LOUIS FAGAN
Paris, 31 décembre 1830.
Mon cher Monsieur,
11 y a quelque temps, j'ai remis à uu ami de M. Libri un mot pour vous qui, je pense, ne vous •est pas encore parvenu. Je vous demanderai la permission de vous répéter, par la poste, mon liumble requête. Voici en quoi elle consiste :
Un de mes amis, M. Beyle, connu sous le pseudonyme de Stendhal dans la littérature contemporaine, avait fait copier au Vatican, dans les archives, quatorze volumes in-folio manuscrits, I. 1
2 LETTRES A JI. l'AMZZI
contenant l'analyse (l'nii certain nombre de procès célèbres ou d'aventures scandaleuses de la cour papale et d'Italie. A l'époque où cette copie fut faite, il était difficile de pénétrer dans les archives du Vatican. M. Beyle, qui élait consul de France à Civita-Yecchia, avait obtenu, avec beaucoup de peine, la permission de copier les susdits manuscrils. Ils forment quatorze volumes in-folio, écrits d'une belle main italienne, et sont en italien ou en latin.
M. Beyle est mort, et sa sœur, qui est dans la misère, cherche à vendre ces manuscrits. Le Brilish Muséum pourrait-il, voudrait-il s'en accommoder? Quel prix en donnerait-il? Y a-t-il à Paris quelqu'un que vous pourriez charger de les examiner?
Yoilà, mon cher Monsieur, ce que je vous ai mandé par celte occasion infidèle. Je vous serais extrêmement obligé de me répondre un mot, si cela vous est possible.
Agréez, mon cher Monsieur, l'expression de tous mes sentiments de haute considération et d'amitié.
LETTRES A M. PAMZZI
Mon cher Monsieur
Paris, 4 juillet 1855.
Permettez-moi de vous présenter mon ami, M. de Lagrené, qui mène sa fille voir Londres. Soyez assez bon pour lui faire montrer les bijoux antiques et le fameux manuscrit de la Grande Chartreuse. M. de Lagrené a été un de mes meilleurs consolateurs dans les désagréments que ce manuscrit m'a causés, et je le recommande très instamment à votre obligeance.
Nous avons ici la moitié de l'Angleterre. Notre exposition, mal commencée, est devenue vraiment curieuse et vaut la peine qu'on fasse le voyage. J'espère qu'elle vous tentera.
Adieu, mon cher Monsieur, veuillez agréer l'expression de tous mes sentiments bien dévoués.
4 LETTRES A M. PAMZZl
Paris, 11 octûlrc 1S67.
Cher monsieui" Panizzi,
Je suis charmé que vous ayez eu un beau temps pour passer ce bras de mer si ennuyeux. Du reste, vous aviez trop peu mangé pour qu'un gros temps fùtprofital)le aux poissons.
J'ai passé la soirée avanl-liier chez latîy IIolland. Nous avons tenu beaucoup de mauvais propos sur Dieu, les rois et les hommes, notamment contre vous.
M. Cousin, que vous connaissez sans doute, m'adresse une question à laquelle je ne sais que répondre. Il y a, à l'exposition de Manchester, un portrait attribué à Miguard, celui de Julie d'Angennes, qui appartient à lord Spencer. Or, à l'époque où le portrait paraît avoir été fait, Mignard n'était pas en France. Yous qui connaissez l'univers, il ne se peut pas que vous ne connaissiez lord Spencer. Lorsqu'il vous tombera sous la main, soyez assez bon pour
LETTRES A M. TANIZZI a
lui (loinnnder co qu'il sait tlo l'oiigine de sou portrait.
Tenez pour assuré que l'impératiice n'est pas allée à Slullgart afin do montrer une attention parlieulière pour la reine Yicloiia. Ne croyez à rien de ce qu'on peut vous dire sur le relâchement de l'alliance.
Adieu, cher monsieur Panizzi. Sachez que j'ai accroché une petite provision de Champagne sec. Vous devriez venir m'en dire votre a^is aux vacances de Noël.
lY
Cannes, 5 décembre 1857.
Mon cher Panizzi^
J'ai quitté Paris il y a quelques jours pour chercher le soleil ici, tout près de l'Italie, et, selon mon u>age, j'ai ouhlié cent choses que j'aurais dû faire avant mon départ. La plus importante était de vous remercier de la lettre de lord Spencer, de la part de Cousin, et, de plus, de vous importuner encore au sujet des maîtresses ado-
LETTRES A M. TANIZZI
rées de ce grand philosophe. Il ne rêve à présent qu'à Julie d'Angennes, et voici ce qu'il m'avait donné pour vous, ou plutôt pour lord Spencer. Il voudrait réponse aux questions suivantes :
Dans le tableau que possède lord Spencer, Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, est-elle en buste ou jusqu'il la ceinture? est-elle maigre, ou a-t-elle de l'embonpoint? a-t-elle les cheveux noirs ou blonds, les yeux noirs ou bleus? peut-on discerner si elle a une belle taille et si elle est grande ?
Si vous pouvez obtenir ce signalement avec l'exactitude d'un gendarme autrichien (dont vous avez la l'obe de chambre), vous m'obligerez infiniment de me l'envoyer ici, où je pense que M. Cousin ne tardera pas à venir. Il se plaint tort delà poitrine; pourtant, ses passions pour les belles mortes sont des moins fatigantes.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis un peu poussif, mais je me suis déjà assez agréablement remis par ce beau climat. Je voudrais que vous pussiez en faire l'essai.
LETTRES A M. TANIZZI
Paris, 2ô janvier 1858.
Mon clior Panizzi,
Je voulais vous écrire il y a longtemps, mais j'ai eu tant de tribulations que le courage m"a manqué. C'est vous qui êtes la cause de tous mes tourments, en faisant votre diable de bibliothèque qui empêche M. Fould de dormir. Il veut en avoir luie aussi, et Je m'écrie comme Mercutio : A plarjue on both yoiir houses !
Depuis quelques jours, je préside la commission chargée de porter la lumière dans cette noire caverne. Nous avons envie de bien faire ; mais, pour bien faire, il nous faudrait avoir des hommes et de l'argent. Je ne sais où les trouver. Vous devriez bien venir nous organiser notre affaire, et vous guérir de tous vos rhumes en mangeant ici de la soupe grasse et du macaroni.
