II
Garibaldi de faire des sottises. Elles lui sont aussi naturelles qu*à un pommier de porter des pommes. Il me semble que sa visite ne doit pas être des plus agréables aux ministres en ce moment.
Personne ne croit ici que les affaires du Danemark puissent s'arranger avant que M. de Bismark ait obtenu les succès militaires qu'il cherche et avec lesquels il espère jeter de la poudi'e aux yeux à la Chambre des députés. En attendant, on continue à se tuer dans le Julland et autour de DQppel . Je n'ai jamais vu de guerre si hèle et si vilaine, et on assure que ni d'un côté ni de l'autre l'héroïsme n'est bien considérable.
Je n'ai pas entendu dire qu il fût question ici d'un changement de ministres. Ce n'est pas qu'on ne pût très facilement trouver moyen d'en remplacer trois ou quatre, mais le maître n'aime pas les visages nouveaux. Il a tort, il faudrait en trouver par le temps qui court. Ce qu'il faut éviter par-dessus tout en France, c'est l'ennui, et il y a des gens bien ennuyeux dans le cabinet.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et
ne dînez pas trop bien. Je suis condamné à un régime d'ermite, et je m'offense de voir les autres bien manger.
Paris, 13 avril 186i.
Mon cher Panizzi,
Comment expliquez- vous l'enthousiasme des Anglais pour Garibaldi? Est-ce, comme on le croit ici, pour faire compensation à Tafl'aire Stanfeld et montrer que, si on n'aime pas les assassins, on aime les tapageurs? Ou a mis dans les journaux français que Garibaldi n'avait rien eu de plus pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser. Si le fait est faux, comme je le crois, il ne serait pas mal de le démentir, dans l'intérêt de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Intelligenti pauca.
On se perd en conjectures sur la visite de lord Clarendon. Par parenthèse, je dtne demain avec lui chez lord Cowley. On dit qu'il vient pour recimenter une nouvelle alliance intime. Cela me semble
fort douteux. Il me parait probable que nous soutiendrons, dans la conférence de Londres, Topinion des commissaires anglais, mais avec une certaine réserve. Vous savez que nous avons un pied dans la révolution, et que nous prenons tou* tes les affaires au point de vue théorique, tandis que vous ne considérez (et très sagement, je crois,) que le fait du moment au point de vue pratique et de votre intérêt personnel.
La peur de la guerre paraît se dissiper un peu. La fin des lambineries de Tarchiduc a produit un assez bon effet, mais nous sommes malades à l'intérieur. Vous savez ce que deviennent les Français quand ils ne sont pas gouvernés. Or, à Tintérieur, nous ne sommes pas gouvernés. Les préfets ne reçoivent pas de direction. Les uns se font capucins, parce quils croient faire ainsi leur cour; d'autres inclinent vers le libéralisme outré, parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La plupart font les morts pour demeurer bien avec tout le monde. En attendant, le socialisme fait des progrès et la bourgeoisie, qui ne se souvient plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier la branche sur laquelle elle est assiégée. Tout cela
est fort triste et nous présage de mauvais jours.
Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une résolution trop juvénile, selon ma manière de voir, je vous disais qu'excepté en Angleterre, personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède.
Depuis quelque temps, je suis obsédé par Tidée de la misère dans ma vieillesse. Ce n*est pas que j'aie besoin de grand'chose ; mais encore faut-il pouvoir vivre. Demandez à M. Heatb, ou à quelque savant homme en matière de finances, quel serait le moyen de placer de l'argent en viager d'une manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que l'on donne à un jeune homme de soixante ans.
Je ne vous dis pas pour qui, ne le dites pas non plus. Nous en reparlerons.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffrant et oppressé.
Paris, 20 ami 186i.
Mille remercimenls du papier que vous m'avez envoyé, mais je suis trop bête pour comprendre
tout. C'est encore une chose dont nous aurons à reparler. Le jeune homme de soixante ans mo charge de vous remercier toto corde^ mais il espère qu'un monde meilleur le recevra avant lu débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous seriez un de ceux à qui il demanderait avec con fiance un morceau de bœuf salé.
Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup d'accord entre les gouvernements de France et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. Le Mon/teiir a un entrefilet pour dire que notre cabinet n'a fait aucune observation au sujet de Garibaldi. C'est une bonne chose. Lord Clarendon a été tris choyé ici et a généralement plu.
