‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 127 sur 181 · Éd. T. : Des siennes · texte numérisé non relu

Éd. T. : Des siennes

baron, et enfin, tous, pourquoi m'oublient-ils? Je vous prie de leur montrer quelques . articles des miennes, pour qu'ils aient par ce moyen un cerlificat de ma vie.

Tâchez d'aider Nicolaï, et de le faire aider par Diderot^ dans la vente de la carte géographique ^ du royaume de Naples. C'est par ce seul moyen que je puis me rembourser de l'argent que j'ai avancé.

Mauvaise soirée. Il ne me passe rien par l'esprit qui soit digne de vous être mandé. Je fis. hier une grande promenade; je me trouvai las et fatigué au possiblei Je me mis à refléchir sur ce que c'est que la la^^itude. Je trouvai que c'est positivement l'évaporation de cette matière qu'on appelle âme. Je trouvai cette théorie neuve et profonde, que toute machine qui a une volonté, est susceptible de lassitude, tel que l'homme et la bête ; que celle qu'on appelle âme plastique^ n'est point susceptible de lassitude, soit dans les plantes ou dans les animaux. Ainsi le mouvement du cœur, etc., appartient à notre âme plastique, et n'est point sujet à la volonté ni à la lassitude. La volonté est donc une effusion de cette matière volatile qui va devers ce nerf qui exécute la volonté, qui s'évapore et produit la lassitude jusqu'à tant qu'elle soit reproduite. La mort est donc une lassi-

1. Dressée sous la direction de Galiani, par Rizzi Zannoni, de r Académie des sciedcesde Gœttingue, qu'il en avait chargé en 1767, et qui la présenta à Louis XV, le 30 décembre 1770. Voir la GazeUe de France, 1771, p. 4. Grimm dans sa Corretp. liltér, (t. IX, p. 23 }), en parle ainsi : « Cette carte a été exécutée avec le plus grand soin par ordre du ministre de Naples, sous la direction de rabbé Galiani et quoiquMl ait été rappelé dans sa patrie avant qu'elle ait pu être achevée, il a pris en partant des mesures pour en assurer le succès. »

2. En philosophie scolastique ce mot désigne ce qui a la puissance de former. C'était à peu près ce qu'Aristote appelait l'Ame nutritive, qui préside à la nutrition et la reproduction des animaux et des plantes, par opposition à Tâme apfétilive^ source du désir, de la volonté et de Ténergie morale. (Voir Franck, Dict. des sciericea philosophiques.)

tude universelle produite par un excès de désirs. Je meurs d'envie de retourner à Paris : voilà ma mort. Bonsoir.

(Rép. aux n»* 57 et 58.) — Naples, 15 juin 1771.

Ma belle dame, j'ai reçu deux lettres de vous à la fois ; et celle qui me manquait la semaine passée, m'a coûté mon argent tout comme si elle était venue par la poste. Ainsi vous direz à Magallon qu'il faut que M. de Fuentès ne fasse jamais qu'un seul paquet pour moi ; car si on m'en envoie deux, on m'en délivre un gratis (et c'est toujours le plus mince), et on me fait payer l'autre. Voilà qui est dit une fois pour toutes.

Venons au contenu de vos lettres ; elles sont belles, charmantes, longues et remplies de détails qui 'm'intéressent. Vous avez reconnu Voltaire dans son sermon ^ ; moi, je n'y reconnais que l'écho de feu M. de Voltaire. Ah! il rabâche trop à présent. Sa Catherine est une maîtresse femme, parce qu'elle est intolérante et conquéranle ; et tous les grands hommes ont été intolérants, et il faut l'être. Si on rencontre sur son chemin un prince sot, il faut lui prêcher la tolérance, afin qu'il donne dans le piège, et que le parti écrasé ait le temps de se relever par la tolérance qu'on lui accorde, et d'écraser son adversaire à son tour. Ainsi le sermon sur la tolérance est un sermon fait aux sots et aux gens dupes, ou à des gens qui n'ont aucun intérêt dans la chose. Voilà pourquoi

i . Le Sermon du papas Nicolas Chariteski , prononcé dans l'église de Sainte-Toleranski, village de Lithuanie,lejour de Sainte-Épiphanie, dana lequel Voltaire soutenait la politique ambitietfse de Catherine II, en faveur des Polonais dissidents, et tournait en ridicule la ligue patriotique des confédérés de Bar.

quelquefois un souverain séculier doit écouter la tolérance : c'est lorsque l'affaire intéresse les prêtres, sans intéresser les souverains. Mais en Pologne, les évêques sont tout à la fois prêtres et souverains ; et, s'ils le peuvent, ils feront fort bien de chasser les Russes et d'envoyer au diable tous les dissidents. Et Catherine fera fort bien d'écraser les évêques, si cela lui réussit; moi, je n'en crois rien; je crois que les Russes écraseront ^ les Turcs par contre-coup, et ne feront qu'agrandir et réveiller les Polonais, comme Philippe Ilet la maison d'Autriche écrasèrent l'Allemagne et l'Italie en voulant troubler la France, et ne firent qu'ennoblir votre nation. Voilà mes prophéties. *

Je suis fâché des chagrins des Helvétius. Il fallait donner un mari à leur fille, dès que le spleen se manifesta.