Mille remerciments et excuses de toute la peine que vous avez prise pour apprendre à Cousin la couleur des veux et des cheveux de ?a bien-aimée.
Il attendra que le présent lord Spencer puisse écouter ses vœux, et un amour comme le sien n'est pas si pressé qu'il ne puisse vivre encore cinq ou six mois sans nouvel aliment.
Adieu, mon cher ami. On m'a joué hier le tour de me nommer rapporteur de la commission de la Bibliothèque. Si vous ne venez pas à Paris cet hiver, il faudra que j'aille vous relancer à Londres et vous embêter d'une série de qucries aussi longue que l'échelle de Jacob. Entre nous, mon métier est des plus désagréables. J'ai à tourmenter des confrères et des maîtres, et, ce qu'il y a de pis, à leur dire de temps en temps qu'ils me font des contes à dormir debout. Que résultera- t-il de tout cela ? Je n'en sais trop rien en ce qui concerne la Bibliothèque; mais, en ce qui me concerne personnellement, le plus sûr est un embêtement immense.
Paris, 12 mai 185S.
Je suis ai'i'ivé hier dans mes foyers après un
LETTRES A M. PAXIZZI 9
passage assez peu orageux qui m'a permis de digérer tranquillement votre bon dîner, et, à dix heures, je déjeunais solitairement en pensant à nos bons tète-à-tête du British Muséum. J'ai dormi merveilleusement cette nuit et je ne me ressens plus du tout des cahots du chemin de fer, lequel a grand besoin de réparations, à ce qu'il me semble.
Bien que je n'aie pas vu encore beaucoup de monde, je suis frappé de l'ignorance totale où l'on est ici de l'état de l'opinion en Angleterre. J'ai trouvé des gens qui me demandaient sérieusement si je n'avais pas été insulté dans les rues de Londres. Tiifto il mondo è paese. On me demandait à Londres combien il y avait d'électeurs en France.
Il paraît que mon rajtport n'est pas encoie pubUé,etje ne serais pas étonné qu'on ne l'escamotât en douceur. Au reste, je n'ai pas encore vu le ministre, et je ne sais que ce que m'a dit un de nos collègues de la commission. Quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains, et la fantaisie d'ordre qu'a eue Son Excellence aura eu du moins ce résullat de me faire passer uu mois très heureux avec vous.
10 LETTRES A M. l'ANIZZI
Le reste est son affaire et je m'en soucie peu.
Tout est ici fort tranquille, sauf un reste d'excitalion contre la perfide Albion, à qui les épiciers ne pardonnent pas la bataille de Waterloo et l'acquittement de votre habitué du readingroom^. Le Corps législatif a eu quelques petites velléités d'opposition, le sage Sénat a même les siennes. Quand ce peuple-ci n'a rien à faire, il a besoin de faire quelque malice. Les Français sont comme les singes, qui, dans l'oisiveté, se mangent la queue.
Lord Cowley a dit ici, en bon lieu, que, plutôt que de céder la place, lord Derby dissoudrait la chambre. Civedrcmo.
Malgré la sainte horreur que j'ai pour l'éloquence, je regrette un peu de ne pouvoir assister à la grande bataille qui va se donner. Il me semble que le résultat le plus infaillible sera force blessures très cuisantes à des vanités personnelles, spectacle très divertissant pour la galerie. Mais qui gagnera en considération dans ce débat? Personne assurément. Un grand mathématicien pourrait peut-être prédire, au train dont
1. Bernard, impliqué dans l'affaire Orsini ; son extradition fut refusée pur l'Angleterre.
LETTRES A M. TANIZZI It
vont les choses, en quelle année rAnglelciTe sera démocrate, en quelle autre elle vendra par mesure d'économie les marbres de Phidias et les livres colHgés par M. Panizzi. Ce sera dans assez longtemps, je pense; mais nos petits-enfants, surtout si nous ne nous pressons pas de les faire, pourront bien voir tout cela.
Adieu, mon cher Panizzi ; mille et mille remerciments pour votre si aimable et si bonne hospitalité.
YII
Paris, IG mai i858.
iMon cher Panizzi,
J'ai vu le maréchal Vaillant, président de la commission de la correspondance de Napoléon^ et je lui ai montré la note de mistress Tonnant. Il m'a dit que l'empereur déclarait les lettres apocryphes; mais, comme je lui en avais déjà dit le prix, j'ai lieu de soupçonner que c'est ce prix de huit mille francs qui lui fait trouver les raisins trop verts.
12 LETTRES A M. PANIZZl
Je vais, la semaine prochaine, à Fontaineblenii pour huit jours. J'aurai sans doute occasion de causer avec l'empereur lui-même et de hii dire mon opinion sur l'autiierilicité. Le malheur, c'est que l'exagération du prix rend l'atTairo très dilticile à conclure. On m'a dit ici que les autographes de Napoléon I" ne se vendaient pas plus de cent ou cent cinquante francs; il est vrai qu'on en trouve rarement d'aussi vils de passion et de style que ceux de niistress Tennant. Si vous la voyez, et elle est bonne à voir, vous pourrez lui dire qu'on est prévenu contre ses lettres, mais que cette prévention sera détruite par moi; alors restera le prix^ qui^ si elle y persiste, rendra la négociation inutile.
La nomination de Picard n'a pas fait beaucoup d'effet. Nous sommes habitués à voir nommer à Paris des députés exagérés. Cependant, c'est un mauvais symptôme. Le nouveau ministre de l'intérieur est peu adroit, et paraît connaître assez mal les hommes et les choses.
Adieu, mon cher ami; je suis plus triste que je n'étais autrefois de déjeuner el de dîner seul.
LETTRES A M, PAMZZI \i
YIII
Paris, 7 juin 1833.
Mon cher Panizzi,
Les oreilles ont dû vous corner, ces jours passés. Sa Majesté la reine des Pays-Bas et votre serviteur ont passé, à dire du mal de vous, tout le temps d'une chasse au cerf dans la forèl de Fontainebleau. C'est une étrange femme, qui sait tout, qui parle bien de tout et qui serait la perfection, si elle ne voulait pas paraître Française, ayant eu le malheur de naître en ^Yurtemberg. Elle se fait vive à la manière des AUeriiands, qui se jettent par la fenêtre pour avoir l'air dégagé.