Si vous avez contribué à faire reprendre à Garibaldi le chemin de Caprera, et à lui faire faire une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait pour le mieux. Après l'aristocralie, il serait tombé entre les pattes de la démocratie, et, n'ayant plus personne pour le surveiller et le seriner, il aurait dit délie grosse. Il est fâcheux qu'il ait vu Mazzini et Stanfeld, dont TaiTaire est plus mauvaise qu'on ne croit. Mais il y a, entre tous les gens de révolution, un trait d'union qui rapproche les coquins
des niais vertueux. Cela n*einpêche pas que Ton n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerston donner à dîner à un homme qui avait cherché à allumer une guerre européenne, qui avait débauché des soldats et pris les armes contre son gouvernement. Garibaldi lui a rendu un mauvais service en le remerciant de la conduite de la marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je ne pense pas que ce soit un bon point pour lord Palmerston dans la diplomatie européenne. Mais vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour cela.
J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps. La prise de Dûppel va donner au roi de Prusse et à M. de Bismark une prépotence extraordinaire, et je crois qu'ils feront quelque sottise. L'empereur d'Autriche a été plus modeste. Il n'a pas voulu d'entrée triomphale pour des canons danois amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans cérémonie dans un coin de ses écuries.
Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un temps magnifique; cependant je ne m'en porte guère mieux. On nous menace d'une session très
longue. Je crains qu'elle ne dure tout le mois prochain. Tbiers et ses amis se préparent à foudroyer le budget de leur éloquence.
Paris, 24 aynl 1864.
Mon cherPanizziy
Je croyais que nous avions le privilège d'être plus fous que les autres peuples, mais cette année les Anglais ont l'avantage. Chasser M. Stanfeld, qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que Mazzini est son maître, e sempre bene. La visite (lu prince de Galles aurait probablement bien étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de M. Gladstone au Parlement m'a paru une de ces comédies que l'on ne joue pas sur les grands théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux.
Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais pour que Garibaldi ne se compromit pas avec les radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord
PalmerstoD de l'avoir laissé débarquer en Sicile ; il a reçu un drapeau avec riuscription : Rome et Venise^ outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût fait davantage avec les radicaux?
Comment les ministres étrangers prendront-ils la chose ? Il me semble certain que tous les gouvernements de l'Europe regardent l'Angleterre comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle demandera pour le Danemark l'exécution des traités, pour la Pologne les conventions de 1815, qui ne lui rira au nez?
J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent la reine et qui la dit furieuse. On lui prête ce mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût être jamais honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle l'est à présent.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.
Paris, 1" mai 1864.
Mon cher Panizzi,
Vous êtes indulgent pour Garibaldi : il est vrai qu'il n'a rien dit de l'empereur, mais il a promis
la république à la France ; il s'est reconnu pour I
élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru- Rollin. Or Ledru-RoUin n'est pas exilé depuis le i
coup d'État du 2 décembre. C'est sous la République qu'il a conspiré, et par la République qu^il a été condamné.
Vous dites que Garibaldi n'a pas été condamné ni même poursuivi. Cela est très vrai, mais ne prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité de l'auteur de l'expédition qui a fini par la fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas que ce soit le dernier mot de Garibaldi, qui me parait homme à vouloir mourir coi scarpi, comme on dit en Corse, et je crains fort que, d'ici à peu de temps, il ne fasse des siennes.
L'effet produit par vos ovations en Europe n'a pas été heureux, et vous verrez les Allemands travailler et peut-être réussir à faire une nouvelle coaUtion dont Tltalie pourra se ressentir. Un de mes amis qui arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous la tète perdue de leur grande victoire de soixante mille hommes contre quinze mille. J'espère que leur enthousiasme leur fera faire quelque sottise.
Ici, les choses ne vont pas trop bien, Tintérieur n'a pas de direction; on maintient des préfets compromis ou incapables, on laisse les cléricaux, les carlistes et même les rouges faire de la propagande. Il n'y a pas de système. Il faudrait ou résister énergiquement, ou bien faire à temps quelques concessions utiles, mais on attend et on ne fait rien.
Les lettres de Napoléon à Joséphine, que nous avons vues il y a quelques années, avec une très jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Couches pour 3,000 francs ; elle nous en demandait 8,000. Je ne trouve pas que ce soil trop cher, vu le prix des autographes à présent.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez- vous bien et tenez- vous en joie.
Paris, 16 mai 1864.
Mon cher Panizzi,
La session finit un peu mieux qu'on ne Tespérait. M. Rouher a pris de Tassuranceet a fait des
progrès très notables. Thiers a perdu beaucoup de son prestige. C'est toujours le même art et la même facilité d'élocution, mais point d'idées politiques, et, au fond, de petites passions mesquines. Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui est à tous les diables. Il vient de parler contre le budget, qu'il trouve trop considérable, et a parlé pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve pas qu'on dépense assez pour la guerre, pas assez pour la marine; il approuve les augmentations des traitements ; enfin il conclut en disant qu'on a trop dépensé pour la préfecture de Marseille, et, sur le total, il se trompe de sept millions. Les nouveaux députés se moquent un peu de lui, et il paraît, au fond, assez mécontent de luimême.
