‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 179 sur 181 · Pechmeja · texte numérisé non relu

Pechmeja

louis que vous avez bien voulu donner pour les mille et un zéros qu'il a consignés dans votre histoire d'outremer, veut sérieusement vous intenter un procès pour lésion d'outre-moitié. De grâce, mon cher philosophe, prévenez cette avanie; promettez autres cent louis, gagnez du temps, et laissez mourir votre homme comblé de vos promesses.

Je ne sais quel intérêt si puissant m'attache à votre secte, moi qui ne suis d'aucune, dont toute la philosophie consiste dans une parfaite indépendance en tout genre ; c'est un faible que je ne puis surmonter, et cependant il n'est point dé philosophe à qui je ne préfère ma chatte. Mais trêve de compliments ; je crois que vous en avez assez pour vos étrennes. J'attends les miennes. Vous m'écrirez peut-être. Adieu.

P, S, La Harpe a donc ruiné votre bonhomme ! publier le babil d'un perroquet, son babil complet ! et vous n'avez point empêché cette extravagance I je ne doute plus que votre bonne fortune ne croisse en raison des sottises et des malheurs d'autrui.

RÉP0JN8ES DONNÉBS PAR l'aBBÉ GALIANI, A M. DB SARTINE, AUX QUESTIONS QU'iL LUI AVAIT FAITES SUR LES MONTS- DE-PIÉTÉ, AUTREMENT DITS LOMBARDS.

La* première question sur le bien ouïe mal que causent les Monts-de-Piété, sera la dernière à laquelle je répondrai : on comprend aisément le pourquoi.

Deuxième qiLestion, Quelles espèce^ d'effets reçoit- on?

JRéponse, Il y a deux sortes de Monts à Naples, les Monts ainsi appelés tout court, et les Monts-de-Piété. On en compte cinq des premiers, et deux des derniers. Dans les Monts on ne reçoit d'autres effets en gage que ror> Targént et les pierreries. Dans les Monts-de-Piété on reçoit aussi toutes les étoiles de toute espèce, en soie^ en laine, les toiles de coton, dentelles, linges de table, de lit, tapisseries, etc., et même dans le Mont appelé des pauvres, on reçoit la batterie de cuisine et quelques meubles.

D. Combien de temps les garde-t-on?

R. On doit garder les effets pendant deux ans; après ce temps, si le propriétaire ne se trouve avoir payé aucun intérêt, on les vend à l'enchère. Sur le produit de cette vente Ton prélève le capital de l'argent prêté par le Mont^

1. Ainsi que nous l'avons annoncé, p. 65, note 1, nous donnons ici les Réponses à M. de Sartioe, dont il est parlé p. 59, et le Mémoire sur les blés adressé au même.

et le moutaot des intérêts. Le surplus du produit de la vente est gardé pour le propriétaire, s'il vient le réclamer dans un certain espace de temps, après lequel il est censé prescrit au proût du Mont. (Cet espace est de trente ans.) Mais si le propriétaire paye régulièrement tous les ans ou tous les deux ans^ on doit lui garder toujours son effet. Cela s'appelle raft*afchir le billet, et, en effet, il rend le vieux billet, et on lui en donne un nouveau, pour tenir mieux en règle les livres et les bilans de la caisse du Mont. L'intérêt du capital prêté est à six pour cent par année. Il y a des règles établies pour.mettre la caisse du Mont à l'abri des pertes. Les effets sont estimés selon une espèce de tarif introduit par Vusage et par Texpérienco, et qui est au-dessous du produit ordinaire de ce même effet dans la vente. Sur le prix de Testimation, le Mont ne donne que les deux tiers. Cependant s'il arrivait que le retrait de la vente ne mit pas à couvert l'argent du capital et des intérêts calculés, ce n'est pas le Mont qui en souffre la perte; mais Tofficier priseur est condamné à la payer. Ces officiers priseurs sont obligés de donner de très fortes cautions (au moins de cent mille francs), et ils ant de gros appointements, précisément à cause de ce risque auquel ils sont exposés. On voit, par ce que je viens de dire, que les Monts ne don* nent, sur gage, que la moitié, et quelquefois moins que la moitié de la valeur de l'effet. Cependant, je crois que c'est beaucoup plus que n'en donnent les usuriers de Paris.

A l'égard des Mon<ts-de-Piété, les règlements sont à peu près les mêmes. Il est bon d'avertir:

d» Que le Mont n'accorde aucun dédommagement à cause des vers qui auraient rongé les étoffes en laine, puisqu'il ne s'oblige de garder ce genre d'effets que six mois, après lesquels, si le propriétaire renouvelle et rafraîchit le billet, il est censé consentir aux risques et dommages des vers. Cependant ce dommage est moindre qu'on ne croirait. Comme on est obligé de remuer très souvent ces effets, et de les changer d'armoires en armoires pour tenir en registre le magasin, et faire place aux nouveaux effets, cette espèce de ventilation les pré-

serve des vers. 3e crois qu'à Paris, eo construisant bjen les magasins, on pourrait parfaitement bien conserver les laines, et même les pelleteries.

