Pseudonyme qui cachait le nom de M. Libri
lions et de la situation actuelle de l'Angleterre, Je l'ai donné à lire à la comtesse Téléki, qui en a été très frappée et ne comprend pas qu'un étranger sache et comprenne tant de choses curieuses ; mais le plus remarquable, selon moi, c'est la façon dont tout l'article est fait, disposition, style, etc. Enfin je trouve qu'il y a là dedans quelque chose de supérieur. Je regrette qu'au heu de s'occuper de mathématiques et surtout de bibliophilie, il ne se soit pas borné à faire du journalisme.
Vous aurez, quand vous viendrez à Paris, une fort jolie petite maison à vous, rue du Faubourg- Saint-Honoré, que M. Fould avait fait construire pour son fils encore garçon, avec une porte mystérieuse sur la rue, dont j'espère que vous n'abuserez pas.
Adieu, mon cher Panizzi; nous avons depuis quelques jours un temps d'hiver qui me désespère. Je voudrais bien que, pour votre arrivée ici, vous fussiez un peu mieux traité. Je n'ai pas entendu parler de M. Gladstone, qu'on attendait à Paris ces jours-ci.
Paris, 2i mai 1807.
Mon cher Panizzi,
Il me semble, au sujet de votre logement à Paris, qu'il ne serait pas très convenable de ne pas accepter celui que vous offre M. Fould. Où avez-vous pris que ce fût une maison entière ? C'est un petit appartement de garçon que M. Fould avait fait faire, comme je vous l'ai déjà dit, avant que son fds fiit marié, et qui est juste ce qu'il faut pour un personnage de votre poids. Il y a une entrée particulière sur la rue, 'pour introduire en secret les conctibines. M. Fould compte sur vous, et vous auriez tort, je crois, de vous excuser.
Le prince impérial va bien. Il est établi à Saint-Cloud, ce qui vaut bien mieux pour lui que la vie de Paris et des Tuileries.
Que dites-vous du voyage du sultan à Paris ? Cela a l'air d'un opéra-comique. Je pense que
tous ces grands personnages viennent voir mademoiselle Thérésa et mademoiselle Menken. Ces dames font de très brillantes atîaires et ont augmenté leurs prix, comme les bouchers ; elles vendent comme eux de la viande fraîche, ou soi-disant telle.
Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons un temps exécrable. Il fait plus froid que le pire jour de janvier à Cannes. On nous dit à l'Institut, que c'est une année exceptionnelle, comme il y en a deux par siècle, revenant à un intervalle régulier, et que c'est 1816 qui revient en 1867. Je regrette bien d'avoir subi deux fois pareille misère. Je vois, comme consolation, qu'il a neigé deux jours de suite à Londres.
Paris, 2C juin 18C7.
Mon cher Panizzi,
J'ai déjeuné samedi avec deux personnes très fatiguées de leurs corvées passées et se préparant aux corvées à venir, monsieur souffrant
(le rhumatismes, madame d'un gros rhume, assez bien l'un et l'autre cependant. Ils m'ont demandé de vos nouvelles. Le fils va parfaitement et court comme une personne naturelle.
Je vous engage à lire, dans le Moniteur d'aujourd'hui, le discours de Sainte-Beuve au Sénat. Il vous amusera. Il est impossible d'avoir plus d'esprit; mais il a sacrifié le fond à la forme et a dit tout ce qu'il fallait pour rendre impossible le vote qu'il demandait. Où s'arrêteront les cléricaux ?
Adieu, mon cher Panizzi. Savez-vous quelque chose du grand concile qu'ils font à Rome ?
Paris, 30 juin 1867.
Mon cher Panizzi,
Voici un récit qui vous plaira peut-être. M. le préfet de la Seine a invité le roi des Belges à dîner avec le conseil municipal. Il a pris sans façon le bras de la reine, et, se tournant vers le
294 LETTRES A M. PA.MZZI
roi : « Roi des Belges, donnez le bras à madame Haussmann. »
Je suis mieux de santé, mais non pas assez bien cependant pour entreprendre le voyage de Londres, et, quoique nous soyons très amis, je ne voudrais pas vous donner l'embarras de ma carcasse, si je venais à la laisser dans Bloomsbury square; d'ailleurs, on m"a violemment pressé d'aller à Biarritz, Je m'en suis défendu et m'en défendrai tant que je pourrai ; mais vous comprendrez qu'il serait assez mal à moi de refuser, et d'aller autre part. Si dans cette affaire je n'avais qu'à suivre mon goût à moi, je partirais dès demain sans voir même le sultan ; mais il faut faire son métier de courtisan.
Madame de Montijo est à Paris depuis trois ou quatre jours. Elle est logée avenue Montaigne ; la duchesse de Mouchy et je ne sais qui encore occupant les maisons de sa fille. Elle va très bien et il me semble qu'il y a un peu d'amélioration à ses yeux.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et tenez-vous en joie jusquà l'automne.
LETTRES A M. PANIZZI 29â
Paris, ô juillet 18GT.
Mon cher Paiiizzi,
Maximilien a eu le sort de bien des avenlulïers. Il est une des victimes de notre saint-père le pape, qui déjà a fait tant de mal à sa famille. Le diable, c'est que, quoi qu'on dise et qu'on fasse, une partie de la responsabilité retombe sur nous. Hier, on disait (mais heureusement sans qu'on pût dire de quelle source) que les Mexicains avaient assassiné notre ministre à Mexico, ce qui nous ajouterait des embarras nouveaux. Ce serait un cas comme celui du consul pris par le roi Théodoros d'Abyssinie. Il n'y a que les Yankees et le Lijnch Laio qui puissent venir à bout des Mexicains. C'est une race tellement pourrie, qu'il n'y a plus d'espoir de la régénérer. Il faut l'exterminer pour faire quelque chose du pays. Je crains bien qu'on en soit venu en Espagne à une situation presque aussi
mauvaise. Tout ce que j'apprends tend à prouver que la gangrène est partout.
Adieu, mon cher Panizzi. Le sultan a eu une peur bleue dans le chemin de fer. 11 disait d'arrêter, il voulait descendre, il a crié et pleuré en faisant ses trente lieues à l'heure. Il est fort poli ici, et dit des choses aimables à tout le monde, ou bien Fuad Pacha les lui fait dire.
CXXY
Paris, 11 juillet 1867.
