Sorte de voilure élégante
ger probable et procbain pour le pape qui puisse faire prolonger roccupation. Yous me paraissez oublier trop que nous sommes les fils aînés de TÉglise, el que nous devons ménager environ trente millions de nos sujets qui nous rendraient responsables d'une catastrophe. Si l'on n'était assuré d'avoir sa part de paradis en restant au giron de l'Église, il serait beaucoup plus commode d'être protestant.
Je regarde la Sicile comme perdue pour le roi de Naples, et Naplcs même comme médiocrement sûr; mais je ne sais pas si cela profitera beaucoup à l'Italie. Je crois que, avant de s'étendre de la sorte, il faudrait se consolider, et les entreprises garibaldiques, surtout celle contie les Étals de l'Église, ne prouvent pas trop la force du gouvernement de Yictor-Emmanuel. Il est malheureusement certain que les sociétés secrètes sont plus puissantes que Cavour. Tant qu'elles ne s'attaqueront qu'à la Sicile, il n'y a pas grand danger peut-être. Mais, le jour où quelque tète plus mauvaise que celle de Garibaldi s'avisera de faire une pointe en Yénétie, il pourra s'ensuivre de vilaines représailles.
Il nie semble que la grande fureur de John Bull s'est un peu caluiéo. Croyez que, malgré les excitations des journaux et la jalousie qu'on a des deux côtés, personne ne se soucie de la guerre, et, quand même on la voudrait, le terrain manquerait pour se battre.
Les Turcs sont, à ce qu'il paraît, en recrudescence de fanatisme. Ils pillent fort les chrétiens et \iolent les chrétiennes. Je suis fort en peine de savoir quel remède on peut y trouver. M. Thouvenel dit, avec beaucoup de raison, je crois, que, si les Turcs sont de grandes canailles, les Grecs et les Bulgares ne sont pas de moindres canailles. C'est là la grande difficulté : si on protège très efficacement les chrétiens, ils violeront les Turques, car dans ce pays-là on viole toujours.
EHice paraît avoir renoncé tout à fait à sa visite à Paris. Il me donne des nouvelles politiques peu concluantes. Cependant il paraît croire que M. Gladstone sera rendu au grec ^, et que probablement lord John aura aussi du loisir pour éhicubrer un autre bill de réforme. Qui lui succé-
l.M. Gladstone publia, rannée suivante, une étude sar IIjmère et Câ(je homériqwj.
(lera? Est-ce lord Clareiulon, ou bien lurd Palinerslon lui-même ? si vous savez quelque nouvelle, faites-m'en part. Notre session ne marche pas vite. Je crains qu'elle ne se prolonge fort dans le mois de juin, à mon très vif regret.
Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie et en santé. Je suis un peu mieux depuis que le soleil a reparu, mais j'ai toujours l'estomac fort détraqué.
P. -S. Le ministre de l'instruction publique fait une autre commission des bibliothèques dont il me fait président. Il s'agit d'aviser au déménagement et à l'emménagement, ce n'est pas chose facile.
Fontainebleau, 15 juin 1860.
Mon cher Panizzi,
Je suis, depuis une dizaine de jours, en fêtes et en festins, et, entre les promenades dans la forêt et les navigations sur l'étang, on ne trouve pas trop le temps d'écrire à ses amis. Je rentre dans mon trou au commencement de la semaine pro-
LETTRES A M. P.VMZZI ,07
chaîne, jusqu'à ce qu'il plaise au Sénat de clore sa session. J'espère bien qu'il me laissera encore le moyen de passer quelques jours avec vous au British Muséum.
L'expédition de Garibaldi est une des plus drôles dhistoires que j'aie jamais vues. Vingt mille hommes capitulant devant une poignée d'aventuriers mal armés, c'est quelque chose d'étonnant, même quand ces vingt mille hommes sont des Napolitains.
Il est venu ici, il y a quelques jours, deux envoyés du roi de Xaples pour parler au maître de la maison. Je ne sais quelle a été sa réponse, car leur demande se devine ; mais on ne leur a pas donné à déjeuner et ils sont repartis après leur audience, pas trop contents, comme il semblait. Je ne doute pas que l'éruption de l'Etna ne se fasse bientôt sentir en terre ferme. Tout cela serait fort amusant si nous étions partis de Rome; et, si Garibaldi avait différé quinze jours, nous serions partis, probablement sans esprit de retour. Nous sommes à Rome un peu comme l'..iseau sur la branche, et je sais de bonne source que les marchés pour le corps d'armée ne
se font que pour huit jours, ce qui imlique la possibilité d'un départ immédiat.
