livre à cet amusement. Je ne doute pas que le
duc de Montpensier ne soit élu, lorsqu'il aura
dépensé tout son argent, et, bientôt après, chassé,
sinon fusillé.
35/i LETTRES A M. PAMZZl
Adieu, mon cher ami. Que vient faire Nigra à Florence ?
Cannes, 23 mars 18G9.
Mon cher Panizzi,
Je ne vois pas l'avenir si en noir que vous. Il y a plus, je ne crois pas à la guerre, parce qu'elle ne me parait pas possible. Aujourd'hui, il faut tant d'argent pour se battre, qu'à moins d'avoir un trésor comme le roi de Prusse avant Sadowa, ou des chambres excessivement complaisantes, rara avis in terris, il n'y a pas moyen de tirer un coup de canon. Enfin la haine et la peur de la guerre est si grande aujourd'hui, que le provocateur serait sur de soulever le monde contre lui.
Je vois avec plaisir que Victor-Emmanuel et François-Joseph se font des politesses. La grande alfaire, dans ce temps-ci, est de mettre ses finances en bon ordre, et, du moment qu'on s'est posé comme un homme pacifique, on appelle les capitaux.
LETTRES A M. PAMZZI 355
L'empereur a eu la grippe, mais il est tout à fait remis. L'impératrice a eu des oreillons. Elle est bien à présent. Elle m'a écrit une très aimable lettre à l'occasion de ma maladie. Elle me propose de traduire et de publier la correspondance du duc d'Albe avec Philippe II, en me donnant les pièces que possède son beau-frère. Il y eu a de curieuses.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis chargé de compliments pour vous par la comtesse de Monlijo et par Ragell, qui nous donna un bon déjeuner à Bagnères-de-Bigorre, lequel m'écrit pour me féUciler d'être encore de ce côté de l'Achéron.
Cannes, G avril 1869.
Mon cher Panizzi,
Vous ai-je dit que j'avais perdu mon cousin dans la maison duquel je demeure? C'est une amitié de plus de cinquante ans brisée. Heureux ceux qui meurent jeunes.
Que dites-vous de cette grande tendresse du
roi d'Italie pour l'empereur d'Aulriehe? Y a-t-il un dessous de caries? Je ne le crois pas. Il est impossible de rester très longtemps à se faire la grimace. On finit par se fâcher tout de bon ou par rire. Je pense qu'on a pris le dernier parti, qui est incontestablement le meilleur. Je crois de moins en moins à la guerre; mais je crois aux progrès de la Révolution et du socialisme. Je crois que tout le monde courbe la tête devant le monstre qui grandit et prend des forces tous les jours. La société actuelle, avec son amour de l'argent et des jouissances matérielles, a la conscience de sa faiblesse et de sa stupidité. Il n'y a qu'une aristocratie bien organisée pour résistei', et où la trouver ? Elle lâche pied même en Angleterre. Tout le monde mi! dit que la Chambre des lords s'exécutera sans essayer de résister. Les Irlandais en deviendront-ils plus traitables ? J'en doute fort ; mais les Yankees en deviendront dix fois plus insolents. Je .crains pour le cabinet Gladstone qu'il n'ait bien des couleuvres à avaler contre lesquelles se serait soulevé l'estomac de lord Palmerston.
LETTRES A M. PANIZZI 3o7
Ici, les élections commencent à mettre le pays en fièvre. L'opposition fait feu des quatre pieds et montre beaucoup d'audace. On lui a donné des armes, et elle s'en sert. Autant que j'en puis juger, le gouvernement aura une assez bonne majorité, mais seulement sur les grandes questions : une Chambre tracassière, très divisée, peu politique et peu faite aux atfaires, voilà les probabilités.
En Espagne, on s'attend tous les jours à des coups de fusil. Je m'étonne qu'il n'y ait pas encore eu d'émeute à Madrid. Cela prouve que Prim a encore l'armée dans sa main.
Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère que vous avez, comme nous, du beau temps. Je vous souhaite une meilleure santé que la mienne. Je n'ai jamais autant souffert que depuis que le soleil a reparu.
Cannes, 22 avril 18G9.
