‹ Lettres à M. Panizzi, 1850-1870. PubliéesChapitre 30 sur 33 · S82 LETTRES A M. PANIZZI · texte numérisé non relu

S82 LETTRES A M. PANIZZI

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Paris, 15 octobre 18G5

Mon cher Panizzi,

Ce matin, M. Foulcl est allé voir notre hôte et notre hôtesse, et leur a dit tout ce qu'il avait sur le cœur. Monsieur disait qu'il ne voulait rien changer à sa manière de faire, qu'il n'y avait pas lieu de le quitter, et qu'avant trois mois il aurait mené à bonne fln la question embarrassanle. Il se plaignait qu'on l'abandonnât et qu'on n'eût pas confiance en lui.

D'ailleurs, madame et lui n'ont rien épargné pour retenir les trois qui voulaient partir. De son côté, Walewski avait embouché la trompette et avait annoncé qu'il allait mettre au Moniteur un pelit entre-filet qui promettrait à notre saintpère Rome et la protection impériale à toujours. Après d'assez longs débats, pendant lesquels il y a eu de dures vérités dites, on s'est mis à capituler. Des trois qui voulaient s'en aller, il y eu avait deux, Rouher et Baroche, qui ne deman-

daient qu'à rester. On leur a présenté cette combinaison, qu'il n'y aurait que Tiiouvenel remplacé, et que Persigny resterait, que 'ien ne serait changé à la politique et qu'on serait amis comme devant.

Sur cette belle invention, la paix s'est faite. Nous avons cherché noise à notre ami à cette occasion. Il se défend en disant qu'en restant il empêche un grand mal; que, s'il ne renverse pas ses ennemis, du moins il les empêche de gagner la bataille.

Le côté bouffon, c'est de voir qu'on renvoie un homme d'esprit pour le remplacer par un pédant ; un homme dévoué à la dynastie par un légitimiste qui, il y a quelques années, renvoyait le brevet de sénateur avec dédain. Le plus drôle encore, c'est que MM. Fould, Rouher et Baroche insistent pour conserver Persigny, dont ils ont mille fois demandé le changement, et qu'ils ne veulent aujourd'hui garder qu'afin de ne pas paraître tout à fait opprimés.

Je crois que l'effet produit sera détestable. Tout le monde perd en considération ; de tous les côtés, il y a faiblesse. Notre aimable hôtesse

se fait un tort immense et se livre à des gens qui la trahiraient demain, ou qui la conduiraient dans un précipice. Tout cela est parfaitement bête et triste. Nous allons voir comment Drouyn de Lliuys va débuter. Il n'est pas impossible que la bataille recommence sous très peu de jours.

Adieu ; je n'ai pas eu le temps de venir écrire cela avant le courrier.

Marseille, 19 octobre 1862.

Tout ce que vous dites est parfaitement vrai, et le grand malheur de l'affaire, c'est que personne n'y gagne, au coniraire tout le monde s'y amoindrit, depuis le directeur du spectacle jusqu'aux acleurs.

Outre les considérations que je vous ai dites et qui ont influé sur la détermination de M. Fould, il y en a encore d'autres assez importantes. Le commerce et les gens d'affaires, qui ont grande confiance en lui, l'ont supplié de rester, proies-

tant que sa retraite causerait des catastrophes terribles. D'autre part, il était à craindre que ses collègues, qui Tavaient soutenu jusqu'à un certain point, ne le lâchassent lors([u'iine transaction quelconque aurait été proposée.

Ici, cette péripétie a paru encore plus extraordinaire qu'à Paris, parce qu'on ne savait rien des disputes qui l'ont précédée, et l'elfet a été des plus mauvais. Ce qui me fâche le plus, c'est qu'on en rend responsahie notre aimable hôtesse^ et je ne doute pas qu'on ne lui attribue dorénavant tout le mal et toutes les fautes qui se feront.

M. de Persigny, qui est parfois éloquent et toujours passionné, a dit les choses les plus fortes à cette occasion. « Vous vous laissez gouverner comme moi par votre femme ; moi, je ne compromets que ma fortune et je la sacrifie pour avoir la paix, tandis que vous, vous sacrifiez vos intérêts, ceux de votre fils et le pays tout entier. Tous faites croire que vous avez abdi lué, vous perdez votre prestige et vous découragez tous les amis qui vous restent et qui vous servent fidèlement. » On dit que cette sortie n'a pas été mal reçue et

qu'elle a fait une assez grande impressi )n.

Dans celle ville-ci, je trouve beaucoup de méconlentement, et tout le monde me dit que, si les élections se faisaient cette année, elles ne seraient pas bonnes. Je crois fermement que plus on tardera, plus on risquera que la question cléricale ne soit le scJdbboleth demandé aux candidats. La chose est assez grave pour qu'on y fasse attention.

J'ai dîné jeudi avec Nigra. Il ne semblait ni découragé ni préoccupé. Peut-être est-ce contenance diplomatique. Je ne serais pas surpris, d'ailleurs, qu'il eût reçu de bon lieu quelques paroles rassurantes. Lisez l'article du Constltutmviel d'hier samedi. 11 me paraît d'une plume assez bonne et différente de la plume ordinaire.

