‹ Lettres à M. Panizzi, 1850-1870. Publiées (volume 2)Chapitre 1 sur 32 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

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Cannes, 17 Janvier 18C4.

Mon clier Panizzi,

Je ne sais guère de nouvelles de Paris que par les journaux. Je suis fort triste de la tournure que prennent les affaires. D'un côté, les tentatives d'assassinat recommencent; de l'autre, la discussion de l'adresse s'envenime de jour en jour. Thiers avait bien commencé. Sauf la fin de son premier discours, qui est ou un lapsus linguœ, ou plutôt, je le crains, une complaisance à ses amis de l'opposition, il était parfaitemeut dans son

rôle. Son second discours, qui dément toute sa carrière politique, montre qu'il est à la remorque de ses nouveaux amis. L'àpreté de langage de Favre et ses insolences irritent la majorité au dernier point et la poussent à des vivacités qui, à l'égard d'une faible minorité, sont fâcheuses, mais à peu près inévitables. Que faire avec des gens qui sont déterminés à abuser de toutes les libertés qu'on leur donne? D'un autre côté, comment refuser de parti pris des concessions qui sont justes en principe et presque promises par l'empereur? De tous les côtés, il y a danger.

L'opposition rouge gouverne et est maintenant disciplinée. Elle veut avant tout glorifier la défunte République. Thiers voulait qu'elle portât à Paris M. Dufaure et Odilun Barrot. Ce sont des noms illustres, mais ce ne sont pas des ennemis tout à fait irréconciliables. L'opposition veut Carnot, qui, sous la République, a fait les circulaires détestables que vous savez, et Garnier-Pagès, une des plus grosses bêles de la même époque. On avait un instant voulu avoir Renan ; mais ses /)pinions au sujet de Jésus-Christ ont effrayé, car il y a des républicains catholiques, de môme qu'il y a bon

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nombre de prêtres républicains. Tous les fous ont quelque affinité les uns avec les autres.

Voilà l'affaire du Danemark qui paraît entrer dans une phase nouvelle. L'Autriche et la Prusse prétendent l'arranger à elles deux, à leur manière. Les petits États de l'Allemagne ne pourront probablement pas l'empêcher, mais ils s'en vengeront en excitant l'esprit révolutionnaire, qui a des éléments assez nombreux et inflammables surtout en Prusse. Au milieu de toutes ces agitations, la question polonaise a perdu presque toute son importance et sa popularité. L'opposition a renoncé à en faire son cheval de bataille. L'insurrection est, d'ailleurs, presque partout comprimée.

Je n'entends plus parler de ralTaire qui a eu lieu à Tivoli entre des soldats du pape et des nôtres. Ces soldats du pape étaient des Belges et des Français. Le général de Montebello est aussi mal avec monseigneur de Mérode que l'était son prédécesseur, mais il est beaucoup moins endurant, et, de plus, il est mieux soutenu.

Il paraît certain que les quatre individus qui ont été arrêtés avec des bombes et des poignards empoisonnés attendaient un chef de Londres. On

les surveillait pour arrêter ce chef avec eux, mais l'empereur a voulu absolument aller patiner au bois de Boulogne. Comme il va toujours là sans garde, le préfet de police n'a pas osé laisser cette occasion aux gens qu'il observait. Je vois que Mazzini se défend d'avoir conseillé. Tout mauvais cas est reniable. S'il n'a conseillé, il a du moins inspiré.

Adieu^ mon cher Panizzi ; donnez-moi donc de vos nouvelles.

Cannes, 28 janvier 1861.

Mon cher Panizzi,

Votre désespoir m'a fait rire. Quel diable de rapport peut-il y avoir entre ces quatre coquins et vous ? Et quel imbécile vous rendra responsable de ce qu'entre vingt-quatre millions d'hommes il se trouve quelques scélérats ou quelques fous? J'ai vu la dénégation de Mazzini. Il se peut qu'il ne soit pour rien dans cette horrible'affaire, mais il a cependant sa part de responsabilité, et ces

quatre bandits sont ses élèves plus ou moijis immédiats. Yous avez vu, au reste, que nos rouges les désavouent très hautement. Je n'affirmerais pas que ce soit avec une parfaite sincérité. Ce qui paraît certain, c'est que les quatre arrêtés n'étaient que les instruments d'un chef qu'on attendait, et qui aurait été pris^ selon toute apparence, si l'empereur avait consenti pendant quelques jours à ne pas aller au bois de Boulogne. C'eût été courir trop de risques que de laisser libres les soldats, qui pouvaient fort bien agir sans leur capitaine, et on les a très judicieusement mis à l'ombre.

