Il parait qu'on ne veut pas encore panser la plaie de peur d'un retour de l'accident qui est déjà arrivé. D'après le médecin, c'était un luxe de précaution.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a gagné plusieurs prix avec les chevaux que vous avez vus à Tarbes, et ces triomphes le consolent tout à fait, comme il semble, de la perte de son portefeuille.

Paris. 6 ma 1867.

Mon cher Panizzi,

Toutes les apparences sont en faveur de la paix, et lord Stanley y aura une bonne part.

Représentez-vous ce qui serait arrivé, si lord

Russell eût été ministre des affaires étrangères.

On annonce comme à peu près certaine l'ar* rivée du roi de Prusse à la lin de ce mois, et, bientôt après, celle de Tempereur de Russie.

Avec le roi de Grèce, le frère du taïcoun du Japon et le pacha d'Egypte, cela fera une table d'hôte aussi amusante que celle que trouva Candide à Venise.

A peine une épine est-elle hors du pied, qu'il en entre une autre. La question d'Orient mûrit rapidement et bientôt nous en aurons des nouvelles. Ici, on a décommandé les réserves, mais on fabrique des fusils avec beaucoup d'activité ; on dit que le mois prochain on en fera cinq à six mille par jour. On en a commandé partout, et ce qu'il y a de curieux, c'est que les meilleurs se font en Espagne.

Je ne suis pas trop mal depuis quelques jours que le printemps s'est déclaré pour tout de bon. 11 fait même trop chaud. Cependant je mène toujours la vie d'anachorète. Je ne sors jamais le soir, je ne dtne jamais en ville et j'ai absolument renoncé au monde. J'ai en ce moment mon domestique malade, ce qui me contrarie beaucoup.

On me promet que ce n*est qu'une grippe qui n'a rien de grave. Il n'y a pas dans les petites misères humaines d'ennui plus grand que de changer d'habitudes et de serviteurs.

Un des honnêtes gens qui viennent quelquefois me tenir compagnie, avait vu Nigra chez le prince de Meiternich, où son entrée avait fait sensation. Il paraissait être dans la maison sur un très bon pied. Je vois que M. d'Azeglio assistera au congrès de Londres et je m'en réjouis en le supposant un avocat de plus pour la paix.

Nous attendons des dépêches télégraphiques de Londres, au sujet de la grande manifestation réformiste de M. Beales. Il me semble que cela passe la permission, et il serait bien temps qu'on mit à la raison toute cette canaille qui se mêle de ce qui ne la regarde pas.

Il est probable que vous ne serez ici que vers les premiers jours de juin ;. car vous avez encore bien du chemin à faire et des occasions de vous arrêter. Vous aniverez au moment le plus brillant de l'Exposition, avec toutes les têtes couronnées. Je vous ai dit que j'avais déjeuné il y a huit jours avec Leurs Majestés, qui m'ont de-

mandé de vos nouvelles. Si vous êtes à Paris en juin, il est probable que vous serez engagé à Fontainebleau. Le prince impérial est allé à Saint-Cloud. Il est tout à fait bien à présent.

Adieu, mon cher Panizzi; amusez-vous pour deux; car, moi, je ne m*amuse guère.

Paris, 17 mai 1867.

Je suppose que vous êtes toujours à Florence, attendant sir James ; mais je crains que vous ne tardiez tant, que vous ne trouviez plus personne à Paris. On me dit qu'on commence à partir pour la campagne. Cette grande quantité de princes, empereurs, taîcouns qui nous envahit est bien faite pour effaroucher les Parisiens pur sang.

L'article qui a fait sensation ici et à Londres est dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril, signé « M. Collin » *. Il traite des traders associa-

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