‹ Lettres à M. Panizzi, 1850-1870. Publiées (volume 2)Chapitre 18 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

VOUS ai dit l'autre jour ce que j'en pensais : mouvement d'impatience contre M. Thiers, contre la Chambre et contre les bourgeois niais et sans patriotisme. Que pouvons-nous gagnera la guerre ? Les provinces rhénanes ne veulent pas de nous. La Belgique pas davantage. S'il y avait un remaniement de la carte d'Europe, je ne vois pas ce que nous pourrions demander, sinon des révisions de frontières sans importance. D'un autre côté, il est évident que notre intérêt n'est pas de favoriser une Allemagne unique et unie. Raison de plus pour ne pas intervenir. Je ne vois qu'un cas possible, ce serait celui où les Autrichiens auraient de grands avantages en Italie. Mais je crois qu'ils se tiendront plutôt sur la défensive. Enfin il faut considérer que la Prusse et l'Autriche se sont montrées aussi hostiles l'une que l'autre et qu'il est impossible de faire cause commune avec l'une ou l'autre, sans endosser son abominable politique. L'Italie est excusable de s'allier avec la Prusse, parce qu'elle ne peut être blâmée de s'allier même avec le diable pour rattraper la Yénétie, mais pour nous, nous n'avons que des coups à attraper.

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Je ne comprends pas grand'cliose au second bill de réforme. Il me semble seulement que c'est un grand coup de marteau dans le vieil édifice. Le résultat sera de diminuer la qualité des membres du Parlement, laquelle n'est pas déjà si brillante. Je vois, dans les journaux, qu'on se félicite de voir ôter aux fils de grandes maisons des bourgs qui étaient à leur dévotion. A mon a\is, c'était un des beaux côtés de l'Angleterre, que cette initiation des jeunes aristocrates à la vie politique dès leur sortie de l'Université. C'est ainsi que Fox, Pitt et lord Palmerston sont devenus de bonne heure des hommes d'Etat. Vous aurez en place des industriels et des négociants, c'est-à-dire des niais et des esprits étroits, excluant systématiquement toute grandeur dans la politique. On fera ainsi une Angleterre semi-démocratique, inférieure à beaucoup d'égards à la vraie et terrible démocratie des États-Unis.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez -vous bien et tenez-vous en joie, autant que le temps et les circonstances le comportent.

ï»6 LETTRES A M. PAiMZZÎ

Paris, 23 mai 186G.

Mon cher Panizzi,

Tous avez tort de m'accuser d'être Autrichien. Si les Autrichiens ne sont pas aussi voleurs que les Prussiens, ils ont été leurs complices. J'approuve les Italiens de vouloir délivrer Venise, mais je n'aime pas leur alliance avec M. de Bismark ; encore moins les volontaires et Garibaldi ; encore moins encore une Chambre qui taxe les rentes au mépris d'un traité. Tout cela sent la révolution, et c'est ce que je déteste particulièrement. Il y a ici, non pas seulement chez les légitimistes et les dévots, une très mauvaise disposition contre le gouvernement italien ; les cuisinières et les petits bourgeois de Paris ont tous de l'emprunt italien et crient comme des brûlés. Je pense que le Sénat empêchera cette lourde faute, mais le signe est mauvais.

Hier soir, on était à la paix. J'ai vu des ministres

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qui semblaient plus rassurés. Ce que je crois, c'est que nous ne nous mêlerons pas à la balaille, exceptis excipiendis^ par exemple dans le cas où les Autrichiens envahiraient le Milanais.

Je viens de voir un militaire qui a vu ces jours derniers l'armée italienne et l'armée autrichienne. Il dit qu'il y a grand enthousiasme d'un côté, tristesse mais résolution de l'autre. Le commissariat italien est mauvais, dit-il, l'autrichien très bon. Il faut encore six semaines à l'armée italienne pour être en mesure. La flotte est maguifique, et les marins excellents. Mon homme pense qu'il serait possible de prendre Venise, et de porter un grand nombre de troupes sur la rive gauche de l'Adige, de manière à gêner beaucoup les communications du Tyrol et de la Carniole. La personne de qui je tiens ces détails est un homme sérieux, très impartial et ayant de bons yeux.