Mon cher Panizzi, J'ai eu hier la visite du prince Napoléon, qui
358 LETTRES A M. l'ANIZZl
m'a paru fort maigri, mais parfaitement remis. Nous n'avons guère parlé politique, comme vous pouvez penser ; mais il a dit quelques mois qui m'ont plu et qui semblent indiquer qu'il s'amende. Il va avec son yacht croiser dans l'Adriatique. Je vois dans mon journal, mais credat Judœus Apella, que la princesse Clotilde va le rejoindre à Venise.
Pourriez -vous me faire envoyer à Paris les deux volumes de Bergenrotli, cet Allemand qui est mort en Espagne dans les jjras de sa concubine, abandonné de tous les Anglais craignant Dieu, après avoir justifié la reine Jeanne, mal à propos nommée la Folle. Je crois qu'il m'en colitera quelque chose comme deux guinées, à moins que votre magnanimité n'attendrisse les entrailles de votre libraire.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et prenez le monde comme il est.
LETTRES A M. PANFZZI 359
Paris, 7 mai 1860.
Mon cherPaiiizzi,
L'impératrice va faire un voyage en Égypie, pour assister à l'ouverture du canal de Suez. Elle m'a proposé de l'accompagner, ce que j'ai dû refuser, à mon grand regret. Je suis beaucoup trop invalide pour faire pareille campagne, oij je ne ferais qu'embarrasser les gens qui m'accompagneraient. Je crains, par-dessus le marché, que le voyage ne se prolonge au delà de ce qui serait désirable.
Grande agitation électorale. On s'attend ici — c'est à Paris que je veux dire — à des députés incroyables. Thiers est un réactionnaire ; Garnier- Pagès, un vieux modéré ; Emile Olivier, un bonapartiste. Je crois savoir, d'ailleurs, que les meneurs du parti républicain craignent de faire fiasco dans le reste de la France. C'est le tiers parti, très probablement, qui gagnera quelques voix, et le tort du gouvernement est de ne pas
360 LETTRES A -M. l'ANlZZl*
s'y résigner philosophiquement. Une opposition dynastique n'est pas très dangereuse, et, en s'opposant avec trop de vivacité à ses candidats, on risque de les aigrir et de s'en faire des ennemis irréconciliables.
Il me semble que les Irlandais ne se montrent pas fort reconnaissants envers M. Gladstone. Recrudescence de fénianisnie et d'assassinats. Voilà la démocratie qui vient de faire un grand pas. La proposition de lord Russell de créer des pairs à vie, si elle n'est pas une simple menace destinée à demeurer comme gladius in Dagina, est la démolition de la Chambre des lords. La vieille Angleterre marche d'un pas rapide sur la pente où toute l'Europe est entraînée, et c'est à tous les diables, je le crains, que cette pente mène.
La lutte électorale est très vive à Cannes. M. Méro donne vingt-cinq francs à tous les curés pour qu'ils disent neuf messes en sa faveur. Une messe vaut soixante-quinze centimes : crgo, chaque curé empochera dix-huit francs vingt-cinq. Avec le suffrage universel, je crois que le moyen n'est pas mauvais.
Adieu, mon cher Panizzi; tenez-moi au courant de vos mouvements.
CLYII
P?ris, 22 mai ISC'J.
Mon cher Panizzi,
Nous voilà enfin délivrés des réunions électorales. Sauf quelques petites promenades, beaucoup de gueulements, et quelques balustrades brisées à la place Royale, tout s'est passé sans grand mal. Les discours tenus étaient, en général, un éloge de la République, et presque toujours exprimaient le regret que la guillotine n'eût fonctionné qu'à demi en 1793. Ces messieurs ne cherchent pas à prendre les mouches avec du miel, comme le proverbe le recommande. Ces procédés ont rendu quelque courage aux bourgeois. On n'avait pas de candidats modérés dans la plupart des arrondissements de Paris, et on en a improvisé. Je ne leur crois pas beaucoup de chances, mais, du moins, il y aura lutte. On dit que Thiers passera, mais avec un peu
362 LETTRES A M. IW N I Z Z I
de peine et par un n])point rouge au dernier moment. Il est maintenant corps et âme dans la Révolution. Il m'a paiii bien vieilli la dernière fois que je l'ai vu, il y a une quinzaine de jours. Barthélémy Saint-Hilaire canevasse dans le déparlement de Seine-et-Oise et on dit qu'il a des chances.