La reine est du moins très aimable. Nous avons sué sang et eau pour amuser Sa Majesté : bals, fêtes champêtres, charades, etc. Si vous ne me trahissez pas, je vous avouerai que ma courtisannerie est allée jusqu'à lui faire de petits vers en manière de comphment, et que cependant,, par respect pour la vérité, je me suis borné à la com-
14 LETTRES A M. PAMZZI
parer à Yénus, Minerve, etc. Comme les princes sont toujours ingrats, je n'y ai pas même gagné une bouteille de curarao ou un fromage de Hollande. Rien qu'un rhume effroyable pour avoir eu l'insigne honneur d'être trempé de pluie à côté de Sa Majesté.
L'autie jour, il y a eu à Fontainebleau une foire où l'impératrice est allée acheter du pain d'épice. Le prince de Nassau^ qui l'accompagnait, a acheté une blouse et une casquette sans qu'elle s'en aperçût et, dans ce nouveau costume, il est venu lui parler. Elle ne l'a pas reconnu et a poussé un grand cri ; les gens de la suite sont accourus^ et le quiproquo a été traduit à Paris en une tentative d'assassinat. Tenez ma version pour exacte.
Vous trouverez dans le Constitutionnel d'aujourd'hui, 7 juin, un article assez curieux sur les échanges de livres faits par la bibliothèque d'Augsbourg, d'où résulte qu'ils vendent les bons et garilent les mauvais. Cela s'appelle se défaire des doubles. .
Adieu, mon cher ami; je pense aller faire un tour en Suisse. On ne vit pas ici : il y a 33 degrés Réaunuir. Si je revenais par Yenise, je \ous
LETTRES A M. TANIZZl la
(JemanJerais un mot pour qiiclquo bon clirétieii de ce pays que vous connaissez sûrement.
Berne, 7 juillet 185<.
Mon cher Panizzi,
Nous nous verrons sans doule, et nous remangerons ensemble du macaroni à Recoaro, si cette partie du monde est aussi près de Yenise que vous le dites, d'accord avec les géographes. Je pense être à Yenise dans les premiers jours d'août, selon la recommandation de lady Holland, dont je me méfie un peu. Je me demande ce que doivent sentir les lagunes à cette époque, et combien de cousins doivent les habiter. Les cousins ne m'ont pas épargné, même en ce pays de froidures. Ni la neige ni les montagnes ne les arrêtent. J'ai les mains plus épaisses que des épaules de mouton, par suite de leurs piqûres. Que serace lorsque le soleil d'Italie leur prêtera une activité nouvelle!
Selon l'usage des Parisiens, je suis sans la
If, LETTRES A M. PANIZZI
moindre lettre et par conséquent sans nouvelles. Je suis sûr que M. Rouland n'a pas encore publié notre rapport. Notre travail aura eu ce résultat admirable d'achever la désorganisation, déjà si avancée, de la Bibliothèque.
Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille amitiés bien vraies.
Venise, 11 août 1S58.
Mon cher Panizzi,
Je suis ici depuis quelques jours, assez bien installé, ayant vue sur le Grand Canal ; nourriture satisfaisante et bon appartement. Je vous donne ces détails parce que M. Brown dit que vous allez arriver ici, avec votre amie, qui ne jure que par Vimmacolata. Je suis ici avec deux dames anglaises ^ (d'un âge respectable), anciennes amies
1. Miss Lagden et mistress Ewers, par qui Mcrimce a été, jusqu'à son dernier jour, entouré d'attentions délicates et de soins dévoués.
LETTRES A M. l'ANIZZI 17
(le ma mère et de moi, faisant très bon ménage. De toute façon, je vois que nous avons fait ce qu'on appelle de la bouillie pour les chats. Le ministre s'est moqué de nous. On ne m'y rattrappera plus. Je crois que Taschereau sera le directeur; mais il ne faut répondre de rien avec des gens qui tournent à tout vent. Une seule bonne chose sera faite, c'est qu'on ne poussera pas plus loin la facétie du catalogue imprimé, et que les employés de la Bibliothèque ont une augmentation de traitement. Ils ne me mangeront pas à mon retour.
Hier, nous avons eu une sérénade très belle. Nous avons badaude et passé sous le Rialto au milieu de la bagarre. On devient aussi bête que les natifs à ces fonctions, et j'aurais préféré voir ma gondole en pièces plutôt que de reculer d'un pied.
Il me semble que le discours de l'empereur est très bon. J'espère qu'il sera bien pris en Angleterre. Ici, il fait bon effet auprès des autorités, qui ont un peu peur de Sa Majesté.
Adieu, mon cherPanizzi; à bientôt! M. Brown a été on ne peut plus aimable pour moi. C'est un "Vénitien complet.
18 LETTRES A M. PAMZZI
Paris, 17 octobre I8.jS.
Mon cher Panizzi,
Il n'y a rien de si l)eau que la cathédrale de Sienne, si ce n'est celle de Lacques^ si ce n'est la vue depuis Savone jusqu'à Fréjus, le long de la rivière de Gènes. Gîtes excellents tout le long de la route, excepté à Oneglia. Connaissez-vous la soupe aux cailles et au riz? Je pense qu'on ne mange que cela en paradis.
Adieu, mon cher ami; mille tendresses à vos marhres et à vos houquins.
Cannes, 7 janvier 18j9.
Mon cher Panizzi,
Je suis ici depuis quelques jours, à deux pas de votre chère Italie, en face d'une mer magnifique et d'un soleil resplendissant. Il faut, je suppose, une force d'imagination peu commune pour se
représenter ce que c'est que le soleil au 7 janvier, lorsqu'on est au Britisli Muséum. Cependant, il fait ici un peu froid, et, à quatre heures, il faut jMendre un paletot. Nous y avons lord Brougliam et toute sa famille. Il est encore vert et actif, malgré ses quatre-vingt-deux ans, et va faire à pied des visites dans les environs. Eu fait de célébrités, nous avons encore M. de Tocqueville, qui est très gravement malade, et qui, je le crains, ne quitiera ce pays-ci que pour un autre bien éloigné d'où personne n'est revenu apporter des nouvelles.
