‹ Lettres à M. Panizzi, 1850-1870. Publiées (volume 2)Chapitre 15 sur 32 · I. M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre · texte numérisé non relu

I. M. d'Azeglio était ambassadeur d'Italie en Angleterre

moda et incommoda , en attendant celte réponse qui ne peut tarder.

Paris, 24 octobre 1865.

Mon cher Panizzi,

La mort de lord Palmerston est une belle mort, telle que je la voudrais pour moi et pour mes amis. Il a été l'homme le plus heureux de ce siècle. Il a fait presque toujours tout ce qu'il a voulu, et il a voulu de bonnes et belles choses. Il a eu beaucoup d'amis. Il laisse un grand nom et un souvenir ineffaçable chez ceux qui l'ont connu. Si vous trouvez moyen de me nommer à lady Palmerston, quand vous la verrez, vous m'obligerez. Vous pouvez lui dire qu'ici la presse a été luianime dans ses éloges. On a fuit, bien entendu, force blunders historiques et autres à cette occasion, entre autres de dire que lady Palmerston était morte, etc., etc. ; mais il n'y a pas eu de méchancetés d'aucune part, et, dans tous les partis, on a été respectueux; c'est un hommage bien

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rare en France^ comme vous savez. L'emperem' et rimpératrice ont montré beaucoup de regret en petit comité; je crois qu'ils ont écrit à milady.

Reste à savoir ce que dira la postérité. Pour moi, je crois qu'il aura un terrible blâme pour sa conduite dans les affaires d'Amérique. S'il eut fait avec la France le traité qu'on lui proposait, il aurait sauvé la vie à quelques centaines de mille Yankees (ce qui n'est pas très à regretter) ; mais il aurait encore détourné pour longtemps de l'Europe une abominable influence, qui pourra bien un jour devenir une intervenlion active.

Le choléra fait toujours des siennes. Il a pris à tic les ivrognes et en fait grand carnage. Depuis quelques jours, il s'est attaqué aux enfants. En somme, ce n'est pas grand'chose. Rien de semblable au choléra de 1832. La plupart des malades guérissent. Je vous ai fait part de ma théorie du choléra. On n'en meurt que quand on le veut bien, ou quand on est obligé de travailler pendant la première indisposition, soit par devoir, soit par besoin de manger. Le choléra ira vous visiter très probablement. Je vous ordonne de la manière

la pins instante de vous mettre au lit et de relire tout l'Arioste, si vous avez le dévoiement. Rien ne vous empêche de boire cependant du thé ou du punch léger. Quand vous serez au douzième ou treizième chant, vous aurez des entrailles consolidées et vous pourrez reprendre votre vie d'épicurien.

Je vois dans mon journal du soir qu'il y a de bonnes élections en Italie. Vous êtes décidément un peuple raisonnable, quand vous n'êtes ni pape ni abbé. Pourquoi m'a-t-on privé de mon Mérode ? Savez-vous quelque chose là-dessus? Les régiments qui doivent quitter Rome sont désignés. M. de Montebello part pour les congédier. Sa femme est maintenant presque entièrement remise de sa fracture, mademoiselle Rouvet aussi.

Il n'y a jamais eu que le vieil Ellice qui lût gâté par les femmes comme vous l'êtes. Je ne puis pas concevoir l'audace de la comtesse ***.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de nos amis. Faites mes compliments à M. Gladstone, qui sera premier avant un an. Il est probable que lord Russell ne durera pas si longtemps.

Paris, 2 novembre 1865.

Votre amie la princesse Anna Murât se marie. Elle épouse le duc de Mouchy, qui est des mieux parmi les jeunes gens de ce temps-ci. 11 a quinze jours ou un mois de moins qu'elle, deux cent mille livres de rente et une assez jolie figure ; il est très poli et plus naturel que ne sont les cocodès en général. Le drôle, c'est qu'il est allié et parent à tous les plus enragés légitimistes de ce pays. Le duc de Noailles est son oncle. Ira-t-il au mariage? Chilosà?

