A M. L'ABBÉ MAYEUL
8£(^RÉTAIRE DE MADAME d'ÊPINAY.
Naples, 14 décembre 1771.
Assurément tout n'est pas bien, mon cher al^ibé, car il n'est pas bien que vous vous mêliez de donner des nouvelles, puisque vous n'en donnez que de fâcheuses, ce qui n'est pas bien à vous. Heureusement Gatti m'a tranquillisé sur la maladie de madame d'Ëpinay, que vous appelez une crampe à l'estomac, comme si madame avait les pieds dans l'estomac. Mais puisque vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, mon cher abbé, il est juste que je tâche de vous étaler toute l'étendue de ma reconnaissance. Vous avez un prieuré. Dieu vous le conserve; si vous en attrapiez un autre, ne seriez-vous pas bien aise? Or, le plus court chemin, dans le temps* où nous ' * vivons, pour avoir des prieurés, c'est sans doute, mon cher abbé, celui de chasser aux athées. Le gibier abonde, il n'y a qu'à savoir le dénicher. Je serai votre chien de chasse, je vous indiquerai les forts, les tanières, les gîtes de ces coquins-là ; c'est h vous à les tuer. Entrons donc en chasse, et allons.
Ces philosophes qui disent que tout est bien dans ce meilleur des mondes, sont des athées fieffés qui, de peur
d'être grillés, n'ont pas voulu achever leur syllogisme; mais le voici en entier. Si un Dieu avait fait le monde, il serait sans faute, le meilleur de tous ; mais il ne Test pas à beaucoup près ; donc il n*y a pas de Dieu : voyez les marauds. Tel est le raisonnement de ces philosophes. A vous le lièvre, mon cher abbé, c'est à vous à tirer à présent; mais ne ratez pas. Quoi ! vous ratez ! eh bien ! je m'en vais vous montrer comment on chasse ce gibier-là. D'abord on leur dit : Coquins, marauds, vous mériteriez tous d'être pendus. Si on les attrape, il faut leur tenir parole sans miséricorde. Si le gibier part, alors on entre en discours avec eux, et on leur dit poliment : Vous êtes des butors. Ne savez-vous pas que Dieu a tiré ce monde du néant ? Eh bien ! nous avons donc Dieu pour père, et le néant pour mère. Assurément notre père est une très grande chose; maïs notre mère ne vaut rien du tout. On tient de son père, mais on tient de sa mère aussi. Ce qu'il y a de bon dans le monde vient du père, et ce qu'il a de mauvais, vient de madame le néant, notre mère,' qui ne valait pas grand'chose. Voilà, mon cher abbé, les philosophes morfondus: leur majeure est fausse, tellement fausse, que s'il était vrai que ce monde fûtlemeilleur possible, il serait clair qu'il serait incréé, et il n'y aurait pas de Dieu. Son imperfection est la plus convaincante preuve de sa création et de sa subordination à un être plus parfait que lui. Ce raisonnement est, si je ne me trompe, neuf, et n'en est pas moins bon ; tâchez de le placer convenablement auprès de l'archevêque de Reims ^ et vous m'en direz des nouvelles.
Mais il nous reste une petite difficulté; on pourrait
1. Charles-Antoine de la Roche-Aymon (1692-1777), arehevèque de Reims depuis 17C2, grand aumônier de France, et, comme tel, ministre de la feuille des bénéfices, cardinal en 1772.
nous demander pourquoi Dieu est-il allé s*engouffrer dans les abîmes du néant pour en tirer un monde, pui&iqu'il savait qull n'aurait jamais été parfait, à cause des défauts de sa mère? Que diable allait-il faire dans cette galère? Il faut répondre à cela, mon cher abbé. Vous allez répondre d*abord : Demandez-le à Dieu lui-même, tout comme il fallait demander à Louis XIY pourquoi il avait bâti Versailles dans un si vilain endroit. Cette ré> pons^ne vaut rien pour un théologien; et je vous en avertis, mon cher abbé, il faut qu'un théologien sache répondre à tout ce qu'on demanderait à Dieu même, et ne reste jamais tout court. Que répondrons-nous donc à cela? Il ne faut pas se décourager ; mille réponses ont été données, aucune bonne. Voilà la bonne.On convient généralement que Dieu n'avait aucun besoin de créer le monde pour être infiniment heureux. Ou si Dieu était infiniment content de sa seule existence, le néant devait infiniment s'ennuyer de sa néantise. C'est donc aux instances et aux très pressantes prières du néant, que ce monde a été créé ; et cela n'est point du tout étrange, car nous' voyons dans le monde bien plus de mères qui souhaitent avoir des enfants, que de pères qui désirent d'en faire. C'est donc l'ennui mortel de notre mère qui nous a mis dans le cas d'exister; elle s'ennuyait d'être néant, et voilà pourquoi nous nous ennuyons tous dans le bas monde. C'est un signe d'envie que nous portons du sein de madame notre mère, qui eut cette souffrance-là lorsqu'elle était grosse de nous. Notre père n'y a aucune part, car assurément Dieu ne s'ennuie jamais. Voilà donc du neuf aussi, mon cher abbé, mais qui ne réussirait pas aussi bien que l'autre auprès de M. de Reims; placez-le donc autre part*.