II
18 LETTRES A M. l'ANlZZl
Garibaldi de faire des sottises. Elles lui sont aussi naturelles qu'à un pommier de porter des pommes. Il me semble que sa visite ne doit pas être des plus agréables aux ministres en ce moment.
Personne ne croit ici que les affaires du Danemark puissent s'arranger avant que M. de Bismark ait obtenu les succès militaires qu'il cherche et avec lesquels il espère jeter de la poudre aux yeux à la Chambre des députés. En attendant, on continue à se tuer dans le Jutland et autour de Dùppel. Je n'ai jamais vu de guerre si bête et si vilaine, et on assure que ni d'un côté ni de l'autre l'héroïsme n'est bien considérable.
Je n'ai pas entendu dire qu'il fût question ici d'un changement de ministres. Ce n'est pas qu'on ne pût très facilement trouver moyen d'en remplacer trois ou quatre, mais le maître n'aime pas les visages nouveaux. Il a tort, il faudrait en trouver par le temps qui court. Ce qu'il faut éviter par-dessus tout en France, c'est l'ennui, et il y a des gens bien ennuyeux dans le cabinet.
Adieu, mon cher Panizzi ; porte/-vous bien et
ne dînez pas trop bien. Je suis condamné à un régime d'ermite, et je m'offense de voir les autres
bien man^^er.
Paris, 13 avril 18G4.
Mon cher Panizzi,
Comment expliquez- vous l'enthousiasme des Anglais pour Garibaldi? Est-ce, comme on le croit ici, pour faire compensation à l'atTaire Stanfeld et montrer que, si on n'aime pas les assassins, on aime les tapageurs? On a mis dans les journaux français que Garibaldi n'avait rien eu de plus pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser. Si le fait est faux, comme je le crois, il ne serait pas mal de le démenlir, dans l'intérêt de la France, de Tx^ngleteiTe et de l'Italie. Intelligenti paiica.
On se perd en conjectures sur la visite de lord Clarendon. Par parenthèse, je dîne demain avec lui chez lord Cowley. On dit qu'il vient pour recimenter une nouvelle alliance intime. Cela me semble
fort douteux. Il me paraît probable que nous soutiendrons, dans la conférence de Londres, l'opinion des commissaires anglais, mais avec une certaine réserve. Vous savez que nous avons un pied dans la révolution, et que nous prenons toutes les affaires au point de vue théorique, tandis que vous ne considérez (et très sagement, je crois,) que le fait du moment au point de vue pratique et de votre intérêt personnel.
La peur de la guerre paraît se dissiper un peu. La fin des lambineries de l'archiduc a produit un assez bon effet, mais nous sommes malades à l'intérieur. Vous savez ce que deviennent les Français quand ils ne sont pas gouvernés. Or, à l'intérieur, nous ne sommes pas gouvernés. Les préfets ne reçoivent pas de direction. Les uns se font capucins, parce qu'ils croient faire ainsi leur cour; d'autres inclinent vers le libéralisme outré, parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La plupart font les morts pour demeurer bien avec tout le monde. En attendant, le socialisme fait des progrès et la bourgeoisie, qui ne se souvient plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier la branche sur laquelle elle est assiégée. Tout cela
est fort triste et nous présage de mauvais jours.
Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une résolution trop juvénile, selon ma manière de voir, je vous disais qu'excepté en Angleterre, personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède.
Depuis quelque temps, je suis obsédé par l'idée de la misère dans ma vieillesse. Ce n'est pas que j'aie besoin de grand'chose; mais encore faut-il pouvoir vivre. Demandez à M. Heath, ou à quelque savant homme en matière de finances, quel serait le moyen de placer de l'argent en viager d'une manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que l'on donne à un jeune homme de soixante ans. Je ne vous dis pas pour qui, ne le dites pas non plus. Nous en reparlerons.
Adieu, mdn cherPanizzi, Je suis toujours souffrant et oppressé.
Paris, 20 avril 186i.