Nous croyions à Biarritz qu'il s'agissait de l'infant don Enrique. Il est vrai que son grand-oncle avait fait fusiller notre grand-père; mais ce sont de vieilles discussions qui, selon les habiles, ne doivent pas être prises en considéralion par la politique moderne. Maintenant, quelle sera la position, à la cour, de la princesse Anna et du duc consort? Vous qui êtes un habile homme en fait d'étiquette, vous nie l'expliquerez peut-être.

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M. Fould se montre fort content de ses linaiieos. On paraît consentir à toutes les économies qu'il propose et qui sont considérables. 11 se loue beaucoup du maître et de l'impératrice surtout, qui l'a soutenu très vigoureusement. Si, comme je l'espère, on remet nos finances eu bon état, et si quelque imprévu ne survient pas, je ne vois pas trop quel air jouera l'opposition. Les variations sur la liberté de la presse commencent à ennuyer tout le monde.

On dit encore, mais je ne m'y fie pas trop, que les troupes du Mexique reviendront cet été. Il paraîtrait que les États-Unis reconnaîtraient alors Maximilien, et qu'il serait assez fort pour se soutenir. — Amen !

Je ne suis pas content de voir M. Gladstone dans ce ministère Russell. Il me semble qu'il s'expose et qu'il risque de s'user. La situation me paraît être celle-ci : les fractions qui composaient la majorité, n'ayant plus l'adresse, le savoir-faire et l'esprit conciliant de lord Palmerston pour les tenir réunies, vont tirer l'une à droite, l'autre à gauche. Si lord Russell présente un projet de réforme, il sera peut-être battu, et le parti whig

est à peu près dissous. S'il garde en portefeuille cette réforme, dont personne ne se soucie beaucoup, les radicaux, les Irlandais et les libéraux niais l'abandonnent, et il peut être battu à la première motion politique. M. Gladstone aura cependant à porter tout le poids de la discussion, toute la responsabilité de la lutte, et, s'il réussit, c'est pour ajouter à la puissance de lord Russell. Sic vos, non vobis. Je crois que, s'il avait en ce moment quelque petit accès de goutte qui Tempêchât de siéger pendant quelque temps, il n'aurait plus ensuite qu'à se baisser pour prendre le portefeuille de premier ministre.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai vu Sa Majesté lundi à Saint-Cloud. Mademoiselle Bouvet est rétablie complètement. L'impératrice est très enrhumée. Je pense qu'on ira à Compiègne vers le 10 ou le 12, si le choléra finit comme il en a tuul l'air.

Compiègne, IG novembre 18G5.

Mon cher Panizzi, Je suis malade depuis quelques jours, et ce-

pendant, au lieu d'être à Cannes, où j'aurais voulu me réfugier^ je suis ici. Je profile de la chasse, où l'on est allé, pour vous écrire. Nous sommes ici quantité de gens assez vieux, ne se connaissant guère et ne faisant pas beaucoup de frais pour devenir bons amis. On est sérieux, ce qui me plaît assez pour nos hôtes, qui souvent laissent trop s'amuser les personnes qu'ils invitent.

Nous avons ici l'ambassadeur deTurquie, Saffet- Pacha, qui parle bien français pour un Turc. Il est assis à la droite de l'impératrice, et hier, pendant le dîner, il lui dit : « Il y a une bien ridicule lettre sur l'Algérie dans le journal. » — Yous savez que tous les journaux ont répété la lettre de l'empereur au maréchal Mac-Mahon. — Yoilà l'impératrice qui rougit et, inquiète pour le pauvre Turc, elle lui dit : « Vous connaissez l'auteur de la lettre ? — Non ; mais je sais bien que c'est un imbécile! » Tous ceux qui écoutaient, étaient prêts à crever de rire. « Mais c'est de l'empereur ! » s'écrie l'impératrice. « Pas du tout, répond l'ambassadeur : c'est d'un abbé qui veut convertir les musulmans, n Effectivement, je ne sais quel prêtre avait mis, ce jour-là, une tartine que per-

sonne n'avait remarquée. Vous qui connaissez la figure de l'impératrice et la mobilité de son expression, vous pouvez vous représenter la scène au naturel.