Est-il vrai, comme je serais tenté de le croire par le ton des journaux anglais, que John Bull se fâche pour tout de bon de l'ingérence des Allemands dans la question du Holstein? que le ministère est menacé de renversement et que les tories vont rentrer aux affaires ?

Je n'ai jamais pu comprendre le premier mot de la question des duchés, et je crois qu'il y a peu de personnes qui en savent quelque chose. J'espère que nous serons plus avisés qu'au Mexique et que nous ne nous en mêlerons pas. Je serais bien fâché que nous nous fissions prendre à l'appât des

provinces rhénanes. Nous n'en avons pas besoin, et elles ne veulent pas de nous. Ce serait, d'ailleurs, j'en suis convaincu, le seul moyen de résoudre ce grand problème : « Faire que les Allemands s'entendent entre eux. »

Adieu, mon cher Panizzi. On a destitué, à ce que je vois, l'évêque Colenso ; mais partout les dévots sont les mêmes imbéciles.

Cannes, 4 février 1864.

11 n'y a pas de calissons à Cannes ; mais, la poste n'étant pas faite pour les chiens, je viens d'écrire à Ai.v pour en avoir. Je pense que la caisse partira après-demain au plus tard.

Vous aurez vu le succès de l'emprunt de M. Fould. On lui a donné seize fois plus d'argent qu'il n'en demandait. On prétend que cet empressement à souscrire est effrayant, parce que cela peut et doit donner le goût d'employer tant d'argent à quelque entreprise chanceuse.

Cependant, jusqu'à présent, rien ne donne lieu de présumer que nous nous mêlions de cette diable d'affaire du Sleswig-Holstein. On croit, au contraire, qu'en vertu du respect que nous professons pour les nationalités, nous nous abstiendrons. En effet, si nous venions au secours des Danois, qui m'intéressent autant que vous, nous ne manquerions pas de réconcilier à l'instant tous les Allemands les uns avec les autres et de ramener les beaux jours de 1814 et 1815.

La difficulté est grande pour lord Russell. Je ne sais pas trop comment il pourra se tirer de cette mauvaise affaire avec élégance^ comme disait Arcliambauld de Talleyrand, à propos de la guerre d'Espagne de 1809. Lord Russell a pris les Allemands pour plus bêtes et plus lourds qu'ils ne le sont. Il s'est fait battre par M. de Beust dans des notes diplomatiques, et je crois qu'il n'a aucune envie d'en venir à Vidtbna ratio.

Je serais enchanté, pour ma part, que les Danois battissent rudement les alliés; malheureusement le bon Dieu a la mauvaise habitude d'être toujours du côté des gros bataillons. Il me paraît impossible que la guerre, s'il y a guerre, ne soit très

promptement terminée. Les Allemands, une fois maîtres du Sleswig, s'arrêteront et on ne se battra plus qu'à coups de protocoles.

Si, par hasard, l'Angleterre réussissait à faire une coalition contre l'Allemagne avec la Russie et la France, l'affaire prendrait des proportions telles, qu'il faudrait avoir le diable au corps pour l'entamer. Ce serait un remaniement complet de la carte de l'Europe. D'un autre côté, quels seraient les gagnants à la guerre ? les Russes et nous, car nous avons des rognures allemandes à prendre de notre côté du Rhin, et la Russie a aussi ses prétentions sur des provinces slaves. Comme l'Angleterre, avec beaucoup de raison, ne fait pas la guerre, comme nous, pour des idées, qu'elle ne peut la faire seule sur le continent, je suis porté à croire qu'elle se bornera à protester; mais comment le Parlement prendra-t-il la prépotence et les menaces de lord Russell, qui n'aboutissent qu'à la compromettre et à faire rire les Allemands {natiirœ dedecus) à ses dépens? Lord Palmerston aura bon besoin de sa santé, que vous dites si bonne, pour résister aux attaques de l'opposition.

