A M. THOMAS
Naples, 24 décembre 1772.
Vous avez fait, monsieur, une œuvre admirable sur les femmes, et vous avez eu la bonté de m'en envoyer un exemplaire, à condition de recevoir vous-même de ma part une copie de mon Dialogue sur le même sujet. Tout en reconnaissant, comme je le dois, le prix de ce don, je ne puis vous dissimuler l'embarras que me cause votre
. 1. Honoré-Armand, duc de Villars, né le 4 oct. 1702, fils du célèbre maréchal,' et de Jeanne-Angélique Rocque de Varangeviile, gouTerneur de Provence en 1734, fonctions daos lesquelles il mourut en mai 1770. Il ne passait pas pour aimer les femmes. Sa fiUe et unique héritière avait épousé, en 1744, Guy-Félix Pignatelli, comte d'Egmont.
t. Il s'agit du voyage scientifique que, sous le ministère du comte de *Bernstorf, le Danois, Carstens Niebuhr, fit en Arabie, en 1761, avec trois autres érudits et un dessinateur, pour étudier les antiquités , la langue, les mœurs, la civilisation et la nature de ce pays. Niebuhr seul survécut à cette exploration.
A MADAME D'ÊPINAY. 401
demande. Ge que j'ai fait sur les femmes est si peu. de chose, si différent de ce que vous avez su faire ! J'ai déprécié ce que vous élevez jusqu'aux nues, et comment auriez-vous pu maltraiter les femmes, vous qui parlez avec tant d'égards à votre chevaP. Je remplirai cependant votre désir, mais à condition que vous garderez un éternel secret sur cette production. Mon ami, ,
Fra le mie opre questa si taccia '.
Que dites-vous de notre philosophe ? On débite sur sa conduite, prèsdelaczarine^, des choses épouvantables. On dit qu'il a osé lui jeter sa perruque au nez, lui pincer le genou, etc. etc. Il est unique, ce Diderot ; sa tête est le magasin du monde ; il sait tout, et paraît quelquefois ne rien savoir. Je crois qu'il a, pour le moins, autant d'absences d'esprit et de raison que Thomas (?), ou la plupart dés grands hommes de Bicêtre.
Passons à votre autre demande ; vous voulez que je publie une seconde édition demes Dialogues sur les blés ^ revue et augmentée. Je ne crois pas que ce soit néces^ saire. Merlin m'a donné une trop bonne leçon, et je ne veux point fournir à Panurge et consorts une nouvelle occasion de faire de l'esprit aux dépens du bon sens et du pauvre peuple.
Comme vous connaissez ma'ferme résolution de ne jamais publier ni reconnaître certaines œuvres, voire même
I . On assure que, presque tous les matius , Thomas allait voir son cbevaly et lui demandait, en le caressant, s'il se portait bien, comment il avait passé la nuit. (A. N.)
t. Le secret sur ce Dialogue, fut tellement gardé, que Diodati ne connut point ce manuscrit, et qu'il ne le porta point dans la liste des ouvrages de Galiani. (A. N.) — Pas si bien cependant que Grimm ne Tiosérât dans sa Correspondance Hitéraire de 1772.
S. Le séjour de Diderot à Saint-Pétersbourg ayant en lieu en octobredécembre 1773^ cette lettre parait avoir été antidatée, et être de i773.
de les désavouer, sMl le faut, à Texemple de notre cher patriarche ^ qui ne manque jamais de désavouer tout ce qu'il fait de dangereux ou de médiocre, vous voudrez bien ne rien dire de mon dialogue anti-féminin, ni à mademoiselle de Lespinasse *, ni à madame Geofifrin ; je craindrais qu'elles ne fissent exprès un voyage à Naples, poi^r me faire subir le sort d'Orphée ou d'Ahailard :
Notum qiiid fœm\na fuvens ^.
Aimons, mais craignons les femmes et le bon Dieu. Bonsoir et bonne année.