Il paraît que la constitution définitive de votre ministère n'avance pas beaucoup. Vous avez beau dire, je ne lui crois pas une forte santé. En principe, un premier ministre n'est jamais à son aise quand il a pour second quelqu'un de plus fort que lui. Tous savez quel ménage faisait Agamemnon avec Achille. En second lieu, la principale qualité d'un premier est la conciliation. Je ne pense pas que ce soit celle de lord Russell. Il ressemble plutôt au verjus, qui fait tourner toutes les sauces. Reste à savoir ce que peuvent les tories. Peut-être sont-ils encore plus bas percés que les whigs.

Chez nous, l'économie triomphe. On réduit l'armée et la marine. Tous les ministres renvoient leurs bouches inutiles. Je pense que cela fera grand honneur à l'empereur et à M. Fould, et grand bien aux finances du pays.

En passant à Paris, M. de Bismark a employé Rothschild à proposer à M. de Mùllinen, le chargé d'affaires d'Autriche, la cession à la Prusse du

Holstein, dont lui, Rothschild, aurait avancé le prix. La proposition a été fort mal reçue par l'Autrichien et a produit quelque scandale. M. de Bismark ne se louait pas de la réception qu'on lui a faite à Paris.

On dit le roi des Belges à toute extrémité.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez- vous bien. Vous devriez prendre un chat pour compléter votre personnel. Voulez-vous que je vous en cherche un ?

Paris, 22 novembre 1865.

Mon cher Panizzi,

J'ai trouvé à Compiègne Leurs Majestés en très bonne santé, ainsi que le prince impérial. On a passé le temps assez gravement sans charades ni facétie semblable. Il n'y a eu qu'une lanterne chinoise dont M. Leverrier, l'astronome, était le montreur. Il nous a fait voir des photographies de la lune et des planètes comme on montre à la foire les sept merveilles du monde. L'ambassadeur turc, qui, probablement, s'attendait à voir Caragueuz

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OU quelque spectacle aussi anacréontique, a presque protesté, et a déclaré qu'il ne croyait pas un mot de tout ce qu'on venait de lui dire du soleil.

Ici, les militaires crient beaucoup contre la réduction de l'armée ; mais la mesure est approuvée par la masse du public. Je vois par les journaux anglais qu'elle est très bien reçue de votre côté du délroit. M. Fould semble au mieux avec l'empereur, et^ pour le moment^ on ne pense qu'à réduire le budget. Si on peut se débarrasser de l'afTaire du Mexique, tout ira comme sur des roulettes.

On dit que la situation de la Jamaïque est grave, et que celle de Tlrlande ne s'améliore pas. Le fénianisme ressemble fort à notre Marianne, moins dangereux, je crois, à cause du bon sens d'outre-Mancbe, qui sait mettre de côté la sensiblerie lorsqu'il s'agit de répression. Jamais nous ne saurions pendre comme on pend à la Jamaïque en ce moment.

On vient nie chercher et je n'ai que le temps de vous dire adieu. Dimanche soir, je serai à Cannes.

Cannes, 2 dccembro 1806.

Mon cher Panizzi,

J'ai trouvé ici, il y a huit jours, un temps magnifique, très doux et presque trop chaud ; mais, depuis trois jours, nous avons des orages. Hier, il a tonné depuis six heures du matin jusqu'à la nuit noire. C'est le signe du changement de saison et de l'entrée en hiver, c'est-à-dire de l'arrivée du beau temps^ sec, avec des jours chauds et des soirées fraîches, temps très sain et qui permet de passer toute la journée en plein air. Edouard Fould arrive vers le 15 de ce mois avec Arago (Alfred). Nous attendons encore la reine Emma, dont la poitrine cannibale a besoin de lait d'ânesse pour se restaurer. Jusqu'à présent, il n'y a pas grand monde à Cannes, peu ou point de Français. La plupart ■des hôtels sont déserts. Le choléra n'est jamais venu ici et il a complètement disparu de Nice.

Avant-hier, nous avons eu la visite du prince Napoléon et de la princesse Clotilde. Ils vont à

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Paris; je ne sais pas s'ils iront à Comi)iègiie pendant la visite du roi de Portugal. Lorsque j'ai quitté Paris, on disait que l'impératrice avait invité la princesse Clotilde et qu'on offrirait au prince Napoléon de reprendre la présidence de la commission deTexpusilion universelle. Le fait est que, depuis sa démission, tout y va à la diable. D'un autre côté, revenir sur le passé et lui rendre une position dont il peut abuser, c'est s'exposer beaucoup.