Mon cher Panizzi,
Mille remercîments du papier que vous m'avez envoyé, mais je suis trop béte pour comprendre
tout. C'est encore une chose dont nous aurons à reparler. Le jeune homme de soixante ans me charge de vous remercier toto corde^ mais il espère qu'un inonde meilleur le recevra avant la débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous seriez un de ceux à qui il demanderait avec confiance un morceau de bœuf salé.
Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup d'accord entre les gouvernements de France et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. Le Moniteur a un entrefilet pour dire que notre cabinet n'a fait aucune observation au sujet de Garibaldi. C'est une bonne chose. Lord Clarendon a été tr. s choyé ici et a généralement plu.
Si vous avez contiibué à faire reprendre à Garibaldi le chemin de Caprera, et à lui faire faire une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait pour le mieux. Après l'aristocratie, il serait tombé entre les pattes de la démocratie, et, n'ayant plus personne pour le surveiller et le seriner, il aurait dit dellc grosse. Il est fâcheux qu'il ait vu Mazzini et Stanfeld, dont l'alfaire est plus mauvaise qu'on ne croit. Mais il y a, entre tous les gens de révolution, un trait d'union qui rapproche les coquins
des niais vertueux. Cela n'empêche pas que l'on n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerslon donner à dîner à un liomme qui avait cherché à allumer une guerre européenne, qui avait débauché des soldats et pris les armes contre son gouvernement. Garibaldi lui a rendu un mauvais service en le remerciant de la conduite de la marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je ne pense pas que ce soit un bon point pour lord Palmerston dans la diplomatie européenne. Mais vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour cela.
J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps. La prise de Dûppel va donner au roi de Prusse et à M. de Bismark une prépotence extraordinaire, et je crois qu'ils feront quelque sottise. L'empereur d'Autriche a été plus modeste. Il n'a pas voulu d'entrée triomphale pour des canons danois amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans cérémonie dans un coin de ses écuries.
Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un temps magnifique; cependant je ne m'en porte guère mieux. On nous menace d'une session très
longue. Je crains qu'elle ne dure tout le mois prochain. Thiers et ses amis se préparent à foudroyer le budget de leur éloquence.
Paris, 24 avril 1804.
Mon cher Panizzi,
Je croyais que nous avions le privilège d'être plus fous que les autres peuples, mais cette année les Anglais ont l'avantage. Chasser M. Stanfeld, qui est ami de Mazzini, fêter Garibaldi, qui dit que Mazzini est son maître, e sempre bene. La visite du prince de Galles aurait probablement bien étonné M. Pitt et même M. Fox. Le discours de M. Gladstone au Parlement m'a paru une de ces comédies que l'on ne joue pas sur les grands théâtres. Tout cela me semble vraiment honteux.
Si l'aristocratie anglaise a fait tant de frais pour que Garibaldi ne se compromît pas avec les radicaux, quel résultat a-t-elle obtenu? Il a dit qu'il était l'élève de Mazzini. Il a remercié lord
Palmerston de l'avoir laissé débarquer en Sicile ; il a reçu un drapeau avec l'inscription : Ro?ne et Venise, outre l'argent. Croyez-vous qu'il en eût fait davantage avec les radicaux?
Comment les ministres étrangers prendront-ils la chose? Il me semble certain que tous les gouvernements de l'Europe regardent l'Angleterre comme le boute-feu de la Révolution, et, lorsqu'elle demandera pour le Danemark l'exécution des traités, pour la Pologne les conventions de 1815, qui ne lui rira au nez?
J'ai vu une lettre d'une personne qui voit souvent la reine et qui la dit furieuse. On lui prête ce mot qu'elle ne croyait pas qu'elle pût être jamais honteuse d'être la reine des Anglais, comme elle l'est à présent.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments.
Paris, 1" mai 1864.
Mon cher Panizzi,
Tous êtes indulgent pour Garibaldi : il est vrai qu'il n'a rien dit de l'empereur, mais il a promis
la république à la France; il s'est reconnu pour élève de Mazzini, enfin il a fraternisé avec Ledru- Rollin. Or Ledru-RoUin n'est pas exilé depuis le coup d'État du 2 décembre. C'est sous la République qu'il a conspiré, et par la République qu'il a été condamné.
