‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 174 sur 181 · D'Holbach, tans doute · texte numérisé non relu

D'Holbach, tans doute

peur. Cette incertitude me tourmente plus que vous ne sauriez vous Timaginer. Votre lettre du 15 me donnerait occasion de faire des dissertations sur la ressemblance que vous vous trouvez avec Ragot ; mais je ne suis pas en train de disserter ce soir. Lorsque j'imprimerai mon Traité du droit de nature et des gens, cela aura sa place. J'entreprends d'étudier le droit de nature dans les Œuvres de M. de Buffon, et d'après les bêtes. Je chercherai le droit des gens dans la èoUection des Voyages de l'abbé Prévost ^ La ressemblance de l'homme au chien, fait mon traité du droit de la paix et de la guerre; la ressemblance de l'homme au taureau, établit mes principes du droit domestique de l'homme dans sa famille. Après mes deux Traités du droit de nature et de celui des gens, vient mon Droit public, qui aura pour titre : De rinfluence des préjugés du Droit romain sur le système politique actuel de V Europe. Voilà ce que je puis vous en dire ce soir. Je parle de composer des ouvrages, et je n'ai pas la force de dicter une adresse. Ah ! mon Dieu ! que je suis abruti ! Dans la semaine j'ai eu douze chagrins au moins, bien petits à la vérité, car le plus fort a été que, sur une abbaye dont je payais, pour le cadastre, en tout dix livres par an, on veut m^obliger d'en payer vingt-six. Que mon cœur devient mesquin dans ce pays, sans vicissitudes, sans ressources, sans grandeur d'aucune espèce, excepté des grands sots I Enfm je ne suis bon à rien ce soir. J'avais répondu dès hier à la chaise de paille. Il faut que j'écrive ce soir à Gleichen.

Je vous remercie de l'épitaphe de Piron^, dont il n'y a que les premiers vers qui soient bien beaux. Si je n'étais

1. Histoire générale dts Voyages^ Paris, I74S-70, SI vol. iD-4*.

2. Des trois épitaphes que Piron (168 9-1 773), composa pour lai-mèmef

trop malheureux en fait de finances, j'accepterais l'offre, extrêmement polie, que vous me faites de la meilleure grâce du monde, de tirer .sur vous jusqu'à la somme de dix louis ; mais je ne m'aviserai pas de compter poursûr, rien de ce qui est dû par Merlin l'enchanteur. Ainsi mandez-moi, au plus vite, l'argent que vous aurez reçu de lui, et alors ce sera le temp? d'en disposer.

J'obéis eu vous écrivant par la poste ; mais je suis persuadé que Magallon aura, à présent, ses lettres payées par la cour ; vous pourriez éclaircir ce fait. • J'ai dû répondre une lettre économico-politique à M. Baudouin. J'imagine que Magallon pourrait vous en procurer la lecture.

Je vous l'ai dit, ce soir il n'y a pas moyen de tirer parti de moi. Bonsoir. Portez-vous bien, et saluez mes amis.

(Rép. au n*" 16.) — Naples, 19 décembre 177t.

Ma belle dame, je n'ai pas plus de verve ni de gaieté ce soir que d'ordinaire. Rien ne m'égaie, rien ne m'électrise. Il faut pourtant que je vous réponde ; vous m'avez

DOttB pensoDS, en raison dei deux premicri vers louésparGaliani, qu'il s'agit de celle-ci:

Ci-gît... Qui ? Quoi ? ma foi, personne, rien.

Un qui, Tirant, ne fut ni valet, ni maître,

Juge, artisan, marchand, praticien.

Homme des champs, soldat, robin, ni prêtre,

Marguillier, même académicien,

Ni frimaçon. Il ne voulut rien être

Et Téquit nul : en quoi certe il fit bien ;

Car, après tout, bien fou qui te propose,

Venu de rien et revenant à rien,

D'être en passant ici-bas quelque chose.

Voir l'excellente édition des Poétifa de Piron, par M. Bonhomme, Paris, ^ 1879, p. 1S8.

écrit une lettre charmante ; je dois aussi une réponse à cette chaise de paille, aussi aimable que cruel, qui veut me garder rigueur encore un an. Mon Dieu, que cette année sera longue ! Dites-lui que Garaccioli ne connaît pas plus ritalie d'à présent que vous. Il n*a pas vu les nouvelles cours de Milan, de Florence et de Naples. Il ne sait pas que les chemins sont devenus impraticables en hiver. Il ignore qu'il y'a des spectacles partout en été, et qu'il n'y en a pas dans l'avent, dans le carême, et quinze jours après Pâques. En vérité, c'est une folie de ne pas suivre mon projet de voyage tel que je lui ai envoyé ; et puis il faut se tirer des embarras le plus tôt possible ; plus tôt cevoyageseracommencé, pluson se dépêchera de finir, et il faut compter l'anticipation du temps pour le tout parmi des êtres mortels ^

Vous ferez de mon Dialogue tout ce que bon vous semblera, .pourvu qu'il ne coure pas risque d'être imprimé. Vous pouvez croire que, lorsque j'écrivais, je ne disais rien de ce que dit M. Thomas ; je pensais à faire un acte de modestie. II faut donc que son livre soit bien mauvais, s'il ne dit pas des choses qui vaillent les miennes. Mais enfin, je voudrais voir son livre, et le recevoir au plus vite ; car on me demande des livres nouveaux pour faire lire à notre reine, et j'imagine que ce livre pourrait lui plaire. Vous avez eu raison d'aimer le chevalier Mo* cenigo '. J'ai vu le même penchant dans mademoiselle

1« L'éd. T. corrige : Anticiper sur le temps est toat pour des êtres mortels.

i. Le cbevalier Mocenigo, qui, de 175i à 1756, et de 1768 à 1772, où il fut remplacé par son frère, fut ambassadeur de Venise près la cour de France. H demeurait me de rUniTentité, h6tel de Brou. Les Mémoires Mcrels parlent, à la date du i*' novembre 1773, d^un Moncenigo qur aurait été noyé dans un sac pour un fait analogue à eeuv auxquels Galiani fait allusion (t. VII , p. 77). Cependant ce ne doit pas être le même que celui dont il est ici question.

400 USTTBBS DS L'ABbA GAUANI

Clairon pour le duc de Yillars \ et j'observais que ces messieurs, par leurs soins et leur politesse, font continuellement des amendes honorables aux femmes, du tort qu'ils leur font dans leur imagination. Peut-être aussi ils regrettent de n'être pas femmes autant qu'ils voudraient, et ils vous admirent comme les textes dont Us sont les très humbles commentateurs. Vous étiez donc un Tacite, un Suétone, dont Moncenigô était le Gasaubon.

A propos, dites à la chaise de paille que si Ton publie à Paris, en langue française, quelque chose du voyage des savants Danois en Arabie ^, qu'il m'en informe tout de suite ; je. voudrais l'acquérir.

Aimez-moi; plaignez ma tristesse, ma situation, mon ennui, mes goûts point satisfaits, mon ambition déplacée ; mais sachez que je me porte bien malgré cela.

Page 1