‹ Lettres à m. Panizzi, 1850-1870, publChapitre 24 sur 31 · CLXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXVIII

Cannes, 30 mars 1870.

Mon cher don Antonio,

J*ai reçu votre lettre avec grande joie. Je vois que vous passez le temps assez doucement, que vous voyez bonne compagnie et que vos dîners sont comme toujours appréciés. Yous vivez encore. Pour moi, je souffre comme une bête. J'essaye de tous les remèdes : aucun ne réussit. J'ai à peine la force de lire ; encore, bien souvent je ne comprends rien à la page qui était sous mes yeux, et mes pensées sont à mille lieues très tristement employées. Ce qu'il y a de singulier dans mon état, c'est la répugnance qui me prend vers

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mentis; puis cela avait passée et, l'année dernière, à Saint-Qoud, je Tavais trouvée très raisonnable.

A propos de fous, je viens de recevoir une lettre de ma cousine, dont la tète est tout à fuit partie. J'espérais qu'elle quitterait sa maison de Paris pour aller vivre à la campagne; mais il parait qu'elle ne veut plus bouger. Grand ennui pour moi à mon retour à Paris, si j'y reviens, enfin.

J'ai reçu hier une lettre de madame de Hontijo, qui me demande de vos nouvelles. Elle souffre d'un rhume opiniâtre, et^ contre son usage, elle n'est pas encore installée à sa campagne. Rien, dit-elle, ne peut donner une idée du gâchis où est l'Espagne, et pas un homme pour gouvernerla barque. On vole partout, et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il y ait encore quelque chose à voler.

Adieu, mon cher Panizzi. Je regrette fort de n'avoir pu aller à Paris pour la discussion du sénatus-consulte ; maintenant qu'elle est terminée, je pense qu'il est inutile de me presser. Je ne me mettrai en roule que si je me trouve as-

sez rétabli pour n'avoir pas à redouter une troisième rechute.

Cannes, 4 mai 1870.

Mon cher sir Anthony,

Que dites-vous de ce qui se passe? Les républicains ne vendent pas chat en poche; ils nous préviennent de leurs façons de gouverner. Ce qu'il y a de plus triste, c*est que ces abominations n'excitent ni surprise ni horreur. Le sens moral dans ce pays-ci est tout à fait perverti. On réclame Tabolition de la peine de mort et on a des assassins pour amis politiques. Ledru-RoUin, qui était revenu à Paris, est reparti subitement pour Londres, la veille de la découverte des bombes au picrate de potasse.

L'empereur a recommandé, le même jour, au général Frossard d*empêcher le prince impérial de sortir. Le général lui a demandé s'il y avait quelque attentat tramé contre le prince. « Non, a répondu l'empereur avec la figure calme que

VOUS lui connaissez. C'est à moi qu'on veut jeter des bombes ; mais on pourrait se tromper de voilure. »

Adieu, mon cher sir Anthony. J'espère que, la semaine prochaine, nous serons encore de ce monde.

Cannes, 21 mai 1870.

Mon cher Panizzi,

Quand je reviendrai à Paris, je vais y trouver bien des ennuis. Je vous ai dit l'état où est ma cousine. Il s'aggrave tous les jours et je crains quelque catastrophe. Ses parents, qu'elle ne peut souffrir et qui cependant seront ses héritiers, ont commencé des démarches pour lui faire donner une tutelle judiciaire. Je voudrais que la pauvre femme ne fût pas enfermée, ce qui la tuerait probablement. Quant à la succession, il y a longtemps que j'en ai pris mon parti et sans regret.

Autre tracas non moindre et que vous comprendrez. Il faut que je déménage et que je

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me trouve un logement moins haut. Lorsqu'on a des livres et un tas de vieilleries auxquelles on est attaché, il n'y a rien de plus pénible que de changer de domicile.

J'ai lu avec grand intérêt dans le Times Thistoire de ces deux jeunes gens qui s'habillaient en femmes. Est-il vrai qu'ils apparliennenl à une classe plus élevée que celle des Ganymèdes de profession ? Qu'est-ce que ces photographies mystérieuses qui les représentent avec d'autres personnes ?

Yoilà le plébiscite passé. Dieu merci, mais la situation n'en est pas beaucoup plus belle.

M. Emile Ollivier est persuadé qu'il est le plus grand homme d'État de notre temps et qu'il peut tout faire. II me rappelle Lamartine en 1848, qui se croyait aussi le maître de la situation. En attendant, les conspirations vont leur train et la société ouvrière internationale leur donne un caractère européen. Nos ouvriers heureusement n'ont pas encore appris des Trade's-Unions à faire sauter avec de la poudre les maisons de leur patron; mais cela viendra sans doute. Ce qui est profondément triste, c'est l'appui que donnent

quantité de gens soi-disant honnêtes aux démolisseurs de tous les pays. Croyez qu'il n'y a pas beaucoup de degrés entre ces libéraux en théorie et les assassins qui tuent au nom d'une idée libérale. Qu'est-ce que cette écbauffourée de chemises rouges en Italie ?

Adieu, mon cher Panizzi. Du Sommerard m'a dit qu'il vous avait trouvé bien, sauf que vous ne vouliez pas entrer dans un ninniug match.

CanneSi 29 mai 1870.

Mon cher Panizzi,

Je viens de recevoir votre lettre, et j'apprends avec bien du regret la mort de la comtesse Téléki. Je la connaissais peu, mais elle est de ces personnes dont on garde le souvenir. Qu'allait-elle faire à Damas! C'était déjà une grande imprudence, avec une santé comme la sienne, de s'aventurer en Égypie. Mais, en Syrie, où, avec toutes les chances de fièvre, se joint la certitude d'énormes fatigues, c'était vraiment insensé. Je

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TOUS plains de tout mon cœur d'avoir perdu une si excellente amie. Cela ne se remplace pas.

Je pars demain pour Marseille, où je passerai la nuit. Le lendemain, dans Taprès-midi, je compte partir pour Paris, où j'arriverai mercredi à huit heures et demie du malin. Au delà, je n'ai plus de projets, et, avec ma santé, il serait absurde d'en faire. L'impératrice m'a écrit qu'elle voulait que je lui tinsse compagnie à Saint- Cloud pour quelques jours ; mais je ne sais si je serai en état présentable.

La pauvre madame de Montebello est sinon morte, du moins dans un état désespéré.

Le docteur Maure, qui se rappelle à votre souvenir, devait partir pour Paris avec moi ; mais les élections pour le conseil général vont avoir lieu, et il canevassera ici jusqu'au milieu de juin.

Bien que je sols payé pour ne pas croire aux médecins, je me laisse aller toujours à bien penser de ceux à qui je n'ai pas eu affaire. On m'a parlé de Chepmell comme d'un habile homme, et l'idée m'est venue de le consulter. Je crois que, si vous lui écriviez, il me donnerait un rendez-

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VOUS sans me faire attendre, et c'est un point capital. Vous lui direz que j'ai été pour quelque chose dans son installation médicale à Paris, et qu*il devrait me guérir pour ma peine.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis horriblement fatigué de mes paquets ; mais je n'ai pas voulu tarder à vous dire toute la part que je prends à la perte de cette pauvre comtesse Téléki.

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