Avant-hier, je suis allé au bal de l'impératrice, où j'ai trouvé M. Layard à ma grande surprise. Il m'a paru content de sa visite. On faisait cercle à dislance autour de l'empereur, qui causait avec M. de Mettcrnich. Ce dernier était fort pâle et ges-

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ticulait beaucoup ; mais que se disaient-ils ? M. de Goltz était, au contraire, très rouge. Nigra était sombre comme son nom.

Je viens de perdre une vieille amie, madame de X..., laquelle s'est éteinte, conservant jusqu'au dernier moment sa tête, son intelligence et son esprit, qui était supérieur. Elle laisse à son neveu une fortune assez considérable. Ses autres parents vont, dit- on, attaquer son testament, pour avoir l'argent. Ils ne veulent rien donner à ses vieux domestiques, pas même leur payer leur voyage pour accompagner le corps de leur maîtresse en Normandie. Voilà les façons de faire de notre aristocratie, et ces gens-là sont fort riches. Quand les classes élevées vivent et se conduisent comme les noires, quand les bourgeois sont assez niais pour trouver sublime la politique de M. Thiers, et quand le pays est couvert de sociétés secrètes très actives et très intelligentes, croyez-vous que le contact d'une révolution ne soit pas diablement dangereux? Yoilà pourquoi je suis pour la paix. Je n'y crois guère cependant, mais je voudrais que nous puissions garder le plus longtemps possible le rôle de spectateur.

Adieu, mon cher Panizzi. Guérissez-vous \ite et prenez bien garde aux soirées froides.

Paris, 31 mai 18GG.

Moii cher Panizzi,

Vous me demandez quand je viendrai vous voir? Ce n'est pas l'envie qui me manque, je vous prie de le croire, mais il faut d'abord que je fasse du zèle pour la fin de la session; ensuite, je me demande souvent, si je suis eu état de voyager et si je ne ferais pas mieux d'imiter les animaux malades et de crever tout doucement dans mon trou, au lieu de risquer d'embarrasser mes amis du soin de ma carcasse. Ce serait une grande indiscrétion de vous cliarger du soin de m'adniinislrer les derniers sacrements et de faire mon oraison funèbre. Il me semble très souvent que le moment approche et je trouve la chose assez ennuyeuse.

On est ici de plus en plus pacidque, et bien des gens croient qu'une fois le congrès réuni, les chances de guerre diminueront encore, à cause de

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la responsabilité qu'assumerait celui qui se refuserait à obéir au vœu exprimé par la majorité. Je ne conçois pas trop, cependant, comment on pourra faire entendre raison à des gens tels que M. de Bismark et M. de Mensdorf. Le plus difficile peut-être sera de faire tenir Garibaldi tranquille. Je regrette bien pour l'Italie qu'elle ait eu recours à de pareils instruments. Il paraît que les moins belliqueux^, parmi les Allemands, sont les Prussiens. Dans quelques provinces, notamment sur le Rhin, la landwebr a été scandaleuse, au point de donner de grandes inquiétudes. Ils sont furieux: de quitter toutes leurs affaires pour celles de M. de Bismark, et, si les Allemands étaient d'autres hommes, la révolution serait déjà faite. Mais, avant qu'un Allemand se détermine à faire quelque chose, il lui faut boire tant de verres de bière!

M. Fould, avec qui j'ai dîné samedi, me charge de ses amitiés pour vous. DesVarannes, que vous avez vu à Biarritz, est nommé officier d'ordonnance de l'empereur, en remplacement de Duperrey, qui commande un bâtiment sur la côte d'Amérique. Yous aurez incessamment la visite de

la duchesse Colonna, à qui le musée de Kensington a fuit des commandes.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et donnez-moi de vos nouvelles, quand le poignet ne vous fait pas trop de mal.