Thiers, en allant à Londres, s'il y va, ne peut

avoir qu'un but, c'est de faire sa paix avec les princes d'Orléans. A mon avis, c'est une faute qui couronne toutes les autres.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous préviendrai du départ des calissons. Portez-vous bien et ne vous exterminez pas à travailler.

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Cannes, 13 février IS6i.

Vos sentiments danois ont du souffrir beaucoup de la prise du Danewirke. J'en suis très fâché pour ma part, et j'espérais que la chose ne se ferait pas si vile. C'est toujours très pénible de voir l'oppression du faible par le fort, et il est impossible de ne pas s'intéresser à un pauvre petit peuple assailli par ces deux brutes d'Allemands.

Il me semble que l'Angleterre, ou plutôt que lord Russell, a résolu le problème de se faire jeter la pierre par tout le monde. Ce n'est pas que je trouve qu'elle ait tort de ne pas se mêler d'une querelle qui ne l'intéresse que médiocrement, mais

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il ne faut pas injurier les gens avec qui on ne veut pas se batire. C'est ce qu'a fait lorJ Russell. Il y gagne de se faire répondre des énigmes fort insolentes pnr M. de Bismirk et, proh pudoi\ de se faire donner des démentis par le ministre de Saxe. Ajoutez à cela que les Danois accusent l'Angleterre de les avoir trompés. Je me trompe fort ou bientôtunjour viendra où l'Angleterre sera obligée de faire des efforts considérables pour revendiquer son rang de puissance de premier ordre que lord Russell, par son mélange de faiblesse et d'insolence, lui a fait perdre.

Je n'entends plus parler du voyage de Thiers en Angleterre. Ce serait la plus grande sottise qu'il pût faire en ce moment que d'aller ou de paraître aller se raccommoder avec Claremont.

Il me semble que les cboses ne vont pas mal en Italie, et les rouges ont reçu un échec dans les dernières élections qui doit leur prouver qu'on ne veut plus d'eux.

Adieu, mon clier Panizzi; soignez-vous et observez fidèlement le carême.

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Cannes, 29 février 18G4.

Mon cher Panizzi,

Le ministère prussien est vraiment farceur, et on n'a jamais passé des notes diplomatiques dans un style pareil. Il me paraît évident que vos amis les Danois sont abandonnés de l'univers entier. Ils se défendront honorablement et tueront pas mal de Prussiens avant de lâcher le Sleswig, mais ils le lâcheront.

Il me semble que lord Russell a fait toutes les maladresses possibles dans cette affaire; mais il n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, et ce moyen était trop dangereux : c'était la guerre. On prétend, au reste, qu'il y a dans ce moment une recrudescence d'amitié entre le cabinet anglais et le nôtre, pour une intervention énergique. Je n'y crois pas. Nous avons trop d'embarras chez nous en ce moment pour en accepter d'autres, et ce qui me revient de Paris me donne lieu de croire que l'empereur n'a aucune disposition à s'y en-

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gager. Je trouve que les uiinislres anglais ont été bien faibles, et, si j'en crois quelques tories qui sont ici, ils courraient le risque de se trouver en minorité. Mais que feront leurs successeurs et que pourront-ils faire? Lord Russell a eu le tort de commencer sur un ton trop haut; car, au fond, je ne crois pas qu'il soit de l'intérêt de l'Angleterre de faire la guerre pour que le Sleswig appartienne au Danemark. Le plus mauvais côté de l'affaire serait que la Prusse et l'Autriche se fussent sincèrement alliées et se fussent garanti leurs possessions non allemandes, le duché de Posen et la Yénélie.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et soignez le moule du pourpoint.

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Paris, 19 mars 1864.

Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé avant-hier à Paris en assez médiocre état de conservation. J'ai trouvé votre let-

tre et j'y réponds à mon premier moment de loisir.

En mettant pied à terre, j'ai trouvé qu'une assez grosse bataille allait se livrer dans le Sénat entre le parti clérical et celui des philosophes. Le nouveau cardinal de Rouen, qui a été longtemps procureur, demandait protection pour notre sainte religion. Il a mis beaucoup d'art à troubler le peu de cervelle de messieurs les sénateurs, et à leur faire peur des deux grands monstres de ce tempsci, le diable et les salons. Les vieux généraux sont particulièrement timides quand il s'agit du green gentleman below et des douairières chez lesquelles ils vont faire leur whist. L'ouvrage de Renan a tellement irrité les prêtres, qu'ils ne se tiendront tranquilles que lorsqu'ils auront fait brûler l'auteur. En attendant, ils lui ont fait gagner beaucoup d'argent, car il n'y a rien qui fasse autant lire un livre que la défense de l'autorité. Nous avons gagné la bataille aujourd'hui, mais ce n'a pas été sans peine.

Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers de Sa Majesté, précisément celui que vous aviez gagné par je ne sais quels procédés, et qui

VOUS versait toujours deux verres de porto doré au lieu d'un. Il venait me dire qu'il n'avait pas voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud le baril venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi serait dans ce cas infiniment plus cher, mais qu'il m'enverrait le baril et son aller ego, pour le coller et le mettre en bouteilles.

Je suis fâché de ce que vous me dites de la santé de lord Palmerston. J'ai un certain tendre pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même dans ses méchancetés, tandis que lord Russell a le talent de déplaire toujours. Demandez à toutes les chancelleries de l'Europe en quelle odeur il est.

Il me semble que les Danois vont être égorgés et que, lorsqu'ils seront entièrement aplatis, on trouvera quelque moyen de leur venir en aide. Malheureusement, je ne les trouve pas aussi héroïques que je les voudrais. Un homme assez désintéressé dans la question dit qu'il n'y a que les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus ; les Prussiens médiocrement et les Danois comme des conscrits.

Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que le rhu-

matisme dont vous vous plaigniez aura cédé aux premiers rayons de soleil.

Mon cher Panizzi,

Paris, 24 mars 18G4.

Le quinzième volume de la Correspondance de Napoléon est imprimé, mais il n'a pas encore paru. Vous savez, je crois, que je ne fais plus partie de la commission. Ou m'a fait demander sub rosa si je voudrais être de la seconde commission présidée par le prince. J'ai remercié. C'était déjà assez désagréable avec le maréchal ; ce doit être encore bien pis avec un prince; en outre, il est probable que la besogne que fera cette seconde commission sera fort suspecte, et je ne me soucie pas d'en partager la responsabilité.

On devient de plus en plus capucin au Sénat et partout. Vous ne sauriez croire les murmures qui ont accueilli M. Delangle lorsqu'il a osé dire que Renan n'avait pas parlé de Jésus-Christ d'une manière irrespectueuse.

Ce soir, on disait que Dûppel avait été pris et l'île d'Alsen aussi, et l'armée danoise détruite. J'en doute un peu, mais cela arrivera. M. de Metternicli dit ici assez publiquement que l'Autriche ne s'est mêlée de l'affaire que parce qu'il fallait empêcher les petits princes de la confédération de se réunir et de faire quelque bêtise une fois qu'ils auraient eu une armée.

Il me semble qu'il y a en Angleterre une assez forte irritation contre la partialité de la reine pour les Prussiens. Est-il vrai qu'un certain nombre de membres du Parlement se sont abstenus de voter l'autre jour dans l'affaire Staiifeld, pour ne pas mettre le cabinet en déconfiture ?

On raconte une jolie histoire du ministre de Prusse, qui s'est excusé de n'avoir pas bu à la santé du roi de Danemark en disant qu'il avait pris médecine ce jour-là.

Hier, j'ai dîné chez la duchesse de Bassano et j'ai mangé des petits pois d'Alger. C'était fort mauvais.

Je crains bien quelque nouvelle sottise de Garibaldi. On prétend qu'on lui prépare une ovation magnifique en Angleterre. Est-ce qu'il n'y a pas

quelque journal sensé qui fasse justice de ce cerveau brûlé ?

Je n'ose faire de projet pour ce printemps. Je suis en assez piètre état de santé et je ne sais trop comment j'e serai dans un mois ; mais, si je ne suis pas trop mal, j'irai vous voir lorsqu'il n'y aura plus trop de dîners.

Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir de nos amis.

Paris, t" avril 1864.

Mon cher Panizzi,

Il paraît que l'archiduc hésite au dernier moment. Les uns disent que l'archiduchesse en est la cause ; d'autres la rapportent à notre saintpère le pape, très mécontent, dit-on, du général Bazaine, qui n'est pas si facile que son prédécesseur le maréchal Forey, et qui, pour cette raison, a été excommunié par l'archevêque de Mexico, doni U n'a pas voulu suivre les avis.

Vous aurez, de la peine, je crois, à empêcher

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