Que dites-vous du compliment de bonne année fait par l'empereur à M. de Hûbner? Selon ce qu'on m'écrit^ la version officielle est la seule vraie, et il ne faut pas prendre celle du Nord et d'autres journaux étrangers. Quelle que soit la phrase, elle montre que notre ami Salvagnoli est un grand diplomate ! Assurément on doit lui en faire les honneurs à Florence. Bien que je me dispense de croire une grande partie des bruits qui circulent, je trouve que la situation doit être bien tendue pour que Sa Majesté ait jugé nécessaire d'en avertir ainsi le public dans une occasion où il était si facile et si simple de ne rien dire.
2d LETTRES A M. PANIZZl
On m'écrit, de bonne part, que l'état tle l'Italie est encore plus bouillonnant que lorsque nous nous y trouvions ensemble. Mais à quoi cela aboulira-t-il? Les Russes de l'ambassade, à Paris, ne parlaient de l'Autriche qu'avec la tendresse qu'on lui porte à Milan et à Venise. Malheureusement, je ne crois pas qu'en cas de rupture complète, ils prennent franchement parti pour nous. Que feront les Anglais? Ilic jacet Icpiis. Ils sont probablement trop occupés dans l'Inde et chez eux pour se mêler d'abord de nos affaires ; mais comment îroire qu'ils laisseraient leur bonne amie dans la débine ! Observez que la guerre, pour l'Autriche, c'est un duel à mort. Une bataille perdue amène la dislocation de la monarchie, et, par conséquent, la recomposition de l'équilibre européen. La partie est trop grosse pour que l'Angleterre n'y intervienne pas, et, si elle est l'alliée de l'Autriche, nous ne nous y frotterons probablement pas; car alors notre position serait tout aussi mauvaise que la sienne, abandonnée à ses propres forces. Il y a des choses si graves, qu'elles sont impossibles.
Adieu, mon cher ami. Mistress Ewers et miss
LETTRES A M. TANIZZI 21
Lagden, qui sont ici, regrettent beaucoup de ne pas vous avoir. Elles se rappellent à votre souvenir.
Paris, 12 mars 1859
Mon cher Panizzi,
Me voici de retour à Paris depuis quelques jours et regrettant déjà mon soleil de Cannes, qui n'est pas moins beau que celui dont nous avons senti la chaleur aux bords de l'Arno.
Que dites-vous de ce qui se passe? Lord Cowley vous a-t-il conté ses conversations avec Sa Majesté impériale et royale apostolique ? Quant à moi, je ne sais rien. On est à la paix depuis vingtquatre heures, ce qui rend très probable que demain on sera belliqueux. Ce qu'il y a de certain, c'est que les descendants de Brennus ne sont guère d'humeur à prendre le Capitole, n'y eût-il que leurs anciennes ennemies les oies pour le garder. Louis-Philippe, pendant dix-huit ans, a prêché à ce peuple-ci le culte des intérêts matériels,
22 LETTRES A M. r.VMZZI
et noire \ieux sang gaulois s'est gâté. On est d'une poltronnerie incroyable. Vous noierez que le danger, malheureusement très réel, celui d'une révolution nouvelle, est ce qui préoccupe le moin?. On ne pense qu'à l'effet que la guerre peut produire sur les fonds et les actions de chemins de fer. Il va sans dire que la gloire et rimmanité, c'est à quoi personne ne songe.
L'empereur se monire assez touché de la lâcheté générale, et il nous dit notre fait en termes assez crus, et, ma foi, nous le méritons bien. L'armée heureusement est dans de tout autres dispositions. Tous les officiers voudraient être à l'avant-garde, pour être des premiers à voir les donne et manger du macaroni. On dit que, du côlé des Autrichiens, il y a aussi beaucoup d'ardeur belliqueuse, et, ce qui est fâcheux, toute l'Allemagne reprend les colères de 1813, sauf peut-être les socialistes, qui sont des alliés dont nous nous passerions parfaitement. Je crois que l'empereur veut la guerre, mais il n'est pas pressé de la faii e..
Probablement il espère que cette paix armée, qui existe en ce moment, ruinera l'Aulriche et qu'il trouvera peut-être les moyens de s'assurer
LETTRES A M. PAMZZI 23
la iieulralilé de la Prusse et celle de IWngleterrc. C'est là le grand point. Y parviendra-t-il? Notre mauvaise réputation de conquérants rend notre position bien difficile. Nous ne pouvons nous dissiniuler que nous jouons bien gros jeu. Nos généraux ne sont pas aussi forts que celui qui commandait l'armée française en 1796. Cependant je ne crois pas qu'ils en aient à combattre de supérieurs. Nos soldats valent bien mieux que les Autricbiens; mais l'argent, mais rEurope,mais les Italiens! Que faire de Mazzini? Le fusiller, d'accord ; mais que dire aux gens qui voudraient élriper le cardinal Antonelli ou le roi Bomba *?N'esl- 11 pas à craindre que, après le premier succès, nous n'ayons des alliés qui nous embarrassent au dernier point ? Entre nous il me semble que deux pots de terre vont se beurter, et il se pourrait bien que, dans quelque temps, il ne restât que des tessons sur la place.
Vos Anglais ont une mécbante altitude. Lord Palmerston, qui voulait mettre le feu aux poudres il y a quelques années, a bien changé de langage,
1. Sobriquet sous lequel on désignait le roi de Naples, Ferdinand II.
24 LETTRES A M. l'ANIZZl
et, jusqu'aux radicaux, je ne vois pailout que mauvais vouloir.
On fait ici sous main de grands préparatifs. (Jn ramène d'x^friqiie les vieux soldats, on a changé tout le matériel de l'artillerie, et Ton a trois cents pièces nouvelles attelées, avec lesquelles on emporte, dit-on, à coup sûr, la tête d'une mouche à trois kilomètres de distance. Si l'on avait au moins l'ardeur qu'on avait au moment de la guerre d'Orient, j'aurais quelque espoir; mais rabattement de nos financiers et la couardise des bourgeois sont un peu beaucoup effrayants.
Il va paraître en Belgique un charmant pamphlet d'About qui vous divertira fort. Notre saintpère le pape et son cardinal y sont arrangés de main de maître. Cela s'appelle la Question romaine et ressemble beaucoup à un pamphlet de feu M. de Voltaire, auteur qui avait du bon.
Lorsque vous n'aurez rien à faire,, dites-moi comment va la démocratisation de l'Angleterre. Malheureusement les idées de politique généreuse ne vont pas du môme train.
Adieu, mon cher Panizzi. Je crains fort que nous ne nous rencontrions pas à Venise rautouino
prochain. On m'annonce du \iii de Scliiraz. Je crains que ce ne soit de la drogue.
Paris, 8 avril 1859.
Mon cher Panizzi,
Il me semble que les cartes se brouillent terriblement. Qu'en dites-vous? Ici, le nez des boursiers s'allonge tous les jours davantage, et, aujourd'hui, il y a eu une vraie panique.
L'empereur va partir pour Lyon, afin d'y passer, dit-on, une grande revue. On forme les quatrièmes bataillons et on ne dit plus un mol des mouvements de troupes. II est certain cependant qu'on fait venir d'Alger les vieux durs à cuire. Tout cela est assez ojninoiis.
Et du congrès, en savez-vous quelque chose? Il paraît qu'en Ilalie, c'est un mouvement d'enthousiasme général. Tous les jeunes gens en gants jaunes se font soldats. Les vieux achètent de l'emprunt piémontais. Qu'arrivera-t-il? Ce paysci est aussi répugnant que possible à la guerre.
2G LETTRES A M. l'ANIZZI
et sans doute c'est ce qui donne à rAutriclie sa prépotence actuelle. Cela ne veut pas dire que, si l'on en vient aux coups de canon, nous nous conduirons en lâches. L'armée est très belle, très allègre, très confiante même, quoique ses généraux ne passent pas pour des aigles. Mais le reste de la nation ne voit dans la guerre que la perturbation du commerce, de l'industrie et du clolce far mente, sans parler de la chance d'une nouvelle révolution.
L'empereur, que j'ai vu l'autre jour, me parait de belle humeur; mais il ne m'a pas fait confidence de ses projets. Tout ira Lien, tant que l'Angleterre ne se tournera pas contre nous. Dans mon opinion personnelle (mais je suis le seul qui ai cette opinion-là), elle ne se mêlera pas activement de la querelle, tout en nous souhaitant un accidente lorsque nous aurons quelque succès. Il me semble que, si j'étais homme d'État anglais, je serais beaucoup plus franc. Suppose, ce que je ne crois pas, que l'empereur ait des vues ambitieuses sur l'Italie, le meilleur moyen de les contrecarrer et de les rendre impossibles, n'est-ce pas de s'associer franchement à la France et au Piémont?
LETTRES A M. PAMZZI 27
Il est évident que, si lAnf^leterre faisait cause commune avec nous, l'Autiiclie et tous les Franz6se7ifrcsscr d'oulre-Rhin rentreraient sous terre, sans brûler une amorce. Observez que la France, que lii guerre peut mettre en contact avec une révolution, court de très grands risques pour la chance d'une reconnaissance plus ou moins grande, laquelle peut se traduire, un jour, par une demande de céJer la Corse à \lt.die unie. Au contraire, l'Angleterre n'a rien à redouter du contact avec la révolution. Peut-être même y attrapperait-elle un lopin assez beau, comme la Sicile, par exemple, si l'anarchie se mettait dans la Péninsule, si, au lieu de se coaliser, les Italiens, comme ils ont fait souvent, se battaient entre eux.
Dans l'hypothèse d'une lutte, que je ne crois pas probable ; car, d'un côté, il y aurait de l'argent et du crédit; de l'autre, ni argent ni crédit. Tout le mal serait pour la France. Les armées se battraient et l'Angleteire habillerait, armerait, nourrirait les Italiens, le tout à leurs frais. Après la paix, la reconnaissance des Italiens se partagerait entre leurs deux alliés, inégalement, et toujours l'Angleterie aurait la meilleure part. Nous
aurions l'odieux d'avoir violé quelques filles et bu beaucoup de vin d'Asti et de Pomino sans payer. Les Anglais stipuleraient des avantages pour leurs cotons et leurs fers.
Si je savais écrire en anglais, je voudrais faire un pamphlet là-dessus, carie thème est riche. Au lieu de s'occuper de l'Italie, il me semble que John Bull patauge dans un étrange gâchis. On dirait que le gouvernement parlementaire fait ce qu'il peut pour se discréditer. Point de parlement, dans un moment où il faudrait l'avoir presque en permanence; une administration qui peut être renversée, au moment où les affaires extérieures se trouveront le plus embrouillées ; tout cela n'est ni beau ni sensé.
Ici, on se persuade que, si lord Palmerston revient, il nous fera la guerre. Je n'en crois rien. Je crains, au contraire, que lord Derby ne sache dire ni oui ni non, et qu'il ne parvienne qu'à envenimer l'affaire. Tâchez de persuader à vos Anglais que nous n'avons pas la moindre envie de faire des conqueles, que nous voudrions seulement qu'on ne fît pas trop de bruit à notre porte. Vous voyez, tous les jours, que les i>ropriétaires
LETTRES A M. TANIZZI 29
font Illettré à l'amemle les joueurs d'orgue qui leur cassent le tympan; c'est notre position. Adieu, mon cher ami. J'ai vu que vous aviez dîné l'autre jour chez M. Gladstone. Beaucoup d'argenterie et de l'agneau, n'est-ce pas? J'aime mieux les dîners que nous avons faits tête à tête au Muséum.
Paris, 29 avril 1859.
Mon cher ami.
Nous sommes une drôle de nation ! Je vous écrivais, il y a quinze jours, qu'il n'y avait en France qu'un homme qui voulùtla guerre, et je crois avoir dit la vérité.
Aujourd'hui, tenez le contraire pour vrai. L'instinct gaulois s'est réveillé. C'est maintenant un enthousiasme qui a son côté magnifique, et aussi son côté effrayant. Le peuple accepte la guerre avec joie; il est plein de confiance et d'entrain. Quant aux soldats, ils partent comme pour le bal. Avant-hier, ils écrivaient à la craie sur leurs wa-
30 LETTRl-S A M. l'ANIZZI
grins : «Trains de plaisir pour rilalic et Yiennc. » Lorsqu'ils traversent les rues pour aller aux embarcadèi'es, on les couvre de fleurs, on leur porte du vin, on les embrasse, on les adjure de tuerie plus d'Autrichiens qtfils pourront. Le régiment des zouaves de la garde a reçu son ordre de départ, il y a huit jours. Ils se sont écriés : « Voilà la guerre, plus de salle de police ! » et le régiment a disparu pour deux jours. Il s'agissait de dire adieu à toutes les cuisinières de sa connaissance. An moment du départ, pas un homme n'a manqué, chacun avec un bouquet de lilas au bout de son fusiL Il y a dans cette gaieté française un élément de succès considérable. Nos gens se croient sûrs de vaincre, et c'est beaucoup à la guerre. L'accueil qu'on leur fait en Italie redouble leur ardeur. Ils se croient des chevaliers errants allant combatlre pour leur dame. Je tiens les Autrichiens pour de très braves soldats; mais chacun des nôtres s'imagine qu'il va devenir au moins colonel, et un Croate n'a pas de ces idées-là. Le général Allard me jurait liier soir que nous avions déjà cent mille hommes au delà des Alpes. Nous aurons sept cent mille lionnnes sous les armes le lo du mois pro-
LETTRi:S A M. l'ANlZZI 3 1
cliaiii. Le 1" juin, toute rartillerie sera pourvue de nouveaux canons rayés.
Enfin, bien que lents à prendre nos mesures, nous avons le talent de bien faire en nous pressant, et, charpie jour, nous gagnons quelque chose. Le général Mac-Mahon écrit qu'il n'a jamais vu réception pareille à celle qu'on lui a faite à Gènes. Il n'y a pas jusqu'à un bataillon de Kabyles qui n'ait été littéralement couvert de fleurs par les dames. Je pense que ces honnêtes musulmans aimeraient autant autre chose. Ce soni, d'ailleurs, de rudes gaillards.
Hier soir, on annonçait l'acceptation par LAutriche de la médiation anglaise, et la prise en considération par l'empereur. Je crois néanmoins la guerre inévitable. Quitter l'Italie maintenant est impossible, à moins de grandes concessions de la part de l'Autriche. Lord Cowley, avec qui j'ai dîné hier chez M. Baring, élait impénétrable ; mais il était facile de voir qu'il ne croyait pas à la possibilité d'un dénoûment pacifi({ue.
L'important, c'est d'être uni, honnête et mod.'ré, de faire des cartouches et pas de constitution. Tuer l'ours &' or/ni modo sans penser à ven-
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(Ire sa peau et surtout à la partager. Si vous pouvez persuader aux Italiens d'être sages, tout ira bien, j'espère.
Notre pauvre impératrice a les yeux gros comme des œufs ; mais elle paraît pleine de résolution et de dévouement. Elle dit adieu en pleurant aux régiments qui partent, qui la saluent de hourras frénétiques; et les boursiers mêmes se sentent émus; j'en ai vu un qui pleurait en regardant les gardes défder. Si l'Angleterre ne se môle pas trop tôt de la querelle, j'espère que nous aurons bientôt rendu possible une paix avantageuse à l'Italie.
Les banquiers et les beaux messieurs déplorent toujours le funeste entraînement; mais la masse est pour la guerre. L'empereur est plus populaire qu'il n'a jamais été. Un ouvrier disait : « 3Ioî(stachu est le plus fort; il a les papiers de son oncle. »
Adieu, mon cher Panizzi. Prêchez les Anglais. Empêchez-les de croire à l'ambition de l'empereur et persuadez-les que les Italiens sonigente de razon, qui peuvent vivre sans Croates pour les morigéner. Mille amitiés et compliments au Muséum.
LETTHES A M. PANIZZF 33
Paris, 10 mai 1859.
Mon cher Panizzi,
Alca jacta est! L'empereur est parti aiijourd'iiui. Il a été contluit au chemin de fer par une loulo immense et des acckimations frénétiques. Il est maintenant plus populaire qu'il n'a jamais été. Je parle des masses, car, Lien entendu, les salons sont aussi mauvais Français que possible.
Quelle étrange fatalité poursuit les partis vaincus ! Les orléanistes font exactement les mêmes fautes qu'ils ont tant reprochées aux légitimistes. Voyez le duc de Chartres qui avait eu le bon sens de rester en Piémont, où il était officier : sa famille le rappelle ^ Le comte de Chambord, qui va dans les Pays-Bas, est plus raisonnable.
Avant la fin du mois, selon toute apparence, il y aura bien des bras et des tètes cassés. Dieu veuille que nous nous en tirions à notre honneur!
1. Le duc de Chartres ne fut pas rappelé par sa famille : il fit toute la guerre d'Italie.
3i LETTRES A M. PANIZZI
Les Autrichiens, jusqu'à présent, nous ont servis à souhait.
Maintenant que tout le désordre est repaie, vous pouvez dire aux Anglais, qui nous reprochent d'être agressifs^ de quelle façon nous étions préparés. Les premières divisions françaises sont arrivées en Italie sans canons et n'ayant que soixante cartouches par homme. L'artillerie de l'ancien modèle n'avait plus de projectiles, et les canons rayés du nouveau modèle n'étaient pas encore prêts. Pour garder le plus longtemps possible le monopole de ces canons, on en fabrique les pièces, ou, pour mieux dire, chaque pièce passe dans trois ou quatre ateliers séparés, dont les ouvriers ne connaissent qu'un genre d'opération. De cette mesure est résultée, au premier moment, une certaine confusion. Pourtant il a suffi de quelques jours de répit pour que tout s'arrangeât.
Nous avons actuellement en ligne (luarante-cinq batteries de canons rayés dont on attend merveilles. On en expédie de nouvelles tous les jours. J'ai vu une lettre du général Mac-Mahon à sa mère, où il lui dit qu'il n'a jamais vu une armée mieux équipée et mieux disposée. Il y a actuelle-
ment plus de cent vingt mille Français en Italie. L'armée sarde est de soixante-quinze mille hommes, dont cinquante mille excellents.