Paris, 6 juin 1866.

Au sujet des légions romaines, vous trouverez dans Forcelliiii, au mot Legio, un passage de Paul Diacre citant Festus, qui dit que Marins avait porté les légions de quatre mille hommes à six mille. Il est certain que l'organisation de l'armée de César n'avait rien de commun avec celle du temps de Polybe ; Marins, probablement, avait tout changé. La légion n'avait plus de troupes légères (vélites, rorarii, etc.), et un certain nombre de passages tendent à prouver que la cohorte se composait de six cents hommes. Il y a même des inscriptions, mais de l'époque impériale, où

il est question de cohors millenaria. Je ne cloute pas que les légions de César, en entrant dans la Gaule, ne fussent de six mille hommes au moins, et je crois même qu'il y avait des surnuméraires pour remplacer les hommes manquants. Cela n'empêche pas que, dans le cours des campagnes de César, on aurait tort de compter les légions à six mille hommes. Les bataillons modernes sont de huit cents hommes au moment du départ, et de cinq cents seulement vers le milieu d'une campagne.

Tout est à la guerre, excepté l'esprit du peuple le plus belliqueux, à en croire la renommée et son histoire. Cela, j'espère, ne Tempêchera pas de se bien battre s'il le faut. Ou dit que le prince Humbert a dit au prince Napoléon : « Grâce à Dieu, nous pouvons, celte fois, nous passer de vous. )) Sur quoi notre cousin aurait répondu : « Ne dites pas de bêtises. Je voudrais, et pour l'Italie, et pour la France, que vous |iuissiez vous passer de nous ; mais je crains que les l^russiens ne se battent pas, ou ne soient fort battus, et que vous n'ayiez sur le dos plus d'Autrichiens qu'il n'en faut. »

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Au reste, il est singulier tle voir le même cabinet suivre toujours les mêmes errements. L'Autriche, qui avait d'abord montré plus de sagesse que la Prusse , vient de casser les vitres tout d'un coup ; et ce qui est plus singulier, après avoir refusé de prendre part à la conférence, elle ne se jette pas sur la Silésie avec des forces supérieures. Elle fait exactement ce qu'elle a fait en 1859, lorsqu'elle déclara la guerre, et que, Tayant déclarée, au lieu de pousser jusqu'à Turin, elle se borna à parader sur la rive droite du Tessin pendant quelques jours.

La figure que font les gens d'affaires est des plus longues et des plus tristes. Le bourgeois est aussi très mélancolique et accuse l'empereur de souffler le feu. Le peuple a l'air très content, au contraire, et l'empereur, étant allé l'autre jour, tout seul, voir je ne sais quel chantier d'ouvriers, a eu une réception triomphale. Les gens qui nomment Jules Favre et Thiers sont en ce moment de très grands bonapartistes. Il est certain que l'empereur connaît et manie la fibre populaire mieux que personne.

Arago me raconte l'histoire suivante. Un jeune

prêtre, sous-maître dans un séminaire, confesse un de ses élèves, qui avoue qu'il a péché cinq fois d'une certaine manière. Le cas paraissant grave, il en réfère au supérieur pour savoir quelle pénitence imposer. Le supérieur lui dit qu'il n'y a rien de plus simple, que le coupable dira dix Patc)\ huit Credo y quinze Ave. Le lendemain un autre élève se confesse de trois péchés du même genre. Le confesseur ne pouvant faire une règle de proportion, lui dit de péclier encore deux fois, et de dire ensuite dix Pater, etc., etc.

Adieu^ mon cher Panizzi. Votre lettre à Piétri a été envoyée dix minutes après son arrivée chez moi.

LXXXIY

Paris, 8 juin 18G6.