Je ne me porte pas trop bien ce soir. Je suis enrhumé, et, qui plus est, je suis triste et m'ennuie au possible. La seule chose qui m'ait fait plaisir depuis que je suis ici, c'est un opéra-comique dé M. Piccini \ qu'on donne à présent. Il y a atteint le but de la perfectioii de l'art. Il m'a appris que nous chantons tous et toujours quand nous parlons. Le difficile est de trouver notre ton et notre modulation, lorsque nous causons. Figurez-vous que cet opéra de Piccini est quelque chose dont vous n'avez pas même l'idée, tant il est supérieur à tout ce que vous avez jamais entendu. Toutes les fois que je vais à ce spectacle, il me prend un désir si vif d'avoir Grimm, Diderot et vous à mes côtés, que le chagrin de ne pas vous y voir me trouble tout le plaisir du spectacle.

1. En 1770, riccini fit représenter a Naples deux opéras-comiques : La Ftnta gardinieray et II don Chisciotto, De plus Burney, nous apprend qu'au mois d'août on joua au théâtre des Fiorentini,2a Gelosia per Gelosia» The prêtent tUUe of music in France and Italy, London, 1771, p. 177.

Je ne vous parle pas de vos malheurs ; ce n'en est pas un des moindres que de bons règlements de procédure , aient été faits ^ dans un temps et par un chancelier', qu'on se fera un plaisir de ne pas observer par un esprit mal entendu de patriotisme. C'est le malheur qu'eut le paganisme d'être protégé par Julien l'Apostat. Saint Cyrille* n'eut raison que parce que Julien avait plus d'esprit que de conduite, et .qu'il voulut virer de bord trop précipitamment. Au reste, aimez-moi; voilà l'essentiel.

' Avez-vous remarqué les règlements qu'on a proposés à la Chambre des Communes à Londres , sur le fait de l'exportation^? Qu'en disent-ils, les économistes ? La seule nation qui leur servait de cheval • de bataille les abandonne, et réforme son pynx d'encouragement^ comme je l'avais prévu et prédit ; elle prend le parti de classer les différents prii des blés. Mauvais parti, moins bon que le mien, cependant moins mauvais en Angleterre, où les prix des blés sont uniformes à peu près dans toutes les provinces, à cause de la grande facilité de circulation. Ce parti pourtant de l'Angleterre revient presque à mon système. J'ai parlé pour un pays où la gratification n'était pas introduite, et ne pouvait pas s'établir , faute

1. Les divers édits de 1771 qui restreignaient l'immense ressort du Parlement de Paris, en créant des conseils supérieurs à Arras, Biois, Chàlons, Clermont, Lyon, Poitiers, décrétaient la gratuité de la justice, supprimaient la vénalité dés charges, etc.

S. Saint Cyrille (376-444), patriarche d'Alexandrie, qui réfuta les écrits dé l'empereur en faveur du polythéisme, dans son livre Contre Julien VApostat,

3. Par un biil du 6 mai 1771, la Chambre des Communes, « prenant en considération l'état du commerce des blés, » avait permis Timportation, moyennant un droit très modique , quand le prix atteignait 48 schetings par quarteTj maintenant les droits existants au-dessous de ce prix, et permettait l'exportation au-dessous de 44 sch. Voir Gazette de France^ 1771, p. 158.

A MADAME d'ÉPINAY. 251

dé fonds pour la psiyer. Je voudrais que quelqu'un, pour mon honneur, publiât ces réflexions. Bonsoir. Aimez-moi. Adieu.

Naples, 22 juin 1771.

Ma belle dame, je n'ki point de lettres de vous celte semaine, mais je n'en suis pas en peine ; comme je vous connais pour une femme très ménagère, apparemment vous aurez voulu m'épargner des frais de poste, et Dieu sait par quelle route vous m'avez écrit. A bon compte, je n'ai rien à vous dire ; ainsi je profite de ce moment d'oisiveté pour écrire à mon prophète.

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