Yous dites que Garibaldi n'a pas été condamné ni même poursuivi. Cela est très vrai, mais ne prouve qu'une chose, la faiblesse du gouvernement italien. Cela ne diminue en aucune façon la culpabilité de l'auteur de l'expédition qui a fini par la fusillade d'Aspromonte. Je ne crois pas que ce soit le dernier mot de Garibaldi, qui me paraît homme à vouloir mourir coi scarpi, comme on dit en Corse, et je crains fort que, d'ici à peu de temps, il ne fasse des siennes.
L'effet produit par vos ovations en Europe n'a pas été heureux, et vous verrez les Allemands travailler et peut-être réussir à faire une nouvelle coalition dont Tltalie pourra se ressentir. Un de mes amis qui arrive de Vienne me dit qu'ils ont tous la tête perdue de leur grande victoire de soixante mille hommes contre quinze mille. J'espère que leur enthousiasme leur fera faire quelque sottise.
Ici, les choses ne vont pas trop bien, rintérieur n'a pas de direction; on maintient des préfets compromis ou incapables, on laisse les cléricaux, les carlistes et même les rouges faire de la propagande. Il n'y a pas de système. Il faudrait ou résister énergiquement, ou bien faire à temps quelques concessions utiles, mais on attend et on ne fait rien.
Les lettres de Napoléon à Joséphine, que nous avons vues il y a quelques années, avec une très jolie femme, ont été vendues à Feuillet de Couches pour 3,000 francs ; elle nous en demandait 8,000. Je ne trouve pas que ce soit trop cher, vu le prix des autographes à présent.
Adieu, mon cher Panizzi; portez- vous bien et tenez-vous en joie.
Paris, 16 mai 1864.
Mon cher Panizzi,
La session iinit un peu mieux qu'on ne l'espérait. M. Rouher a pris de l'assurance et a fait des
progrès très notables. Tliiers a perdu beaucoup de son prestige. C'est toujours le même art et la même facilité d'éloculion, mais point d'idées politiques, et, au fond, de petites passions mesquines. Il a parlé contre l'expédition du Mexique et a conclu en proposant de traiter avec Juarez, qui est à tous les diables. Il vient de parler contre le budget, qu'il trouve trop considérable, et a parlé pendant trois heures et demie. Mais il ne trouve pas qu'on dépense assez pom' la guerre, pas assez pour la marine; il approuve les augmentations des traitements ; enfin il conclut en disant qu'on a trop dépensé pour la préfecture de Marseille, et, sur le total, il se trompe de sept millions. Les nouveaux députés se moquent un peu de lui, et il paraît, au fond, assez mécontent de luimême.
On nous dit que, aussitôt après la session, il y aura quelques mouvements ministériels. Le ministre de l'intérieur sera changé, cela paraît sûr, mais quel parti l'emportera dans le cabinet? C'est ce que personne ne peut dire et ce que le grand faiseur lui-même ne sait peut-être pas encore à présent.
Adieu, mon cher Panizzi ; on me dit que vous allez parfaitement bien, ce qui me réjouit fort.
XIY
Paris, 27 mai I8G4.
Mon cher Panizzi,
Notre session tire à sa fin : on pense qu'on nous donnera merciedi prochain la clef des champs. De ce côté-là donc, pas de difficultés ; mais, du côté de mes poumons, il y en a d'assez graves. Je suis toujours comme un poisson hors de l'eau, et je n'ose pas trop me mettre en route. Joignez à cela le risque d'une invitation à Fontaiuebleau, quoique, entre nous, il me semble que je suis un peu en disgrâce. La semaiue prochaine, en tout cas, je prendrai mon grand parti, et, si je puis aller vous voir, j'écrirai à M. Poole de me faire des habits dignes de votre compagnie.