Mon cher Panizzi,

Vous dites que vous comptez pour les affaires d'Italie sur Dieu et Napoléon III. Il me paraît qu'il y en a déjà un qui se prépare. J'ai tout lieu de croire que M. Fould, dont la guerre détruirait tous les plans financiers, a l'intention de se

retirer. Sa retraite veut dire un emprunt ; un emprunt veut dire la guerre.

Il y a ici l'aversion la plus profonde pour la guerre, et contre les Prussiens. La question est de savoir si on peut en redonner le goût ?

Adieu; soignez- vous et faites-moi connaître vos derniers projets et surtout les dates.

LXXXY

Paris, 10 juin 18G6.

Mon cher Panizzi,

On attend toujours le premier coup de canon ; mais ces Allemands n'en finissent point. Je trouve que le plus grand danger est que le roi de Prusse n'entre dans une autre forme de folie, ou qu'il ne meure d'apoplexie, ou que Bismark ne meure. Dans n'importe lequel de ces trois cas, les Prussiens et les Autrichiens s'embrassent comme frères, et vous aurez à endurer seuls le poids de la guerre. On dit que la landwehr montre un si mauvais esprit, qu'il est douteux qu'elle veuille se battre. Quant à nous, nous n'en montrons

guère plus d'envie ; mais il n'est pas impossible que plus tard nous ne changions d'idée. Ma conviction est toujours la même; que l'empereur ne permettra jamais à l'Autriche de reprendre le Milanais, Je crois encore qu'il n'aime pas trop la façon dont vous faites la guerre, c'est-à-dire avec des volontaires en blouse rouge commandés par Garibaldi, qui feront beaucoup de politique et ne se battront pas comme des troupes de ligne. Garibaldi écrit à ses amis de Nice qu'il reviendra de Yenise pour les réannexer à l'Italie. En un mot, le mouvement italien a beau être très national, il a quelque chose de peu rassurant pour ses voisins et particulièrement pour nous. C'est ce qui vous expliquera le peu de sympathie qu'on a ici pour les belligérants, quels qu'ils soient.

Adieu, mon cher Panizzi ; croyez que, n'importe où, je serai bien content de passer, cette année, quelques semaines avec vous.

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Paris, 25 juin 18CG.

Mon cher Panizzi,

Je suis très en peine de ce qui se passe en Espagne. Cela me paraît fort grave, cette fois. Je crains que la maison de madame de Montijo n'ait reçu quelque éclaboussure, car la bataille a eu lieu à quelques pas de chez elle.

Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne paraissent pas disposés à se presser. Les Prussiens avancent toujours et ont obtenu, sans coup férir, des positions que Frédéric II et Napoléon considéraient comme très importantes. Peut-être que le général Benedek en sait plus long. Je ne suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les Allemands n'ont pas une âme immortelle, je les verrais avec assez de philosophie s'entre-manger comme les chats de Killkenny ; mais, ici, presque tout le monde est Autrichien. L'autre jour, sur le faux bruit d'une victoire des impériaux, le quartier du Luxembourg a été sur le point d'illumi-

ner, ce qui paraît avoir fort déplu à l'empereur. C'est, peut-être, parce qu'on lui suppose de la partialité pour M. de Bismark que les étudiants et les petits bourgeois ont des tendances autrichiennes. Semper maledicere de priorc^ est la coutume du Parisien.

On dit que l'empereur a renoncé à son voyage en Alsace par le même motif qui empêche d'aller voir une maison qu'on veut acheter, de peur que le propriétaire n'élève trop ses prétentions. Pour moi, je ne crois pas qu'il ait des intentions contre les provinces rhénanes. Elles ne veulent pas de nous, et je ne sais trop ce que nous gagnerions de force en les annexant. Cela pourrait devenir une Vénètie pour nous. Est-il vrai que Garibaldi soit malade?

Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère bientôt philosopher avec vous, de rébus omnibus et quibiisc(am aliis, dans Bloomsbiiry square.

Paris, 28 juin 1866.