Mon cher Panizzi,
Je ne sais si vous avez eu connaissance de cette misérable querelle de Sainte-Beuve avec M. Lacaze au Sénat. Cela s'envenime tous les jours. On vient de mettre à la porte les élèves de l'École normale qui étaient allés complimenter en corps Sainte-Beuve. Grâce aux trompettes des journaux l'École de droit et TÉcole de médecine vont faire une démonstration du même genre. Pour augmenter les embarras du ministre de l'instruction
publique, son fils est allé hier souffleter uu journaliste, ce qui est une sacro-sainte personne aujourd'hui. Tout est, dans ce temps-ci, à la débandade, faute de commandement.
On a présenté au Corps législatif une loi sur le droit de réunion qui ne peut être disentée cette année faute de temps matériel. Voilà que les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, pour montrer combien cette loi est utile et bonne, demandent à se réunir pour célébrer le 14 juillet, c'est-à-dire l'anniversaire de la prise de la Bastille. Vous qui connaissez le bon sens et la tranquillité de nos ouvriers, pensez -vous que pareille réunion se passerait aussi paisiblement que celle de Hyde-Park le mois dernier? Ce sont de bien mauvais symptômes et le ton des journaux de l'opposition vous montrera quels sont leurs projets ou leurs espérances.
Je crois que le voyage de l'empereur d'Autriche à Paris n'aura pas lieu, et je ne crois pas qu'il faille trop s'en affliger. Moins nous nous mêlerons des affaires d'Allemagne, mieux ce sera pour nous.
Adieu, mon cher Panizzi. L'impératrice va
passer quatre jours en très grand particulier avec la reine. Je pense qu'elle s'arrêtera bien un jour à Londres. Elle est incognito, mais vous ne ferez pas mal de vous inscrire, si elle vient dans vos parages. Ceci entre nous.
CXXYI
Paris, 19 juillet 18G7.
Mon cher Panizzi,
Je ne sais qu'une chose, c'est que l'impératrice va passer quelques jours en tête-à-téte avec la reine. Il est évident qu'elle aura au moins une de ses dames avec elle. Lorsque je saurai qui, je vous le manderai aussitôt. Il me paraît improbable qu'elle aille en Angleterre sans s'arrêter au moins un jour à Londres pour se reposer un peu de ses fatigues de maîtresse de maison.
Lorsque vous verrez M. Lowe, faites-lui mes compliments de son dernier discours, qui ressemble un peu aux prédictions de Jérémie, mais qui me semble un modèle du véritable style par-
LETTRES A M. l'AMZZI 299
lementaire. Ce style disparailra comme beaucoup d'autres bonnes choses sous l'irruption des mauvaises manières américaines qu'il a prédites, et ce sera grand dommage.
On dit que la session finira la semaine prochaine, pour recommencer au mois de novembre et discuter la loi de la presse, des réunions, etc. Je crois que je me priverai d'y assister si je vis assez pour aller à Cannes.
Adieu, mon cher Panizzi. On dit que notre ministre à Mexico, M. Dano, a élé fusillé par Juarez. C'est le pire qui pouvait nous arriver. Je ne sais si c'est le cas d'appliquer l'axiome espagnol, siempre lo peor es cierto.
CXXYII
Paris, 20 juillet 1867.
Mon cher Panizzi,
Il parait que le tête-à-têtc d'Osborne a été des plus intimes. On m"a dit que Sa Majesté n'allait pas à Londres, donc vous n'avez eu rien à faire.
Malgré toutes ces visites pacifiques de rois et
300 LETTRES A M. PANIZZl
de ministres, il y a toujours une inquiétude vague, mais dont l'etTet est très réel. On dit qu'il y a ici des capitaux énormes, et personne ne veut faire de placement même à quelques mois. Personne ne peut dire de quoi il a peur, mais tout le monde a peur. Nous sommes, en effet, dans la plus étrange de toutes les situations, ayant les inconvénients du système parlementaire sans en avoir la solidité ; les inconvénients de l'absolutisme et même ceux de la liberté.
Au milieu de tout cela^ l'empereur continue à être très populaire, et par exemple, toutes les fois qu'il vient à l'Exposition, il a une espèce d'ovation de la part des ouvriers qui nomment Pelletan et Jules Favre. J'ai peur que cela ne lui monte la tête et ne l'empêche de voir le danger très réel de la situation. On attend l'impératrice demain soir. La princesse de *** est ici scandalisant tout le monde par ses façons de faire. Elle donne des rendez-vous et n'y vient pas; elle rit, elle pleure, elle gronde, elle a des accès de colère et de larmes. Je la trouve extrêmement jolie et d'une blancheur de peau ([ni promet beaucoup.
Adieu, mon cher Panizzi. Lisez, dans la Rftvue
LETTRES A M. l'ANIZZl 301
des Deux Mondes, le deuxième article signé « CoUin », sur les associations ouvrières. Il y a aussi, clans la même revue du 15 de ce mois, une réponse de M. d'Haussonville au prince Napoléon, très pénible, ce me semble, pour Son Altesse.
CXXYIll
Paris, 7 août 1867.
Mon cher Panizzi,
Le prince impérial est revenu de Ludion en très bonne santé, sans la moindre trace de sa maladie. Madame de Montijo a été un peu souffrante ces jours passés. Elle va mieux à présent.
Avez-vous lu la lettre de mon confrère l'évêque d'Orléans sur les affaires de Rome et d'Italie ?
Il annonce toute sorte de catastrophes. M. de Sartiges, notre ambassadeur à Rome, qui vient d'arriver ici (je ne sais trop pourquoi), dit que le pape ne s'est jamais si bien porté. Je pense qu'il dépassera les airnos Pétri. Est-il vrai que Nigra ne reviendra pas à Paris ? J'en serais
302 LETTRES A M. PAN IZZI
fâché pour ma part, et jo crois qu'on aurait tort de le changer.
Je suis de votre avis au sujet de Tarticle de la Revue signé CoUin. Il est inférieur au premier, mais cependant toujours très remarquahle. Si ce qu'il dit est vrai, cela ne promet pas poires molles pour l'avenir. Ce qui m'étonne, c'est que le gouvernement britannique, si prudent d'ordinaire, prenne, pour faire une concession aux radicaux, le moment où ils sont le plus menaçants. On ne cède jamais aux menaces que l'on ne se repente bientôt de n'avoir pas risqué la bataille. Le pis, c'est que cela ne dispense pas de la livrer, et, quand on s'y résout à la fin, on la perd. Ce diable de système américain nous envahit tous les jours. Je crois, mon cher Panizzi, que nous sommes nés trop tard. Le bon temps est passé et nous a' rons des couleuvres à avaler.
,Te n'aime pas ce voyage de Saltzbourg- qui est malheureusement décidé. Je cherche er vain le bon côté et je ne vois que les inconvénients qui me semblent des plus gros. On commence à dire qu'au retour ils ramèneront à Paris François-
Joseph et l'impératrice. On les dit très médiocres l'un et l'autre, détestant au fond du cœur M. de Beust et prêts à le planter là à la première occasion.
Les Grote ont passé par ici, à ce que j'ai appris, mais je suis tout à fait ruiné dans leur esprit, depuis que j'ai écrit que Cousin avait dit sur Socrate ce que les professeurs allemands ont inventé longtemps après. Madame ne m'a pas pardonné non plus d'avoir estimé douze francs un Titien qu'elle a payé douze mille francs.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous le mieux que vous pourrez.
Paris, 21 août 1867
Mon cher Panizzi,
Je suis pour ma part tantôt bien, tantôt mal, mais n'ayant jamais de sécurité. On m'a conseillé des capsules d'essence de térébenthine. Elles me réussissent assez bien. Pourvu que cela dure ! C'est ce que disait Arlequin, à la hauteur
304 LETTRES A M. PAMZZI
d'un troisième étage, en tombant d'un cinquième.
Si j'en crois les cancans et les journaux, l'entrevue de Saltzbourg tournerait à la pastorale. Les malins ont peur de la dernière lettre adressée au ministre de l'intérieur an sujet des chemins vicinaux. Ils disent qu'on veut donner le change et faire croire à la paix. On voit tout dans tout, avec un peu de bonne volonté.
Il y avait, dans la Revue des Deux Mofides du l*"" août, un assez bon article sur l'état de l'Allemagne qu'on attribue au comte de Paris. L'avez-vous lu? Il conclut plutôt à la paix. S'il est réellement de lui, il est plus fort qu'aucun de ses oncles; mais cela ne m'empêche pas de trouver qu'un prince a mieux à faire qu'à publier des articles pour le plus grand divertissement des oisifs. Je crois que si, au i" siècle, l'imprimerie eût été découverte, le diable aurait eu plus beau jeu à tenter Notre-Seigneur.
J'ai dîné hier chez la comtesse de Montijo, que j'ai trouvée assez bien portante. Elle m"a demandé de vos nouvelles. Elle n'en avait pas de sa fdle, autrement que par les journaux. 11 m'a semblé
LETTliES A M. l'ANIZZI 305
qu'elle était assez inquiète des muuvcuienls (lui ont lieu en Catalogne. Ce n'est pas encore grand'chose, mais dans une maison d'auuulou une élincelle peut faire de grands ravages.
Adieu, mon cher Pauizzi. (jue dites-vous de l'incendie du Saint-Pierre Martyr ù Venise? Il me semble que, dans toute l'Europe, on devrait retirer des églises les tableaux de maîtres. Il n'y a pas de pires conservateurs que les prêtres, et cependant ils veulent tout avoir.
Paris, 2 septembre I8G7.
Mon cher Panizzi,
La chaleur tout à fait tropicale que nous avons
depuis trois semaines m'a fait du bien. Je suis
donc, pour le présent, dans un état assez lolé-
rable. J'ai cependant, suilout le soir, de petits
accès de sulTocation, mais pas trop douloureux.
En somme, je suis bien mieux (|ue lorsque vous
m'avez quitté. Ma prudence y est pour beaucoup, n. 20
300 LliTTHES A M. PANIZZI
Ûii m'a olïeit do ine mènera Biarrilz; mais celte même prudence m'a fait reliiser, ce qui, je crois, n'a pas augmenté mon crédit. Je suis comme les cliats malades, je me fourre dans un coin et n'en sors pas; d'ailleurs, je ne [ne sens pas d'humeur assez joviale pour Xa^ moccdades ! de IMarrilz. J'attendrai donc ici les approches de l'hiver et je m'enfuirai aussitôt à Cannes, où j'espère bien vous voir.
Yiollet-Leduc, qui a accompagné Leins Majestés dans leur voyage à Lille, Dunkerque, Amiens, etc., dit qu'il n'a jamais vu enliiousiasmo ou plutôt fi'énésie pareille. Les points ?ioirs, qui ont fait mauvais elfet à l'aris, ont été pris pour une marque de franchise. Je les traduis également de cette manière. Mon impression est à la paix. 11 est vrai que l'Europe est toute pleine de poudre et qu'il suflirait d'une étincelle pour tout metti'e en feu ; mais c'est justement ce qui me rassure. Chacun peut voir très clairement ce (ju'il a à perdre, et très confusément ce qu'il pourrait gagner. Je crois que le joueur le plus hardi, soit M. (h; Hismark, hésiterait.
LETTRES A M. l'ANIZZl SU?
Lisez dans la Reçue des Deux Mondes un article ;»ssez intéressant. {1'"' septembre), d'nn Polonais nommé Kladzko, sur le congrès de Moscou. A part les exagérations d'émigré, qu'il laut écarter, il y a là un aperçu curieu\ de la situation de IKurope orientale. Je me rappelle mon standing juke avec lord Palmeislon,qui n'admettait pas la question d'Orient. Elle s'est rapprochée et n'est plus maintenant à Constantinople.
Vous avez peut-être entendu parler d'une correspondance de Pascal, découverte par M. Chasles de l'Académie des sciences, d'où résulterait qu'il aurait découvert avant Newton les lois de l'attraction. Cela l'ait grand bruit. Pour moi, je ne <loule pas un instant que ce ne soit l'œuvre d'un faussaire. 11 suflît de lire trois ligues pour s'apercevoir que ce ne peut être le style de Pascal. Ou y trouve des mots comme mi/stification, qui ne datent que du xix" siècle. D'ailleurs, la chose ne manque pas d'une certaine habileté et prouve des connaissances scientifiques peu communes. M. Chasles, le propriétaire des autographes, est, à ce qu'il paraît, à l'abri de toutsoupçon. lîeauconp de gens pi-étendent que celr vient de
3l»f< LIiTTIÎIls A M. l'ANlZ/,1
Libii. -le Ji'oii crois rien, mais coinino M. Chasle^ ne veut pas dire de qui il tieut ces papiers, cela laisse libre cours à toutes les médisances.
Paris est absolument vide de Parisiens; mais les étrangers et les vilains étrangers y abondent. C'est très ennuyeux; mais je passe mon temps assez doucement néanmoins. Ai\ant en complète solitude.
Adieu, mon cher Panizzi. Ya-t-on rcally trulij faire la guerre au roi d'Abyssinie ? Cela me semble si peu anglais, que j'en doute encore, pourtant un officier de mes ann's me dit qu'il espère être attaché connne volontaire à l'étntmajoi' anglais.
Paris, 13 septembre 1807.
Mon cher Panizzi,
.le n'assisterai pas à la discussion des lois sur la presse et sur l'organisation de l'armée. Lors- (pToii lit les journaux, on se demande ce que signilii! lUK! loi sur la presse. Jamais sous Louis-
LETTHES A M. PANIZZI 3()'.>
riiilippc on n'a eu plus de liberté, et il l'aiil J'ajouter, jamais on n'en a plus abusé. Quant à la loi sur l'armée, je crains qu'elle ne passe qu'avec <les motlifications qui la rendront mauvaise. J'ai lieu de croire que l'inventeur de toutes ces belles diûses s'en mord les doigis à présent; mais il n'est pas de ceux qui fassent leur profit du proverbe : Look beforc y ou Icap.
Que dites-vous de Garibaldi et du baptême qu'il propose? Il est iuipossible d'être plus fou ni plus l)ète. J'espère que ce dernier fiasco l'obligera à se tenir tranquille. On prétend qu'il veut aller à Londres faire de la propagande antipapiste. Je doute qu'il soit reçu comme la première fois.
Tout paraît terminé en Espagne. La morale de la chose, c'est que, tant que l'armée sera fidèle, Prim ne pourra rien faire ; mais Narvaez est bien vieux et l'innocente Isabelle bien folle.
Adieu, mon cher Panizzi. Que dit-on en Angleterre des affaires d'Orient ? Cela prend rapidement les proportions d'une question européenne. Les journaux russes sont des plus belliqueux. Ils demandent la Gallicie et la Ikilgarie pour commeucer.
."i 1 0 LETTRES A M. TANIZ/I
cxxxu
Paris, "27 septembre 18G*.
Mon cher l'aiii/zi,
.l'espère que vous êtes reiilié à Loiulres ei> bonne sanlé nprrs vos coin'ses dans le Nord. Sr vous n'avez pas élé plus favorisé que nous par le temps, je vous plains. Voici Thiver qui s'avance à grands pas. (Ui voit loule sorte d'oiseaux qui s'envolent veis le sud et les astrologues nous }tiédisent un liiver ligoiu'eux.
J'ai fait une expédition à la campagne chez mon cousin, qui a un cottage à une douzaine de lieues de Paris. Je n'y suis resté que deux jours, et cela ne m'a pas trop bien réussi. J'ai tronvé que, après tout, lair de Paris est encore plus respirable que celui de la Brie. Pourtant, je ne suis pas trop mal, considérant le temps et les circonstances aggravantes. Mais j'ai une nouvelle et sérieuse préoccupation : mes yeux m'inquiètent. J'ai envie et peur de consulter Liebreidi, et. d'un autre côté, si j(^ pci'ds la vue, fpic diable di'\ ieudiai-je?
LETTHES A M. l'ANlZZI 3 11
Je suis fort content de la décision de M. Ratazzi, et je crois qu'il a fait tout ce qui lui était possible de faire, en temps de révolution, avec cet enfant terrible trop bête pour sentir combien il est criminel. Après le congrès de Genève, il n'y avait plus qu'une sottise à faire, il ne l'a pas manquée.
J'ai eu des nouvelles de Biarritz. Tout le monde se porte très bien, et le prince impérial, qu'on avait fait malade, est à merveille. Il paraît qu'on vit foit retiré. Le temps est assez mauvais, ce qui me fait croire qu'on reviendra bientôt. M. Fould, qui avait écrit de Tarbes à l'empereur, en a reçu une lettre dont il est très content, c'està-dire qu'elle est des plus pacifiques et tout à fait à l'unisson des discours d'Amiens.
Tout le monde cependant ici cioit à la guerre ; mais, en vérité, je ne comprends pas pourquoi. Il me semble que, après l'évacuation de Luxembourg, nous n'avons pas de sujet de querelle avec la Prusse. Lui faire la guerre pour avoir gagné la bataille de Sadowa serait par ti'op absurde, et la conséquence inévitable serait de mettre toute l'Allemagne contre nous. D'un autre côté, je ne
puis croiiv (jiie M. tle Bismark, qui est uu liouimo de sens, et qui a fort à faire, essaye pour la seconde fois de jouei' uu va-loul en nous provoquant.
Après avoir j>ièclié le respect des nationalités, nous ne pouvons lionnèlemenl nous opposer à ce que rAlleniagne s'unifie, comme l'Italie, Il y a grande apparence que cette unification suscitera beaucoup d'embarras à la Prusse, qui, après avoir excité les passions révolutionnaires, cberche maintenant à les comprimer, et qui bientôt soulèvera des tempêtes. Ce n'est qu'alors que les cbanc(^s seraient en notre faveur. Jusque-là, je crois la guerre impossible, je dis entre la Prusse et nous, car, du côté de l'Orient, il peut arriver telle cliose (pii amène une grande coullagration.
Adieu, mou cIkm' Panizzi ; mille compliments et amitii's.
LETTRKS A M. PANlZZr :{ 1 .{
Paris, y octobre I8G7.
Mon cher Panizzi,
Rien ne faisait présager la mort do M. Foiikl, 4|iii semblait avoir une santé excellente, et qni, depuis sa retraite, avait repris des forces et menait la vie la plus saine et la plus active. Je ne sais rien encore sur la cause de sa mort. Son médecin, M. Arnal, était veiui passer quehpies jours à Tarbes, non pas poiu" lui donner des soins, mais pour respirer lui-même l'air des montagnes. 11 l'avait quitté en bonne santé le malin même. Berger, qui élait revenu de Tarbes la semaine passée, me disait, samedi dernier, qu'il «l'avait jamais vu M. Fould plus gai ni mieux portant.
Je pense que l'empereur l'aura vivement regretté, d'autant plus qu'il a quelques petits reproches à se faire. Lorsqu'on pense à ce qu'est devenu le conseil privé, qui, en cas de régence, serait le gouvernement, on est elTrayé. M. Fould
3n LETTRES A M. PANIZZI
élail le dernier sur lequel on put coinpier comme intelligence et dévouement.
Cette mort a produit ici une grnnde sensation et ajoule encore à la tristesse générale. Les funérailles auront lieu ici le 15, à ce que je crois ; probablement alors la cour sera tle retour à Paris. On dit qu'il fait mauvais temps à IJiarrilz et qu'on y vit de la manière la plus retirée.
Malgré le ])remier fiasco de Garibaldi, il ne me semble pas que les affaires du pape soient en bon état. M. Ratazzi aura t-il la force de s'opposer à l'invasion? Sera-t-il soutenu? Tout cela est fort douteux. On dil, et je tiens le fait d'une assez bonne autorité, qu'on clierclie en ce moment à persuader au pape qu'il vaudrait mieux, pour lui comme pour l'Italie, permettre que les troiqies italiennes occupassent les provinces (jui lui restent et qu'il se boinàt à conserver Rome. 11 faut convenir qu'il est difficile et surtout très dispendieux d'entretenir un cordon très étendu dans un pays de montagnes, où il est impossible de garder tous les sentiers, tandis ([uo, garder Rome même serait cliose assez
LETTRES A M. l'AMZZI al i>
aisée. Je ne serais pas surpris qu'ici (»u donuàl les mains à cet arrangement; mais, du côté du pape, on ne peut attendre que de l'opiniàlreté. Il a du courage, du penchant même pour le martyre; mais de sens commun, pas l'ombre. C'est nne tète aussi creuse que celle de (iaribaldi.
Adieu, mon cher Panizzi. J'espère que vous pensez à Cannes pour cet hiver. Tous les asliologues prédisent qu'il sera rigoureux.
l'uris, lô octobre 1SG7.
Mon cher Panizzi,
Je suis allé hier à l'enlerremeiil de noire pauvre ami, qui était un des plus vraiment lugubres (pie j'aie vus, malgré la pompe que les ministres ont voulu déployer à son occasion.
Quant aux causes de la mort de M. Fould, on n'en sait rien, et les médecins ne me paraissent pas mieux inslruils. Il s'est plainl d"un peu de malaise avant le dîner, et s'est couché vers cin(|
an; Kirrriuis a m. pamzzi
heures. Il ;i pris un l)ouilion et fumé uu cigare et s'est arraugé pour doruiir eu disant à son valet de cliambre de u'eutrer que lorsqu'il sonnerait. A se|)t heures est venu un télégramme. Son domestique est entré doucement dans sa chambre, a cru ipTil dormait et a déposé la dépèche sur sa table de nuit, sans l'aire de bruit. Une heure et demie après, on esl rentré. Il élait exacteuient <lans la même position, mort et déjà froid. C'est la mort de notre ami Ellice, aussi douce, mais venant bien plus tôt. Il avait pris toutes ses dispositions pour sa mort assez longleuips auparavant.
On est inquiet des affaires de Home. M. Ratazzi dit qu'il ne peut avoir un cordon de saixanle-quinze lieues qui ne puisse êlre traversé quelque part, et demande à faire occuper les provinces encore papales^ de façon à n'avoir que la banlieue à garder. Ici, c'est un déchaînemi^nt furieux conti'e le gouvernement ilahen, qu'on accuse de nuincpu^ de foi. ^o le crois plus coupable de faiblesse (jue de manque de foi; mais la conduite qu'on tient avec Garibaldi est honteuse. Si cet imbécile a le pouvoir de se mo(pi(M' d(^s lois cl des traités, il sciait
LETTUES A M. PANIZZI .i I 7
plus simple de le faire dielaleiir. On croit cpie, s'il n'y a pas d'iiisurreclion à Rome, les choses peuvent encore s'arranger.
Vous ai-je dit le mot du prince à Saint-Jean de Luz ? Leur canol, par une miit très obscure (iHi prêtre était à bord), a donné contre im l'ocber. La nuit était si noire, que personne n'a vu le pilote, qui était à l'avant, tomber et se tracasser la tête et se noyer. Les matelots se sont jetés à la mer, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et par-dessus la tête, quand la vague déferlait. Ils ont porté ainsi le prince sur le rocher, trempé jusqu'aux os. L'impératrice lui criait : « X'aiepas peur, Louis. » Il a répondu : « Je m'appelle Napoléon. » Cela m'a été conté par deux témoins, Brissac et M. de la Yailette.
Adieu, mon cher Panizzi. Graissez vos bottes pour Cannes. L'hiver s'annonce mal.
CXXXY
Paris, 25 octobre I8G7.
Mon cher Panizzi, Je suis allé lundi dernier à Saint-Cloud pour
318 LETTRES A M. l'AMZZI
faire ma coiii'. J'ai trouvé rempereur engraissé et très bien portant. Le prince impérial est très hàlé; mais il court à présent comme s'il n'avait Jamais été malade. L'empereur et l'impératrice m'ont parlé de M. Fouldavec beaucoup de sensibilité et comme s'ils sentaient bien la perte qu'ils ont faite. Mais on s'aperçoit toujours trop tard de l'utilité de certaines personnes.
L'empereur d'Autriche a été fuit bien reçu; on dit qu'il commence à apprécier M. de Beust. Sa lettre à la municipalité de Yienne et sa réponse aux évèques sont bonnes.
Les affaires d'Itaiie causent ici l)eaucoup û'excitement. On les croit finies; j'en doute. C'est un cas dont on dirait en Corse : Si vuol la scaglia. La scaglia, vous l'ignorez peut-être, est l'antique pierre à fusil des temps héroïques. 11 est déplorable que deux vieux imbéciles, aussi têtus l'iui <lii(' l'autre, menacent la paix du monde, .le n'y vois qu'un remède, c'est de les enfermer ensemble dans une île déserte et de les y laisser justpi'à <'e i|ue l'un ait converti l'autre. On accuse llatazzi de trahison. Je crois qu'il n'a été que faible <'t impuissant. Mais comment se fait-il (pie dans
LETTRES A M. PA.MZZI 319
un pnys où l'on n'a pas riial)iUule de se paytM- de mots comme en France, les phrases de (laiibaldi et de Mazzini produisent tant d'elTet. Il orc/.s\ words, ivords! comme dit Hamlel.
Adieu, mon cher Panizzi; je suis assez soulTrant depuis quelques jours, bien qnele ttMups soit assez beau et pas froid.
CXXXYI
Cannes, 28 novembre 1807.
Mon cher Panizzi,
Je suis fâché de vous savoir soutirant de rhumalismes et mélancolique par-dessus le marché. La politique, sans doute, n'est pas de nature à rendre fort gai; mais il faut laisser reges delirarc et se consoler en les sifflant.
Il y a ici un giand nombre d'Anglais et un pins grand encore d'Anglaises. On nous dit que lady Palmei'ston ne viendra pas et que sa petite fille est hors d'état de faire le voyage. Nous avons ici lady Iloughton ; mais je ne l'ai pas encore vue. Son mari, à ce que je vois, tient de
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mauvais propos sur rexpédilion d'Abyssiiiie. Quel est le Napier qui la commaude ? et fpi'estil au William Napier que j'ai counu, l'auteur de la Guerre de la Péninsule? Je désire fort qu'il réussisse; mais je ne voudrais pas être dans la peau du consul anglais et des collectionneurs de plantes et d'insectes que le roi Tliéiulore lient en prison.
Nos journaux trouvent qu'on a trop pendu à Manchester. Il paraît qu'on a mal pendu ; mais, si on avait cédé et fait grâce après les processions et le tapage fait au llome-Office, \\ n'y avait plus qu'à mellre la clef sous la porle. Je suis porté à croire que la leçon profilera, et elle était bien nécessaire.
Je suppose qu'on a dit aujouud'lmi bien kV'<bêtises au Sénat sur les affaires d'Italie et (pie mes collègues n'auront oublié rien de ce qu'il faut pour être canonisé.' C'est une raison de plus pour me réjouir de n'être pas à Paris. Je ne sais pas si les interpellations seront admises au Corps législatif; mais, à la contradiction près, croyez qu'on y tiendra le même langage, et que la majoi'ité scia beaucoup plus papaline (pic le
gouvernement. C'est, au fond, l'opinion de la grande majorité, et les opposants sont pour la plupart pires que les papalins. Grâce à la polémique des journaux, il n'y a que deux partis : cléricaux ou fénians. Lorsqu'on veut naviguer entre Cliarybde et Scylla, on a tout le monde contre soi.
Adieu, mon cher Panizzi; tâchez de vous guérir et tenez pour certain que vous y réussirez plutôt ici que dans Bloomsbury square.
Cannes, IG tK'cembre 18G7.
Mon cher Panizzi,
Je vous trouve courageux d'accepter * en ce moment ce qu'on vous offre. Je crois que je vous conseillais d'accepter la première fois. Aujour-
1. On se rappelle que, quelques années auparavant, les fonctions de sénateur avaient été offertes à M. Panizzi par le gouvernement italien, et qu'il avait alors cru devoir décliner cet honneur. Mais l'offre ayant été réitérée, il revint sur sa détermination et fut nommé au Sénat le 12 mars 1868. H. 21
triiui, il y a toutes les raisons qui vous ont déterminé à refuser, raisons dont, à mon avis, vous vous exagériez l'importance. Il y a de plus la très grande probabililé que vous ne pouriez pas être utile au point oi!i les choses sont arrivées. Mais la seule objection valable, ce me semble, c'est que vos habitudes anglaises et votre respect des lois vous feront faire énormément dé mauvais sang, au milieu de gens en révolution. Si vous étiez plus jeune, je vous dirais : Luttez! A présent que vous avez fait vos preuves en matière de lutte, et que vous avez gagné otiinn cum dignitate, je vous vois avec peine descendre dans l'arène. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve. Pour ma • j»arl, je le vois fort sombre. Le combat s'engage entie deux engeances que je déteste également, les révolutionnaires et les cléricaux. Ce sont les folies des premiers qui ont donné tant de puissance aux seconds^ puissance probablement éphémère, mais à laquelle succédera l'anarchie la plus terrible. Ce qu'd y a de plus triste, c'est que je ne vois nulle part de tètes politiques pour diriger les honnêles gens. Nos Cliambres sont arrivées à un état de surexcitation incroyable, et entraînent
le gouvernement. Nigra avait bien raison de dire que renipereur était le seul ami qu'eût l'Italie en France. Garibaldi et la majorité se mettent à la {l'averse de ses desseins.
Nous avons ici grande foule d'Anglais. J'ai rencontré hier lord et lady Elcho, avec une très jolie fille à eux. Je l'ai trouvé 1res alarmé de ce qui se passe en Angleterre et des progrès que la démocratie y fait. Le fénianisme n'est pas une plaisan-terie. Je vois dans mon journal que ces messieurs ont fait sauter des murs et tué ou blessé quantité de gens pour délivrer un des leurs de la prison de Clerkenwell. Le ton des journaux irlandais, les processions funèbres et les excitations à l'assassinat sont des cboses nouvelles en Angleterre. Espérons que cela ne s'acclimatera pas.
Lorsque \ous verrez lady Palmerston,, veuillez trouver moyen de me rappeler à son souvenir et de lui faire mes complimenls de condoléance.
Nous avons eu de la neige ici, pendant tout un jour ! Mais le reste du monde était alors gelé. Ici, cette neige n'a fait du mal qu'aux insectes et à moi. Je suis toujours fort soulîreteux.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien. A
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bientôt, j'espère; car vous ne pouvez pas ne pa* vous arrêter ici en allant à Florence •.
CXXXYIII
Cannes, 8 mars 1808,
On me parle d'un remède étrange, qui a guéri un de mes amis. 11 s'agit de bains d'air comprimé qu'on donne à Montpellier. Mon ami m'assure qu'après une douzaine d'heures passées sous une cloche, où l'on comprime l'air, il s'était trouvé le poumon complètement libre d'un emphysème qui allait l'obliger à quitter son métier d'avocat, et qui lui faisait soufîrir toutes les misères imaginables. Je pense faire l'expérience ce printemps. Si vous voulez m'y tenir compagnie, vous aurez une très belle bibliothèque, celle de la duchesse d'Albany, de beaux tableaux et une admirable cuisine, outre un assez beau pays.
I. M. Panizzi fut à ce moment gravement malade h Londres, et la correspondance resta interrompue jusqu'en mars I8G8.
J'ai la douleur do, vous devoir quatorze shillings. Si vous ne venez pas en France celte année, indiquez-moi comment vous rembourser ; autrement, si la cloche à air comprimé ne fait pas son office, je crains fort de mourir votre débiteur. J"ai envie, pour ni'acquitter, de vous léguer les ouvrages de dévotion que je possède.
Adieu, mon cher Panizzi. Edouard Foidd est venu passer quelques jours avec nous pendant les vacances de la Chambre. J'attendais Du Sommerard ; mais il est malade des suites de l'Exposition. Je tâcherai de passer ici le reste du mois; mais cela dépend un peu de ce que décidera Jupiter.
Cannes, l'J mars 18G8.