Si les Autrichiens, mieux avisés, eussent poussé leur pointe, ils auraient pu écraser les Piémontais avant que nous pussions venir à leur secours. Cette hévue est d'un hon augure pour la campagne. Nos gens sont remplis de confiance, l'ennemi semble inquiet. Il a beaucoup de malades et un assez grand nombre de déserteurs.
Avez-vous vu la proclamation du général Giulay? Elle me paraît telle que nous pouvions la souhaiter. Peine de mort pour tout le monde. Si les Lombards ont du sang dans les veines, le moment est venu de le montrer. Il y a ici un nombre prodigieux d'enrôlements volontaires, et l'emprunt va à merveille. Je suis allé hier au Trésor porter mon obole, et j'ai trouvé une queue formidable. En ma qualité de privilégié, je suis entré dans un bureau séparé et l'on m'a dit que les souscriptions déjà reçues faisaient croire qu'au lieu de cinq cents millions, on aurait un milliard ou quinze cents millions. Je pense que l'emprunt autrichien n'a pas le même succès.
L'Allemagne du Midi est toujours très menaçante. Les étudiants s'enrôlent et no parlent que de marcher sur Paris. Vous avez vu que le principicule de Nassau s'était enrôlé dans l'armée autrichienne ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'il avait été comblé d'attentions par l'empereur, qu'il avait été de toutes les parties * pendant plus d'un an, qu'on lui avait fait des cadeaux de toute espèce, et même donné de l'argent, dont il avait grand besoin.
L'Angleterre commence, à ce qui'l me semble, à regardci la question avec un peu moins de prévention. Je crois que Persigny sera utile pour démentir les mensonges du Times, et, s'il se peut, renouer l'alliance. S'il ne réussit pas, je crains bien que la guerre ne soit longue et que tout le monde ne s'en mêle à la fin. Si l'Angleterre se sépare de nous, tenez pour certain que nous verrons les Russes à Constantinople.
Adieu, mon cher Panizzi; nous sommes tous dans l'anxiété. Si vous trouvez un moment, donnez-moi de ^os nouvelles.
1. Voir un passage de la lettre viii où 11 est parle d'une aventure arrivée à Fontainebleau, dont le prince de Nassau fut le héros.
LETTRES A M. l'ANIZZI
Paris, 27 mai 1859.
Mon cher Panizzi,
Rien de nouveau du théâtre de la guerre, si ce n'est les progrès de Garibaldi, qui commence à courir les environs de Varèse. J'envie les émotions pittoresques de ce gaillard-là.
Tous les rai)ports sur le combat de Montebello rendent hommage à la bravoure de nos gens, qui se sont battus un contre trois et ont pris un village furtillé! Mais l'empereur est furieux contre un de ses généraux qui a oublié le premier principe de la guerre, lequel est de marcher au canon. Il y avait^ à neuf kilomètres de Montebello, quatre mille chevaux français qui n'ont pas bougé. Nui ordre n'est venu. S'ils fussent arrivés à la fin de l'affaire, ils auraient ramassé peut-être tout le corps du comte de Stadon. Au reste, la division du général Forey était la moins bonne de toutes ; de plus, elle avait détaché ses grenadiers et ses
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voltigeurs. Ce sera une autre atTaire quand les Africains et la garde s'en mêleront.
L'esprit public est ici toujours bon. Les salons même sont convenables. Beaucoup de jeunes gens riches sont à l'armée, et les légitimistes disent que, quoi qu'il arrive, il faut défendre le drapeau.
Je ne sais rien de la Prusse, sinon que la fureur des Franzôscnfressci' y est très grande. Le gouvernement semble plus raisonnable ; mais nesera-t-il pas entraîné? Un Russe, M. de TourguenelT, que je vous ai présenté, l'année passée, à ce fameux banquet, arrive de Moscou. Il dit que les Allemands veulent avaler d'une bouchée la France et la Russie à la fois. Ils nous demandent l'Alsace, et aux Russes la Courlande et la Livonie. TourguenefT dit que tout le monde chez lui est sympathique à la cause itahenne, et que toute l'armée brûle de se battre contre les Autrichiens.
Que fait-on chez vous ? Lord Pahnerston vat-il revenir? Je ne pense pas que nous y gagnions beaucoup, mais nous n'y perdrons certainement pas.
Ailiou, mon cher Paiiizzi. Miss Lagden et mistress EwoiN, que j'ai vues aujourd'hui, se rappellent à votre bon souvenir.
XYIII
Paris, 9 juin 1859,
Le maréchal Vaillant, major général de l'armée, se venge, je crois, de son successeur en lui faisant des niches. On n'a pas encore le bulletin officiel de la bataille de Magenta, bien qu'on ait reçu beaucoup de lettres et les rapports de tous les chefs de corps. Cela fait 1res mauvais effet. Les Autrichiens nous ont attaqués avec la plus grande partie de l'armée de Giulay, plus un corps détaché de Vérone sous Clam-Gallas. Le ministre de la guerre atteste que nous n'avons pas plus de trois mille hommes mis hors de combat, dont environ deux cent cinquante manquants qu'on suppose prisonniers. Nos gens se jettent en avant conmie des fous, à la baïonnette, et on vient de faire un ordre du jour pour leur rappeler qu'ils
ont des armes à feu pour s'en servir. La grande disproportion des pertes entre les deux armées lient à notre nouvelle artillerie, qui foudroie les secondes lignes formées en colonnes, tandis qu'ils ne peuvent atteindre que notre première ligne. On nous dit que les Kabyles des tirailleurs d'Afrique ont été admirables. Leur colonel leur a persuadé que les Autrichiens étaient tous des juifs, et il ne se trompait peut-être pas beaucoup. L'empereur s'est fort exposé. Maintenant que c'est fini, c'est très bien ; mais il ne faudrait pas qu'il en prît l'habitude. La veille de la bataille, il avait menacé le roi de le mettre aux arrêts s'il continuait à faire le hussard.