On nous dit que, aussitôt après la session, il y aura quelques mouvements ministériels. Le ministre de l'intérieur sera changé, cela parait sûr, mais quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce que personne ne peut dire et ce que le grand faiseur lui-même ne sait peut-être pas encore à présent.
AdieUy mon cher Panizzi ; on me dit que vous allez parfaitement bien, ce qui me réjouit fort.
Paris, 27 mai 1864.
Mon cher Panizzi,
Notre session tire à sa fin : on pense qu'on nous donnera mercredi prochain la clef des champs. De ce côté-là donc, pas de difficultés ; mais, du côté de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis toujours comme un poisson hors de Peau, et je n*ose pas trop me mettre en route. Joignez à cela le risque d'une invitation à Fontainebleau, quoique, entre nous, il me semble que je suis un peu en disgrâce. La semaine prochaine, en tout cas, je prendrai mon grand parti, et, si je puis aller vous voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits dignes de votre compagnie.
Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme de fureur du brevet de duc de Montmorency envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du duc de Yalençay (fils de madame de Dino-Talley-
30 LETTRES A M. PAXIZZl
rand) et de mademoiselle de Montmorency, sa première femme. Mais il y a des collatéraux, des Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc., qui réblament et crient comme des brûlés. Pour moi, il me semble que quiconque aime les cerises de Montmorency a des droits à un duché éteint.
.Ce soir, on disait qu*on allait faire un duc *
de X... et un duc de Z..., deux titres éteints, le premier fort antique, et l'autre du premier empire. Tous ces ducs nouveaux sont des jeunes gens qui ne brillent ni par Tintelligence ni par la vertu; mais il y a dans Tatmosphère des 1
cours quelque chose qui attire les niais et leur procure une bonne réception.
Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse de Montijo. Elle ne viendra pas en France cette année, et il se pourrait bien que j'allasse lui faire une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une course de ce côté? Mais il ne faudrait pas y aller i
avant la fin de septembre, de peur de fondre en route. Je vous mènerais à TEscurial, où nous verrions quantité de manuscrits et de bouquins curieux. On va en chemin de fer presque toute la roule depuis Bayonne ; cependant il y a encore
LETTRES A M. PAMZZI 31
une lacune de quelques heures, mais ce n'est pas grand'chose.
Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi vite de vos nouvelles.
Paris, 3 Jain 1864.
Je suis chargé par madame de Monlijo — qui s'obstine à vous appeler Panucci — de vous offrir le vivre et le couvert pendant votre visite à Madrid. Elle dit que, le 1" octobre, on ira d'une traite en chemin de fer de Bayonne à Madrid.
Le prince impérial a été un peu malade de quel> que chose comme la rougeole. Il est assez bien à présent, à ce qu'on vient de me dire. Je ne crois pas même que c'ait été la rougeole; mais une de (;es petites éruptions comme les enfants en ont souvent.
Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais état. Il se force pour montrer qu'il n'est pas malade, et, à force de faire le brave, il finira par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie.
Il a les jambes enflées et toujours eu suppuration, et, à soixante-dix-sept ans, c'est peu rassurant. En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois pas.
On paraît croire ici que la question du Danemark n'est pas près de se dénouer. Ce qui est assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote des proYinces en litige a fait de nombreux prosélytes en Allemagne, où la France et l'empereur sont maintenant assez populaires. Je voudrais qu'on introduisit en Autriche cette manière de faire voter les gouvernés sur les gouvernants. Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait, la Révolution fait des progrès effrayants partout. Il n'y a guère que votre Ile de brouillards qui n'en soit pas menacée.
La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Us ont fait la faute de faire leur levée de boucliers avant leur récolte^ ce qui les oblige à manger leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de faim. Il y a aussi d'assez bonnes nouvelles du Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un assez bon corps de volontaires pour le nouvel empereur.
Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt j*espère.
Mettez-moi toujours aux pieds de yos belles dames.
XYI
Paris, 7 juin 1864.