2» Dans les Monts-de-Piété, il y a deux classes de gages, les gros gages et les petits. On appelle petits gages ceux sur lesquels on a donné quarante-quatre livres (dix ducats de notre monnaie) au moins^ et ceux-ci ne portent point d'intérêt, et constituent la véritable œuvre de piété. Au surplus, les règles sont les mêmes que pour les gros gages-portant intérêt; on doit lès garder deux aas, au bout desque|s\ si le propriétaire ne vient pas les retirer, ou du moins rafraîchir son billet, on doit les vendre, et le surplus du produit est gardé au propriétaire. En un mot, pour maintenir Tordre dans les registres des livres de gages, il ne faut pas qu'il y ait aucun billet plus ancien que de deux ans. Ainsi il faut le rafraîchir, si l'on veut empêcher la vente de TefTet engagé.

3<* Il faut remarquer qu'on accorde toutes sortes de facilités aux emprunteurs. Par exemple, il est permis de partager en petits lots les effets» autant que cela est faisable. Ainsi, d'un habit complet, il est permis de faire trois lots, et on prendra, par exemple, 30 liv. sur Thabit, 20 liv. sur la veste, et 15 liv. sur les culottes, de sorte qu'on aura pris 65 liv. en tout sur l'habit, sans payer aucun intérêt, puisqu'aucun billet des trois ne surpasse les 44 liv. Les moindres gages sont de 50 sols; on ne paye aucun faux frais du Mont, et le produit des intérêts est assez grand pour sufûre à tous les frais^ et même pour donner un très gros bénéfice, qu'on convertit, en partie à augmenter les fonds du Mont, en partie en aumônes et autres œuvres pies de toute espèce.

D. Quelle raison allègue-t-on pour justifier ces inté« rets?

R. Les fondations ont été autorisées par les bulles des papes, et c'est assez pour nous. Voici le plan de leur institution. Le fonds de l'argent qu'on donne aux emprunteurs est tiré des banques publiques de dépôt qu^il y a à Naples. Ainsi la mise des premiers fonds n'a rien coûté à personne. L'argent des banques est assez en sûreté, puisque^ si dans la caisse de dépôt il n'y a pas tout

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l'argeDt que les particuliers y ont déposé, il y a dans les effets du Mont assez de valeur intrinsèque pour faire l'équivaleitl. Cependant, pour empêcher que Targent des caisses de banques ne manque pas à la circulation du comiperce, on a fixé qu'on n'en puisse prendre que la cinquième partie pour prêter sur gages. Ainsi, de la caisse d'une banque qui aura quatre millions de fonds, on n'en tire que huit cent mille livres pour faire les fonds du Mont. On voit par là que toutes les banques de Naples sont des Monts en même temps. Les produits de l'argent prêté sur gages servent en partie aux frais de la régie des banques, puisqu'il n'en coû.te jamais rien aux particuliers pour mettre ou pour retirer l'argent des banques. Le reste est tout employé en œuvres de piété, telles qu'entretien des hôpitaux, des malades, des maisons d'orphelins, secours aux prisonniers, aumônes secrètes, dots pour les filles^ etc., etc. Cette destination paraît justifier l'usure. On pourrait, à présent que les Monts ont acquis assez de biens immeubles pour payer les employés et les commis, diminuer sans risque le taux de l'intérêt; mais on s'est arrêté par la crainte que cela encouragerait trop les emprunteurs, et augmenterait trop la fai* néantise et l'oisiveté dans la ville.

D. Les fonds suffisent-il^

R. Par ce que je viens de dire, on voit qu'il y a autant de fonds qu'on voudra pour prêter sur gages à Naples. Mais les deux Monts-de-Piété n*ont pas assez de fouds pour la quantité de petits gages sans intérêts; cela dérive principalement de la mauvaise administi:ation de ces maisons. Pour cacher aux yeux du public ce manque de fonds, on a pris le parti de ne prêter sur gages sanà intérêts, qu'une ou deux fois la semaine. Dans ces jours, la foule du peuple y est immense ; on ne réussit à mettre en gages qu'à grands coups de poings donnés à compte à droite et à gauche, et reçus de même; on est poussé, repoussé, et souvent à moitié étouffé. C'est un ouvrage de plusieurs heures, et quelquefois de plusieurs journées; par conséquent personne ne va mettre en gage au Mont, excepté une classe de femmes misérables qui s'y destinent. Les impératrici (metteuses en gages), à Nanles, sont