Le sufTrage universel est la boîte au noir et le résultat peut attraper tout le monde; cependant tout fait supposer que la Chambre nouvelle sera à peu près la même que l'ancienne, mais avec cette difTérence que les députés auront un autre mandat beaucoup plus dans le sens libéral que l'ancien. Le vent est au parlementarisme, un des plus mauvais gouvernements dans un pays où il n'y a pas une forte aristocratie.
Au reste, il paraît que, depuis quelque temps, un remède s'est présenté contre le suffrage universel, c'est la corruption électorale. Cette année, on dit que les candidats dépensent beaucoup d'argent. L'un d'eux tient table ouverte, grise ses électeurs, les ramène en voiture et leur donne des plaids et des cachenez pour retourner chez eux. 11 a établi lui bureau en face
LETTRES A M. TANIZZI 363
d'un pont à péage, où Ion rend à tous les passants le sou qu'ils ont payé à l'entrée du pont.
Adieu, mon cher Fanizzi. Mille compliments et amitiés.
CLYIII
Paris, 9 juin 18G9.
Mou cher Panizzi,
Les eaux minérales font toujours le diuhle avec les entrailles humaines, mais on dit que c'est pour leur plus grand bien. Je crois que le remède qu'on vous a proposé, le diascordium est excellent ; on en prend gros comme une noisette, et, le cas échéant, on redouble la dose. J'en ai fait l'essai, l'année passée, à Fontainebleau avec grand succès. Voici un remède encore plus simple, éprouvé également ; remplissez de gomme arabique en poudre la moitié d'un verre, mettez-y du sucra si vous voulez, puis ajoutez de l'eau en tournant dans le verre avec une cuillère, de façon à faire une pâte de la consistance d'une gelée.
364 LETTRES A M. PAMZZI
Vous l'avalerez et vous m'en direz des nouvelles. Comment n'y a-t-il pas des médecins habiles à Naples qui vous remettent le venlre en ordre?
Je suis toujours dans le même état, avec un peu plus de toux qu'à l'ordinaire, très souvent de l'oppression, nul appétit et peu de sommeil.
Le docteur Maure ne vient pas à Paris cette année. Il a passé le temps de son voyage en cabales électorales, et n'a pas peu coniribué à empêcher le maire de Cannes, M. Méro. d'être nommé. Les deu\ fils de M. Fould outélé élus, l'un dans les Basses, l'autre dans les Hautes- Pyrénées. Edouard ne se présentait pas ; il se consacre aux courses ; mais ses chevaux ne gagnent pas.
Il y a eu, dimanche, un beau déploiement de patriotisme d'antichambre. Le grand prix de l'empereur a été gagné par un cheval français, tandis que, depuis quelques années, il restait toujours aux Anglais. Les loretles et les belles dames étaient remarquables par leur enthousiasme et s'enlr'embrassaient pour célébrer la victoire nationale.
A Paiis, on se félicite de n'avoir nommé ni
LETTRES A M. l'ANIZZl 365
Raspail, ni ROvjhefort, ni d'Alloii-Shée. On devient très facile à contenter. On ne croit plus à une petite session en juillet pour la vérification des pouvoirs. La session ne commencera qu'en novembre ; du moins^ cela élait ainsi hier, mais on a peut-être changé d'avis aujourd'hui.
Je pense que vous pourrez facilement vous procurer le dernier rapport de M. Fi «relli sur les fouilles de Pompéi. Ce serait œuvre méritoire à vous de me le rapporter, lorsque vous regagnerez Bloomsbury S(|uare.
Nigra vient de publier un bouquin en latin, très çavant, sur la vieille langue irlandaise.
Adieu, mon cher Panizzi; soignez vos entrailles, ne prenez pas trop de glaces, et vivez en sage.
Paris, 29 juin I3G9.
Mon cher Panizzi,
Je vais après-demain à Saint-Cloud au heu de Fontainebleau. Après les tentatives d'émeute,
il est prudent de ne pas trop s'éloigner de Paris. J'en suis pour ma part très content, parce qu'en cas où je serais malade, je puis en une heure rentrer chez moi. On me dit qu'il n'y a pas d'autre invité que moi et la duchesse de Malakof.
S'il n'y a pas d'émeute dans la rue, il y aura certainement du tapage à la Chambre ; car les « irréconciliables » veulent accomplir leurs promesses à leurs électeurs. Puis, comme il y a plusieurs doubles élections, il est probable que les rouges opteront pour la province, afin de ramener à Paris l'excitation, les réunions électorales, les discours, etc. Tout cela promet un été passablement agité. Quant à une guerre, il en est moins question que jamais. Où faut-il aller pour être tranquille? Si on me demandait cela, je serais bien embarrassé pour répondre. Peutêtre en Égyple. bien qu'on ait voulu faire sauter le pacha.
Le duc de Monipensier se barbouille horriblement dans l'opinion publique. Il veut être ro'iper fas et îiefas, et il ne serait pas impossible qu'il le fût pour (juclques mois, s'il donne assez d'argent pour cela. Mais en a-t-il et en donnera-t-il?
LETTRES A M. PANIZZI 3(î7
Madame de Monlijo, qui s'informe toujours de votre santé^ est à la campagne el fait jouer la comédie, comme si de rien n'était. Elle a de jolies femmes pour actrices et par conséquent beaucoup de visiteurs. On croit ici que la reine Isabelle vient d'abdiquer en faveur du prince des Asturies. Gela produira un certain elTet à Madrid, si la chose est vraie.
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous dois encore le volume de Bergenroth, C'est décidément un farceur qui a voulu se concilier les dévots en faisant de Jeanne la Folle une protestante.
Saint Cloud, 11 juillet 1869.
Mon cher Panizzi,
J'assiste ici au spectacle le plus étrange. J'a i l'air d'être aux premières loges, mais je ne sais rien et ne vois pas grand'chose. C'est derrière le rideau que la pièce se joue. Il est certain qu'il y a dans le pays une surexcitation extraordinaire. On dit que c'est l'amour de la liberté qui la produit.
Pour moi, j'en doute, car il me semble que nous avons déjà trop de liberté, et que nous en usons assez mal. En France, on se passionne pour un mot, sans se mettre trop en peine de se qu'il signifie. La Chambre et peut-être la majorité du pays veulent une satisfaction. Il faut qu'on puisse dire: « Le gouvernement personnel a fait son temps ; maintenant, c'est le pays qui gouverne. » L'expérience des différentes tentatives de self government est oubliée. Le vent est au parlementarisme, dont personue pourtant ne se dissimule les défauts. D'un autre côté, on me paraît oublier que, lorsqu'on a mis le doigt dans un engrenage, il faut que le bras y passe. Tout ce qu'on a donné n'a servi qu'à faire demander j)lus, avec redoublement d'ardeur, et à rendre plus diflicile de refuser quelque chose. Vous vous rappelez l'histoire d'Arlequin, qui donne à ses enfants un tambour et une trompette en leur disant : a Amusez-vous et ne faites pas de bruit. » Mon impression est qu'on est disposé à céder sur tous les points, excepté sur celui de la responsabilité ministérielle ; or, c'est celui auquel on tient le plus. Il est vrai qu'en France, la
responsabilité minisléiielle n'a pas empêché Charles X et Louis-Philippe crètre chassés , et que jamais un souverain qui a voulu gouverner par lui-même n'a manqué de ministres. D'un côté, on veut un changement radical à la constitution ; de l'autre, on prétend qu'elle est compatible avec toutes les libertés. Qui cédera? voilà la question, question qui peut amener une catastrophe. La situation est celle d'une émeute qui commence. Le grand nombre des curieux et des indifférents apporte un secours considérable aux tapageurs. Une minorité factieuse peut entraîner la foule des indifférents, et, le mouvement décidé, elle s'en défait en un tournemain.
On croit qu'il y aura aujourd'hui une déclaration du gouvernement au Corps législatif annonçant des réformes. Je doute qu'on s'en contente. On cédera un terrain qui permettra à l'ennemi d'attaquer avec plus d'avantage. A mon avis, le plus prudent serait de las tiempo al tiempo; changer le ministère dont on est las; en prendre un qui ferait regretter l'ancien, et vivre au jour le jour.