Mon cherPanizzi,

Il est fâcheux que le début de la guerre ait été malheureux ; mais l'armée italienne, si elle n'a pas manœuvré très habilement, s'est parfaitement battue. Les jeunes soldats ont montré beaucoup d'entrain et d'aplomb, et ont passé très bien par l'épreuve qu'on dit toujours pénible du canon. Le prince Humbert a été encore plus crâne que son père, et, comme disent nos militaires d'Afrique, il a fait de la fantasia au milieu de la cavalerie autrichienne. Je me suis inscrit chez la princesse Clotilde. La blessure du prince Amédée ne le tiendra éloigné de l'armée qu'une quinzaine de jours. Ici, où l'on était fort Autrichien, l'effet a été bon. On prend maintenant intérêt aux Italiens, et, si cela continue, l'opinion sera ce qu'elle a été en 1859.

On parle vaguement aujourd'hui d'une défaite

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des Prussiens. Je fais tous les jours de la stratégie avec le maréchal Canrubert et le maréchal Yaillant. Nous ne comprenons rien à Benedek, ni aux Prussiens. Les Allemands sont si profonds, qu'on ne trouve que le creux. Il me semble que, jusqu'à présent, les Prussiens ont l'avantage. Ils ont à eux une grande partie de rAllemagne, d'où ils tirent de l'argent et des vivres. Quoi qu'il arrive, je crois que bien des princes et des principicules resteront sur le carreau à la paix. Je voudrais être à leur place : on leur donnera quelque bonne pension, et ils n'auront rien à faire.

Je ne crois pas ' que le miuistère tory fasse quelque chose de préjudiciable à nos relations avec l'Angleterre, ni qu'il se môle des affaires du continent plus que son prédécesseur. Le coton, dont M. Gladstone fait tant d'éloges, a fait abandonner à l'Angleterre son ambition et même son amour-propre. Elle s'elïace pour le moment. Peut-être reprendra-t-ellc un jour ses anciennes façons. Ce qu'il y a de certain, c'est que la combinaison Gladstone-Russell n'a pas été heureuse. L'un disait : « Tout endurer, plutôt que se battre ! »

l'autre disait des injures à tout le monde. La pire conséquence du changement serait la retraite de lord Cowley, qui est fort aimé et qui a beaucoup d'influence personnellement auprès de l'empereur. Il n'a pas grand amour pour son métier et je doute qu'il veuille rester à Paris avec les nouveaux ministres.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis charmé d'apprendre que Jones vous succède. Attendez-moi pour faire votre final speech. J'espère qu'on vous donnera un dîner et de la soupe à la tortue. Vous savez que je suis désintéressé dans la question.

LXXXYIII

Paris, 2 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

On me montre à l'instant une dépêche télégraphique de Vienne. Les Autrichiens ont été forcés d'abandonner Kônigsgraetz. Ils espèrent conserver Prague. Ils attribuent les succès des Prussiens aux fusils à aiguille. C'est la répétition de la guerre de Sept ans, lorsque les Prussiens

avaient inventé la baguette de fer pour leurs fusils et que les Autrichiens n'en avaient que de bois. Ils se plaignent beaucoup de l'armée fédérale, qui n'est pas prête.

Je crains que nous ne soyons retenus au Sénat plus longtemps que je ne comptais. On nous parle aujourd'hui d'un sénatus-consulte très grave, qui serait sur le tapis. Il s'agirait de remplacer la discussion de l'adresse par la liberté des interpellations au Corps législatif. Cela me paraît l'invention la plus déplorable, tout à fait dans le genre de Gribouille, qui saute dans la rivière, de peur de la pluie. 11 est vrai que la discussion de l'adresse au Corps législatif est une occasion pour l'opposition de faire du scandale et démettre sur le tapis toutes les questions générales, auxquelles avec un peu de savoir-faire et d'éloquence, on donne la tournure d'un acte d'accusation contre le gouvernement. Mais, cette année surtout, l'opposition n'a pas eu l'avantage dans la discussion, et tous les gens impartiaux en ont blâmé la longueur, et ont dit que les députés s'amusaient au lieu de faire les affaires du pays.