Sa Majesté nous a quittés hier pour aller à Bade. Elle n'y devait voir d'abord que le régent de Prusse, mais le roi de Hanovre est survenu ; d'autres princes plus ou moins petits viennent également sans être appelés, et, à ce que je crois, dans l'idée de pénétrer ce qu'ils supposent devoir s'arranger entre les deux principaux personnages. Les gobe-mouches ne manquent pas d'annoncer qu'il s'agit d'un accord entre la Prusse et la France, pour une nouvelle délimitation de frontières. Je n'en crois rien, et je parierais qu'il ne résultera de l'entrevue que des promesses rassurantes de paix et de tranquilUté.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.
Paris, 1" juillet 18G0.
Mon cher Panizzi, Les Bourbons finissent bien mal. Ils tombent
dans la crotte. Celui de Naples se convertit si tard, que je le considère comme plus qu'à moitié dégommé. C'est un grand danger pour l'Italie que cette révolution trop rapide. « C'est bien coupé, comme disait Catherine de Médicis, il faut coudre. » Voilà le grand point.
J'ai une peur horrible que la révolution ne vienne frapper un de ces matins à la porte de Rome. Tant qu'elle sera dans la banlieue seulement, nos gens ne se mêleront de rien ; mais je crains bien qu'on ne nous mette dans la triste nécessité de défendre le pape. Cette vieille idole est encore puissante ici, et je vois autour de moi de vieux généraux qui, sous Napoléon I", ont violé des abbesses, lesquels maintenant vont à confesse et envoient de l'argent au père des fidèles. J'ai toujours eu médiocre opinion de l'espèce humaine, mais je l'ai trouvée presque toujours un peu plus bête que je ne me l'étais figurée.
Lamoricière a fait, dit-on, des dettes énormes, c'est-à-dire qu'il a acheté des souliers, des fusils, des gibernes, sous prétexte que ces objets sont utiles aux soldats. L'argent manque. Antonelli l'accuse de ruiner le pape. Lamoricière dit que
IIO LETTRES A M. PANIZZI
Anlonelli est un voleur. Le pape se lamente et attend que Vlmmacolata vienne en personne mettre à la raison ces gueux de libéraux. Il n'y a de plus canaille, après le roi de Naples, que Montemoliii, dont la rétractation est, à ce qu'il paraît, bien authentique. C'est un argument bien fort pour le croisement des races et le danger des alliances entre cousins. Nos légitimistes sont horriblement consternés.
Vous aurez pu voir qu'on m'a renommé président d'une commission pour les échanges des livres de bibliothèque. Grâce à la férocité que j'ai mise à arrêter les orateurs éloquents, nous avons assez promptement terminé la besogne, et je suis occupé à mettre au net les conclusions de la commission.
Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien causer avec vous de toutes ces choses et de bien d'autres encore.
Londres, 7 août 18G0.
Je profile de l'offre obhgeante de sir Charles
LETTRES A M. l'.VNIZZI Hl
Mac Cartliy pour vous écrire un mot, et vous apprendre mon arrivée sans accident à Londres. Ellice est arrivé deux heures après moi, avec la vigueur d'un jeune lion. Il s'(!n est allé tout courant d'Arlington street, voler contre le ministère, et, ce matin, il est enchanté de s'être trouvé en minorité. Ce sont des arcanes parlementaires où je n'entends rien. Il me semble que le ministère, bien qu'il ait eu une majorité de trentetrois voix, n'en est pas beaucoup plus fort. Mais il a les vacances en perspective pour se fortifier.
Lord Shaftesbury, qui professe une grande défiance pour Sa Majesté l'empereur des Français, le soupçonne véhémentement d'en vouloir aux Druses, parce que ces honnêtes gens sont bien disposés pour le protestantisme, comme il résulte d'une lettre d'un révérend Américain qu'il a lue. Ce speech, que j'ai lu dans le Times, m'a mis de bonne humeur pour la journée. J'ai compris qu'on ne pouvait pas avoir un si grand nez sans que la judiciaire n'en souffrît un tant soit peu.
Adieu, mon cher Panizzi; je ne vous promets pas de bon bœuf salé à Paris, mais j'ai écrit à
mademoiselle Lagden, qui sait tout, de me découvrir de la mortadelle de Bologne.
Paris, 6 octobre, 18G0.