Ellice m'écrit que probablement le parti libéral l'emportera et que lord Pulmerston sera ministre des affaires étrangères, maisque TAiigleterre n'en sera ni plus ni moins impartiale et neutre ; qu'au contraire, lord Palmerston étant suspect à la nation de partialité pour l'indépen. lance de l'Italie^ il serait peut-être forcé d'en faire moins que lord Derby lui-môme. Je ne suis pas du tout de cet avis. Je suis convaincu qu'il est très important que, tout en restant neutre, le gouverne-
LETTRES A M. PAMZZI 41
ment anglais se montre sympathique aux alliés. 11 empêchera l'excès de zèle îles siilballernes qui se font Autrichiens pour plaire aux ministres.
Par exemple, lors du débarquement de nos troupes à Gênes, un vaisseau de guerre anglais s'est allé mettre dans le port à une place qui ne lui était pas assignée et où il gênait le débarquement. On a fait des excuses de cette taquinerie ; mais il pourrait se trouver telle circonstance où une insolence semblable amenât des complications très fâcheuses.
On s'attend qu'il y aura sous peu une explosion en Hongrie. Je ne sais si ce sera bon ou mauvais. Comme il est évident que nous ne pouvons redresser tous les torts, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que les Magyares restassent tranquilles. Il est à craindre même qu'un mouvement de ce côté ne fasse peur à la Russie et ne diminue sa bonne volonté, qui nous serait bien nécessaire en cas de guerre générale.
Je suis bien fâché de ce que vous me dites de ***. Mais quelle est sa maladie? Je le croyais seulement plus vicieux qu'il n'appartient à un homme de son âge et de sa carrure. On m'a même
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montré son vice à Florence, et il m'a semblé qu'il aurait besoin d'un adjoint.
Au sujet de ce que vous me dites de notre ambassadeur, tenez compte de sa vivacité et de son opinion particulière. Cette opinion est, d'ailleurs, celle de bien des gens qui entourent l'empereur, mais je ne crois pas que ce soit celle de l'empereur lui-même. Au reste, voyez ce qui se passe. Jusqu'à présent, il suit son programme. Je crains que, après la première ivresse de la délivrance, les Milanais ne fassent des bêtises. Est-il vrai qu'on en fait à Florence et que les rouges y prennent le dessus? S'ils réussissaient, ils gâcheraient toute la besogne.
Adieu^ mon cher Panizzi ; je vous remercie et vous serre la main. Quand vous n'aurez rien à faire, je me recommande à vous et à votre encrier.
Paris, 30 juin 1859.
Mon cher Panizzi, Vous me demandez une lettre sur la politique.
mais ce n'est pas chose facile. En ce qui nous concerne, l'opinion du peuple est excellente. Jamais le gouvernement n'a été plus facile. Les républicains sont convertis pour la plupart ; mais les salons, les belles dames et les beaux messieurs sont toujours fort mauvais. Ils tuent, à chaque bataille, un grand nombre de généraux qui se portent bien, ils annoncent des malheurs à venir qui, grâce à Dieu, ne se réalisent pas, etc., etc. Les dévots, de leur côté, se remuent et déclament contre une guerre impie. Le peuple ne leur en sait aucun gré. L'évêque d'Orléans, M. Dupanloup, est malade et prend des bains ou du lait en Suisse. Les paysans de son diocèse disent et croient qu'il s'est sauvé en Autriche, et qu'il a porté à l'empereur François-Joseph cent cinquante mille francs que l'empereur Napoléon lui avait donnés pour le rétablissement de la flèche de sa cathédrale.
Il me seml)le que nous nous y prenons mal avec la cour de Rome. Nous avons un général dévot et un ambassadeur qui croit que la religion est bien portée. Ni l'un ni l'aulre ne sont propres à traiter avec un coquin tel que le cardinal
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Antonelli. Il faudrait envoyer un Corse ; vous savez que Sénèque les accuse de ncgare deos. Jamais un Italien ne dira à un de ses compatriotes les bêtises et les lieux communs sur la religion, auxquels un Français voltairien se laissera toujours prendre. Mon procédé avec le Saint- Siège consisterait à dire : « Si Votre Sainteté ne nous seconde pas, je la plante là et je la laisse assassiner par ses sujets, quitte à la venger après et à la canoniser. D'ailleurs, je ne lui demande que de ne pas gêner le mouvement italien et de ne jamais recevoir le ministre d'Autriche en audience particulière. »
Les préparatifs de la Prusse préoccupent toujours beaucoup les salons. Les militaires disent que les Prussiens n'ont à nous envoyer qu'une espèce de garde nationale bien inférienre aux Autrichiens. Quant à la Confédération, ils en font encore moins de cas. Vous aurez lu la lettre de M. de Beust, en réponse à la circulaire de Gortchakoff. Elle est spirituelle. Cela me semble une lettre de femme du monde insolente. Pour que la Saxe se permette ainsi l'abus de l'épigramme, il faut qu'elle sache la Russie bien hors
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(l'état (l'agir. Sur ce point, je n'ai aucune donnée. Je sais seulement que les Russes se montrent très irrités. Je crois leurs finances en mauvais état, el^ pour qu'ils prissent part à la lutte, il faudrait que l'embrasement devînt général.
Il y a beaucoup de déserteurs parmi les Autrichiens, non seulement en Italie, mais aussi sur les bords du Rhin, où ils ont des garnisons dans des forteresses fédérales. Ce sont des Lombards et des Hongrois. Plusieurs de ces gens disent que le peuple autrichien pur sang est las de la guerre et du gouvernement. Ils annoncent qu'une révolution est imminente en Autriche. J'attacherais très peu d'importance aux propos de pareils hommes, si quelques républicains d'ici^ à portée de savoir ce cpii se passe dans les sociétés secrètes de l'Allemagne, ne disaient la même chose. Un d'eux m'a offert de parier qu'avant un mois il y aurait un mouvement à Vienne. Il est certain qu'en Prusse et dans toute la Confédération, il y a beaucoup de rouges. L'idée d'armer dans ce moment-ci la landwher plaît beaucoup à ces messieurs, qui espèrent qu'elle se comporterait aussi spirituellement cpie la garde nationale à Paris en 1848.