D'un autre côté, pourquoi l'empiueur fait-il un

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discours d'ouverture? S'il n'en faisait pas, il n'y aurait pas d'adresse. Il est assez drôle que le gouvernement veuille parler et ne permette pas qu'on lui réponde. Quant aux interpellations, si elles ne sont pas rendues très difficiles, elles auront bien plus d'inconvénients que l'adresse. Ce sera, à vrai dire, une adresse en permanence, où toutes les questions seront discutées au moment où elles seront brûlantes. Enfin, cela me semble d'autant plus triste, que cela ressemble à une mesure à la Bismark.

Au reste, le sénalus-consulte en question est encore à l'état d'embryon. Je désire bien qu'il ne vii'unepasau monde. Gardez cela pour vous.

Le ministère Derby parvient-il à s'arranger? Comment s'y prendrait-il pour avoir la majorité?

Adieu, mon cher Panizzi; portez -vous bien. L'orage que nous avons depuis quelques jours m'empêche de respirer. Donnez-moi de vos nouvelles.

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Paris, 5 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Que dites-vous du Moniteur? Le temps où nous vivons est curieux. Mais il va y avoir un diablement entortillé congrès.

On me contait hier de bonne source des anecdotes curieuses sur Benedek. Son empereur lui écrit très poliment que les vieux militaires étaient surpris qu'il cédât les défilés de la Bohême, qui pouvaient se défendre si facilement, etc. Benedek répond simplement : « Cela n'entre pas dans mes plans. » Après une des affaires avant Kônigsgraets, il a chassé de son armée un archiduc dont il n'était pas content.

Tout cela serait très beau, s'il avait gagné la bataille; mais la perdre après cela est par trop ridicule. C'est le même homme qui avait gagné vingt-quatre fois la bataille de Solferino, quand on tirait à poudre, et qui l'a perdue la première fois qu'on a tiré à balles.

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Je voudrais bien savoir si ces drôles d'aiïaires ne changent pas vos projets. Rien encore au sujet du sénatus-consulte dont je vous ai parlé.

Après m'être un peu tâté, je me suis résolu à me conduire en ami, et j'ai écrit à l'impératrice une letlre aussi remarquable par la force des pensées que par l'aménité du style. Je lui rends compte de l'effet produit sur le Sénat par l'annonce de la chose, et je lui dis en douze lignes toutes les raisons contre le changement et contre l'opportunité de le faire. Je n'ai pas reçu de réponse, mais je ne doute pas que ma lettre n'ait été montrée ; c'est ce que je désirais. Dites-moi si vous trouvez que j'ai eu raison. Pour moi, j'ai soulagé ma conscience, et, à mon avis, j'ai rempli le devoir d'ami.

Vous aurez vu que Sa Majesté était allée à Amiens pour voir les cholériques. Je ne suis pas sûr que ce soil très raisonnable, mais c'est beau. Quant à l'arrêter en pareilles occasions, vous savez, comme moi, qu'il n'y faut pas songer; et, si on s'avisait de lui parler de danger, elle s'exposerait encore davantage.

Il n'y a qu'un cri à Paris : c'est qu'on fasse des

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fusils à aiguille. Ou en essaye quelques milliers <iu camp de Châlons avec une poudre nouvelle, plus extraordinaire que la poudre de perlimpinpin, dont on dit des merveilles.

Adieu^ mon cher Panizzi ; mille compliments et amitiés.

Paris, 7 juillet 18G6.

Mon cher Panizzi,

Nous vivons à l'Opéra. Où trouver ailleurs de ces prodigieux changements à vue? Ln réponse de la Prusse est venue, à ce qu'il paraît, très polie et très affectueuse même. L'armistice est sinon conclu, du moins reconnu de fait. Je ne pensée pas que nons ayons des prétentions trop grandes. Tout au plus il ne peut être question pour nous que de rectifications territoriales de très peu d'importance. On parlait de Landau et de la vallée de la Sarre. II me semhle qu'il ne s'agit que de considérations militaires pour la sûreté respective des frontières de France et d'AIIema-

gne. Cependant Dieu sait ce que les Prussiens peuvent demander, et ce qui peut résulter de leur enivrement. Ce qui me paraît évident, c'est qu'il n'y aura pas de coups de canon cette année.