Aussitôt après votre départ, je suis allé en province mettre à fin une a\enture des plus chevaleresques et des plus originales^ que je vous conterai lorsque nous n'aurons rien de mieux à faire, en buvant le vin de Bordeaux de M. Fould.
En attendant, vous saurez que je ne suis revenu de voyage que hier soir, où j'ai trouvé votre lettre. Je l'ai portée ce matin chez Son Excellence. Je vois que les dispositions de lord Palmerston sont telles que je me les représentais, c'est-àdire le contraire de bienveillantes; mais je ne me doutais pas qu'il dît la moitié des choses extraordinaires qu'il vous a dites. Dans l'exposé de ses griefs, il y a une bonne' partie^de faussetés complètes, auxquelles il n'y a qu'un démenti formel à
donner. Puis il y a des niaiseries que je ne me serais jamais attendu à entendre dans la bouche d'un homme d'État ou soi-disant tel.
Par exemple, cette bonne bêtise que la France médite une invasion en Angleterre, parce que, dans des ports de mer, on exerce les soldats à embarquer et débarquer promptement. Il me semble que, lorsque, dans l'espace de deux ans, on a eu cent cinquante mille bommes à débarquer en Italie, douze mille à débarquer en Chine, six mille à débarquer en Syrie; lorsque, en outre, la plus importante de nos colonies, l'Algérie, a une armée de cinquante mille hommes qui ne communique avec la France que par mer, il me semble, dis-je, qu'il n'est pas inutile d'apprendre aux soldats à entrer dans un vaisseau et à en sortir.
Quant aux armements, vous pouvez dire hardiment qu'il ne s'en fait point. On donne des congés de semestre dans tous les régiments, et^ à mon avis, 071 a tort, attendu l'état des choses en Italie.
Les armements maritimes sont aussi faux que les préparatifs de l'armée de terre. Si vous voulez lire la brochure que je vous ai portée, vous verrez la vérité sur tout cela. Le pauvre Louis-
Philippe avait laissé dépérir la flotte. De plus, on est dans une époque de rénovation et il est nécessaire de transformer les bâtiments à voiles. Je conçois que l'Angleterre veuille avoir le monopole de la mer, et qu'elle y tienne ; mais elle l'aura toujours, attendu qu'elle dispose d'un bien plus grand nombre de marins que toute autre puissance. Nous avons eu des escadres d'élite qui, irous les ordres d'un chef excellent comme l'amilal Lalande, auraient peut-être ballu une escadre anglaise; mais si, en gagnant une balaille, nous perdions mille matelots et les Anglais dix mille, nous ne pourrions réparer notre perte, tandis qu'en un mois l'Angleterre trouverait dix mille autres matelots aussi bons.
Il me paraît par trop bouffon de la part de lord Palmerston de dire que l'Angleterre ne cherche pas et ne cherchera pas à former une coalition contre la France, et d'ajouter aussitôt que les puissances inquiètes will probably corne to so7ne imdersiandiiig !
Une autre assertion non moins extravagante, c'est de nous accuser d'avoir encouragé l'Espagne à faire la guerre au Maroc. J'étais en Espagne au
LETTRES A M. PANIZZI Hï
moment où cette guerre s'est faite, et, s'il y a à Madrid un ministre anglais avec des yeux et des oreilles, il aurait pu dire que la guerre a été faite par l'explosion du sentiment national, et que les leltres de lord John Russell ont eu pour résultat d'exalter ce sentiment et d'exciter à la haine coiilre l'Angleterre.
Il n'est pas moins élrange de prétendre que la France, qui a aidé l'Angleterre à retarder la destruction de l'empire Ottoman, pousse maintenant à sa ruine. Vos ministres sont comme les malades qui ne veulent pas que leur médecin leur dise que leur état est grave. Ressusciter ou même faire visre longtemps la Turquie est impossible, et il est insensé de se quereller sur les remèdes à lui donner, lorsqu'il faudrait, au contraire, s'entendre sur la manière de l'enterrer.
Que la France ait de l'ambition, je ne le nie pas. C'est une idée ou plutôt un préjugé national, qu'elle s'est amoindrie en perdant une partie des conquêtes de la Révolution. Je crois que l'empereur ne partage pas ce préjugé; mais, en tout cas, dans l'hypothèse qu'il l'aurait, vous ne le supposez pas assez dépourvu de bon sens pour risquer d'à-
voir toute l'Europe sur les bras, sur la chance d'ôter cent cinquante mille âmes à la Bavière et autant à la Prusse? Ce que la France gagnerait en étendue, elle le perdrait en homogénéité, et, toul considéré, elle s'affaiblirait au lieu de prendre des forces.