Yoilà pas mal de méchantes pcliles affaires qui tombent comme des tuiles sur le nouveau cabinet : les réclamations américaines, le Chili et les fénians. Les fénians ont cela de bon, qu'ils feront comprendre aux Anglais ce que c'est que la république ruuge, plus sérieuse mallieureusenient chez nous qu'en Irlande.

Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me rappeler au souvenir de nos amis. J'avais un renseignement à vous demander, mais je l'ai oublié en commençant celle lettre. Signe de vieillesse.

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LXYI

Cannes, 18 décembre 18G5.

Nous avons un temps vraiment extraordinaire même pour le pays. Jusqu'à présent, l'hiver a été si doux, que les chênes n'ont pas encore perdu leurs feuilles et qu'elles ne sont pas même jaunies. Tous les autres arbres sont en feuilles ou en fleurs, et nous avons déjà eu des anémones. Mais ce qui vous intéressera plus que tout le reste, c'est qu'on nous a envoyé de Gênes d'excellentes truffes blanches. Hier, Fould et moi en avons mangé une grande assiette, chauffées légèrement avec de l'huile vierge de ce pays pour tout assaisonnement, outre un peu de jus de citron, ou, ce qui vaut mieux,, de mandarines amères.

On s'attend, en Espagne, à quelque catastrophe. Les progressistes sont arrivés au dernier degré d'irritation, la dynastie au dernier degré de mépris, et, au Ion où les choses sont montées, il est à prévoir qu'un déiiouement ne peut avoir lieu

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qu'à coups de fusil. C'est même, je crois, la seule chance de salut pour la reine ; O'Donnel est homme à réprimer une émeute aussi vigoureusement que le gouverneur delà Jamaïque. Cela donnerait quelques années d'existence de plus au tiône de Sa Majesté Catholique.

Expliquez-moi ce qui se passe en Italie, que je ne comprends pas du tout. Où est la majorité et que veut-elle? Est-ce une guerre de portefeuilles, ou bien une guerre de principes qui va avoir lieu dans le Parlement? J'ai peur qu'on ne fasse quelque sottise du côté de la Yénétie ou de Rome, précisément pour nous empêcher de compléter l'évacuation.

J'admire beaucoup l'atfaire de la Jamaïque. L'Angleterre trouve toujours des hommes énergiques à la hauteur des plus graves circonstances, et non seulement énergiques, mais assez dévoués pour risquer les plus grandes éiiormités, si elles sont nécessaires. Il me semble qu'on a pendu beaucoup plus qu'il ne fallait, peut-être môme les gens qu'il ne fallait pas ; mais l'insurrection a été arrêtée net, et l'exemple durera, môme si l'on désavoue le gouverneur. Yoilà la véritable

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politique, malheureusement impratiquée et peutêtre impraticable dans ce pays-ci.

Adieu, mon cher Panizzi ; hàtez-vous de me donner de vos nouvelles. Je les attends avec grande impatience.

Cannes, 27 décembre 18G5.

Mon cher Panizzi,

La mort de Bixio m'a fait beaucoup de peine. Il est mort avec un sang-froid et un courage admirables. La veille de sa mort, il a pendant quatre heures entretenu Pereire, Biestat et Salvador des affaires de leur compagnie, avec une lucidité extraordinaire. Un de ses vieux amis de collège est entré et lui a dit qu'il lui trouvait bon visage. Bixio lui a répondu en souriant : « Je vois bien que tu es une vieille bête, comme je t'ai toujours connu ; tu ne vois donc pas que je vais mourir dans quelques heures? » II a dit à Yillemot : « Tu as peur de la mort ; je t'assure

que ce n'est pas grand'chose ; regarde-moi faire. » n. 11

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Lorsqu'il a eu pris congé de tous ses amis et dit adieu à ses enfants, il s'est tourné vers la muraille et est demeuré agonisant plusieurs heures, sans parler, mais sans souffrir beaucoup, autant qu'on en pouvait juger. Le médecin Trousseau est entré et l'a appelé en élevant la voix. Il a soulevé la tôle : « Je suis prêt, a-t-il répondu. » Il est mort une heure après. 11 a formellement défendu les discours et la pompe funèbre. Pas d'église. 11 y avait grande foule à son enterrement et de tous les partis. Le prince Napoléon était revenu exprès de Prangins. La mort n'a pas de discernement. Sainte à 7ioi, comme on dit en Corse.