Mon cher Panizzi,
M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, de la pari de Timpératrice, me dire qu'elle voulait que j'allasse à Fontainebleau le 13 de ce mois* Je Tai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très peu propre à faire Tornement de sa cour dans rétat de débine où je me trouvais; que, de plus, j'étais attendu à Londres et que toutes mes dispositions étaient faites pour ce voyage. Aujour* d'hui, je suis allé voir Frémy, qui m'a dit, de la part de Sa Majesté, que je n'avais rien à faire à Londres ; que le climat ne me valait rien, et qu'elle comptait sur moi le 13.
Yous comprenez que je ne puis répliquer. Me voilà donc pour une semaine au moins à Fontainebleau. Si vous êtes à Londres encore, j'irai
vous trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai n. 3
pas besoin de vous dire combien ce retard me contrarie, mais le moyen de refuser?
Je suis parfaitement résolu à m*excuser si, selon son usage, Sa Majesté m'invite à prolonger mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant ce n'est pas possible. Vous avez en ce moment la meilleure partie de moi-même sous votre toit, je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le cas où vous auriez un ami assez bête pour se charger de m'apporter ledit habit (l'habit et le gilet seulement), et si cet ami partait avant le 12 de ce mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes hôtes augustes. Cependant ne vous donnez aucune peine pour cela. Mon habit numéro deux est encore mettable, et il y en aura de plus vieux, selon toute apparence. Il est donc bien entendu que vous payerez M. Poole, que vous me ferez crédit, et que vous me répondrez de mes culottes devant Dieu et devant les hommes ; enfin que, si une occasion facile et imprévue se présentait, vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12 juin. Selon toutes les probabilités, je pourrai être à Londres pour ma fête, qui est le 25 de ce mois.
A ce propos, je vous dirai que le chemin de fer de Bayonne à Madrid sera ouvert, non pas le 1*' octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15 juillet.
Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on n'est pas incombustible, une affaire un peu grave. Je sais que nous serions à Carabancbel, où il y a un peu d'air; mais le mauvais côté de l'affaire est qu'on ne peut rien voir, ni taureaux, ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir vers le milieu de septembre, ou au commencement d'octobre. Le mois de novembre est encore très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir sans un paletot qu'on porte sur le bras pendant le jour, mais qu'il faut endosser dès que le soleil se couche.
Adieu, mon cher Panizzi ; je vous ai dit que j'avais retrouvé dans ma cave du vin de Porto vraiment sublime ; le docteur Maure y fait des brèches notables, mais il en restera toujours uue ou deux bouteilles pour Votre Seigneurie.
]•; lETTBES A H. PASIZZI
Focuinebieaa, Ujnin ls64.
Mon cherPaniizi,
Le premier mot de rimpéralriee en me Toy ani a été pour me demander de vos nouTelles ; pois si vous aimeriez à Tenir ici. J'ai répondu do plaisir que tous auriez, mais j'ai dit que je ne savais pas si vous étiez libre en cette saison ; de tout quoi je ne perds pas un moment pour vous donner avis.
Répondez suivant votre cœur, pourvu que votre lettre soit montrable. Il y a ici ^^igra, Sormani et un attaché italien dont je ne sais pas le nom, la princesse Hurat, les deux princesses filles du prince deCanino, madame de Rayneval, madame de Lourmel, madame Przedzewska et cinq ou six autres fort belles. La semaine prochaine sera le tour des Allemands, à ce que je crois.
L'empereur, la semaine passée, est tombé dans la pièce d'eau après dtner, coiffé par le bateau qui s'était retourné. Il n'y avait absolument personne
sur la pièce d'eau. Gomme il est toujours homme de aang-froid, il a plongé pour se débarrasser du bateau et a regagné tranquillement la berge à la nage.
Je vous quitte pour mettre mes culottes, j'espère que vous avez payé celles de Poole.
Fonuinebleau, 22 Jain 1864.
Mon cher Panizzi,
Je suis encore dans la plus grande incertitude sur ce que je ferai, ou plutôt sur ce que je pourrai faire. Selon leur habitude, Leurs Majestés ne nous ont encore rien dit de positif, mais on nous annonce qu'on nous retiendra jusqu'à samedi soir. Je réclamerais ma liberté pour demain sans deux considérations graves.
La première, que l'empereur m'a demandé un travail que je n'ai pas encore terminé et que je voudrais lui remettre avant de partir. Vous devinez de quoi il s'agit, c'est une révision d'épreuves que je ne puis emporter avec moi.
La seconde considération est que je suis toujours très souffrant. Je suis si mal à mon aise, que je ne sais si j*oserais me mettre en route.
La vie qu'on mène ici est horriblement fatigante , bien que j'évite de faire des promenades et que je me retire dans ma chambre de bonne heure, et que je ne boive guère que de Teau. Je tousse toutes les nuits au lieu de dormir. Bien des choses que je vous raconterai me donnent encore du tracas et me font faire du mauvais sang. Cependant je ferai de mon mieux. Avant samedi, vous recevrez de mes nouvelles. Si je puis être à Londres ce jour-là^ je partirai ; mais cela est fort douteux : le docteur me conseille de rester enfermé chez moi à Paris trois ou quatre jours sans parler, sans remuer, jusqu'à ce que cette toux, qui me fatigue tant, ait disparu. Enfin j'espère que, quoi qu'il arrive, je serai au Brilish-Museum avant la fin du mois.
J'ai fait votre commission auprès du prince impérial, qui m'a chargé de vous dire qu'il ne vous oubliait pas, et qu'il espérait bien vous levoir. Je suis également chargé de force compliments pour vous par deux dames que vous
connaissez et avec qui vous avez fait la fameuse campagne de la Rune.
Les élections aux conseils généraux sont assez bonnes ; cependant il y a un certain nombre d'orléanistes qui ont été nommés.
J*ai eu avec quelqu'un une grande conversation au sujet du clergé. Vous en auriez été content ; malheureusement, parler et agir sont deux.
Le temps se remet un peu, cependant les soirées sont toujours très fraîches ; en outre, Fontainebleau est fort humide.
Adieu, mon cher Panizzi; vous aurez sous peu un mot de moi.
Paris, 27 Juin 1864.
Mon cher Panizzi,
LUmpératrice, l'empereur et le prince impérial m'ont chargé tous les trois et à différentes reprises, surtout in extremis^ je veux dire au moment de la séparation définitive, de tous leurs
compliments pour vous. Autant m'en ont dit madame de Ray ne val et madame de Lourmel. Cette dernière vous envoie son portrait. Est-ce assez tendre?
Ce que vous me dites du ministère anglais confirme ce qui m'a été dit par mon hôte. Vous ne verrez probablement pas lord Palmerston ministre, la reine ne veut pas.
Adieu, mon cher Panizzi ; je vous écrirai un mot demain soir.
Paris, 5 août 1864.
Mon cher Panizzi,
Mon odyssée n*a pas été des plus tragiques.
La mer était unie comme une glace, et trois dames seulement ont dégobillé; une vingtaine ont passé du rose au blanc verdâlre, et, quant à moi, j'ai fumé fort tranquillement. Mais le diable, qui me persécute, comme il fait pour tous ceux qui sont bien notés là-haut, a fait en sorte qu'entre Bou-
logne et Rue, le piston de notre locomotive a refusé de fonctionner. Nous Tavons raccommodé.
Au bout de dix minutes, il s'est redérangé. Nous étions sous un soleil ardent sans le moindre abri, avec la perspective de recevoir dans le derrière le train parti de Boulogne après nous. Cela a duré une heure et demie. Puis est arrivée une locomotive secourable qui nous a poussés gentiment par derrière jusqu'à Rue, où nous avons pu nous débarrasser de la locomotive inutile, et en prendre une qui nous a menés si grand train, que nous n'avons été que d'une heure en retard. J'ai, pendant ce temps-là, regretté plus d'une fois de n'avoir pas mis dans ma poche quelques sandwiches de cet excellent bœuf salé que j'avais laissé au Brilish-Museum. Dans Tabsence du maître^ les domestiques font des bêtises. Pendant que César est à Vichy, le ministre de l'intérieur en fait délie grosse. Vous savez ou vous ne savez pas que, depuis un certain décret de la République, les journaux ne peuvent pas rendre compte des débats d*un procès de presse. Us ne peuvent que publier l'arrêt et le considérant. Or le Moniteur^ qui se fait dansl'of-
ficine du ministre de TiDlérieur, s*est avisé Tautre jour de publier les débats d'un procès de presse . Il a été aussitôt cité au parquet. Gela fait grand scandale, à ce que je vois par les journaux, et montre quelles espèces de niais sont chargés des détails.
J*ai trouvé ici une lettre de Vienne où Ton parait avoir pour les Prussiens la même tendresse que les rats portent aux chats. Vous aurez vu le discours de M. de Beust à la Chambre saxonne . Cela est très divertissant et ne promet pas pour trop tôt le grand teutonique Verein.
Madame de Montijo va mieux^ à ce qu'elle dit, et vous attend à Carabanchel cet automne. Elle commence à mieux écrire votre nom, car elle vous nomme Paiiisi au lieu de Panucci. Mais le z toscan est une pierre d'achoppement terrible pour une bouche castillane.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-vous pour loi d'aller tous les jours chez Urooks ^ à pied. Mettez-moi à ceux de lad y llolland.