‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 149 sur 181 · A MADAME LA VICOMTESSE DE BELSUNCE · texte numérisé non relu

A MADAME LA VICOMTESSE DE BELSUNCE

Naples^ 4 janvier 1772.

Madame, qu'importe que j'aie reçu trois lettres de madame votre mère après la vôtre : vous avez la primauté ; aussi le peu de loisir que j'ai ce soir, c'est à .vous que je dois le consacrer, et vous direz impérieusement à votre chère maman que son tour viendra^ et qu'elle n'a qu'à attendre. Enfin, je dois vous remercier d'une lettre charmante et délicieuse dont vous m'avez honoré ; elle est d'autant plus belle à présent, que madame votre mère est guérie, et qu'ainsi je n'ai plus rien à répondre. Quelle beauté que celle des lettres i)ii il n'y a rien à répondre? Voilà le plus beau des lettres de change. Je trouve une autre beauté à votre lettre, c'est qu'elle est toute d'une haleine ; elle coule comme une eau de ruisseau ; elle s'enfile de fil en aiguille, passe, et va d'un propos à l'au-

A MADAME d'ÉPINAY. 311

tre, sans qu'on s'en aperçoive. J'ai cru rêver, et j'ai l'orgueil de penser que vous aviea eu envie de m'écrire plusieurs fois, et que la matière, longtemps arrêtée, a coulé précipitamment par la première issue qu'elle a rencontrée.

Venons aux nouvelles que vous voulez bien me donner. Vous faites donc mousquetaire monsieur le conseiller ? mais, de grâce, pourquoi n'en faites-vous pas un jeune M. d'Épinay^ ? On a la rage en France de faire quelque chose de ses enfants ; ici, on n'en sait faire que des héritiers de leurs pères ; et je crois que c*est tout ce qu'on peut en faire de mieux pour eux et pour leurs grands parents ; car il n'est jamais question de s'asseoir sur des fleurs de lis, ni de se coucher sur le lit d'honneur. On s'assied sur des chaises, et on se couche sur des matelas. L'impératrice peut dépenser tant qu'elle veut en tableaux^, le Turc s*est engagé de payer ses dettes, et il lui tiendra parole. Vous autres, messieurs, vous n'en voulez rien croire ; mais il n'en sera ni plus ni moins.

Vous ne voulez pas que je devienne bécasse? Puisque vous êtes au régime des légumes, je renonce à ce projet, et je désirerais de me changer en concombre ou en potiron,* si vous l'aimez mieux : mais je ne saurais nraccoutumer à l'absence de Paris; une seule chose pourrait me

i. Voir p. 303, note 1.

S. Dans une lettre à Fiiconet, 27 avril 1772, Diderot annonce l'achat qu'il Tient de faire, moyennant 460 000 liTres, pour le compte de Catherine II, de la célèbre collection de tableaux du baron de Thiers (Louis^Antoine CroEat, fil» du fameux financier), oncle de la duchesse de Choiseul, et père de la comtesse de Bétbune et de la maréchale-duchesse deBroglie, qui ve^ naitde mourir le 15 décembre (770. c Après la collection du Palais-Royal, écrivait Grimm, e*est la plus considérable qu*il y ait en France. • Corresp, littér.^ t. IX, p. 230. Voir les Œuvres de Diderot, t. VIH, 391, et t. XVIIl, 3i8. — Les Russes venaient de remporter de nouveaux avantagea sur le Danube, où la<!omte Romanxoff avait forcé le grand visir à la retraite et repris Giurgewo. Qa%, de Fr.t 4771, p. 420.

coQsoier, et la voici : engagez M. le baron de BreteuiP d'avoir pour son secrétaire noble d'ambassade ici, monsieur votre frère, comme M. d'Ossun ■ a eu M. le baron de la Houze*. Je trouve mille convenances à ce projet; monsieur votre frère sera initié au ministèi*e politique ; il a tout pour suivre cette carrière, plutôt que celle de mousquetaire. Or, si cela arrivait, j'aurais d*abord une personne très chère à moi, puisqu'elle l'est à vous, et à madame votre mère ; ensuite il serait très naturel qu'une mère vînt voir son fils ; vous devinez le reste.

Gatti a inoculé hier le fils du prince de San-Angelo Imperiali * ; c'est la première inoculation qui se soit faite à Naples, et je me flatte que la pratique s'en introduira p^tit à petit. Voilà toutes mes nouvelles ; je vous prie de dire à madame votre mère que, pour ce soir, elle ne s'attende à aucune lettre de moi ; elle n'aura que l'adresse de celle-ci. Je ne devrais pas achever cette lettre d*un ton

1 . Représentant alors la France auprès des Pro?inces-Uaîes, et destiné par le duc de Cboiseul à Tanibassade de Vienne, pour laquelle le duc d'Aiguillon lui préféra le cardinal de Rohan, le baron de Breieuil(l733> IftOT), avait été nommé, le 10 nov. 1771, ambassadeur à Naples, eu remplacement du vicomte de Cboiseul, ce dont se félicitait Marie-Thérèse, mère de la reine Caroline. Voir Arneth et Geffroy, Corresp. êecrète de Marie-Thérètey t. 1", p. 268, et la Gazette de France, 177t, p. 376.

2. Pierre-Paul, marquis d*Ossun, fils de François-Gaspard, et de Marie- Charlotte de Pas de Feuquières, brigadier en 174S, maréchal de camp en 1761, ambassadeur de France à Naples en (752, puisa Madrid de 1750 à 1777, mort le 20 février 1788, âgé de 75 ans.

3. Mathieu de Basquiat, baron de La Uouze, fils d'André, et de Marie- Aune de Vacquierd'Aubeignan, morte à Saint-Sever, en sep. 1774. (Gaz. de Fr., p. 346), successivement chargé d'aflTaires à Naples. ministre de France à Parme en 1765, près 1*'8 princes du cercle de la Basse-Saxe en 1772, puis à Copenhague. Il épousa en avril 1775, mademoiselle Favre de Schaleos. Un Basquiat fut député de Dax aux États généraux. T. le Mercure j 1765, oct. p. 200.

4. Famille originaire de Gènes, à qui elle fournit un doge en 1617, et dont un des membres, Jean- Vincent, s'était distingué sous Philippe tV, qui le fit duc de San-Angelo, au royaume de Naples. Nous voyons, le 16 avril 1777, un prince de Prancavilla Imperiali, nommé majordome du roi de Naples. Gaz. de France, 1777, p. 162.

familier et brusquement poli; il faudrait tourner autour des phrases pour vous dire tout plein de choses. Mais comment faire? Je n'ai pas le temps d'être poli. Il faut

que je vous quitte, en vous disant seulement que vos

lettres me feraient encore plus de plaisir si vous vouliez m'en écrire lorsque madame d'Épinay se porte à merveille.

Savez-vous bien que je suis votre très humble et très obéissant, etc.

(Rép. au n** 81.) — Naples, S janvier 177Î.

Ma belle dame, ah I la drôle de chanson que vous m'avez envovée ! Elle est charmante*. Vous faites de la métaphysique ensuite ; mais je n'ai pas le temps ce soir d'en faire de mon côté, et de vous prouver pourquoi il faut étouffer ces mauvais sujets ; je vous dirai cela une autre fois, et comment il se fait que les peines ont une force rétroactive, et agissent et produisent des effets avant qu'elles soient infligées. Gela est curieux. Mais, pour ce soir, j'ai besoin de deux grâces devons : l**Gatti m'a dit que vous aviez un médicament dans lequel il entre du corail, dont il avait éprouvé les effets sûrs et merveilleux sur des femmes déréglées, dont le dérèglement approche d'une vraie perte de sang quelquefois. J'ai besoin de ce médicament, pas pour moi , comme vous comprenez bien, mais pour une dame aimable, et qui n*est point Napolitaine. Il me le faut tout de suite ; et Gatti croit avoir égaré parmi ses papiers la préparation ; ainsi envoyez-moi tout de suite la recette^ et le

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