Nous avons ici un temps merveilleux, même pour le pays. Il y a près de vingt jours que nous n'avons vu un nuage ; de neuf heures à quatre, il fdit aussi chaud qu'au commencement de juin. Je vois, dans les journaux, que Paris et Londres sont enveloppés dans des brouillards épais comme de la moutarde.

Je crois, comme vous, les affaires d'Italie fort mauvaises. Pourtant le bon sens est [dus commun chez vous que dans le reste de l'Europe, et

cela donne quelque espoir. Le plus mauvais symptôme, à mon avis, c'e.>t riiidiirérence générale. Il paraît que jamais les électeurs ne se sont montrés moins empressés et plus insouciants du résultat. Cela est tout au plus permis dans un pays où toutes les grandes questions sont décidées, et 011 il ne s'agit pas de savoir ce que fera un ministre, mais qui sera ministre. Il n'y a qu'en Angleterre que l'on en soit arrivé à cette heureuse situation où ministres et opposition n'ont qu'une seule et même politique. J'ai bien peur que les mazziniens ne profitent de celte apathie générale pour faire quelque sottise. C'est dans ces moments-là qu'un petit nombre de cerveaux brûlés peut pousser les niais et les indifférents dans les ornières et les précijjices.

On m'écrit que les réformes de M. Fould ont fort mécontenté l'armée. Cela est naturel, mais je ne crois pas la chose grave. L'armée est toujours bonne, grâce à l'honneur du drapeau et à la discipline. M. Fould paraît être toujours en grande faveur auprès du maître. Dites-moi si son rapport a été bien accueilli en Angleterre. Il me semble content de la situation financière, et je crois qu'il

a obtenu tout ce qu'il demandait, c'est-à-dire un peu plus qu'il n'espérait.

Adieu, mon cher Panizzi ; je vous souhaite une bonne année. Ces daines me chargent de toutes leurs amitiés.

LXYIII

Cannes, "i janvier 1866.

Mon cher Panizzi,

Avez- vous vu le grand incendie de Sainte- Katharinci's docks de voire observatoire? Je me rappelle toutes les vanteries du capitaine Shaw au sujet de ses machines à vapeur, et je vois qu'il a fallu deux jours pour venir à bout de ce feu-là ! Si vous le voyez, faites-lui mes compliments de n'y avoir pas élé asphyxié. Je vois, dans les journaux, qu'il a failU y laisser le moule du pourpoint.

Je suis très en peine des affaires d'Espagne. On fait à O'Donncll précisément ce qu'il a fait. Toute la question est de savoir si l'armée ou la majorité de l'armée restera fidèle. Dans l'hypothèse de la négative^ tenez pour assuré qu'il y aura

de l'autre côté des Pyrénées, ou une république ou quelque anarchie d'à peu près même faruie, dont le voisinage ne nous sera nullement bon. Si Prim est pincé et fusillé, comme il le mérite, cela donnera quelques années de plus à l'innocente Isabelle.

Adieu^ mon cher Panizzi ; ces dames me chargent de tous leurs compliments et souhaits pour vous. Nous avons un temps magnifique, et un soleil comme on n'en voit à Londres qu'à l'Opéra.

Cannes, 2i janvier 18G6.