Tous avez accepté dans le moment où vous le deviez. L'important, c'est qu vous n'eusiez de votre chaise curule que de la façon dont j'use de la mienne, lorsque votre santé vous
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le permettra. M. d'AzeyIio iiravail déjà annoncé votre nomination, et elle a été publiée dani^ un journal français. Je suis sûr qu'elle sera aj)prouvée par tout le monde, de l'autre côté de la Manche comme de celui-ci.
Je ne sais si vous suivez les débats de nos (lliambres. Le gouvernement donne des verges pour se faire fouetter à des gens qui les prennent avidement, de la plus mauvaise grâce du monde et sans diie merci.
Sauf un petit mouvement républicano-légilimiste à Toulouse, la loi sur le recrutement de l'armée a été très bien reçue, et dans ce pays-ci avec une sorte d'enthousiasme. Il paraît qu'il en est de même partout et que la bosse belliqueuse des Gaulois n'est pas renfoncée; mais il n'est pas question de guerre encore, et j'espère même qu'il n'en sera plus question, me vivo. Les affaires européennes sont beaucoiqi moins brouillées (ju'on ne le craignait, et la Russie même paraît rentrer ses cornes pour quelque tenqis. C'est que chacun a fort à faire chez soi.
On m'a conté aujourd'hui une assez bonne histoire de mistress Norton et de lord SulTolk. FJIe
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voulait lui l'aire acheter je ne sais quoi, dans une vente de charité. 11 s'excusait, disant que cela coûtait trop cher. Dont you hiioiv 1 am the prodigal son. — No, I tliowjht you were the fat calf.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et passez votre temps le plus innocemment que vous pourrez.
Cannes, 4 avril 18G8.
Mon cher Panizzi,
Comment vous traite le printemps ? Et d'abord avez-vous un printemps ? On me dit des choses épouvantables du temps que vous avez dans le Nord. C'est ce qui m'a obligé à demeurer ici jusqu'à présent, et je ne m'en trouve pas plus mal. Ensuite, je ne vois pas trop ce que je ferai. Je balance, incertain entre retourner à Paris, ou bien aller à Montpellier ou à Lyon essayer de l'air comprimé, bien que je n'en attende guère un bon résultat. Si je vais en droite ligne à Paris,
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je serai obligé d'aller plus tard à Montpellier ; mais ail moins j'aurai rempli mes devoirs sénatoriaux, et j'étoiilTerai avec une bonne conscience. Je ne sais pas trop si c'est une grande consolalion.
Je lis avec intérêt la discussion du Parlement, M. Gladstone et lord Stanley sont d'habiles oratem's. Il me semble que l'un et l'autre, selon l'habitude parlementaire, sont parfaitement à côté de la question. Tout est fiction dans le système constitutionnel, et on fera un jour une histoire assez curieuse des questions qui ont été traitées dans ce monde sans qu'on en parlât. Au reste, qui est ce qu'on trompe? comme dit Basile. Tout le monde sait à quoi s'en tenir. Ce qui me paraît certain, c'est qu'un bénéfice en Irlande ne vaut pas grand'chose à présent. Mais la concession inévitable satisfera-t-elle les Irlandais? j'en doute fort, et, de plus, je ne sais s'ils sont gens à être jamais satisfaits.
Je suis frapjjé de voir avec quelle rapidité le vieil édifice anglais se démolit. Le premier indice que jai remarqué fut lorsqu'on permit d'aller en bottes à l'Opéra. Il en est de même parlout en
Europe, voire île l'autre côté de l'Atlantique. La fameuse constitutiou américaine s'en va à tous les diables, et la guerre civile qui vient de finir n'a été qu'un prélude, croyez-le bien, à d'autres exercices du même genre.
Ici, les petites explosions républicaines de Toulouse et de Bordeaux ont montré que le parti louge est toujours actif, aussi insensé et aussi hôte qu'autrefois ; mais on s'applique à lui rendre les voies faciles.
Il paraît que notre saint-père le pape a manqué, l'autre jour, passer dans un monde plus digne de lui. Il y a eu un moment de très vives alarmes, mais on dit qu'à présent il va bien. Il a aux jambes je ne sais quelle vilenie qui peut tout d'un coup lui jouer un tour. D'ailleurs, il approche beaucoup des années de saint Pierre. Non videbis annos Pétri. Ne serait-ce pas un grand miracle si! manquait à la prédiction ?
Nous avons eu à l'Académie la réception de i'abbé Gratry. Je doute que vous lisiez ces fadaises. Jamais on n'a dit plus de platitudes. Jamais curé de village n'a débité de sermon plus vuliîaire.
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Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien savoir vos projets pour cet été; car il y a longtemps que je ne vous ai vu, et je suis devenu si peu remnal)le, que le moindre voyage m'effraye. Ne pourrions-nous pas, nous armant tous deux de notre grand courage, nous arranger pour nous rencontrer dans quelque Camp du drap d'or? Selon toute apparence, notre session durera jusqu'en juillet. Irez-vous voir la lin de la vôtre? Je vous conjure de ne pas attendre Tliiver à Londres et les recrudescences de rhumatismes qui ne vous manqueraient pas.
Montpellier, 25 avril 18G8.
Mon cher Panizzi,
Vous aurez lu peut-ède les discours de Jules Favre et de Rémusat à l'Académie. Yous qui connaissiez Cousin, ils ont dû vous amuser. C'est ainsi qu'on écrit l'histoire.
Mon ami Narvaez vient d'entrer en paradis, ayant une absolution spéciale du pape. C'est une
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grande perle pour l'Espagne, où vous pouvez compter sur des pronunciamientos. Narvaez n'avait pas toujours été si bien avec notre sainte mère l'Église. Il y a quelques années, à la suite d'une querelle avec Rome, il avait mis la main sur l'argent de la bida de cnizada. Les gens pieux, en Espagne, payent quinze sous pour ne pas faire maigre, et cette permission s'appelle bulle de croisade, parce que, pour avoir le privilège de faire gras, on s'engage à se croiser ou à payer quinze sous. Narvaez, se trouvant possesseur d'un très bon magot, en fit bon usage. Il en donna des pensions à tous ses amis et amies. Il n'y avait pas une proxénète à Madrid, qui ne fut pensionnée sur la bulle. Cela vous montre combien le saint-siège est miséricordieux.
Ce qui n'est pas moins curieux, c'est la lettre de Kerveguen à Mazzini et la réponse de ce dernier, attestant que les fonds secrets italiens ser- Yaient à payer des journalistes français. Quelle canaille que tout ce monde qui fait l'opinion en Europe et décide des affaires publiques. Cela n'empêcbe pas que tout épicier, soumis au régime d'un seul journal par jour, prend, au bout d'un
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mois, ropinion de sa feuille, et vote en conséquence.