un corps de créatures du moins aussi respectable que les poissardes à Paris. Accoutumées 'à qq métier^ elles vont de même mettre en gage avec intérêts dans les Monts qui ne sont pas de Piété, puisque les honnêtes gens qui sont dans la détresse, ^jiont honteux d'y paraître, et les femmes, les jeunes gens ne veulent pas que cela soit su par leurs maris, leurs pères, etc. Ainsi lorsque les metteuses en gage ont quelque argent^ elles réussissent àfaire croire qu'elles ont mis dans le Mont TefTet, pendant qu'elles le gardent chez elles^ et tirent le profit de l'intérêt de leur argent. Cela est défendu, non pas à cause de la diminution du profit des Monts, ce qui n'intéresserait ni le Souverain ni personne; mais à Tégard des risques que courent les effets d'être volés ou égarés dans les mains de ces malheureuses. Cependant ce risque n'est que pour les plus grands imbéciles; car outre qu'on peut aller soi-même mettre en gage au Mont, en se faisant représenter le billet, on peut toujours s'assurer s'il y a été déposé par la metteusq en gage.

D. Cet établissement empêche-t-il qu'il y ait des usuriers? Est-ce un sûr moyen de les détruire ?

R. Il y a des usuriers à Naples, et il y en aura tant qu'on ne pourra accoutumer à l'économie tous les hom-* mes, ce qui n'est pas aisé. Quelle que chose qu'on imagine et qu'on fasse, il y aura toujours des dissipateurs étourdis qui auront besoin d'argent dans le moment; et il est impossible d'imaginpr des établissements qui puissent sans faute fournir de l'argent sur gages à un homme en moins de vingt-quatre heures. D'un autre côté, les caprices, le jeu, l'amour, les divertissements, les maladies arrivent souvent dani^ les jours où les banques sont fermées. Ainsi, outre les prêteurs à usure sans gages (qui ne peuvent pas être détruits par les Monts), il y a et il y aura toujours des usuriers à Naples, qui prêteront à la petite semaine ; mais il y en a moins qu'à Paris, et leur usure est bien plus modérée. Les metteuses en gage sont en même temps nos usurières; elles sont encore, par»

dessus le marché, maqu , tout comme à Paris; elles

débauchent les jeunes filles, favorisent les intrigues, tout comme à Paris; elles sont tour à tour protégées ou per-

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sécutée» par les inspecteurs de police, selon le caractère des uns et des autres, tout comme à Paris, et finissent par aller toutes à l'hôpital, comme de raison et de coutume, et tout comme à Paris; mais leur nombre est bien moindre» même en comparaison de la population des deux villes ; et il est certain que tout homme qui se trouvera sucé par ces impitoyables sangsues, peut s*en délivrer avec quelque chose qu'il puisse mettre en gage dans le Mont.

D. *Y a-t-il dans les villes où cet établissement a lieu, plus ou moins de luxe, de libertinage, d'oisiveté, de ' faillites?

R. On ne doit point répondre à cette question. Le luxe,^ le libertinage, etc., peuvent être l^efFet d'un si grand^ nombre de causes différentes et diversement combinées, qu'il, n'en faut jamais tirer aucune «induction, si on ne. veut pas s'exposer à commettre la faute générale de tous les raisonneurs en politique. Post hocy ergo propter hoc.

Première question , qui pourrait être la dernièro. Quel est le bien ou le mal que causent les Monts-de-Piété, et lequel prédomine dans cet établissement?

Réponse. Il y a du bien et du mal, comme dans toutes les choses humaines. Le calculer en général, est une entreprise au-dessus des forces de l'entendement humiiin, et il n'y aurait qu'un économiste à tête échauffée qui s'aviserait de trancher une décision sur cela. Le calculer au méridien de Paris, c'est possible; mais c'est toujours l'ouvrage de quelques mois et l'affaire d'un volume in-8* imprimé chez un honnête imprimeur, s'il y en avait. Je ne refuserais pas de le composer, tant je brûle d'envie de plaire à l'illustre magistrat qui daigne m'honorer de sa correspondance, si j'en avais le temps. J'ai, en atten-* dant) l'orgueil de croire qu'il lui suffira que je dise que mon avis est qu'un ou plusieurs Monts^de-Piété, avec des gages tous portant intérêts, seraient, dans les circon»' stances actuelles, fort utiles à Paris. Il y faudrait des règlements un peu différents de ceut de Naples; et je me ferai un véritable plaisir de lui communiquer mes idées là-dessus, si le cas en arrive. Je crois qu'un établissement pareil devrait être accordé comme privilège à Thôpital

de THôtel-Dieu de Paris, en lui réservant Tabsurdé et inutile droit prohibitif des i^iandes en carême^ droit ridicule qui n'a jamais fait observer le carême en maigre à personne, et qui fait jeûner bien des malheureux. Le gouvernement ne devrait s'en mêler que pour avoir l'œil dessus, et empêcher les abus.

11 n'y a point de règlements imprimés de nos Monts; mais il serait mieux de faire aller d'ici une ou deux personnes des plus instruites, comme on a fait pour la loterie de TEcole militaire.

IfEMOIRE A M. DE SÀRTINE , LIEUTENANT GENERAL

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