Mon cher Panizzi,

Je me demande si, devant un nouveau Parlement, où M. Gladstone sera plus libre, et probablement plus écouté que jamais, la réorganisation logique des établissements scientifiques et artistiques n'a pas de grandes chances de succès. Votre retraite, annoncée elle-même, fournirait un argument ; car on ne pourrait pas

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dire que le nouveau système (dont vous ne pouvez manquer d'avoir la responsabilité avec riionneur de l'invention) a été inventé pour un but personnel. C'est là ce qui, chez nous, et chez vous aussi, je pense, met les députés en soupçon, et les indispose contre les meilleures mesures. Votre tinale serait admirable et je serais le premier à vous exhorter à patienter le temps qu'il faudrait pour assurer le succès. Je serais d'un tout autre avis s'il ne s'agissait que de conduire la vieille machine selon les vieux errements. Par malheur, tout cela est subordonné au succès du nouveau cabinet, succès problématique, disent bien des gens. Quoi qu'il arrive, je vous conseille de bien considérer, quid valeant humeri^ quid ferre récusent, et de ne pas vous échiner par dévouement.

Je suis bien lâché de la mort de mistress Newton. C'est une vraie perte pour l'archéologie. Lorsque vous en trouverez l'occasion, dites un mot de ma part à Newton. Je ne lui ai pas écrit parce que je n'ai pas pensé qu'il se souciât beaucoup de mes compliments de condoléance, et que je suis fort maladroit à tourner de pareilles banalités.

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Yoilà notre session commencée. Je suis assez content du discours du trône, qui, sur les points les plus importants, fait des promesses excellentes. L'empereur paraît s'appliquer à donner satisfaction aux besoins réels et à concéder les libertés pratiques, tout en se défendant des grandes concessions théoriques que réclame l'opposition et pour lesquelles, suivant moi, le pays n'est encore que fort mal préparé. Je ne crois pas qu'en France la liberté de la presse, telle qu'elle existe en Angleterre, puisse être établie sans qu'elle mène forcément à une révolution. Il n'y a pas en France, et il n'y aura pas de longtemps, des jurys assez courageux pour condamner nos fe?uans. D'un autre côté, quand on lit nos journaux, on peut se demander si, en fait, la liberté de la presse n'existe pas! Tout homme sachant écrire, et ayant fait un cours de rhétorique, trouvera toujours le moyen de dire tout ce qui lui semblera bon ; les restrictions de la presse ne s'appliquent, en effet, qu'aux gens grossiers ou aux bêtes, dont il me paraît fort inutile d'encourager les velléités littéraires.

J'ai vu lord Brougham ces jours passés. Il est

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très changé el ressemble à une momie ambulante. Je doute qu'il sorte de ce pays-ci. Hier, j'ai lunclié chez lord Glenelg, mon voisin, qui m'a beaucoup demandé de vos nouvelles. Il me paraît encore fort entier, et, à la façon dont il mange, je crois qu'il vivra encore longtemps.

Je vois que lady Palmerston a refusé la pairie. Cela ne m'a pas surpris et m'a plu. Lorsque vous la verrez, trouvez quelque moyen pour me rappeler à son souvenir.

Adieu, mon cher Panizzi. Ces dames me chargent pour vous de tous leurs compliments.

Cannes, 2 février 18CG.

Mon cher Panizzi,

Je suis un peu comme le poisson sur la branche. Je vis au jour le jour et m'abstiens de faire des projets. Je vois que vous n'êtes pas encore arrivé à ce point sublime de philoso[ihie pratique et que vous faites des plans de voyage en Italie. Je n'y vois pas grand mal, mais vous devriez les

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faire plus clairement. Vous me dites que vous voulez aller à Kissingen et vous ajoutez : / mean to go to Italy from the beginning to the end of that month. Celle phrase manque de netteté. De quel mois s'agil-il? Si c'est le mois que vous passerez à Kissingen, la chose devient grave et frise l'hérésie, en ce que vous donnez à entendre, par là, que vous pourrez être à la fois en Allemagne et «n Italie, phénomène qui n'appartient qu'à M. de l'Être. Prenez garde de vous faire une mauvaise alfaire avec son vicaire, auprès de qui vous n'êtes déjà pas trop bien noté. Au reste, si le mois mystérieux de voire voyage coïncidait avec mes vacances à moi, je serais charmé de l'employer à flâner avec vous et à manger des macaroni. Mais où iriez-vous? l'Italie est grande et, en un mois, on ne peut voir toute la botte.