Ce qui me frappe surtout dans la politique anglaise de notre temps, c'est sa petitesse. Elle n'agit ni pour des idées grandes, ni même pour des intérêts. Elle n'a que des jalousies et se borne à prendre le contre-pied des puissances qui excitent ses sentiments de jalousie. Le résultat est de diminuer son importance en Europe et de la réduire au rôle de puissance de second ordre. En ménageant la chèvre et le chou comme elle a fait, en observant la neutralité peu impartiale entre l'Autriche et la France, elle n'a obtenu l'amitié ni de Tune ni de l'autre. Y a-t-il quelque chose de plus misérable que sa politique à Naples et en Yénétie ? Comment M. de Rechberg peut-il avoir la moindre confiance en des gens qui encouragent Garibaldiet Kossuth. et qui ne veulent pas l'affranchissement de la Yénétie? Tout se fait en Angleterre en vue de conserver des portefeuilles. On fait toutes les
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fautes possibles pour conserver une Irenlaine de voix douteuses. On ne s'inquiète que du présent et on ne songe pas à l'avenir. Il est certain qu'il y a dans ce moment en Europe un malaise général qui amènera une catastrophe et une grande modillcation de la carie. Des hommes vraiment politiques, voyant le mal, chercheraient le remède. Yos ministres ne pensent pas à la guérison du malade. Ils veulent conserver la maladie. Gela est digne de vieillards qui n'ont que quelques années devant eux; mais je doute que les grands ministres du commencement de ce siècle eussent pensé et agi de la sorte.
Je viens d'un ptiys où l'on e^t très dévot et où la catastrophe de Lamoricière a fait une grande sensation. J'ai vu des gens fort piteux et fort découragés, mais nullement dangereux. Je vois que Garibaldi se soumet et va reprendre sa charrue. II fait bien. Son atTaire e>t de se battre, et il n'entend rien à organiser. Il paraît que le gâchis est grand en Sicile et à Naples, et qu'il est parvenu à faire regieller le gouvernement déchu.
Cependant il parait que tous les gens sensés sont unanimes pour croire que l'annexion est le seul
moyen de rétablir un peu d'ordre pour le moment. Je trouve qu'il y a de l'habileté dans les ménagements de M. de Cavour pour Garibaldi; mais j'aurais voulu le voir un peu plus énergique au sujet de Mazziiii.
Je crains que les reproches de lord Palmerston, qui, entre nous, me semblent dénoter peu de bonne foi, ne produisent pas un très bon elïet sur l'empereur. M. Fould, que je n'ai pas rencontré ce matin, en sera, je pense^ très irrité. Je lui ai laissé un mol en le priant de ne faire aucun usage de cette lettre avant d'en avoir causé avec moi.
Vous pouvez, quand vous en trouverez l'occasion, assurer hautement que, s'il y a eu en Irlande quelques menées contraires au gouvernement anglais^ elles sont l'œuvre de nos catholiques, et que le gouvernement de l'empereur n'y est pour rien absolument.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprès de nos amis. J'espère aussi que le pape s'en ira un de ces jours.
LKTTRES A M. PAXIZZI 110
Paris, 11 octobro 1860.
Mon cher Panizzi,
Le marquis Yimercati, aide de camp du roi de Sardaigne, est allé à Naples, comme vous savez, pour parler à Garibaldi, Il a trouvé les mazziniens discutant des plans pour l'assassinat de l'empereur. 11 a écrit aussitôt à Paris. Connaissez-vous quelque chose de plus absurde et de plus atroce que ce parti mazziniste?
Hier, la Bourse a fort baissé sur le bruit que les Autrichiens avaient notifié l'intenlion d'intervenir en faveur du roi de Naples. Je ne crois pas la chose vraie en ce moment. Leur détermination n'aura lieu qu'après l'entrevue de Varsovie selon toute apparence. S'ils intervenaient en ce moment, je crois qu'ils auraient toutes les chances de succès.