Atlieu, mon cher l'anizzi. Savez-vous que tout ce qui se passe en Anglelerre m'élonne et m'efl'iaye ! Un minislèie en flagrante minorité qui ne veut pas s'en aller; iraulre part, ces concessions faites à l'Iilande et au catholicisme, payées par de nouvelles tentatives des fenians. Comme cela ressemble peu à la vieille Angleterre d'autrefois ! Y a-t-il des prophètes assez clairvoyants pour dire quel seia le résidtat des prochaines élections? Jl me semble, mon cher ami, que le Vésuve se prépare à quelque grande explosion. Quand j'avais des poumous, cette perspective m'aurait paru attrayante. Je vous avoue que je voudrais que l'ex- [tlosion fût ajournée jusqu'après mon entci'rement.
ex LU
Paris, 28 mai 18G8.
Mon cher Panizzi,
Je suis à Paris depuis plusieiu's jours et je vous aurais écritplus tôt si j'en avais été capable; mais
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j'ai passé mon temps dans des rages rentrées, et j'éprouvais le besoin de manger un cardinal.
Si vous avez lu nos journaux, vous aurez vu les faits et gestes de ces messieurs, et leuis prétentions d'avoir des médecins orthodoxes et bons catholiques. Il y a au Sénat une certaine quantité de \ieux généraux, qui, après avoir usé et abusé de la vie, sont à présent tourmentés de la peur du grim gentleman bclow, et dont les cléricaux font ce qu'ils veulent. Si nos cardinaux n'étaient pas des hommes si médiocres, ils auraient gagné la bataille; mais ils ont été si maladroits et si étourdis, qu'ils ont fait un fiasco honteux.
Peut-on comprendre qu'un homme comme Dupanloup lui-même dise et écrive sérieusement que c'est une horrible impiété de croire qu'on ne peut rien créer ni rien détruire? Ils veulent avoir des professeurs de chimie à eux pour propager sans doute la théorie contraire. M. de Bonnechose accuse un médecin de matérialisme pour avoir dit que l'homme est un animal mammifère bimane. Yous noierez que la définition qu'il citait est empruntée à Cuvier, qui croyait en Dieu. Si vous aviez vu l'explosion de fureur de tous les séna-
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leurs en s'enlenclant trailer de mammifères bimanes, vous ailliez ri ilu rire des dieux homériques.
Je suis allé aux Tuileries, où j'ai déjeuné en petit comité. Tous très bien portants. Le prince a grandi et il est maintenant plein de santé et d'activilé. Il m"a semblé aussi qu'on le tenait niieiix que par le passé. Pendant le déjeuner, Tem- |)ereur Ta envoyé demander pour me le montrer, lléponse que le prince est à travailler et ne sera pas libre avant une demi-heure. Cela m"a fait plaisir et ma montré que le général Frossard fait >on métier.
Après avoir pris vingt-huit bains d'air comprimé à Montpellier, je suis arrivé ici en bien meilleur élat que je n'étais, lorsque je vous ai écrit. Je ne suis pas guéri. J'ai des étouffements, mais très courts, et le manque de respiration, qui était mon état ordinaire, n'est plus que l'extraordinaire aujourd'hui. De plus, j'avais un emphysème et mes poumons fonctionnaient si mal, que le haut de ma poitrine ne se soulevait pas visiblement, même lorsque je faisais une inspiration profonde. Tout cela a cliangé. Je respire plus facilement ; ma poitrine fonctionne normalement, et mon méde-
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cin de Paris, de même que le docteur Maure, qui y est en ce moment, ne m'ont plus trouvé trace d'emphysème. Yous voyez que c'est un progrès matériel assez considérable.
Je tâcherai, à la lin du mois prochain ou au commencement de juillet, d'aller passer quelques jours avec vous. La diflîculté présente n'est pas dans ma santé; mais je suis chargé de plusieurs rapports au Sénat, deux entre autres, assez sérieux, car il s'agit de réprimer l'irréligion. Après la grande bataille de ces jours passés, il est peu probable qu'un débat sérieux s'engage, et je pense qu'on adopteia mes conclusions, que les pétitionnaires vazan al carajo. Cependant je ne puis m'absenter que lorsque cela sera fini. En tout cas, si je viens, ce sera avant votre tournée en Ecosse, que je vous vois entreprendre avec un peu d'mquiétude. Ne feriez-vous pas mieux d'aller à Ems ou à Hombouig que d'aller chercher les brouillards et l'humidité des lacs?
Adieu , mon cher Panizzi ; soignez-vous et nortez-vous bien.
33G LETTR1::S A M. J'ANIZZI
l'yris, 11 juin 18G3.
Mon cher Panizzi,
L'empereur a été un peu souffrant de l'iuimatismes, pour être allé à Rouen. CetanimaUle cardinal de Bonnechose lui a fait un discours sur la [torle de son église, d'où venait un vent glacial, tandis qu'il avait le soleil sur la tête. A présent, l'empereur est tout à fait bien. Je voudrais que son indisposition le guérît de l'envie de s'approcher des cardinaux. L'impératrice et le prince impérial vont parfaitement bien. On dit qu'elle a des projets de voyage, ce qui ne me plaît pas trop, mais il ne s'agit pas de celui de Rome.
Malgré toutes les prédictions et les inventions des nouvellistes je crois que nous finirons l'année sans guerre, et même sans tapage, à moins qu'il n'y en ait en Espagne, où, depuis la mort de Narvaez, la chose est très probable; mais je ne pense pas qu'il y ait un contre-coup dans le reste de l'Europe. M. de Bismark est éreinté, et c'est encore
une garantie de tranquillité pour le pauvre monde. Vous connaissez le proverbe : « Quand les chats sont endormis, c'est la fête des souris. » Il s'en faut beaucoup, d'ailleurs, qu'il ait les mauvaises dispositions qu'on lui prête, et enfin il a d'assez grandes occupations chez lui.
J'espère que la reine enverra au British Muséum la défroque de Théodoros et que j'en aurai l'élrenne. Je ne trouve pas que ce pauvre diable eût tout à fait tort de mettre les missionnaires au violon.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous dans votre chambre, lorsque le vent soufflera de l'est.
Paris, 16 juin 1868.
Nous avons ici un temps merveilleux et une abondance de fruits extraordinaire. La moisson s'annonce également très bien, ce qui est un grand point pour les élections prochaines. On pense