Il me semble que notre Corps législatif, avec ses vérifications de pouvoirs qui n'en finissent pas, donne à l'Europe un spectacle passablement ridicule. A juger par ce début, il est probable que la discussion de l'adresse durera au moins un mois. C'est toujours le même esprit taquin et petit, qui taxe l'assemblée législative et la répubhque,

c'est toujours cette ignorance et cette incapacité des affaires sérieuses et pratiques, et ce goût immodéré pour les paroles, verha prœtereaque nihil.

On dit que le gouvernement se refusera à toute discussion sur les affaires du Mexique par la très bonne raison que les négociations avec les États- Unis sont pendantes et que les débats pourraient y nuire. S'il en est ainsi, l'opposition n'aura d'autre cheval de bataille que la réduction de l'armée.

Je vois ici des gens fort en peine de votre session à vous. Tous déplorent que M. Gladstone se soit attaclié au cou cette pierre d'un Reform Bill, et prétendent qu'il ne s'en tirera jamais. Je pense que, si le cabinet était changé, vous recouvreriez votre liberté complète, et cette considération me rend assez indifférent sur le sort du bill qu'on va présenter.

Adieu, mon cher Panizzi. Je ne vais pas trop mal, quoique enrhumé. Portez-vous bien et pensez à moi quelquefois.

Cannes, 13 février 18C6.

Je vois par le Times, que je lis 1res assidûment, qu'il est fort question d'une réorganisation du British Muséum. Je crains qu'on ne s'y prenne un peu à la française, je veux dire qu'on ne mette tout sens dessus dessous, au lieu d'amender lentement et sagement. Et d'abord est-il possible de supprimer les ^r^^s^ees .^ Pourrait-on remercier les représentants des donateurs du British Muséum et se passer de leur surveillance, sans aller contre les dispositions testamentaires de leurs auteurs ? Puis, pour un établissement qui a de grandes dépenses à faire, n'est-ce pas la plus heureuse combinaison pour obtenir de l'argent, qu'une compagnie indépendante et qui réunit dans son sein les hommes influents de tous les partis? Enfin, bien que souvent les trustées puissent être paresseux, tracassiers et absurdes, ne seront-ils pas toujours meilleurs qu'un mi-

'nistre trè.-; occupé et pris, pour les besoins de la politique, parmi les Béotiens, dont l'Angleterre abonde? J'ai essayé, mais en vain, d'introduire des trustées dans la réorganisation de la Bibliothèque impériale, et j'ai vu, à cette occasion, la jalousie et la susceptibilité du gouvernement, qui ne veut jamais céder la moindre de ses attributions, lorsqu'un protectorat quelconque y est attaché. Du moment que les sous-balayeurs sont au choix d'un ministre, attendezvous qu'on les choisira, moins pour leur talent à manier le balai que pour l'effet qui résultera de leur nomination sur le vote de monsieur tel ou tel.

Je suis frappé de la façon dont les journaux parlent depuis quelque temps de Sa gracieuse Majesté la reine Victoria. Est-ce que la vieille loyauté anglaise s'en va, comme l'aristocratie? On lui repro- €he, je crois, des sentiments allemands ; mais qu'importe chez une reine constitutionnelle aussi i)icn gardée que la vôtre ?

11 y a quelque temps que je n'ai eu de nouvelles directes de la comtesse de Monlijo ; mais je sais -qu'elle se porte assez bien et que ses yeux ne

"vont pas plus mal. Je lui ai écrit dernièrement et lui ai envoyé de vos nouvelles et vos compliments. Dans la dernière lettre, elle me demandait d'aller la voir en Espagne avec vous. Dur voyage pour un gastronome !

Je ne pense pas encore à retourner à Paris.. D'abord j'ai trouvé le moyen de m'enrhumer malgré le beau temps, et je ne me soucie pas d'aller affronter les brouillards et les vents de Paris en cette saison. En second lieu, la discussion de l'adresse est si peu de chose chez nous, et toute cette affaire dure si longtemps, et est au fond si peu importante, que je n'ai aucune envie d'y prendre part. Je compte ne revenir que pour l'affaire des serinettes \ dont je suis rapporteur, et pour faire de l'opposition. Selon toute apparence^ ce ne sera pas avant la fin de ce mois que je songerai à déplacer les piquets de ma tente.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous et ne^ travaillez pas trop. Veuillez me rappeler au souvenir de tous nos amis.

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