Je conçois que vous désiriez voir Venise purifiée. Pourquoi n'iriez-vous pas à présent? Venez ici, faites vos compliments à Sa Majesté, et peutêtre irai-je avec vous à Venise. Cela vaut bien mieux que de m'attendre à Londres. Nous en avons encore pour une semaine au Sénat. Je ne pourrais donc être chez vous avant le 14 ou le 15, et je vous trouverais avec le feu au derrière pour partir.

Nous avons un temps abominable : chaleur humide, pluie et froid se succèdent dix fois dans un jour, ce qui me rend très malade. Le choléra est toujours très fort à Amiens, mais il n'en sort pas. Un bourg à trois quarts de lieue n'a pas eu un seul cas.

Je suis heureux que vous ayez approuvé ma lettre à l'impératrice. Elle n'y a pas répondu ; mais vous aurez vu que le sénatus-consulte ne contient aucune des dispositions que je craignais. Tel qu'il est à présent, il est sans impor-

tance ; cependant c'est un mauvais symplôiiie qu'on l'ait proposé, et je crains un peu qu'on ne me sache mauvais gré d'avoir le premier dit mon avis sur la mesure qu'on méditait et qu'on a abandonnée. C'est pour moi une raison de voter le sénatus-consulte d'hier, quelque nul qu'il soit, ou plutôt parce qu'il est nul; autrement, j'aurais l'air de bouder.

Vous ne vous figurez pas la colère et le désespoir des parlementaires. Il est désagréable que l'Europe montre pour l'empereur une considération qu'elle n'a jamais accordée à Louis-Philippe ; mais, si on a un peu d'amour pour sou pays, on doit être heureux de le savoir délivré de la guerre, et même des occasions de guerre. Ces sortes de sentiments honnêtes ne sont point à l'usage de nos grands hommes, et M. Thiers ne pardonnera pas à l'Europe de ne pas l'avoir choisi pour médiateur.

Adieu, mon cher Panizzi. Soignez-vous. Que devient le Muséum?

Paris, 11 juillet 186G.

Mon cher Panizzi,

Je ne pourrais partir qu'après le sénatusconsulte, selon toute apparence, après la fin de la semaine prochaine. Notre sénatus-consulte sera voté probablement en même temps que vous fermerez boutique. Mais à ce voyage d'Italie je vois plus d'une difficulté grave. La guerre n'est pas finie et rien n'indique qu'elle finisse de sitôt. Sans doute, il est très beau d'être pris pour médiateur; mais, quand on a alTaire à des gens passionnés ou furieux, on ne fait guère de besogne, et il est plutôt à craindre qu'on ne soit entraîné dans la querelle, au heu de l'apaiser.

Hier est arrivé ici l'envoyé de la Prusse, le petit prince de Reuss, avec des propositions qu'on qualifie d'extravagantes. De l'autre côté, en Italie, on répond à nos propositions en demandant Rome, et en faisant passer le Pô à Cialdini. Il aurait été possible, je crois, d'agir plus poliment. Il y a ici

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un Piémonlais, grand ami du roi, qui me dit que Victor-Emmanuel n'a que le choix entre deux partis, à se laisser entraîner par la révolution, ou bien abdiquer. Tout cela ne promet pas un été ni un automne très tranquilles, et je crains que nous ne soyons obligés bientôt de nous mêler d'un duel dont nous avons accepté d'être les témoins. On dit que le prince Napoléon est envoyé en Italie. Des trente-cinq millions de Français, il est le seul à qui j'eusse donné l'exclusion. Lorsqu'on fait de pareils choix, on s'expose à bien des embarras.