Ici, l'opinion est fort contraire à Victor-Emmanuel. D'une part, l'orgueil national est froissé qu'un général piémontais ait battu un Français ;
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de l'autre, l'agression des Piémoiitais, et le manifeste de M. de Cavour ont paru scandaleux. Le prétexte allégué par M. de Cavour est, en effets un peu misérable, lorsque l'on voit Garibakli enrôler à Gênes et ailleurs des volontaires anglais, hongrois et autres. Enfin les rapports de Cialdini et de Persano ont souverainement déplu. On dit que Lamoricière a envoyé un cartel à Cialdini. C'était la dernière bêtise qu'il pût faire pour couronner son œuvre.
Il paraît, d'après des rapports que j'ai lieu de croire exacts, que Garibaldi aurait été battu complètement sans l'intervention de quelques bataillons réguliers piémontais. Il a beaucoup de bravoure et d'audace, mais nul talent comme général. Les Autrichiens n'en feraient qu'une bouchée.
Le désordre est grand à Naples, plus grand encore en Sicile. On dit que, sur cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-huit qui voudraient la monarchie constitutionnelle avec Ferdinand II, mais que tout le monde est convaincu qu'il n'y a d'ordre possible et de sécurité matérielle qu'avec l'annexion.
Ll-ÏÏRES A M. PANIZZI 121
Il y a une nouvelle grave aujourd'hui : des coups de fusil échanges entre des patrouilles autrichiennes et piémontaises au bord du Mincio. Il ne faut pas leur fournir de prétextes, et j'ai bien peur qu'on ne leur en donne que trop.
J'ai vu, à la campagne où je suis allé, des mères et des tantes de volontaires pontificaux qui se lamentaient. Il n'y avait pourtant pas de quoi. Un jeune homme charmant et religieux avait été pris par les Piémontais, et, chose inouïe à la guerre, cinq minutes après sa prise, il n'avait plus sa montre, que sa tante lui avait donnée! J'ai consolé ces infortunées en leur disant que c'était l'habitude des soldats de chercher à savoir l'heure qu'il est, et que, d'ailleurs, la victime n irait d'autant plus droit en paradis, où les élus ^unt pourvus de chronomètres de Bréguet. Com- .. l'nt se porte le vôtre?
M. Fould est parti précipitamment pour Tarbes le jour même où je lui envoyais votre lettre. Madame P'ould est fort malade, dangereusement, à ce fjue je crains. 11 revient cependant demain vendredi. Je le verrai et je vous écrirai lundi au sujet de votre conversation avec lord Pahner-
ston, et, s'il fait ce que je désire, il m'écrira une lettre ostensible.
Je persévère à croire que lord Palmerston a trop d'esprit pour croire ce qu'il vous a dit des préparatifs de guerre, etc. Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Vos ministres trouvent leur avantage à exciter les vieilles haines nationales. Au fond, leur grand grief est que l'empereur soulève de grosses questions auxquelles ils ne sont pas préparés. Ils l'accusent de les inventer. Senior et d'autres bonnes tètes me soutenaient sérieusement que l'empereur avait inventé les affaires d'Italie. Vous savez que toujours les malades délestent les médecins qui leur disent la vérité sur leur mal.
Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compUments.
Paris, 15 octobre J8C0.
Un mot à la hâte. — M. Fould a montré votre lettre à votre ami de Sai?it-Cloud. Votre ami a
dit ce malin à M. Fould de me répondre. J'attends celle réponse et je vous l'enverrai aussilôl. Vous pourrez avoir rindiscrétion de laisser entendre que celte réponse est d'autant plus intéressante qu'elle a été inspirée. L ami de Saint-Cloiid avait la lettre depuis dix jours, mais ne l'avait pas lue ; il n'est pas fort lisard; mais il paraît que cela l'a intéressé, et, en attendant, il m'a fait remercier de la communication, et vous aussi.
Le curé de Saint-Germain l'Auxerrois a dit à un de mes amis que la sainte Vierge était apparue à notre saint-père le pape et lui avait dit qu'elle avait besoin d'un martyr et qu'elle avait fait choix de lui^ pape. Après l'avoir remerciée de ce choix, il a appris qu'il devait parcourir la chrétienté en mendiant, endurer beaucoup de tribulations, etc., etc. ; moyennant quoi, le catholicisme reverdirait. Tenez cette apparition pour chose sûre, la sainte Vierge est très active cette année, et cela doit nous donner quelque espoir de nous retrouver celte année dans le Vatican. Utinam.
Mille amitiés. Dès que j'aurai la réponse, je vous l'enverrai. Le courrier me presse.
Paris, IG octobre 18C0.