C'était hier l'inauguration des docks de Marseille, et, aujourd'hui, nous allons voir partir le premier bateau des Messageries, qui va en Chine. M. Fould a bien parlé et a été très bien reçu. Le dîner était bon, quoique nous fussions environ trois cents à le manger, ce qui est bien du monde pour un dîner. La grande merveille, c'est que tout avait été cuisiné par le personnel de la

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compagnie et servi dans leur argenterie. Marseille est tout en fêle. On y gagne un argent prodigieux.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reçu une lettre d'Ellice, toujours au milieu d'un essaim de beautés. Je lui ai conté vos exploits et vos succès dans les Pyrénées et sur un terrain qui passe pour être encore plus glissant que les montagnes. Il prétend que vous êtes devenu tout à fait courtisan.

Paris, 28 octobre 1862,

Mon cher Panizzi,

Ydus avez raison dans tout ce que vous dites au sujet de M. Fould. Je crois qu'il s'aperçoit luimême à présent qu'il a pris le plus mauvais parti. D'un autre côté, on ne lui en sait pas le moindre gré ; au contraire, on se souvient et on se souviendra de Tenvie qu'il a eue de planter là tout, et je ne doute pas qu'un de ces jours, précisément quand il n'y pensera plus et qu'il sera plus dis-

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posé que jamais à rester, on ne lui donue son congé. D'un autre côté, il ne faut pas se dissimuler qu'en restant, lui et les autres, ils ont empêché leurs adversaires d'en faire à leur tête. Après ce combat, il n'y a pas eu de vainqueurs. Walewski et sa clique se plaignent d'avoir été trahis au plus beau moment et d'être réduits à l'impuissance.

Le grand auteur de tout cela n'a pas fait moins fiasco que les autres. 11 avait un plan et a été obligé de le remettre dans son carton. Reste à savoir si ce n'est pas une raison de plus d'en vouloir à ceux qui ont fait échouer la combinaison projetée. En attendant, c'est le statu quo.

Le prince de Lalour d'Auvergne n'est nullement papalin, et n'a accepté qu'après avoir fait ses conditions, c'est-à-dire que rien de ses anciennes possessions ne serait rendu au saint-père, qu'il ne serait fait aucune tentative de contre-révolution, et, par contre, qu'il ne serait pas chargé de donner congé au locataire du Vatican. Voilà ce que disait le prince de Latour d'Auvergne avant de partir pour Berlin.

On croit que Garibaldi est perdu et que la seule

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question est de savoir s'il mourra avec sa jambe ou si on la lui coupera avant sa mort. Tout cela fait beaucoup d'honneur à ce Partridge et aux trente ou quarante médecins ou apothicaires qui se sont abattus sur le blessé comme des corbeaux sur un cadavre.

L'affaire de Grèce fait ici beaucoup de sensation, non qu'on s'intéresse beaucoup au roi Olhon ou à son petit peuple, mais c'est un premier craquement dans le bâtiment oriental que lord Palmerston croit si solide. Ici, on a remarqué le langage des journaux anglais, qui tout d'abord, avant qu'on ait rien su des causes de la révolution, ont pris parti pour elle. Ils sont fidèles à la théorie fort sage de l'intérêt national, et il est évident que les îles Ioniennes à côté d'une Grèce libre sont difficiles à gouverner.

D'un autre côté, il va devenir fort embarrassant de donner un successeur à cet affreux Bavarois qu'on a mis à la porte. Les Grecs, autant que j'en puis juger par ceux que je connais ici, voudraient le duc de Leuchtenberg, c'est-à-dire le protectorat russe. On parle aussi d'un prince piémonlais, mais il n'y en a pas de trop pour l'Italie. Je ne

serais pas surpris si cette affaire prenait bientôt des proportions considérables.

On nous promet pour le mois prochain un procès très curieux à Poitiers. Il s'agit d'u:ie séparation de corps. On entendra un révérend père jésuite qui donnait des consultations à la femme sur l'attitude ou les attitudes qu'elle devait prendre dans l'exercice de ses devoirs conjugaux. Il y a, m'a dit le juge instructeur, qui m'a offert une place dan-^ la cour, un mélange très agréable de religion et de luxure dans toute l'affaire. Berryer et Jules Favre doivent plaider.

Adieu, mon cher Panizzi. 11 fait ici très beau, mais froid.

Paris, 31 octobre 186T.

Mon cher Panizzi,

Toutes vos lettres me sont arrivées à bon port. Lorsque vous m'avez parlé du dîner que vous donniez au commentateur d'Homère, je n'avais aucun moyen d'en parler à nos amis. D'ailleurs, il est évident qu'on est très peu communicatif en

ce moment. Je crois vous l'avoir dit : l'affaire que l'on voulait arranger par ce remue-ménnge a manqué par l'opposition que nos amis y ont apportée. César avait-il son plan? Cela est probable. Ce plan a manqué, et le résultat a été un désappointement pour tout le monde.

La grande difficulté serait de faire comprendre à vos amis de Piccadilly et de Carlton Terrace * qui, fort judicieusement, prennent l'intérêt pour base de leur système, que, du côté de César, le sentiment joue un rôle si grand et si extraordinaire. D'un autre côté, on juge tout aussi mal. On veut voir partout des malices et des combinaisons ténébreuses. On se croit réciproquement plus mauvais qu'on n'est en réalité. II n'y a pas moyen de s'entendre.

Quant à M. Fould, en y songeant bien, il lui était difficile de faire autrement qu'il n'a fait. Cela ne veut pas dire qu'il a eu raison; seulement, lorsqu'il avait repris sa position, il a eu tort de ne pas insister davantage pour qu'on le débarrassât des intrigants et des drôlesses qui pouvaient lui nuire. Auji^urd'hui, laissant sa casse-

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