Ma conclusion est celle-ci : c'est qu'il est absolument impossible, quant à présent, de prendre un parti. Aller en ce moment en Italie, c'est s'exposer à périr de chaleur et se jeter dans tous les ennuis d'un temps de guerre et de révolution. Cette dernière objection, au reste, est peut-être plus à mon usage qu'au vôtre et ne doit influer en rien sur vos projets et sur vos décisions. Je suppose que, dans quatre ou cinq jours, on verra l'avenir un peu moins embarrassé qu'en ce moment. Comme nous ne pouvons agir ni l'un ni l'autre, le mieux est d'attendre.

Adieu, mon cher Panizzi ; je regrette de ne pas

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être présent au moment solennel où vous remettrez les clefs du Britisli Muséum et prendrez congé du gorille.

Paris, 15 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Hier, contre l'attente générale, mais M. de Boissy aidant, par un discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du sénatusconsulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps, au lieu de durer trois ou quatre jours comme on l'avait prévu. Il s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury square jeudi ou tout antre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de cette lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas où vous auriez quelque partie de campagne, dîner ou toute autre affaire, le jour ne me fait rien . Ditesmoi par quel train je dois partir ; car vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.

Ici, personne ne s'étonne que l'Ilahe soit retenue

par son traité avec la Prusse ; mais ce qu'on n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des pierres dans les fenêtres du consul de France ; qu'à Livourne, on ait insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ait maltraité l'équipage d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien ; mais le gouvernement le ménage un peu trop, et llnira par s'en trouver mal. Quant à croire que Tempereur veuille garder la Vénélie pour lui, ou même la vendre, credal Judœus Apclla.

Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se soucient pas de se l'aire casser les os pour la maison de Ilapsbourg, tout sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de l'Autriche; sinon, cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la

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Prusse mettait, un peu plus de modéraliou dans ses prétentions. J'en doute fort. M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne sache pas que, dans cette alTaire, nous demandions rien pour nous, si ce n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en Itahe ; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui.

J'ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir, que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes, dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que soixante- six ; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich a été sauvé par miracle. Il paraît que le prince Charles de Prusse a révélé les talents d'un grand général. Rara avis iîi terris. Quant à M. de Bismark^ il est mon héros. Il me paraît, quoique Allemand, avoir compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le sont. La grande

affaire, à présent, est de deviner si de tout cela résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel ordre !

Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère ! La grande chaleur ine fait du bien, et je vais tolérablement.

Saint-Cloud, 12 août 1866.

Mon cher Panizzi,

« Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il sera obligé d'aller dans une auberge, et que je lui saurai gré de me donner la préférence. » Voilà ce que l'impératrice m'a chaigé de vous dire hier.

L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour de Yichy. Comme il est très nerveux et que, depuis le commencement de la guerre, il n'a fait aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour de beau temps le remettra. Mais, au lieu du beau temps, c'est l'impératrice du Mexique qui lui tombe sur les épaules. Elle est venue hier in fiocchi, à

Saiiit-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance avec Louis-Philippe.

Il paraît qu'il y a encore bien des nœuds à raboter dans les affaires d'Allemagne et d'Italie. L'ordre de concentration pour l'armée de Cialdini a été un euphémisme assez habile pour arriver à l'armistice et par suite à la paix. Il me semble que la grande affaire à présent, c'est de remettre de l'ordre dans les finances et dans l'administration. Quelques lieues de territoire de plus ou de moins ne valent pas la peine de se battre, et de risquer son gain.

Les épaules de madame de Montebello sont toujours admirables. Elle a été sensible à votre souvenir et vous en remercie. Elle se promenait un jour au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête, qui était en contravention. Madame de Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez : « Ah ! monsieur, mais c'est la femme du chien de l'empereur ! »

On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais quand j'irai. Ma lettre^ celle dont je vous ai parlé, a fait assez bon eflêt, car on m'en a cité un apho-

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