Le faubourg Saint-Germain est dans un paroxysme de fureur du brevet de duc de Montmorency envoyé au duc de Périgord. Il est le fils du duc de Valençay (fils de madame de Dino-Talley-
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rand) et de mademoiselle de Montmorency, sa première femme. Mais il y a des collatéraux, des Montmorency, des Luxembourg, des Laval, etc., qui réclament et crient comme des brûlés. Pour moi, il me semble que quiconque aime les cerises de Montmorency a des droits à un duché éteint.
Ce soir, on disait qu'on allait faire un duc de X... et un duc de Z..., deux titres éteints, le premier fort antique, et l'autre du premier empire. Tous ces ducs nouveaux sont des jeunes gens qui ne brillent ni par l'intelligence ni par la vertu; mais il y a dans l'atmosphère des cours quelque chose qui attire les niais et leur procure une bonne réception.
Je suis un peu inquiet de la santé de la comtesse de Montijo. Elle ne viendra pas en France cette année, et il se pourrait bien que j'allasse lui faire une petite visite à Madrid. Que diriez-vous d'une course de ce côté? Mais il ne faudrait pas y aller avant la fin de septembre, de peur de fondre en route. Je vous mènerais à l'Escurial^ où nous verrions quantité de manuscrits et de bouquins curieux. On va en chemin de fer presque toute la roule depuis Bayonne ; cependant il y a encore
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une lacune de quelques heures, mais ce n'est pas grand'cliose.
Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi vite de vos nouvelles.
Paris, 3 juin 186i.
Mon cher Panizzi,
Je suis chargé par madame de Montijo — qui s'obstine à vous appeler Panucci — de vous offrir le vivre et le couvert pendant votre visite à Madrid. Elle dit que, le 1" octobre, on ira d'une traite en chemin de fer de Bayonne à Madrid.
Le prince impérial a été un peu malade de quelque chose comme la rougeole. Il est assez bien à présent, à ce qu'on vient de me dire. Je ne crois pas même que c'ait été la rougeole ; mais une de (;es petites éruptions comme les enfants en ont souvent.
Le pape est, m'assure-t-on, dans un très mauvais état. Il se force pour montrer qu'il n'est pas malade, et, à force de faire le brave, il finira par s'en aller. On ne lui donne pas six mois de vie.
Il a les jambes enflées et toujours en suppuration, et, à soixante-dix-sept ans, c'est peu rassurant. En trouvera-t-on un pire? Je ne le crois pas.
On paraît croire ici que la question du Danemark n'est pas près de se dénouer. Ce qui est assez drôle, c'est que cette grosse bêtise du vote des provinces en litige a fait de nombreux prosélytes en Allemagne, où la France et l'empereur sont maintenant assez populaires. Je voudrais qu'on introduisît en Autriche cette manière de faire voter les gouvernés sur les gouvernants. Nous aurions un spectacle assez drôle. Au fait, la Révolution fait des progrès effrayants partout. Il n'y a guère que votre île de brouillards qui n'en soit pas menacée.
La révolte des tribus arabes tire à sa fin. Ils ont fait la faute de faire leur levée de boucliers avant leur récolte^ ce qui les oblige à manger leurs troupeaux pour les empêcher de mourir de faim. Il y a aussi d'assez bonnes nouvelles du Mexique. On dit qu'on forme en Autriche un assez bon corps de volontaires pour le nouvel empereur.
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Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt j'espère. Mettez-moi toujours aux pieds de vos belles dames.
Paris, 7 juin 1834.
Mon cher Panizzi,
M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, de la part de l'impératrice, me dire qu'elle voulait que j'allasse à Fontainebleau le 13 de ce mois. Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très peu propre à faire l'ornement de sa cour dans l'état de débine où je me trouvais; que, de plus, j'étais attendu à Londres et que toutes mes dispositions étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui, je suis allé voir Frémy, qui m'a dit, de la part de Sa Majesté, que je n'avais rien à faire à Londres ; que le climat ne me valait rien, et qu'elle comptait sur moi le 13.
Yous comprenez que je ne puis répliquer. Me voilà donc pour une semaine au moins à Fontainebleau. Si vous êtes à Londres encore, j'irai vous trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai