Voir lettre
moyen de s'en servir, et vous sauverez une femme aimable, et vous obligerez un abbé charmant, qui est moi. 2** J'ai besoin, et c'est moi-même qui en ai besoin, d'un vin antiscorbutique, dont j'ai pris une fois à Paris. M. Le Roy\ de Versailles, le chasseur historien des bêtes, m'en donna la préparation. Il me fît beaucoup de bien; je voudrais en prendre encore, et j'ai oublié les ingrédients. Faites-vous donner cela, et mandez-le moi ; vous sauverez la vie à un abbé charmant, qui est moi, et à une femme unique, incomparable, qui est vous ; car vous mourriez, n'est-ce pas, si je venais à mourir?
Mora me parle de vous ; il a vu quelques-unes de mes lettres ; mais pourquoi n'en a-t-il pas vu de vieilles ? Est-ce que vous les brûlez? Je garde soigneusement les vôtres, et je ne trouverai à vendre ce manuscrit, ni vous le mien, qu'à quelque curieux qui les achètera tous les deux. •
J'ai reçu enfin une lettre de madame Necker ; mais puisqu'elle ne vous montre pas mes réponses, je lui répondrai fort tard, et par ma chancellerie. Je serai plat et poli comme une assiette de madame Geoffrin. C'est ainsi que je punis le froid maintien de la décence. J'ai reçu une lettre de Diderot, qui m'a été rendue avant-hier ; mais je n'ai pas le temps de lui répondre ce soir ; je n'ai que celui de lui obéir. Gatti inocule, et je travaille à le
lé Charles -Oeorges Le Roy (1723-1789)) lieutenant des chasses de Versailles, qui avait pubiiéen 1767,dans \e Journal étranger des Lettrée Aurles animaux, imprimées en 1768, et récemment, Paris, Poulet-Malassis, 1862. Diderot, qui le Toyait souvent au Grandval, chez le barou d'Holbach, et qui raconte de lui des histoires fort gaillardes, parle ainsi de sa rencontre avec Galiani, en octobre 1760 : i Nous avons ici beaucoup de monde; M. Le Roy, l'ami Grimm, et l'abbé Galiani, d'AlinvilIe et Mme Geoffrin presque point ennuyeux, chose rare, Mme de Charmoi, mon fils d'Aine, M. et madame Schistre. • Œuvres t. XVllI, p. 507. Voir encore, p. 500, 500 et ftl5. U était grand ami d*Helvétius.
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faire rester ici jusqu*à ce que l'inoculation gagne un peu de terrain et s'établisse ici. Cependant à quoi bon l'inoculation ici, puisqu'il ne vaut pas la peine d'y vivre? Voilà une difficulté à laquelle je ne trouve point de réponse. Aimez-moi ; portez-vous bien. N'oubliez pas mes deux commissions/qui, par un enchaînement, intéressent votre vie même. Adieu, ma belle dame, adieu.
(Rép. à je ne sais quel n") — Naples, 1 1 janvier 177Î.
C'est votre tour à présent, ma chère madame ; j'ai répondu à l'abbé-prieur ; j'ai répondu à madame votre fille, et je dois répondre à deux numéros de vous, si je ne me trompe, quoiqu'il me manque celui de cette semaine, parce que le courrier de France n'est pas arrivé. Mais que puis-je vous dire? Gleichen nous a quittés^ ; Gatti a. inoculé deux petits princes napolitains *, et c'est la première inoculation faite à Naples. Je suis excédé d'ennui et d'affaires ineptes ; mon esprit n'est occupé qu'à disputer de compétence, de juridiction, et de tout ce que le palais a de plus ennuyeux et de plus bête. Ah ! ma pauvre tête, occupée jadis de cent quatre-vingt-douze ouvrages in-folio, sur un système qui devait avoir pour titre : De rébus omnibus^ et quibusdam aliis , de quoi est-tu farcie à présent? Où sont mes dissertations théo-philo-logi-physi-mathé-politico-morales ? où sontelles?
1. Le 14 mars 177Î, Gleichen passait à Gènes pour se rendre en France.
2. • Naples, Î9 février 1772 : Les inoculations qui ont été faites ici sous les yeux du docteur Gatti ont eu le succès le plus propre à en accréditer la pratique dans cette capitale, où les ravages de la petite vérole n'avaient encore pu la faire adopter, t Gazette de France ^ 1772, p. 120.
J'espère, ma belle dame, que nous aurons la peste en Italie cette année; cela me donnera quatre mois au moins de relais ; je m'enfermerai avec une grande pronsion de papier, et je ferai au moins mon livre sur l'origine des montagnes, qui est celui qui me tient le plus au cœur ; car enfin, l'histoire des montagnes est plus grande et plus belle que celle des hommes.
Je n'ai ni le temps ni Tenvie de vous en dire davantage ce soir. Rien ne m'électrise. Bonsoir. Mille compliments à M. Gapperonnier*, qui a bien voulu se souvenir de moi.
Madame Geolfrin m'a adressé un article d'une lettre extrêmement touchant. Si elle m'avait vu pleurer d'attendrissement, elle m'aurait donné un certificat comme quoi je n'étais pas aussi monstre qu'on le disait. Faites-lui parvenir mes hommages.
Je voudrais bien savoir si le baron d'Holbach a reçu une lettre que je lui ai écrite il y a deux mois? Encore adieu.
(Rép. au n» 83.) — Naples, 25 janvier 1772.
S'il était bon à quelque chose de pleurer les morts, je viendrais pleurer avec vous lapertede notre Helvétius*;
1. Jean Capperonnier (1716-1775), professeur de grec au Collège de France, de l'Académie des Inscriptions en 1749, premier garde des imprimés à la bibliothèque du roi, depuis 1760. U contribua, avec Sevin, ]U4lot, Geinoz, L. Dupuy à la restauration des études grecques et de la philologie. Y.Maury,i7t«f . del'Acad, des //i«c., p. 242, 337., et la Correip. littér.de La Harpe, t. l",p. 180*.
2. Mort à Pans le 26 décembre 1771, âgé de cinquante-sii ans, d'une goutte remontée, disent les Mém, secrets (t. II. p. 70). « Si le terme de galant homme, dit Grimm, n'existait pas dans la langue française, il aurait fallu l'inventer pour lui. Il en éiait le prototype. Juste, indulgent, sans humeur, sans fiel, d'une grande égalité dans le commerce, il avait toutes les vertus de société. » [Corresp. littér.j t. IX, p. 417.)
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mais la mort n'est autre choàe que le regret des vivants. Si nous ne le regrettons pas, il n'est pas mort; tout comme si nous ne Tavions jamais ni connu ni aimé, il ne serait pas né. Tout ce qui existe, existe en nous, relativement à nous. Souvenez-vous que le petit prophète faisait de la métaphysique lorsqu'il était triste : j'en fais de même à présent. Mais enfin le mal de la perte d'Helvétius est le vide qu'il laisse dans la ligne. du bataillon. Serrons donc les lignes, aimons-nous davantage, nous qui restons, et rien n'y paraîtra. Moi qui suis le major de ce malheureux régiment, je vous crie à tous : Serrez les lignes ! avancez ! feu ! rien n'y paraîtra de notre perte. Ses enfants n'ont perdu ni jeunesse ni beauté par la mort de leur père ; elles ont gagné la qualité d'héritières^ Que diable allez- voua pleurer sur leur sort! Elles se marieront, n'en doutez pas ;
. Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas '.
Sa femme ^ est plus à plaindre,à moins qu'elle ne rencontre un beau-fils aiissi raisonnable que son mari , ce qui n'est pas bien aisé ; mais il est plus aisé à Paris qu'ailleurs. Il y a encore bien des mœurs, des vertus et l'héroïsme dans votre Paris. Il y en a plus qu'ailleure, croyez-moi; c'est ce qui me le fait regretter, et me le fera peut-être revoir un jour.
1 . Helvétius, doat la succeHsioii fut évaluée à 4 millioM, ne laissa que deux filles : Êlisabelh-Charlolte, née le 3 août f75î, et GenetièTe -Adélaïde. Elles furent mariées le même jour, en septembre i77S : la première à Alexandre-François de Hun, comte d*Arblade, la seconde, à Antoine- Henri, comte d'Andlau, mestre de camp de Royal- Lorraine et plus tard ministre plénipolemiaire à Bruxelles. Voir sur elles les Mém, iiCObwkirchf t.ie', p. 174.