Mon cher Panizzi,
Voici enfin la lettre de M. Fould, que je reçois ce matin. J'aime mieux vous l'envoyer telle quelle que de vous en faire un extrait. Avec cette lettre, la vôtre m'est revenue, et je l'ai lue avec autant de surprise que la première fois. Je ne puis m'empêcher de récapituler les griefs prétendus :
1° D'avoir encouragé les Espagnols à tirer vengeance des Marocains. Si vous connaissez les Espagnols^ vous savez que le ^rai moyen de les empêcher de faire quelque chose est de leur en faire donner le conseil par un étranger. Non seulement la France ne s'est mêlée en rien de cette affaire, mais encore elle n'y avait pas le moindre intérêt. Il est évident que, si une puissance européenne s'établissait près de l'Algérie, ce serait un danger pour nos possessions d'Afrique. Bien que les Espagnols ne soient pas fort redoutables, nous aimerions mieux avoir pour voisins des Barbares
que des gens civilisés. La majeure partie de la population européenne de l'Algérie est espagnole : ce sont des Mayorquins et des Yalenciens, bons travailleurs. S'il y avait une colonie espagnole en Afrique, nous perdrions ces gens-là.
Il" La France n'a rien fait pour hâter la chute de V empire turc. Elle en voit la ruine prochaine, mais se gardera bien de V accélérer. Je vous ai dit dans le temps le mot de Tliouvenel : « L'empire turc est une accumulation de fumiers superposés: fumier turc, fumier grec, fumier bulgare. Une révolution en ce pays ne peut mettre au jour qu'un fumier. »
IIP Quant à l'envoi d'agents en Belgique et ailleurs pour préparer une annexion, d'autres en Irlande, etc., pas un mot de vrai. De tous les pays limitrophes, la Belgique serait le plus difficile à annexer. Peut-être des prêtres catholiques ont-ils fait des sermons ridicules en Irlande. Yous savez comme moi quel est l'attachement du clergé catholique pour l'empereur, et vous ferez justice vous-même de toutes ces folles accusations.
IY° Je ne sais rien des pamphlets préparant des annexions nouvelles. Une des graves erreurs des
126 LETTRES A M. PAMZZI
journaux anglais est de s'imaginer qu'il n'y a pas en France de liberté de la presse. On imprime dans les journaux, et surtout dans les livres, mille billevesées tous les joiH's. Les orléanistes et les carlistes ont leurs organes, et ils vont très loin. Croyez que le gouvernement est tout à fait étranger à de pareilles publications. Elles sont, d'ailleurs, si obscures, que je n'en ai jamais entendu parler.
Y° Lisez le budget de la guerre, et vous verrez l'effectif de l'armée notablement réduit. Allez sur une grande route, vous rencontrerez des soldats allant en congé illimité. Je vous ai remis la brochure de Cuclieval-Clarigny ; vous verrez ce qu'il faut penser de ces prétendus armements. Entre vous et moi, je vous dirai qu'on désarme beaucoup trop, ce me semble ; d'après ce qui se passe en Italie, je crois qu'il ne serait pas mauvais de se tenir prêt à toute éventualité.
Yl° L'exercice prescrit dans les ports de mer, pour apprendre aux troupes à embarquer et à débarquer, a été introdnit lors de la guerre de Crimée. Tous les ans, on ramène eu France dix ou douze mille hommes d'Algérie, et on en envoie autant. S'il n'y a pas un exercice semblable dans
LETTRES A M. TANIZZI 127
l'armée anglaise, cela ne prouve pas en faveur de <es chefs.
Jecroisencore, cherPanizzi, que la grande cause de désaccord entre la France et l'Angleterre provient de ce que cette dernière se tient, touchant les affaires de l'Europe, dans une politique expectante qui lui est facile et qui est presque impossible pour nous. L'Angleterre s'est contentée de faire des vœux pour le Piémont ; nous nous sommes battus, et, si nous ne l'avions pas fait, nous aurions commis une faute énorme. Si l'Angleterre, qui a, au fond, les mêmes sympathies que nous pour la cause italienne, et qui n'a pas les mêmes risques à courir, au lieu de se laisser aller à des sentiments de défiance et de jalousie, voulait nous -econder ouvertement, la paix du monde serait n. surée. Les Italiens feraient eux-mêmes leurs affaires, et peut-être parviendrait-on à obtenir de l'Autriche la cession de la Yénétie.
Adieu, mon cher Panizzi ; mille amitiés et compliments.
Paris, 16 octobre, au soir, 1860.
Mon cher Panizzi,
Je viens vous demander pardon d'une bêtise de mon domestique, que j'avais chargé d'affranchir un gros paquet que je vous envoyais ce matin. J'apprends ce soir qu'il y a mis un timbre de (piarante centimes, évidemment insuffisant. Si, comme il est probable, on refuse chez vous les lettres non affranchies, mon paquet ira à tous les diables, et ce serait dommage; car, outre un billet de moi, il y avait quatre pages de M. Fould en réponse à la lettre que Sa Majesté a vue. N'oubliez pas de la faire réclamer et excusez la maladresse de mon imbécile.
Savez-vous que je commence à croire un peu à notre voyage à Rome? Monseigneur Sacconi, le nonce, part demain. Il a fait mettre dans le Moyiiteur, et il a dit à tout le monde, en prenant congé, qu'il reviendrait sous peu de semaines, ce qui me fait croire qu'il ne reviendra pas. Ce départ, l'ap-
parition de la sainte Vierge et le désir bien unanime de tous les dévots que le pape quitte Rome, me fait espérer que nous nous reverrons au Yalican, chacun à la tête d'une troupe de scribes juifs ou maliométans.
Adieu, mon cher Panizzi ; je suis désolé de l'accident arrivé à cette lettre, mais j'espère qu'elle ne sera pas perdue.
XLYII
Paris, 21 octobre 18G0.
Mon cher Panizzi,
Je suis charmé que ma lettre soit arri\ée à bon port; mais, si vous étiez en France, vous seriez ruiné par les ports de lettres.
Il me semble, d'après ce que vous me dites et ce que je vois, que la France et rAngleterre sont comme des gens mariés qui se querellent, mais qui ne peuvent se séparer. Tant mieux. M. Fould ine paraît du même sentiment que vous sur l'aflaire de Yiterbe. Il trouve que c'est une grande sottise, qu'il rejette sur le grand général qui l'a
faite. Mais pourquoi employer un niais pareil? Je crois qu'on lui aura lavé la lête, mais ce n'est pas assez. Je vois par les journaux que la lettre à sir James est fort blâmée. C'est une imprudence un peu forte.
Je doute toujours de la constance du saint-père à demeurer ù Rome. Tous les grands hommes de l'ancien gouvernement, tous les carlistes d'ici voudraient qu'il s'en allât. Vous savez qu'une des grandes fautes de la politique moderne à courte vue, c'est d'agir contrairement à ce que trouvent bon ceux qu'on regarde comme ses ennemis. Il suffit peut-être que les orléanistes et les légitimistes aient montré le désir que le pape quittât Rome, pour que le gouvernement ait fait des efforts pour qu'il y restât. A mon avis, il faudrait examiner d'abord de quel côté est le sens commun, et je crois que, selon l'usage des partis battus, qui cherchent les moyens extrêmes, les gens qui conseillent l'exil au pape croient, fort à tort, qu'il résulterait de là une grande commotion. Je crois que ce serait une tempête dans un verre d'eau. Les dévots et les imbéciles ne prendront pas les armes, et, quant aux excommunications, elles
donneraient pliilôt de la popularité qu'elles n'eu feraient perdre. Ce qui serait bien plus avantageux pour nous serait de soitir de la position fausse où nous sommes et où nous pouvons demeurer bien longtemps. Quant aux dévots, ils ne pourraient être pires qu'ils ne sont à présent.
Un Russe fort bien inslruit m'a expliqué l'entrevue de Varsovie d'une façon que j'ai lieu de croire exacte, et qui s'accorde, d'ailleurs, avec ce que je liens de Fould. L'empereur d'Autriche, ou plutôt M. de Rechberg, s'applique depuis longtemps à établir que la position de l'Autriche vis-à vis de la Hongrie et de Tltalie est exactement la même que celle de la Russie vis-à-vis de la Pologne. Gortchakof répond à cela : « Il y a dix ou douze Russes pour un Polonais, tandis qu'on ne sait ce que c'est qu'un Autrichien. Il est en imperceptible minorité au milieu de nationalités plus ou moins rebelles à son joug. » Tant il y a que c'est pour achever la démonstration de cette théorie que François-Joseph a demandé une entrevue. La vanité de l'empereur Alexandre en a été flattée ; mais il n'est nullement disposé à accepter le traité de garantie réciproque qu'on lui offre, d'autant
plus qu'en ce moment la Pologne est moins agitée que jamais, et que la Hongrie bouillonne d'une façon menaçante. Il faut s'attendre que les Autrichiens exploiteront l'entrevue pendant quelque temps et prétendront y avoir gagné quelque chose.
On se plaint ici de ne rien comprendre à la politique de l'empereur. Sous le gouvernement de Louis-Philippe, tout le monde était assez vite au fait de toutes les atîaires, tandis que, maintenant qu'elles sont dans la tète d'un muet, il est impossible d'en savoir ou même d'en deviner quelque chose. L'impalience est seulement dans les salons.
Le peuple ne s'occupe guère des affaires d'Italie, moins encore du pape que du roi de Naples. Je ne crois pas qu'il déguerpisse de Gaëte si facilement. On dit qu'il a montré quelque courage personnel, et, s'il n'a pas peur d'une bombe, il peut demeurer longtemps dans son trou avec la satisfaction de savoir qu'il est un grand embarras pour son successeur. Nous trouvons que le successeur est bien lent à se décider. Il ne devrait pas perdre un moment pour ôter à Garibaldi le moyen de faire de nouvelles sottises. Il n'en a fai que trop jusqu'à présent.
LETTRES A M. l'ANlZZI 13 3.
Bien que le temps se remette un peu, je commence à songer sérieusement à mes quartiers (l'Iiiver, On me dit qu'il y aura beaucoup de monde à Cannes et à Nice cette année.
Adieu, mon cher Panizzi; je m'ennuie beaucoup depuis votre départ et je ne sais que devenir le soir.
XLYIII
Paris, 23 octobre 18G0.
Mon cher Panizzi,
Je reviens de Saint-Cloud, où j'ai déjeuné avec Monsieur et Madame et leur garçon. Tous 1res bien portants, madame fort triste ^.
Le maître de la maison m'a chargé de le rappeler à votre souvenir et de vous remercier de ce que vous dites et faites. Il est très content de voir qu'il y a de l'amélioration dans les dispositions de vos amis insulaires. Quant à ce qui lui avait attiré leur mauvaise humeur, il s'est défendu avec la plus grande énergie d'avoir rien fait en actes ou
1. La duchesse d"Albe, sœur de l'Impératrice, venait de mourir.
134 LETTRES A M. PAKIZZI
en pensée pour la provoquer. Nous avons causé (les affaires d'Italie, qu'il trouve, comme tout le monde, bien embrouillées. Les circonstances ont pu motiver des actes extraordinaires ; mais ces actes sont tellement contraires à tous les principes reçus, qu'il est impossible de ne pas les blâmer.
Nous avons causé de la campagne de Lamoricière, et je lui ai conté des anecdotes qui l'ont fait rire, entre autres les compliments malicieux de Changarnier sur les manœuvres admirables de son ancien collègue et ami, si belles que lui Changarnier ne les comprend pas. Il me semble qu'au fond il pense sur l'Italie comme vous et moi, mais qu'il a des convenances à garder. Je lui ai parlé très audacieusement de l'impatience où j'étais de faire des copies dans des archives. Cela l'a diverti. Il ignorait complètement la mauvaise grâce des archivistes à l'égard des curieux d'études historiques.
Mon imbécile de domestique m'a quitté sans dire gare, à la suite d'une querelle avec sa sœur. Je ne sais où en trouver un bon, aussi j'espère n'en pas avoir un pire ; d'ailleurs, cela serait difficile.
LETÏRI'S A M. l'AMZZI 135
Adieu, mon cher Panizzi. Lisez le CoiistitutionnelOiQ, demain. Il y aura, dil-on, un article sur ritalie qui aura de rimportance.
Paris, mercredi 31 octobre 1800.
Mon cher Panizzi,
Je reviens de cliez M. Fould. II était à la chasse. Je ne puis vous donner d'explications au sujet de Gaëte, si tant est qu'il y en ait à donner. Vous êtes un peu partial dans la question. Je ne dis pas que Sa Majesté le roi ou l'ex-roi des Deux- Siciles ne soit pas un grand nigaud; mais les formes employées à son égard passent un peu les bornes. La saisie des rentes par Garibaldi est d'un exemple un peu trop dangereux. Si l'on traitait avec lui comme avec une puissance régulière, il n'y aurait plus de sécurité pour aucun État, et je trouve qu'en tenant en échec, comme l'on fait ici, les Autrichiens, on va aussi loin que possible.
Pour nous témoigner de la reconnaissance, les gens de Mazzini, à Naples, discutent les moyens